pas une pierre, pas un caillou, même à cent milles à la ronde.
Jamais pareille monotonie ne se rencontra, ni si obstinément
prolongée. De paysages, d’incidents, de surprises naturelles, il
n’y avait pas l’ombre! Il fallait être un Paganel, un de ces
enthousiastes savants qui voient là où il n’y a rien à voir, pour
prendre intérêt aux détails de la route. À quel propos? Il
n’aurait pu le dire. Un buisson tout au plus! Un brin d’herbe
peut-être. Cela lui suffisait pour exciter sa faconde inépuisable,
et instruire Robert, qui se plaisait à l’écouter.
Pendant cette journée du 29 octobre, la plaine se déroula devant
les voyageurs avec son uniformité infinie. Vers deux heures, de
longues traces d’animaux se rencontrèrent sous les pieds des
chevaux. C’étaient les ossements d’un innombrable troupeau de
bœufs, amoncelés et blanchis. Ces débris ne s’allongeaient pas en
ligne sinueuse, telle que la laissent après eux des animaux à bout
de forces et tombant peu à peu sur la route.
Aussi, personne ne savait comment expliquer cette réunion de
squelettes dans un espace relativement restreint, et Paganel, quoi
qu’il fît, pas plus que les autres. Il interrogea donc Thalcave,
qui ne fut point embarrassé de lui répondre.
Un «pas possible!» du savant et un signe très affirmatif du
patagon intriguèrent fort leurs compagnons.
«Qu’est-ce donc? demandèrent-ils.
--Le feu du ciel, répondit le géographe.
--Quoi! La foudre aurait produit un tel désastre! dit Tom Austin;
un troupeau de cinq cents têtes étendu sur le sol!
--Thalcave l’affirme, et Thalcave ne se trompe pas. Je le crois,
d’ailleurs, car les orages des pampas se signalent, entre tous,
par leurs fureurs.
Puissions-nous ne pas les éprouver un jour!
--Il fait bien chaud, dit Wilson.
--Le thermomètre, répondit Paganel, doit marquer trente degrés à
l’ombre.
--Cela ne m’étonne pas, dit Glenarvan, je sens l’électricité qui
me pénètre. Espérons que cette température ne se maintiendra pas.
--Oh! Oh! fit Paganel, il ne faut pas compter sur un changement
de temps, puisque l’horizon est libre de toute brume.
--Tant pis, répondit Glenarvan, car nos chevaux sont très
affectés par la chaleur. Tu n’as pas trop chaud, mon garçon?
Ajouta-t-il en s’adressant à Robert.
--Non, _mylord_, répondit le petit bonhomme. J’aime la chaleur,
c’est une bonne chose.
--L’hiver surtout», fit observer judicieusement le major, en
lançant vers le ciel la fumée de son cigare.
Le soir, on s’arrêta près d’un «rancho» abandonné, un
entrelacement de branchages mastiqués de boue et recouverts de
chaume; cette cabane attenait à une enceinte de pieux à demi
pourris, qui suffit, cependant, à protéger les chevaux pendant la
nuit contre les attaques des renards. Non qu’ils eussent rien à
redouter personnellement de la part de ces animaux, mais les
malignes bêtes rongent leurs licous, et les chevaux en profitent
pour s’échapper.
À quelques pas du rancho était creusé un trou qui servait de
cuisine et contenait des cendres refroidies. À l’intérieur, il y
avait un banc, un grabat de cuir de bœuf, une marmite, une broche
et une bouilloire à maté. Le maté est une boisson fort en usage
dans l’Amérique du sud. C’est le thé des indiens. Il consiste en
une infusion de feuilles séchées au feu, et on l’aspire comme les
boissons américaines au moyen d’un tube de paille. À la demande de
Paganel, Thalcave prépara quelques tasses de ce breuvage, qui
accompagna fort avantageusement les comestibles ordinaires et fut
déclaré excellent.
Le lendemain, 30 octobre, le soleil se leva dans une brume ardente
et versa sur le sol ses rayons les plus chauds. La température de
cette journée devait être excessive, en effet, et malheureusement
la plaine n’offrait aucun abri. Cependant, on reprit
courageusement la route de l’est. Plusieurs fois se rencontrèrent
d’immenses troupeaux qui, n’ayant pas la force de paître sous
cette chaleur accablante, restaient paresseusement étendus. De
gardiens, de bergers, pour mieux dire, il n’était pas question.
