croupes de la sierra, pour fournir l’eau nécessaire à tant de
fertilité, et, en effet, les sécheresses les plus grandes n’ont
jamais vaporisé ces rivières; mais, pour les atteindre, il fallait
faire une pointe de cent trente milles dans le sud. Thalcave avait
donc raison de se diriger d’abord vers la Guamini, qui, sans
l’écarter de sa route, se trouvait à une distance beaucoup plus
rapprochée.
Les trois chevaux galopaient avec entrain. Ces excellentes bêtes
sentaient d’instinct sans doute où les menaient leurs maîtres.
Thaouka, surtout, montrait une vaillance que ni les fatigues ni
les besoins ne pouvaient diminuer; il franchissait comme un oiseau
les canadas desséchées et les buissons de curra-mammel, en
poussant des hennissements de bon augure. Les chevaux de Glenarvan
et de Robert, d’un pas plus lourd, mais entraînés par son exemple,
le suivaient courageusement. Thalcave, immobile sur sa selle,
donnait à ses compagnons, l’exemple que Thaouka donnait aux siens.
Le patagon tournait souvent la tête pour considérer Robert Grant.
En voyant le jeune garçon, ferme et bien assis, les reins souples,
les épaules effacées, les jambes tombant naturellement, les genoux
fixés à la selle, il témoignait sa satisfaction par un cri
encourageant. En vérité, Robert Grant devenait un excellent
cavalier et méritait les compliments de l’indien.
«Bravo, Robert, disait Glenarvan, Thalcave a l’air de te
féliciter! Il t’applaudit, mon garçon.
--Et à quel propos, _mylord_?
--À propos de la bonne façon dont tu montes à cheval.
--Oh! je me tiens solidement, et voilà tout, répondit Robert, qui
rougit de plaisir à s’entendre complimenter.
--C’est le principal, Robert, répondit Glenarvan, mais tu es trop
modeste, et, je te le prédis, tu ne peux manquer de devenir un
sportsman accompli.
--Bon, fit Robert en riant, et papa qui veut faire de moi un
marin, que dira-t-il?
--L’un n’empêche pas l’autre. Si tous les cavaliers ne font pas
de bons marins, tous les marins sont capables de faire de bons
cavaliers. À chevaucher sur les vergues on apprend à se tenir
solidement. Quant à savoir rassembler son cheval, à exécuter les
mouvements obliques ou circulaires, cela vient tout seul, car rien
n’est plus naturel.
--Pauvre père! répondit Robert, ah! Que de grâces il vous rendra,
_mylord_, quand vous l’aurez sauvé!
--Tu l’aimes bien, Robert?
--Oui, _mylord_. Il était si bon pour ma sœur et pour moi! Il ne
pensait qu’à nous! Chaque voyage nous valait un souvenir de tous
les pays qu’il visitait, et mieux encore, de bonnes caresses, de
bonnes paroles à son retour. Ah! vous l’aimerez, vous aussi, quand
vous le connaîtrez! Mary lui ressemble. Il a la voix douce comme
elle! Pour un marin, c’est singulier, n’est-ce pas?
--Oui, très singulier, Robert, répondit Glenarvan.
--Je le vois encore, reprit l’enfant, qui semblait alors se
parler à lui-même. Bon et brave papa! Il m’endormait sur ses
genoux, quand j’étais petit, et il murmurait toujours un vieux
refrain écossais où l’on chante les lacs de notre pays. L’air me
revient parfois, mais confusément. À Mary aussi. Ah! _Mylord_, que
nous l’aimions! Tenez, je crois qu’il faut être petit pour bien
aimer son père!
--Et grand pour le vénérer, mon enfant», répondit Glenarvan, tout
ému des paroles échappées de ce jeune cœur.
Pendant cette conversation, les chevaux avaient ralenti leur
allure et cheminaient au pas.
«Nous le retrouverons, n’est-ce pas? dit Robert, après quelques
instants de silence.
