peu, faute de combustible; la flamme baissait; la plaine, éclairée
jusqu’alors, rentrait dans l’ombre, et dans l’ombre aussi
reparaissaient les yeux phosphorescents des loups rouges. Encore
quelques minutes, et toute la horde se précipiterait dans
l’enceinte.
Thalcave déchargea pour la dernière fois sa carabine, jeta un
ennemi de plus à terre, et, ses munitions épuisées, il se croisa
les bras. Sa tête s’inclina sur sa poitrine. Il parut méditer
silencieusement. Cherchait-il donc quelque moyen hardi,
impossible, insensé, de repousser cette troupe furieuse? Glenarvan
n’osait l’interroger.
En ce moment, un changement se produisit dans l’attaque des loups.
Ils semblèrent s’éloigner, et leurs hurlements, si assourdissants
jusqu’alors, cessèrent subitement. Un morne silence s’étendit sur
la plaine.
«Ils s’en vont! dit Robert.
--Peut-être», répondit Glenarvan, qui prêta l’oreille aux bruits
du dehors.
Mais Thalcave, devinant sa pensée, secoua la tête.
Il savait bien que les animaux n’abandonneraient pas une proie
assurée, tant que le jour ne les aurait pas ramenés à leurs
sombres tanières.
Cependant la tactique de l’ennemi s’était évidemment modifiée.
Il n’essayait plus de forcer l’entrée de la _ramada_, mais ses
nouvelles manœuvres allaient créer un danger plus pressant
encore. Les _aguaras_, renonçant à pénétrer par cette entrée que
défendaient obstinément le fer et le feu, tournèrent la _ramada_,
et d’un commun accord ils cherchèrent à l’assaillir par le côté
opposé.
Bientôt on entendit leurs griffes s’incruster dans le bois à demi
pourri. Entre les poteaux ébranlés passaient déjà des pattes
vigoureuses, des gueules sanglantes. Les chevaux, effarés, rompant
leur licol, couraient dans l’enceinte, pris d’une terreur folle.
Glenarvan saisit entre ses bras le jeune enfant, afin de le
défendre jusqu’à la dernière extrémité. Peut-être même, tentant
une fuite impossible, allait-il s’élancer au dehors, quand ses
regards se portèrent sur l’indien.
Thalcave, après avoir tourné comme une bête fauve dans la
_ramada_, s’était brusquement rapproché de son cheval qui
frémissait d’impatience, et il commença à le seller avec soin,
n’oubliant ni une courroie, ni un ardillon. Il ne semblait plus
s’inquiéter des hurlements qui redoublaient alors. Glenarvan le
regardait faire avec une sinistre épouvante.
«Il nous abandonne! s’écria-t-il, en voyant Thalcave rassembler
ses guides, comme un cavalier qui va se mettre en selle.
--Lui! Jamais!» dit Robert.
Et en effet, l’indien allait tenter, non d’abandonner ses amis,
mais de les sauver en se sacrifiant pour eux.
Thaouka était prêt; il mordait son mors; il bondissait; ses yeux,
pleins d’un feu superbe, jetaient des éclairs; il avait compris
son maître.
Glenarvan, au moment où l’indien saisissait la crinière de son
cheval, lui prit le bras d’une main convulsive.
«Tu pars? dit-il en montrant la plaine libre alors.
--Oui», fit l’indien, qui comprit le geste de son compagnon.
Puis il ajouta quelques mots espagnols qui signifiaient:
«Thaouka! Bon cheval. Rapide. Entraînera les loups à sa suite.
--Ah! Thalcave! s’écria Glenarvan.
--Vite! Vite!» répondit l’indien, pendant que Glenarvan disait à
Robert d’une voix brisée par l’émotion:
«Robert! Mon enfant! Tu l’entends! Il veut se dévouer pour nous!
Il veut s’élancer dans la pampa, et détourner la rage des loups en
l’attirant sur lui!
--Ami Thalcave, répondit Robert en se jetant aux pieds du
patagon, ami Thalcave, ne nous quitte pas!
--Non! dit Glenarvan, il ne nous quittera pas.»
Et se tournant vers l’indien:
«Partons ensemble, dit-il, en montrant les chevaux épouvantés et
serrés contre les poteaux.
--Non, fit l’indien, qui ne se méprit pas sur le sens de ces
paroles. Mauvaises bêtes. Effrayées. Thaouka. Bon cheval.