Des chiens habitués à téter les brebis, quand la soif les
aiguillonne, surveillaient seuls ces nombreuses agglomérations de
vaches, de taureaux et de bœufs. Ces animaux sont d’ailleurs
d’humeur douce, et n’ont pas cette horreur instinctive du rouge
qui distingue leurs congénères européens.
«Cela vient sans doute de ce qu’ils paissent l’herbe d’une
république!» dit Paganel, enchanté de sa plaisanterie, un peu trop
française peut-être.
Vers le milieu de la journée, quelques changements se produisirent
dans la pampa, qui ne pouvaient échapper à des yeux fatigués de sa
monotonie. Les graminées devinrent plus rares. Elles firent place
à de maigres bardanes, et à des chardons gigantesques, hauts de
neuf pieds, qui eussent fait le bonheur de tous les ânes de la
terre. Des _chanares_ rabougris et autres arbrisseaux épineux d’un
vert sombre, plantes chères aux terrains desséchés, poussaient çà
et là. Jusqu’alors une certaine humidité conservée dans l’argile
de la prairie entretenait les pâturages; le tapis d’herbe était
épais et luxueux; mais alors, sa moquette, usée par places,
arrachée en maint endroit, laissait voir la trame et étalait aux
regards la misère du sol. Ces symptômes d’une croissante
sécheresse ne pouvaient être méconnus, et Thalcave les fit
remarquer.
«Je ne suis pas fâché de ce changement, dit Tom Austin; toujours
de l’herbe, toujours de l’herbe, cela devient écœurant à la
longue.
--Oui, mais toujours de l’herbe, toujours de l’eau, répondit le
major.
--Oh! Nous ne sommes pas à court, dit Wilson, et nous trouverons
bien quelque rivière sur notre route.»
Si Paganel avait entendu cette réponse, il n’eût pas manqué de
dire que les rivières étaient rares entre le Colorado et les
sierras de la province argentine; mais en ce moment il expliquait
à Glenarvan un fait sur lequel celui-ci venait d’attirer son
attention.
Depuis quelque temps, l’atmosphère semblait être imprégnée d’une
odeur de fumée. Cependant, nul feu n’était visible à l’horizon;
nulle fumée ne trahissait un incendie éloigné. On ne pouvait donc
assigner à ce phénomène une cause naturelle. Bientôt cette odeur
d’herbe brûlée devint si forte qu’elle étonna les voyageurs, moins
Paganel et Thalcave. Le géographe, que l’explication d’un fait
quelconque ne pouvait embarrasser, fit à ses amis la réponse
suivante:
«Nous ne voyons pas le feu, dit-il, et nous sentons la fumée. Or,
pas de fumée sans feu, et le proverbe est vrai en Amérique comme
en Europe. Il y a donc un feu quelque part. Seulement, ces pampas
sont si unies que rien n’y gêne les courants de l’atmosphère, et
l’on y sent souvent l’odeur d’herbes qui brûlent à une distance de
près de soixante-quinze milles.
--Soixante-quinze milles? Répliqua le major d’un ton peu
convaincu.
--Tout autant, affirma Paganel. Mais j’ajoute que ces
conflagrations se propagent sur une grande échelle et atteignent
souvent un développement considérable.
--Qui met le feu aux prairies? demanda Robert.
--Quelquefois la foudre, quand l’herbe est desséchée par les
chaleurs; quelquefois aussi la main des indiens.
--Et dans quel but?
--Ils prétendent, --je ne sais jusqu’à quel point cette
prétention est fondée, --qu’après un incendie des pampas les
graminées y poussent mieux. Ce serait alors un moyen de revivifier
le sol par l’action des cendres. Pour mon compte, je crois plutôt
que ces incendies sont destinés à détruire des milliards d’ixodes,
sorte d’insectes parasites qui incommodent particulièrement les
troupeaux.
--Mais ce moyen énergique, dit le major, doit coûter la vie à
quelques-uns des bestiaux qui errent par la plaine?
--Oui, il en brûle; mais qu’importe dans le nombre?
--Je ne réclame pas pour eux, reprit Mac Nabbs, c’est leur
affaire, mais pour les voyageurs qui traversent la pampa. Ne peut-il
arriver qu’ils soient surpris et enveloppés par les flammes?
--Comment donc! s’écria Paganel avec un air de satisfaction
visible, cela arrive quelquefois, et, pour ma part, je ne serais
pas fâché d’assister à un pareil spectacle.