--Oui, nous le retrouverons, répondit Glenarvan. Thalcave nous a
mis sur ses traces, et j’ai confiance en lui.
--Un brave indien, Thalcave, dit l’enfant.
--Certes.
--Savez-vous une chose, _mylord_?
--Parle d’abord, et je te répondrai.
--C’est qu’il n’y a que des braves gens avec vous! Mme Helena que
j’aime tant, le major avec son air tranquille, le capitaine
Mangles, et M Paganel, et les matelots du _Duncan_, si courageux
et si dévoués!
--Oui, je sais cela, mon garçon, répondit Glenarvan.
--Et savez-vous que vous êtes le meilleur de tous?
--Non, par exemple, je ne le sais pas!
--Eh bien, il faut l’apprendre, _mylord_», répondit Robert, qui
saisit la main du lord et la porta à ses lèvres.
Glenarvan secoua doucement la tête, et si la conversation ne
continua pas, c’est qu’un geste de Thalcave rappela les
retardataires. Ils s’étaient laissé devancer. Or, il fallait ne
pas perdre de temps et songer à ceux qui restaient en arrière.
On reprit donc une allure rapide, mais il fut bientôt évident que,
Thaouka excepté, les chevaux ne pourraient longtemps la soutenir.
À midi, il fallut leur donner une heure de repos. Ils n’en
pouvaient plus et refusaient de manger les touffes d’_alfafares_,
sorte de luzerne maigre et torréfiée par les rayons du soleil.
Glenarvan devint inquiet. Les symptômes de stérilité ne
diminuaient pas, et le manque d’eau pouvait amener des
conséquences désastreuses.
Thalcave ne disait rien, et pensait probablement que si la Guamini
était desséchée, il serait alors temps de se désespérer, si
toutefois un cœur indien a jamais entendu sonner l’heure du
désespoir.
Il se remit donc en marche, et, bon gré mal gré, le fouet et
l’éperon aidant, les chevaux durent reprendre la route, mais au
pas, ils ne pouvaient faire mieux.
Thalcave aurait bien été en avant, car, en quelques heures,
Thaouka pouvait le transporter aux bords du _rio_. Il y songea
sans doute; mais, sans doute aussi, il ne voulut pas laisser ses
deux compagnons seuls au milieu de ce désert, et, pour ne pas les
devancer, il força Thaouka de prendre une allure plus modérée.
Ce ne fut pas sans résister, sans se cabrer, sans hennir
violemment, que le cheval de Thalcave se résigna à garder le pas;
il fallut non pas tant la vigueur de son maître pour l’y
contraindre que ses paroles. Thalcave causait véritablement avec
son cheval, et Thaouka, s’il ne lui répondait pas, le comprenait
du moins. Il faut croire que le patagon lui donna d’excellentes
raisons, car, après avoir pendant quelque temps «discuté», Thaouka
se rendit à ses arguments et obéit, non sans ronger son frein.
Mais si Thaouka comprit Thalcave, Thalcave n’avait pas moins
compris Thaouka. L’intelligent animal, servi par des organes
supérieurs, sentait quelque humidité dans l’air; il l’aspirait
avec frénésie, agitant et faisant claquer sa langue, comme si elle
eût trempé dans un bienfaisant liquide. Le patagon ne pouvait s’y
méprendre: l’eau n’était pas loin.
Il encouragea donc ses compagnons en interprétant les impatiences
de Thaouka, que les deux autres chevaux ne tardèrent pas à
comprendre. Ils firent un dernier effort, et galopèrent à la suite
de l’indien. Vers trois heures, une ligne blanche apparut dans un
pli de terrain. Elle tremblotait sous les rayons du soleil.
«L’eau! dit Glenarvan.
--L’eau! oui, l’eau!» s’écria Robert.
