l’ombre de Thalcave. Il ne se sentait pas d’aise de voir un vrai
patagon, auprès duquel il eût passé pour un nain, un patagon qui
pouvait presque rivaliser avec cet empereur Maximin et ce nègre du
Congo vu par le savant Van Der Brock, hauts de huit pieds tous les
deux! Puis il assommait le grave indien de phrases espagnoles, et
celui-ci se laissait faire. Le géographe étudiait, sans livre
cette fois. On l’entendait articuler des mots retentissants à
l’aide du gosier, de la langue et des mâchoires.
«Si je n’attrape pas l’accent, répétait-il au major, il ne faudra
pas m’en vouloir! Mais qui m’eût dit qu’un jour ce serait un
patagon qui m’apprendrait l’espagnol?»
Chapitre XVI
_Le rio-Colorado_
Le lendemain 22 octobre, à huit heures, Thalcave donna le signal
du départ. Le sol argentin, entre le vingt-deuxième et le
quarante-deuxième degré, s’incline de l’ouest à l’est; les
voyageurs n’avaient plus qu’à descendre une pente douce jusqu’à la
mer.
Quand le patagon refusa le cheval que lui offrait Glenarvan,
celui-ci pensa qu’il préférait aller à pied, suivant l’habitude de
certains guides, et certes, ses longues jambes devaient lui rendre
la marche facile. Mais Glenarvan se trompait.
Au moment de partir, Thalcave siffla d’une façon particulière.
Aussitôt un magnifique cheval argentin, de superbe taille, sortit
d’un petit bois peu éloigné, et se rendit à l’appel de son maître.
L’animal était d’une beauté parfaite; sa couleur brune indiquait
une bête de fond, fière, courageuse et vive; il avait la tête
légère et finement attachée, les naseaux largement ouverts, l’œil
ardent, les jarrets larges, le garrot bien sorti, la poitrine
haute, les paturons longs, c’est-à-dire toutes les qualités qui
font la force et la souplesse. Le major, en parfait connaisseur,
admira sans réserve cet échantillon de la race pampéenne, auquel
il trouva certaines ressemblances avec le «hunter».
Anglais. Ce bel animal s’appelait «Thaouka», c’est-à-dire «oiseau»
en langue patagone, et il méritait ce nom à juste titre.
Lorsque Thalcave fut en selle, son cheval bondit sous lui. Le
patagon, écuyer consommé, était magnifique à voir. Son
harnachement comportait les deux instruments de chasse usités dans
la plaine argentine, les «bolas» et le «lazo». Les bolas
consistent en trois boules réunies ensemble par une courroie de
cuir, attachée à l’avant du recado.
L’indien les lance souvent à cent pas de distance sur l’animal ou
l’ennemi qu’il poursuit, et avec une précision telle, qu’elles
s’enroulent autour de ses jambes et l’abattent aussitôt. C’est
donc entre ses mains un instrument redoutable, et il le manie avec
une surprenante habileté. Le _lazo_, au contraire, n’abandonne pas
la main qui le brandit. Il se compose uniquement d’une corde
longue de trente pieds, formée par la réunion de deux cuirs bien
tressés, et terminée par un nœud coulant qui glisse dans un
anneau de fer. C’est ce nœud coulant que lance la main droite,
tandis que la gauche tient le reste du _lazo_, dont l’extrémité
est fixée fortement à la selle. Une longue carabine mise en
bandoulière complétait les armes offensives du patagon.
Thalcave, sans remarquer l’admiration produite par sa grâce
naturelle, son aisance et sa fière désinvolture, prit la tête de
la troupe, et l’on partit, tantôt au galop, tantôt au pas des
chevaux, auxquels l’allure du trot semblait être inconnue.
Robert montait avec beaucoup de hardiesse, et rassura promptement
Glenarvan sur son aptitude à se tenir en selle.
Au pied même de la cordillère commence la plaine des pampas. Elle
peut se diviser en trois parties.
La première s’étend depuis la chaîne des Andes sur un espace de
deux cent cinquante milles, couvert d’arbres peu élevés et de
buissons. La seconde, large de quatre cent cinquante milles, est
tapissée d’une herbe magnifique, et s’arrête à cent quatre-vingts
milles de Buenos-Ayres. De ce point à la mer, le pas du voyageur
foule d’immenses prairies de luzernes et de chardons.
C’est la troisième partie des pampas.