--Eh bien soit! dit Glenarvan, Thalcave ne te quittera pas,
Robert! Il m’apprend ce que j’ai à faire! à moi de partir! à lui
de rester près de toi.»
Puis, saisissant la bride de Thaouka:
«Ce sera moi, dit-il, qui partirai!
--Non, répondit tranquillement le patagon.
--Moi, te dis-je, s’écria Glenarvan, en lui arrachant la bride
des mains, ce sera moi! Sauve cet enfant! Je te le confie,
Thalcave!»
Cependant Thalcave résistait. Cette discussion se prolongeait, et
le danger croissait de seconde en seconde. Déjà les pieux rongés
cédaient aux dents et aux griffes des loups. Ni Glenarvan ni
Thalcave ne paraissaient vouloir céder. L’indien avait entraîné
Glenarvan vers l’entrée de l’enceinte; il lui montrait la plaine
libre de loups; dans son langage animé il lui faisait comprendre
qu’il ne fallait pas perdre un instant; que le danger, si la
manœuvre ne réussissait pas, serait plus grand pour ceux qui
restaient; enfin que seul il connaissait assez Thaouka pour
employer au salut commun ses merveilleuses qualités de légèreté et
de vitesse. Glenarvan, aveuglé, s’entêtait et voulait se dévouer,
quand soudain il fut repoussé violemment. Thaouka bondissait; il
se dressait sur ses pieds de derrière, et tout d’un coup, emporté,
il franchit la barrière de feu et la lisière de cadavres, tandis
qu’une voix d’enfant s’écriait:» Dieu vous sauve, _mylord_!»
Et c’est à peine si Glenarvan et Thalcave eurent le temps
d’apercevoir Robert qui, cramponné à la crinière de Thaouka,
disparaissait dans les ténèbres.
«Robert! Malheureux!» s’écria Glenarvan.
Mais ces paroles, l’indien lui-même ne put les entendre. Un
hurlement épouvantable éclata. Les loups rouges, lancés sur les
traces du cheval, s’enfuyaient dans l’ouest avec une fantastique
rapidité.
Thalcave et Glenarvan se précipitèrent hors de la _ramada_. Déjà
la plaine avait repris sa tranquillité, et c’est à peine s’ils
purent entrevoir une ligne mouvante qui ondulait au loin dans les
ombres de la nuit.
Glenarvan tomba sur le sol, accablé, désespéré, joignant les
mains. Il regarda Thalcave. L’indien souriait avec son calme
accoutumé.
«Thaouka. Bon cheval! Enfant brave! Il se sauvera! répétait-il en
approuvant d’un signe de la tête.
--Et s’il tombe? dit Glenarvan.
--Il ne tombera pas!»
Malgré la confiance de Thalcave, la nuit s’acheva pour le pauvre
lord dans d’affreuses angoisses. Il voulait courir à la recherche
de Robert; mais l’indien l’arrêta; il lui fit comprendre que les
chevaux ne pouvaient le rejoindre, que Thaouka avait dû distancer
ses ennemis, qu’on ne pourrait le retrouver dans les ténèbres, et
qu’il fallait attendre le jour pour s’élancer sur les traces de
Robert.
À quatre heures du matin, l’aube commença à poindre.
Le moment de partir était arrivé.
«En route», dit l’indien.
Glenarvan ne répondit pas, mais il sauta sur le cheval de Robert.
Bientôt les deux cavaliers galopaient vers l’ouest, remontant la
ligne droite dont leurs compagnons ne devaient pas s’écarter.
Pendant une heure, ils allèrent ainsi à une vitesse prodigieuse,
cherchant Robert des yeux, craignant à chaque pas de rencontrer
son cadavre ensanglanté. Glenarvan déchirait les flancs de son
cheval sous l’éperon.
Enfin des coups de fusil se firent entendre, des détonations
régulièrement espacées comme un signal de reconnaissance.
«Ce sont eux», s’écria Glenarvan.
Thalcave et lui communiquèrent à leurs chevaux une allure plus
rapide encore, et, quelques instants après, ils rejoignirent le
détachement conduit par Paganel. Un cri s’échappa de la poitrine
de Glenarvan. Robert était là, vivant, bien vivant, porté par le
superbe Thaouka, qui hennit de plaisir en revoyant son maître.