Ils n’avaient plus besoin d’exciter leurs montures; les pauvres
bêtes, sentant leurs forces ranimées, s’emportèrent avec une
irrésistible violence. En quelques minutes, elles eurent atteint
le _rio_ de Guamini, et, toutes harnachées, se précipitèrent
jusqu’au poitrail dans ses eaux bienfaisantes.
Leurs maîtres les imitèrent, un peu malgré eux, et prirent un bain
involontaire, dont ils ne songèrent pas à se plaindre.
«Ah! Que c’est bon! disait Robert, se désaltérant en plein _rio_.
--Modère-toi, mon garçon», répondait Glenarvan, qui ne prêchait
pas d’exemple.
On n’entendait plus que le bruit de rapides lampées.
Pour son compte, Thalcave but tranquillement, sans se presser, à
petites gorgées, mais «long comme un _lazo_», suivant l’expression
patagone. Il n’en finissait pas, et l’on pouvait craindre que le
_rio_ n’y passât tout entier.
«Enfin, dit Glenarvan, nos amis ne seront pas déçus dans leur
espérance; ils sont assurés, en arrivant à la Guamini, de trouver
une eau limpide et abondante, si Thalcave en laisse, toutefois!
--Mais ne pourrait-on pas aller au-devant d’eux? demanda Robert.
On leur épargnerait quelques heures d’inquiétudes et de
souffrances.
--Sans doute, mon garçon, mais comment transporter cette eau? Les
outres sont restées entre les mains de Wilson. Non, il vaut mieux
attendre comme c’est convenu. En calculant le temps nécessaire, et
en comptant sur des chevaux qui ne marchent qu’au pas, nos amis
seront ici dans la nuit. Préparons-leur donc bon gîte et bon
repas.»
Thalcave n’avait pas attendu la proposition de Glenarvan pour
chercher un lieu de campement. Il avait fort heureusement trouvé
sur les bords du _rio_ une «_ramada_», sorte d’enceinte destinée à
parquer les troupeaux et fermée sur trois côtés. L’emplacement
était excellent pour s’y établir, du moment qu’on ne craignait pas
de dormir à la belle étoile, et c’était le moindre souci des
compagnons de Thalcave.
Aussi ne cherchèrent-ils pas mieux, et ils s’étendirent en plein
soleil pour sécher leurs vêtements imprégnés d’eau.
«Eh bien, puisque voilà le gîte, dit Glenarvan, pensons au souper.
Il faut que nos amis soient satisfaits des courriers qu’ils ont
envoyés en avant, et je me trompe fort, ou ils n’auront pas à se
plaindre. Je crois qu’une heure de chasse ne sera pas du temps
perdu. Es-tu prêt, Robert?
--Oui, _mylord_», répondit le jeune garçon en se levant, le fusil
à la main.
Si Glenarvan avait eu cette idée, c’est que les bords de la
Guamini semblaient être le rendez-vous de tout le gibier des
plaines environnantes; on voyait s’enlever par compagnies les
«tinamous», sorte de bartavelles particulières aux pampas, des
gelinottes noires, une espèce de pluvier, nommé «teru-teru», des
râles aux couleurs jaunes, et des poules d’eau d’un vert
magnifique.
Quant aux quadrupèdes, ils ne se laissaient pas apercevoir; mais
Thalcave, indiquant les grandes herbes et les taillis épais, fit
comprendre qu’ils s’y tenaient cachés. Les chasseurs n’avaient que
quelques pas à faire pour se trouver dans le pays le plus giboyeux
du monde.
Ils se mirent donc en chasse, et, dédaignant d’abord la plume pour
le poil, leurs premiers coups s’adressèrent au gros gibier de la
pampa.