--Voilà bien notre savant, répondit Glenarvan, il pousserait la
science jusqu’à se faire brûler vif.
--Ma foi non, mon cher Glenarvan, mais on a lu son Cooper, et Bas
De Cuir nous a enseigné le moyen d’arrêter la marche des flammes
en arrachant l’herbe autour de soi dans un rayon de quelques
toises. Rien n’est plus simple. Aussi, je ne redoute pas
l’approche d’un incendie, et je l’appelle de tous mes vœux!»
Mais les désirs de Paganel ne devaient pas se réaliser, et s’il
rôtit à moitié, ce fut uniquement à la chaleur des rayons du
soleil, qui versait une insoutenable ardeur. Les chevaux
haletaient sous l’influence de cette température tropicale. Il n’y
avait pas d’ombre à espérer, à moins qu’elle ne vînt de quelque
rare nuage voilant le disque enflammé; l’ombre courait alors sur
le sol uni, et les cavaliers, poussant leur monture, essayaient de
se maintenir dans la nappe fraîche que les vents d’ouest
chassaient devant eux. Mais les chevaux, bientôt distancés,
demeuraient en arrière, et l’astre dévoilé arrosait d’une nouvelle
pluie de feu le terrain calciné des pampas.
Cependant, quand Wilson avait dit que la provision d’eau ne
manquerait pas, il comptait sans la soif inextinguible qui dévora
ses compagnons pendant cette journée; quand il avait ajouté que
l’on rencontrerait quelque _rio_ sur la route, il s’était trop
avancé. En effet, non seulement les _rios_ manquaient, car la
planéité du sol ne leur offrait aucun lit favorable, mais les
mares artificielles creusées de la main des indiens étaient
également taries.
En voyant les symptômes de sécheresse s’accroître de mille en
mille, Paganel fit quelques observations à Thalcave, et lui
demanda où il comptait trouver de l’eau.
«Au lac Salinas, répondit l’indien.
--Et quand y arriverons-nous?
--Demain soir.»
Le soir, on fit halte après une traite de trente milles. Chacun
comptait sur une bonne nuit pour se remettre des fatigues du jour,
et elle fut précisément troublée par une nuée de moustiques et de
maringouins. Leur présence indiquait un changement du vent, qui,
en effet, tourna d’un quart et passa dans le nord. Ces maudits
insectes disparaissent généralement avec les brises du sud ou du
sud-ouest.
Si le major gardait son calme, même au milieu des petites misères
de la vie, Paganel, au contraire, s’indignait des taquineries du
sort. Il donna au diable moustiques et maringouins, et regretta
fort l’eau acidulée qui eût calmé les mille cuissons de ses
piqûres. Bien que le major essayât de le consoler en lui disant
que sur les trois cent mille espèces d’insectes que comptent les
naturalistes on devait s’estimer heureux de n’avoir affaire qu’à
deux seulement, il se réveilla de fort mauvaise humeur.
Cependant, il ne se fit point prier pour repartir dès l’aube
naissante, car il s’agissait d’arriver le jour même au lac
Salinas. Les chevaux étaient très fatigués; ils mouraient de soif,
et quoique leurs cavaliers se fussent privés pour eux, leur ration
avait été très restreinte. La sécheresse était encore plus forte,
et la chaleur non moins intolérable sous le souffle poussiéreux du
vent du nord, ce simoun des pampas.
Pendant cette journée, la monotonie du voyage fut un instant
interrompue. Mulrady, qui marchait en avant, revint sur ses pas en
signalant l’approche d’un parti d’indiens. Cette rencontre fut
appréciée diversement. Glenarvan songea aux renseignements que ces
indigènes pourraient lui fournir sur les naufragés du _Britannia_.
Thalcave, pour son compte, ne se réjouit guère de trouver sur sa
route les indiens nomades de la prairie; il les tenait pour
pillards et voleurs, et ne cherchait qu’à les éviter. Suivant ses
ordres, la petite troupe se massa, et les armes furent mises en
état.
Bientôt, on aperçut le détachement indien. Il se composait
seulement d’une dizaine d’indigènes, ce qui rassura le patagon.
Les indiens s’approchèrent à une centaine de pas. On pouvait
facilement les distinguer. C’étaient des naturels appartenant à
cette race pampéenne, balayée en 1833 par le général Rosas. Leur
front élevé, bombé et non fuyant, leur haute taille, leur couleur
olivâtre, en faisaient de beaux types de la race indienne.