«Ah! Mon enfant! Mon enfant!» s’écria Glenarvan, avec une
indicible expression de tendresse.
Et Robert et lui, mettant pied à terre, se précipitèrent dans les
bras l’un de l’autre. Puis, ce fut au tour de l’indien de serrer
sur sa poitrine le courageux fils du capitaine Grant.
«Il vit! Il vit! s’écriait Glenarvan.
--Oui! répondit Robert, et grâce à Thaouka!»
L’indien n’avait pas attendu cette parole de reconnaissance pour
remercier son cheval, et, en ce moment, il lui parlait, il
l’embrassait, comme si un sang humain eût coulé dans les veines du
fier animal.
Puis, se retournant vers Paganel, il lui montra le jeune Robert:
«Un brave!» dit-il.
Cependant, Glenarvan disait à Robert en l’entourant de ses bras:
«Pourquoi, mon fils, pourquoi n’as-tu pas laissé Thalcave ou moi
tenter cette dernière chance de te sauver?
--_Mylord_, répondit l’enfant avec l’accent de la plus vive
reconnaissance, n’était-ce pas à moi de me dévouer? Thalcave m’a
déjà sauvé la vie! Et vous, vous allez sauver mon père.»
Chapitre XX
_Les plaines argentines_
Après les premiers épanchements du retour, Paganel, Austin,
Wilson, Mulrady, tous ceux qui étaient restés en arrière, sauf
peut-être le major Mac Nabbs, s’aperçurent d’une chose, c’est
qu’ils mouraient de soif. Fort heureusement, la Guamini coulait à
peu de distance. On se remit donc en route, et à sept heures du
matin la petite troupe arriva près de l’enceinte. À voir ses
abords jonchés des cadavres des loups, il fut facile de comprendre
la violence de l’attaque et la vigueur de la défense.
Bientôt les voyageurs, abondamment rafraîchis, se livrèrent à un
déjeuner phénoménal dans l’enceinte de la _ramada_. Les filets de
nandou furent déclarés excellents, et le tatou, rôti dans sa
carapace, un mets délicieux.
«En manger raisonnablement, dit Paganel, ce serait de
l’ingratitude envers la providence, il faut en manger trop.»
Et il en mangea trop, et ne s’en porta pas plus mal, grâce à l’eau
limpide de la Guamini, qui lui parut posséder des qualités
digestives d’une grande supériorité.
À dix heures du matin, Glenarvan, ne voulant pas renouveler les
fautes d’Annibal à Capoue, donna le signal du départ. Les outres
de cuir furent remplies d’eau, et l’on partit. Les chevaux bien
restaurés montrèrent beaucoup d’ardeur, et, presque tout le temps,
ils se maintinrent à l’allure du petit galop de chasse. Le pays
plus humide devenait aussi plus fertile, mais toujours désert. Nul
incident ne se produisit pendant les journées du 2 et du 3
novembre, et le soir, les voyageurs, rompus déjà aux fatigues des
longues marches, campèrent à la limite des pampas, sur les
frontières de la province de Buenos-Ayres. Ils avaient quitté la
baie de Talcahuano le 14 octobre; ainsi donc, en vingt-deux jours,
quatre cent cinquante milles, c’est-à-dire près des deux tiers du
chemin, se trouvaient heureusement franchis.
Le lendemain matin, on dépassa la ligne conventionnelle qui sépare
les plaines argentines de la région des pampas. C’est là que
Thalcave espérait rencontrer les caciques aux mains desquels il ne
doutait pas de trouver Harry Grant et ses deux compagnons
d’esclavage.
Des quatorze provinces qui composent la république argentine,
celle de Buenos-Ayres est à la fois la plus vaste et la plus
peuplée. Sa frontière confine aux territoires indiens du sud,
entre le soixante-quatrième et le soixante-cinquième degré.
Son territoire est étonnamment fertile. Un climat particulièrement
salubre règne sur cette plaine couverte de graminées et de plantes
arborescentes légumineuses, qui présente une horizontalité presque
parfaite jusqu’au pied des sierras Tandil et Tapalquem.