Bientôt, se levèrent devant eux, et par centaines, des chevreuils
et des guanaques, semblables à ceux qui les assaillirent si
violemment sur les cimes de la cordillère; mais ces animaux, très
craintifs, s’enfuirent avec une telle vitesse, qu’il fut
impossible de les approcher à portée de fusil. Les chasseurs se
rabattirent alors sur un gibier moins rapide, qui, d’ailleurs, ne
laissait rien à désirer au point de vue alimentaire. Une douzaine
de bartavelles et de râles furent démontés, et Glenarvan tua fort
adroitement un pécari «tay-tetre», pachyderme à poil fauve très
bon à manger, qui valait son coup de fusil.
En moins d’une demi-heure, les chasseurs, sans se fatiguer,
abattirent tout le gibier dont ils avaient besoin; Robert, pour sa
part, s’empara d’un curieux animal appartenant à l’ordre des
édentés, «un armadillo», sorte de tatou couvert d’une carapace à
pièces osseuses et mobiles, qui mesurait un pied et demi de long.
Quant à Thalcave, il donna à ses compagnons le spectacle d’une
chasse au «nandou», espèce d’autruche particulière à la pampa, et
dont la rapidité est merveilleuse.
L’indien ne chercha pas à ruser avec un animal si prompt à la
course; il poussa Thaouka au galop, droit à lui, de manière à
l’atteindre aussitôt, car, la première attaque manquée, le nandou
eût bientôt fatigué cheval et chasseur dans l’inextricable lacet
de ses détours. Thalcave, arrivé à bonne distance, lança ses bolas
d’une main vigoureuse, et si adroitement, qu’elles s’enroulèrent
autour des jambes de l’autruche et paralysèrent ses efforts. En
quelques secondes, elle gisait à terre.
On rapporta donc à la _ramada_, le chapelet de bartavelles,
l’autruche de Thalcave, le pécari de Glenarvan et le tatou de
Robert. L’autruche et le pécari furent préparés aussitôt, c’est-à-dire
dépouillés de leur peau coriace et coupés en tranches minces.
Quant au tatou, c’est un animal précieux, qui porte sa rôtissoire
avec lui, et on le plaça dans sa propre carapace sur des charbons
ardents.
Les trois chasseurs se contentèrent, pour le souper, de dévorer
les bartavelles, et ils gardèrent à leurs amis les pièces de
résistance.
Les chevaux n’avaient pas été oubliés. Une grande quantité de
fourrage sec, amassé dans la _ramada_, leur servit à la fois de
nourriture et de litière.
Quand tout fut préparé, Glenarvan, Robert et l’indien
s’enveloppèrent de leur _poncho_, et s’étendirent sur un édredon
d’_alfafares_, le lit habituel des chasseurs pampéens.
Chapitre XIX
_Les loups rouges_
La nuit vint. Une nuit de nouvelle lune, pendant laquelle l’astre
des nuits devait rester invisible à tous les habitants de la
terre. L’indécise clarté des étoiles éclairait seule la plaine. À
l’horizon, les constellations zodiacales s’éteignaient dans une
brume plus foncée. Les eaux de la Guamini coulaient sans murmurer
comme une longue nappe d’huile qui glisse sur un plan de marbre.
Oiseaux, quadrupèdes et reptiles se reposaient des fatigues du
jour, et un silence de désert s’étendait sur l’immense territoire
des pampas.
Glenarvan, Robert et Thalcave avaient subi la loi commune.
Allongés sur l’épaisse couche de luzerne, ils dormaient d’un
profond sommeil. Les chevaux, accablés de lassitude, s’étaient
couchés à terre; seul, Thaouka, en vrai cheval de sang, dormait
debout, les quatre jambes posées d’aplomb, fier au repos comme à
l’action, et prêt à s’élancer au moindre signe de son maître. Un
calme complet régnait à l’intérieur de l’enceinte, et les charbons
du foyer nocturne, s’éteignant peu à peu, jetaient leurs dernières
lueurs dans la silencieuse obscurité.
Cependant, vers dix heures environ, après un assez court sommeil,
l’indien se réveilla. Ses yeux devinrent fixes sous ses sourcils
abaissés, et son oreille se tendit vers la plaine. Il cherchait
évidemment à surprendre quelque son imperceptible.