Ils étaient vêtus de peaux de guanaques ou de mouffettes, et
portaient avec la lance, longue de vingt pieds, couteaux, frondes,
_bolas_ et _lazos_.
Leur dextérité à manier le cheval indiquait d’habiles cavaliers.
Ils s’arrêtèrent à cent pas et parurent conférer, criant et
gesticulant. Glenarvan s’avança vers eux.
Mais il n’avait pas franchi deux toises, que le détachement,
faisant volte-face, disparut avec une incroyable vélocité.
«Les lâches! s’écria Paganel.
--Ils s’enfuient trop vite pour d’honnêtes gens, dit Mac Nabbs.
--Quels sont ces indiens? demanda Paganel à Thalcave.
--Gauchos, répondit le patagon.
--Des gauchos! reprit Paganel, en se tournant vers ses
compagnons, des gauchos! Alors nous n’avions pas besoin de prendre
tant de précautions!
--Pourquoi cela? dit le major.
--Parce que les gauchos sont des paysans inoffensifs.
--Vous croyez, Paganel?
--Sans doute, ceux-ci nous ont pris pour des voleurs et ils se
sont enfuis.
--Je crois plutôt qu’ils n’ont pas osé nous attaquer, répondit
Glenarvan, très vexé de n’avoir pu communiquer avec ces indigènes,
quels qu’ils fussent.
--C’est mon avis, dit le major, car, si je ne me trompe, loin
d’être inoffensifs, les gauchos sont, au contraire, de francs et
redoutables bandits.
--Par exemple!» s’écria Paganel.
Et il se mit à discuter vivement cette thèse ethnologique, si
vivement même, qu’il trouva moyen d’émouvoir le major, et s’attira
cette répartie peu habituelle dans les discussions de Mac Nabbs:
«Je crois que vous avez tort, Paganel.
--Tort? Répliqua le savant.
--Oui. Thalcave lui-même a pris ces indiens pour des voleurs, et
Thalcave sait à quoi s’en tenir.
--Eh bien, Thalcave s’est trompé cette fois, riposta Paganel avec
une certaine aigreur. Les gauchos sont des agriculteurs, des
pasteurs, pas autre chose, et moi-même, je l’ai écrit dans une
brochure assez remarquée sur les indigènes des pampas.
--Eh bien, vous avez commis une erreur, Monsieur Paganel.
--Moi, une erreur, Monsieur Mac Nabbs?
--Par distraction, si vous voulez, répliqua le major en
insistant, et vous en serez quitte pour faire quelques errata à
votre prochaine édition.»
Paganel, très mortifié d’entendre discuter et même plaisanter ses
connaissances géographiques, sentit la mauvaise humeur le gagner.
«Sachez, monsieur, dit-il, que mes livres n’ont pas besoin
d’errata de cette espèce!
--Si! à cette occasion, du moins, riposta Mac Nabbs.
--Monsieur, je vous trouve taquin aujourd’hui! répartit Paganel.
--Et moi, je vous trouve aigre!» riposta le major.
La discussion prenait, on le voit, des proportions inattendues, et
sur un sujet qui, certes, n’en valait pas la peine. Glenarvan
jugea à propos d’intervenir.
«Il est certain, dit-il, qu’il y a d’un côté taquinerie et de
l’autre aigreur, ce qui m’étonne de votre part à tous deux.»
Le patagon, sans comprendre le sujet de la querelle, avait
facilement deviné que les deux amis se disputaient. Il se mit à
sourire et dit tranquillement:
«C’est le vent du nord.
--Le vent du nord! s’écria Paganel. Qu’est-ce que le vent du nord
a à faire dans tout ceci?
--Eh! c’est cela même, répondit Glenarvan, c’est le vent du nord
qui est la cause de votre mauvaise humeur! J’ai entendu dire qu’il
irritait particulièrement le système nerveux dans le sud de
l’Amérique.
--Par saint Patrick, Edward, vous avez raison! dit le major, et
il partit d’un éclat de rire.
Mais Paganel, vraiment monté, ne voulut pas démordre de la
discussion, et il se rabattit sur Glenarvan, dont l’intervention
lui parut un peu trop plaisante.
«Ah! vraiment, _mylord_, dit-il, j’ai le système nerveux irrité?
--Oui, Paganel, c’est le vent du nord, un vent qui fait commettre
bien des crimes dans la pampa, comme la tramontane dans la
campagne de Rome!
--Des crimes! répartit le savant. J’ai l’air d’un homme qui veut
commettre des crimes?