Depuis qu’ils avaient quitté la Guamini, les voyageurs
constataient, non sans grande satisfaction, une amélioration
notable dans la température. Sa moyenne ne dépassait pas dix-sept
degrés centigrades, grâce aux vents violents et froids de la
Patagonie qui agitent incessamment les ondes atmosphériques. Bêtes
et gens n’avaient donc aucun motif de se plaindre, après avoir
tant souffert de la sécheresse et de la chaleur. On s’avançait
avec ardeur et confiance. Mais, quoi qu’en eût dit Thalcave, le
pays semblait être entièrement inhabité, ou, pour employer un mot
plus juste, «déshabité.»
Souvent la ligne de l’est côtoya ou coupa des petites lagunes,
faites tantôt d’eaux douces, tantôt d’eaux saumâtres.
Sur les bords et à l’abri des buissons sautillaient de légers
roitelets et chantaient de joyeuses alouettes, en compagnie des
«tangaras», ces rivaux en couleurs des colibris étincelants. Ces
jolis oiseaux battaient gaiement de l’aile sans prendre garde aux
étourneaux militaires qui paradaient sur les berges avec leurs
épaulettes et leurs poitrines rouges. Aux buissons épineux se
balançait, comme un hamac de créole, le nid mobile des «annubis»,
et sur le rivage des lagunes, de magnifiques flamants, marchant en
troupe régulière, déployaient au vent leurs ailes couleur de feu.
On apercevait leurs nids groupés par milliers, en forme de cônes
tronqués d’un pied de haut, qui formaient comme une petite ville.
Les flamants ne se dérangeaient pas trop à l’approche des
voyageurs. Ce qui ne fit pas le compte du savant Paganel.
«Depuis longtemps, dit-il au major, je suis curieux de voir voler
un flamant.
--Bon! dit le major.
--Or, puisque j’en trouve l’occasion, j’en profite.
--Profitez-en, Paganel.
--Venez avec moi, major. Viens aussi, Robert. J’ai besoin de
témoins.»
Et Paganel, laissant ses compagnons marcher en avant, se dirigea,
suivi de Robert Grant et du major, vers la troupe des
phénicoptères.
Arrivé à bonne portée, il tira un coup de fusil à poudre, car il
n’aurait pas versé inutilement le sang d’un oiseau, et tous les
flamants de s’envoler d’un commun accord, pendant que Paganel les
observait attentivement à travers ses lunettes.
«Eh bien, dit-il au major quand la troupe eut disparu, les avez-vous
vus voler?
--Oui certes, répondit Mac Nabbs, et, à moins d’être aveugle, on
ne pouvait faire moins.
--Avez-vous trouvé qu’en volant ils ressemblaient à des flèches
empennées?
--Pas le moins du monde.
--Pas du tout, ajouta Robert.
--J’en étais sûr! reprit le savant d’un air de satisfaction. Cela
n’a pas empêché le plus orgueilleux des gens modestes, mon
illustre compatriote Chateaubriand, d’avoir fait cette
comparaison inexacte entre les flamants et les flèches! Ah!
Robert, la comparaison, vois-tu bien, c’est la plus dangereuse
figure de rhétorique que je connaisse. Défie-t’en toute la vie, et
ne l’emploie qu’à la dernière extrémité.
--Ainsi vous êtes satisfait de votre expérience? dit le major.
--Enchanté.
--Et moi aussi; mais pressons nos chevaux, car votre illustre
Chateaubriand nous a mis d’un mille en arrière.»
Lorsqu’il eut rejoint ses compagnons, Paganel trouva Glenarvan en
grande conversation avec l’indien qu’il ne semblait pas
comprendre. Thalcave s’était souvent arrêté pour observer
l’horizon, et chaque fois son visage avait exprimé un assez vif
étonnement. Glenarvan, ne voyant pas auprès de lui son interprète
ordinaire, avait essayé, mais en vain, d’interroger l’indien.
Aussi, du plus loin qu’il aperçut le savant, il lui cria:
«Arrivez donc, ami Paganel, Thalcave et moi, nous ne parvenons
guère à nous entendre!»
Paganel s’entretint pendant quelques minutes avec le patagon, et
se retournant vers Glenarvan:
«Thalcave, lui dit-il, s’étonne d’un fait qui est véritablement
bizarre.
--Lequel?
--C’est de ne rencontrer ni indiens ni traces d’indiens dans ces
plaines, qui sont ordinairement sillonnées de leurs bandes, soit
qu’ils chassent devant eux le bétail volé aux estancias, soit
qu’ils aillent jusqu’aux Andes vendre leurs tapis de _zorillo_ et
leurs fouets en cuir tressé.