Bientôt une vague inquiétude apparut sur sa figure, si impassible
qu’elle fût d’habitude.
Avait-il senti l’approche d’indiens rôdeurs, ou la venue des
jaguars, des tigres d’eau et autres bêtes redoutables, qui ne sont
pas rares dans le voisinage des rivières? Cette dernière
hypothèse, sans doute, lui parut plausible, car il jeta un rapide
regard sur les matières combustibles entassées dans l’enceinte, et
son inquiétude s’accrut encore.
En effet, toute cette litière sèche d’_alfafares_ devait se
consumer vite et ne pouvait arrêter longtemps des animaux
audacieux.
Dans cette conjoncture, Thalcave n’avait qu’à attendre les
événements, et il attendit, à demi couché, la tête reposant sur
les mains, les coudes appuyés aux genoux, l’œil immobile, dans la
posture d’un homme qu’une anxiété subite vient d’arracher au
sommeil.
Une heure se passa. Tout autre que Thalcave, rassuré par le
silence extérieur, se fût rejeté sur sa couche. Mais où un
étranger n’eût rien soupçonné, les sens surexcités et l’instinct
naturel de l’indien pressentaient quelque danger prochain.
Pendant qu’il écoutait et épiait, Thaouka fit entendre un
hennissement sourd; ses naseaux s’allongèrent vers l’entrée de la
_ramada_. Le patagon se redressa soudain.
«Thaouka a senti quelque ennemi», dit-il.
Il se leva et vint examiner attentivement la plaine.
Le silence y régnait encore, mais non la tranquillité. Thalcave
entrevit des ombres se mouvant sans bruit à travers les touffes de
_curra-mammel_. Çà et là étincelaient des points lumineux, qui se
croisaient dans tous les sens, s’éteignaient et se rallumaient
tour à tour. On eût dit une danse de falots fantastiques sur le
miroir d’une immense lagune. Quelque étranger eût pris sans doute
ces étincelles volantes pour des lampyres qui brillent, la nuit
venue, en maint endroit des régions pampéennes, mais Thalcave ne
s’y trompa pas; il comprit à quels ennemis il avait affaire; il
arma sa carabine, et vint se placer en observation près des
premiers poteaux de l’enceinte.
Il n’attendit pas longtemps. Un cri étrange, un mélange
d’aboiements et de hurlements retentit dans la pampa. La
détonation de la carabine lui répondit, et fut suivie de cent
clameurs épouvantables.
Glenarvan et Robert, subitement réveillés, se relevèrent.
«Qu’y a-t-il? demanda le jeune Grant.
--Des indiens? dit Glenarvan.
--Non, répondit Thalcave, des «aguaras.»
Robert regarda Glenarvan.
«Des _aguaras_? dit-il.
--Oui, répondit Glenarvan, les loups rouges de la pampa.»
Tous deux saisirent leurs armes et rejoignirent l’indien. Celui-ci
leur montra la plaine, d’où s’élevait un formidable concert de
hurlements.
Robert fit involontairement un pas en arrière.
«Tu n’as pas peur des loups, mon garçon? Lui dit Glenarvan.
--Non, _mylord_, répondit Robert d’une voix ferme. Auprès de
vous, d’ailleurs, je n’ai peur de rien.
--Tant mieux. Ces _aguaras_ sont des bêtes assez peu redoutables,
et, n’était leur nombre, je ne m’en préoccuperais même pas.
--Qu’importe! répondit Robert. Nous sommes bien armés, qu’ils y
viennent!
--Et ils seront bien reçus!»
En parlant ainsi, Glenarvan voulait rassurer l’enfant; mais il ne
songeait pas sans une secrète terreur à cette légion de
carnassiers déchaînés dans la nuit. Peut-être étaient-ils là par
centaines, et trois hommes, si bien armés qu’ils fussent, ne
pouvaient lutter avec avantage contre un tel nombre d’animaux.