--Je ne dis pas précisément cela.
--Dites tout de suite que je veux vous assassiner!
--Eh! répondit Glenarvan, qui riait sans pouvoir se contenir,
j’en ai peur. Heureusement que le vent du nord ne dure qu’un
jour!»
Tout le monde, à cette réponse, fit chorus avec Glenarvan. Alors
Paganel piqua des deux, et s’en alla en avant passer sa mauvaise
humeur. Un quart d’heure après, il n’y pensait plus.
À huit heures du soir, Thalcave ayant poussé une pointe en avant,
signala les _barrancas_ du lac tant désiré. Un quart d’heure
après, la petite troupe descendait les berges du Salinas. Mais là
l’attendait une grave déception. Le lac était à sec.
Chapitre XVIII
_À la recherche d’une aiguade_
Le lac Salinas termine le chapelet de lagunes qui se rattachent
aux sierras Ventana et Guamini. De nombreuses expéditions venaient
autrefois de Buenos-Ayres y faire provision de sel, car ses eaux
contiennent du chlorure de sodium dans une remarquable proportion.
Mais alors, l’eau volatilisée par une chaleur ardente avait déposé
tout le sel qu’elle contenait en suspension, et le lac ne formait
plus qu’un immense miroir resplendissant.
Lorsque Thalcave annonça la présence d’un liquide potable au lac
Salinas il entendait parler des _rios_ d’eau douce qui s’y
précipitent en maint endroit.
Mais, en ce moment, ses affluents étaient taris comme lui.
L’ardent soleil avait tout bu. De là, consternation générale,
quand la troupe altérée arriva sur les rives desséchées du
Salinas. Il fallait prendre un parti. Le peu d’eau conservée dans
les outres était à demi corrompue, et ne pouvait désaltérer. La
soif commençait à se faire cruellement sentir. La faim et la
fatigue disparaissaient devant cet impérieux besoin. Un «roukah»,
sorte de tente de cuir dressée dans un pli de terrain et
abandonnée des indigènes, servit de retraite aux voyageurs
épuisés, tandis que leurs chevaux, étendus sur les bords vaseux du
lac, broyaient avec répugnance les plantes marines et les roseaux
secs.
Lorsque chacun eut pris place dans le _roukah_, Paganel interrogea
Thalcave et lui demanda son avis sur ce qu’il convenait de faire.
Une conversation rapide, dont Glenarvan saisit quelques mots,
cependant, s’établit entre le géographe et l’indien. Thalcave
parlait avec calme. Paganel gesticulait pour deux.
Ce dialogue dura quelques minutes, et le patagon se croisa les
bras.
«Qu’a-t-il dit? demanda Glenarvan. J’ai cru comprendre qu’il
conseillait de nous séparer.
--Oui, en deux troupes, répondit Paganel. Ceux de nous dont les
chevaux, accablés de fatigue et de soif, peuvent à peine mettre un
pied devant l’autre, continueront tant bien que mal la route du
trente-septième parallèle. Les mieux montés, au contraire, les
devançant sur cette route, iront reconnaître la rivière Guamini,
qui se jette dans le lac San-Lucas, à trente et un milles d’ici.
Si l’eau s’y trouve en quantité suffisante, ils attendront leurs
compagnons sur les bords de la Guamini. Si l’eau manque, ils
reviendront au-devant d’eux pour leur épargner un voyage inutile.
--Et alors? demanda Tom Austin.
--Alors, il faudra se résoudre à descendre pendant soixante-quinze
milles vers le sud, jusqu’aux premières ramifications de la
sierra Ventana, où les rivières sont nombreuses.
--L’avis est bon, répondit Glenarvan, et nous le suivrons sans
retard. Mon cheval n’a pas encore trop souffert du manque d’eau,
et j’offre d’accompagner Thalcave.
--Oh! _Mylord_, emmenez-moi, dit Robert, comme s’il se fût agi
d’une partie de plaisir.
--Mais pourras-tu nous suivre, mon enfant?
--Oui! J’ai une bonne bête qui ne demande pas mieux que d’aller
en avant. Voulez-vous... _Mylord_?... Je vous en prie.
--Viens donc, mon garçon, dit Glenarvan, enchanté de ne pas se
séparer de Robert. À nous trois, ajouta-t-il, nous serons bien
maladroits si nous ne découvrons pas quelque aiguade fraîche et
limpide.
--Eh bien, et moi? dit Paganel.