--Et à quoi Thalcave attribue-t-il cet abandon?
--Il ne saurait le dire; il s’en étonne, voilà tout.
--Mais quels indiens comptait-il trouver dans cette partie des
pampas?
--Précisément ceux qui ont eu des prisonniers étrangers entre
leurs mains, ces indigènes que commandent les caciques
Calfoucoura, Catriel ou Yanchetruz.
--Quels sont ces gens-là?
--Des chefs de bandes qui étaient tout-puissants il y a une
trentaine d’années, avant qu’ils eussent été rejetés au delà des
sierras. Depuis cette époque, ils se sont soumis autant qu’un
indien peut se soumettre, et ils battent la plaine de la Pampasie
aussi bien que la province de Buenos-Ayres. Je m’étonne donc avec
Thalcave de ne pas rencontrer leurs traces dans un pays où ils
font généralement le métier de _salteadores_.
--Mais alors, demanda Glenarvan, quel parti devons-nous prendre?
--Je vais le savoir», répondit Paganel.
Et après quelques instants de conversation avec Thalcave, il dit:
«Voici son avis, qui me paraît fort sage. Il faut continuer notre
route à l’est jusqu’au fort indépendance, --c’est notre chemin, --
et là, si nous n’avons pas de nouvelles du capitaine Grant, nous
saurons du moins ce que sont devenus les indiens de la plaine
argentine.
--Ce fort indépendance est-il éloigné? répondit Glenarvan.
--Non, il est situé dans la sierra Tandil, à une soixantaine de
milles.
--Et nous y arriverons?...
--Après-demain soir.»
Glenarvan fut assez déconcerté de cet incident. Ne pas trouver un
indien dans les pampas, c’était à quoi on se fût le moins attendu.
Il y en a trop ordinairement. Il fallait donc qu’une circonstance
toute spéciale les eût écartés. Mais, chose grave surtout, si
Harry Grant était prisonnier de l’une de ces tribus, il avait été
entraîné dans le nord ou dans le sud? Ce doute ne laissa pas
d’inquiéter Glenarvan. Il s’agissait de conserver à tout prix la
piste du capitaine. Enfin, le mieux était de suivre l’avis de
Thalcave et d’atteindre le village de Tandil. Là, du moins, on
trouverait à qui parler.
Vers quatre heures du soir, une colline, qui pouvait passer pour
une montagne dans un pays si plat, fut signalée à l’horizon.
C’était la sierra Tapalquem, au pied de laquelle les voyageurs
campèrent la nuit suivante. Le passage de cette sierra se fit le
lendemain le plus facilement du monde. On suivait des ondulations
sablonneuses d’un terrain à pentes douces. Une pareille sierra ne
pouvait être prise au sérieux par des gens qui avaient franchi la
cordillère des Andes, et les chevaux ralentirent à peine leur
rapide allure.
À midi, on dépassait le fort abandonné de Tapalquem, premier
anneau de cette chaîne de fortins tendue sur la lisière du sud
contre les indigènes pillards. Mais d’indiens, on n’en rencontra
pas l’ombre, à la surprise croissante de Thalcave. Cependant, vers
le milieu du jour, trois coureurs des plaines, bien montés et bien
armés, observèrent un instant la petite troupe; mais ils ne se
laissèrent pas approcher, et s’enfuirent avec une incroyable
rapidité. Glenarvan était furieux.
«Des gauchos», dit le patagon, en donnant à ces indigènes la
dénomination qui avait amené une discussion entre le major et
Paganel.
«Ah! Des gauchos, répondit Mac Nabbs. Eh bien, Paganel, le vent du
nord ne souffle pas aujourd’hui. Qu’est-ce que vous pensez de ces
animaux-là?
--Je pense qu’ils ont l’air de fameux bandits, répondit Paganel.
--Et de là à en être, mon cher savant?
--Il n’y a qu’un pas, mon cher major!»
L’aveu de Paganel fut suivi d’un rire général qui ne le déconcerta
point, et il fit même, à l’occasion de ces indiens, une très
curieuse observation.
«J’ai lu quelque part, dit-il, que chez l’arabe la bouche a une
rare expression de férocité, tandis que l’expression humaine se
trouve dans le regard. Eh bien, chez le sauvage américain, c’est
tout le contraire. Ces gens-là ont l’œil particulièrement
méchant.»