Lorsque le patagon prononça le mot «aguara», Glenarvan reconnut
aussitôt le nom donné au loup rouge par les indiens de la pampa.
Ce carnassier, le «canis-jubatus» des naturalistes, a la taille
d’un grand chien et la tête d’un renard; son pelage est rouge
cannelle, et sur son dos flotte une crinière noire qui lui court
tout le long de l’échine. Cet animal est très leste et très
vigoureux; il habite généralement les endroits marécageux et
poursuit à la nage les bêtes aquatiques; la nuit le chasse de sa
tanière, où il dort pendant le jour; on le redoute
particulièrement dans les estancias où s’élèvent les troupeaux,
car, pour peu que la faim l’aiguillonne, il s’en prend au gros
bétail et commet des ravages considérables. Isolé, l’aguara n’est
pas à craindre; mais il en est autrement d’un grand nombre de ces
animaux affamés, et mieux vaudrait avoir affaire à quelque couguar
ou jaguar que l’on peut attaquer face à face.
Or, aux hurlements dont retentissait la pampa, à la multitude des
ombres qui bondissaient dans la plaine, Glenarvan ne pouvait se
méprendre sur la quantité de loups rouges rassemblés au bord de la
Guamini; ces animaux avaient senti là une proie sûre, chair de
cheval ou chair humaine, et nul d’entre eux ne regagnerait son
gîte sans en avoir eu sa part. La situation était donc très
alarmante.
Cependant le cercle des loups se restreignit peu à peu. Les
chevaux réveillés donnèrent des signes de la plus vive terreur.
Seul, Thaouka frappait du pied, cherchant à rompre son licol et
prêt à s’élancer au dehors. Son maître ne parvenait à le calmer
qu’en faisant entendre un sifflement continu.
Glenarvan et Robert s’étaient postés de manière à défendre
l’entrée de la _ramada_. Leurs carabines armées, ils allaient
faire feu sur le premier rang des _aguaras_, quand Thalcave releva
de la main leur arme déjà mise en joue.
«Que veut Thalcave? dit Robert.
--Il nous défend de tirer! répondit Glenarvan.
--Pourquoi?
--Peut-être ne juge-t-il pas le moment opportun!»
Ce n’était pas ce motif qui faisait agir l’indien, mais une raison
plus grave, et Glenarvan la comprit, quand Thalcave, soulevant sa
poudrière et la retournant, montra qu’elle était à peu près vide.
«Eh bien? dit Robert.
--Eh bien, il faut ménager nos munitions. Notre chasse
aujourd’hui nous a coûté cher, et nous sommes à court de plomb et
de poudre. Il ne nous reste pas vingt coups à tirer!»
L’enfant ne répondit rien.
«Tu n’as pas peur, Robert?
--Non, _mylord_.
--Bien, mon garçon.»
En ce moment, une nouvelle détonation retentit.
Thalcave avait jeté à terre un ennemi trop audacieux; les loups,
qui s’avançaient en rangs pressés, reculèrent et se massèrent à
cent pas de l’enceinte.
Aussitôt, Glenarvan, sur un signe de l’indien, prit sa place;
celui-ci, ramassant la litière, les herbes, en un mot toutes les
matières combustibles, les entassa à l’entrée de la _ramada_, et y
jeta un charbon encore incandescent.
Bientôt un rideau de flammes se tendit sur le fond noir du ciel,
et, à travers ses déchirures, la plaine se montra vivement
éclairée par de grands reflets mobiles. Glenarvan put juger alors
de l’innombrable quantité d’animaux auxquels il fallait résister.
Jamais tant de loups ne s’étaient vus ensemble, ni si excités par
la convoitise. La barrière de feu que venait de leur opposer
Thalcave avait redoublé leur colère en les arrêtant net.
Quelques-uns, cependant, s’avancèrent jusqu’au brasier même, et
s’y brûlèrent les pattes.