--Oh! Vous, mon cher Paganel, répondit le major, vous resterez
avec le détachement de réserve. Vous connaissez trop bien le
trente-septième parallèle, et la rivière Guamini et la pampa tout
entière pour nous abandonner. Ni Mulrady, ni Wilson, ni moi, nous
ne sommes capables de rejoindre Thalcave à son rendez-vous, tandis
que nous marcherons avec confiance sous la bannière du brave
Jacques Paganel.
--Je me résigne, répondit le géographe, très flatté d’obtenir un
commandement supérieur.
--Mais pas de distractions! Ajouta le major. N’allez pas nous
conduire où nous n’avons que faire, et nous ramener, par exemple,
sur les bords de l’océan Pacifique!
--Vous le mériteriez, major insupportable, répondit en riant
Paganel. Cependant, dites-moi, mon cher Glenarvan, comment
comprendrez-vous le langage de Thalcave?
--Je suppose, répondit Glenarvan, que le patagon et moi nous
n’aurons pas besoin de causer. D’ailleurs, avec quelques mots
espagnols que je possède, je parviendrais bien dans une
circonstance pressante à lui exprimer ma pensée et à comprendre la
sienne.
--Allez donc, mon digne ami, répondit Paganel.
--Soupons d’abord, dit Glenarvan, et dormons, s’il se peut,
jusqu’à l’heure du départ.»
On soupa sans boire, ce qui parut peu rafraîchissant, et l’on
dormit, faute de mieux. Paganel rêva de torrents, de cascades, de
rivières, de fleuves, d’étangs, de ruisseaux, voire même de
carafes pleines, en un mot, de tout ce qui contient habituellement
une eau potable. Ce fut un vrai cauchemar.
Le lendemain, à six heures, les chevaux de Thalcave, de Glenarvan
et de Robert Grant furent sellés; on leur fit boire la dernière
ration d’eau, et ils l’avalèrent avec plus d’envie que de
satisfaction, car elle était très nauséabonde. Puis les trois
cavaliers se mirent en selle.
«Au revoir, dirent le major, Austin, Wilson et Mulrady.
--Et surtout, tâchez de ne pas revenir!» ajouta Paganel.
Bientôt, le patagon, Glenarvan et Robert perdirent de vue, non
sans un certain serrement de cœur, le détachement confié à la
sagacité du géographe.
Le «desertio de las Salinas», qu’ils traversaient alors, est une
plaine argileuse, couverte d’arbustes rabougris hauts de dix
pieds, de petites mimosées que les indiens appellent «curra-mammel»,
et de «jumes», arbustes buissonneux, riches en soude.
Çà et là, de larges plaques de sel réverbéraient les rayons
solaires avec une étonnante intensité.
L’œil eût aisément confondu ces «barreros» avec des surfaces
glacées par un froid violent; mais l’ardeur du soleil avait vite
fait de le détromper.
Néanmoins, ce contraste d’un sol aride et brûlé avec ces nappes
étincelantes donnait à ce désert une physionomie très particulière
qui intéressait le regard.
À quatre-vingts milles dans le sud, au contraire, cette sierra
Ventana, vers laquelle le dessèchement possible de la Guamini
forcerait peut-être les voyageurs de descendre, présentait un
aspect différent. Ce pays, reconnu en 1835 par le capitaine Fitz-Roy,
qui commandait alors l’expédition du _Beagle_, est d’une
fertilité superbe. Là poussent avec une vigueur sans égale les
meilleurs pâturages du territoire indien; le versant nord-ouest
des sierras s’y revêt d’une herbe luxuriante, et descend au milieu
de forêts riches en essences diverses; là se voient «l’algarrobo»,
sorte de caroubier, dont le fruit séché et réduit en poussière
sert à confectionner un pain assez estimé des indiens; le
«quebracho blanc», aux branches longues et flexibles qui pleurent
à la manière du saule européen; le «quebracho rouge», d’un bois
indestructible; le «naudubay», qui prend feu avec une extrême
facilité, et cause souvent de terribles incendies; le «viraro»,
dont les fleurs violettes s’étagent en forme de pyramide, et enfin
le «timbo», qui élève jusqu’à quatre-vingts pieds dans les airs
son immense parasol, sous lequel des troupeaux entiers peuvent
s’abriter contre les rayons du soleil. Les argentins ont tenté
souvent de coloniser ce riche pays, sans réussir à vaincre
l’hostilité des indiens.