Un physionomiste de profession n’eût pas mieux dit pour
caractériser la race indienne.
Cependant, d’après les ordres de Thalcave, on marchait en peloton
serré; quelque désert que fût le pays, il fallait se défier des
surprises; mais la précaution fut inutile, et le soir même on
campait dans une vaste _tolderia_ abandonnée, où le cacique
Catriel réunissait ordinairement ses bandes d’indigènes. À
l’inspection du terrain, au défaut de traces récentes, le patagon
reconnut que la _tolderia_ n’avait pas été occupée depuis
longtemps.
Le lendemain, Glenarvan et ses compagnons se retrouvaient dans la
plaine: les premières estancias qui avoisinent la sierra Tandil
furent aperçues; mais Thalcave résolut de ne pas s’y arrêter et de
marcher droit au fort indépendance, où il voulait se renseigner,
particulièrement sur la situation singulière de ce pays abandonné.
Les arbres, si rares, depuis la cordillère, reparurent alors, la
plupart plantés après l’arrivée des européens sur le territoire
américain. Il y avait là des _azedarachs_, des pêchers, des
peupliers, des saules, des acacias, qui poussaient tout seuls,
vite et bien. Ils entouraient généralement les «corrales», vastes
enceintes à bétail garnies de pieux. Là paissaient et
s’engraissaient par milliers bœufs, moutons, vaches et chevaux,
marqués au fer chaud de l’estampille du maître, tandis que de
grands chiens vigilants et nombreux veillaient aux alentours. Le
sol un peu salin qui s’étend au pied des montagnes convient
admirablement aux troupeaux et produit un fourrage excellent. On
le choisit donc de préférence pour l’établissement des estancias,
qui sont dirigées par un majordome et un contremaître, ayant sous
leurs ordres quatre péons pour mille têtes de bétail.
Ces gens-là mènent la vie des grands pasteurs de la bible; leurs
troupeaux sont aussi nombreux, plus nombreux peut-être, que ceux
dont s’emplissaient les plaines de la Mésopotamie; mais ici la
famille manque au berger, et les grands «estanceros» de la pampa
ont tout du grossier marchand de bœufs, rien du patriarche des
temps bibliques.
C’est ce que Paganel expliqua fort bien à ses compagnons, et, à ce
sujet, il se livra à une discussion anthropologique pleine
d’intérêt sur la comparaison des races. Il parvint même à
intéresser le major, qui ne s’en cacha point.
Paganel eut aussi l’occasion de faire observer un curieux effet de
mirage très commun dans ces plaines horizontales: les estancias,
de loin, ressemblaient à de grandes îles; les peupliers et les
saules de leur lisière semblaient réfléchis dans une eau limpide
qui fuyait devant les pas des voyageurs; mais l’illusion était si
parfaite que l’œil ne pouvait s’y habituer.
Pendant cette journée du 6 novembre, on rencontra plusieurs
estancias, et aussi un ou deux saladeros.
C’est là que le bétail, après avoir été engraissé au milieu de
succulents pâturages, vient tendre la gorge au couteau du boucher.
Le saladero, ainsi que son nom l’indique, est l’endroit où se
salent les viandes. C’est à la fin du printemps que commencent ces
travaux répugnants. Les «saladeros» vont alors chercher les
animaux au corral; ils les saisissent avec le _lazo_, qu’ils
manient habilement, et les conduisent au saladero; là, bœufs,
taureaux, vaches, moutons sont abattus par centaines, écorchés et
décharnés. Mais souvent les taureaux ne se laissent pas prendre
sans résistance.
L’écorcheur se transforme alors en toréador, et ce métier
périlleux, il le fait avec une adresse et, il faut le dire, une
férocité peu communes. En somme, cette boucherie présente un
affreux spectacle. Rien de repoussant comme les environs d’un
saladero; de ces enceintes horribles s’échappent, avec une
atmosphère chargée d’émanations fétides, des cris féroces
d’écorcheurs, des aboiements sinistres de chiens, des hurlements
prolongés de bêtes expirantes, tandis que les urubus et les auras,
grands vautours de la plaine argentine, venus par milliers de
vingt lieues à la ronde, disputent aux bouchers les débris encore
palpitants de leurs victimes. Mais en ce moment les saladeros
étaient muets, paisibles et inhabités.
L’heure de ces immenses tueries n’avait pas encore sonné.