De temps à autre, il fallait un nouveau coup de fusil pour arrêter
cette horde hurlante, et, au bout d’une heure, une quinzaine de
cadavres jonchaient déjà la prairie.
Les assiégés se trouvaient alors dans une situation relativement
moins dangereuse; tant que dureraient les munitions, tant que la
barrière de feu se dresserait à l’entrée de la _ramada_,
l’envahissement n’était pas à craindre. Mais après, que faire,
quand tous ces moyens de repousser la bande de loups manqueraient
à la fois?
Glenarvan regarda Robert et sentit son cœur se gonfler. Il
s’oublia, lui, pour ne songer qu’à ce pauvre enfant qui montrait
un courage au-dessus de son âge. Robert était pâle, mais sa main
n’abandonnait pas son arme, et il attendait de pied ferme l’assaut
des loups irrités.
Cependant Glenarvan, après avoir froidement envisagé la situation,
résolut d’en finir.
«Dans une heure, dit-il, nous n’aurons plus ni poudre, ni plomb,
ni feu. Eh bien, il ne faut pas attendre à ce moment pour prendre
un parti.»
Il retourna donc vers Thalcave, et rassemblant les quelques mots
d’espagnol que lui fournit sa mémoire, il commença avec l’indien
une conversation souvent interrompue par les coups de feu.
Ce ne fut pas sans peine que ces deux hommes parvinrent à se
comprendre. Glenarvan, fort heureusement, connaissait les mœurs
du loup rouge. Sans cette circonstance, il n’aurait su interpréter
les mots et les gestes du patagon.
Néanmoins, un quart d’heure se passa avant qu’il pût transmettre à
Robert la réponse de Thalcave.
Glenarvan avait interrogé l’indien sur leur situation presque
désespérée.
«Et qu’a-t-il répondu? demanda Robert Grant.
--Il a dit que, coûte que coûte, il fallait tenir jusqu’au lever
du jour. L’aguara ne sort que la nuit, et, le matin venu, il
rentre dans son repaire. C’est le loup des ténèbres, une bête
lâche qui a peur du grand jour, un hibou à quatre pattes!
--Eh bien, défendons-nous jusqu’au jour!
--Oui, mon garçon, et à coups de couteau, quand nous ne pourrons
plus le faire à coups de fusil.»
Déjà Thalcave avait donné l’exemple, et lorsqu’un loup
s’approchait du brasier, le long bras armé du patagon traversait
la flamme et en ressortait rouge de sang.
Cependant les moyens de défense allaient manquer.
Vers deux heures du matin, Thalcave jetait dans le brasier la
dernière brassée de combustible, et il ne restait plus aux
assiégés que cinq coups à tirer.
Glenarvan porta autour de lui un regard douloureux.
Il songea à cet enfant qui était là, à ses compagnons, à tous ceux
qu’il aimait. Robert ne disait rien. Peut-être le danger
n’apparaissait-il pas imminent à sa confiante imagination. Mais
Glenarvan y pensait pour lui, et se représentait cette perspective
horrible, maintenant inévitable, d’être dévoré vivant! Il ne fut
pas maître de son émotion; il attira l’enfant sur sa poitrine, il
le serra contre son cœur, il colla ses lèvres à son front, tandis
que des larmes involontaires coulaient de ses yeux.
Robert le regarda en souriant.
«Je n’ai pas peur! dit-il.
--Non! mon enfant, non, répondit Glenarvan, et tu as raison. Dans
deux heures, le jour viendra, et nous serons sauvés! --bien,
Thalcave, bien, mon brave patagon!» s’écria-t-il au moment où
l’indien tuait à coups de crosse deux énormes bêtes qui tentaient
de franchir la barrière ardente.
Mais, en ce moment, la lueur mourante du foyer lui montra la bande
des _aguaras_ qui marchait en rangs pressés à l’assaut de la
_ramada_.