En sortant des gorges de la cordillère, la troupe de Glenarvan
rencontra d’abord une grande quantité de dunes de sable appelées
«medanos», véritables vagues incessamment agitées par le vent,
lorsque la racine des végétaux ne les enchaîne pas au sol.
Ce sable est d’une extrême finesse; aussi le voyait-on, au moindre
souffle, s’envoler en ébroussins légers, ou former de véritables
trombes qui s’élevaient à une hauteur considérable. Ce spectacle
faisait à la fois le plaisir et le désagrément des yeux: le
plaisir, car rien n’était plus curieux que ces trombes errant par
la plaine, luttant, se confondant, s’abattant, se relevant dans un
désordre inexprimable; le désagrément, car une poussière
impalpable se dégageait de ces innombrables _medanos_, et
pénétrait à travers les paupières, si bien fermées qu’elles
fussent.
Ce phénomène dura pendant une grande partie de la journée sous
l’action des vents du nord. On marcha rapidement néanmoins, et,
vers six heures, les cordillères, éloignées de quarante milles,
présentaient un aspect noirâtre déjà perdu dans les brumes du
soir.
Les voyageurs étaient un peu fatigués de leur route, qui pouvait
être estimée à trente-huit milles. Aussi virent-ils avec plaisir
arriver l’heure du coucher.
Ils campèrent sur les bords du rapide Neuquem, un _rio_
torrentueux aux eaux troubles, encaissé dans de hautes falaises
rouges. Le Neuquem est nommé Ramid ou Comoe par certains
géographes, et prend sa source au milieu de lacs que les indiens
seuls connaissent.
La nuit et la journée suivante n’offrirent aucun incident digne
d’être relaté. On allait vite et bien. Un sol uni une température
supportable rendaient facile la marche en avant. Vers midi,
cependant, le soleil fut prodigue de rayons très chauds. Le soir
venu, une barre de nuages raya l’horizon du sud-ouest, symptôme
assuré d’un changement de temps. Le patagon ne pouvait s’y
méprendre, et du doigt il indiqua au géographe la zone occidentale
du ciel.
«Bon! Je sais», dit Paganel, et s’adressant à ses compagnons:
«voilà ajouta-t-il, un changement de temps qui se prépare. Nous
allons avoir un coup de pampero.»
Et il expliqua que ce pampero est fréquent dans les plaines
argentines. C’est un vent du sud-ouest très sec. Thalcave ne
s’était pas trompé, et pendant la nuit, qui fut assez pénible pour
des gens abrités d’un simple _poncho_, le pampero souffla avec une
grande force. Les chevaux se couchèrent sur le sol, et les hommes
s’étendirent près d’eux en groupe serré. Glenarvan craignait
d’être retardé si cet ouragan se prolongeait; mais Paganel le
rassura, après avoir consulté son baromètre.
«Ordinairement, lui dit-il, le pampero crée des tempêtes de trois
jours que la dépression du mercure indique d’une façon certaine.
Mais quand, au contraire, le baromètre remonte, --et c’est le
cas, --On en est quitte pour quelques heures de rafales
furieuses. Rassurez-vous donc, mon cher ami, au lever du jour le
ciel aura repris sa pureté habituelle.
--Vous parlez comme un livre, Paganel, répondit Glenarvan.
--Et j’en suis un, répliqua Paganel. Libre à vous de me
feuilleter tant qu’il vous plaira.»
Le livre ne se trompait pas. À une heure du matin, le vent tomba
subitement, et chacun put trouver dans le sommeil un repos
réparateur. Le lendemain, on se levait frais et dispos, Paganel
surtout, qui faisait craquer ses articulations avec un bruit
joyeux et s’étirait comme un jeune chien.
Ce jour était le vingt-quatrième d’octobre, et le dixième depuis
le départ de Talcahuano.
Quatre-vingt-treize milles séparaient encore les voyageurs du
point où le _rio_-Colorado coupe le trente-septième parallèle,
c’est-à-dire trois jours de voyage. Pendant cette traversée du
continent américain, lord Glenarvan guettait avec une scrupuleuse
attention l’approche des indigènes. Il voulait les interroger au
sujet du capitaine Grant par l’intermédiaire du patagon, avec
lequel Paganel, d’ailleurs, commençait à s’entretenir
suffisamment. Mais on suivait une ligne peu fréquentée des
indiens, car les routes de la pampa qui vont de la république
argentine aux cordillères sont situées plus au nord.
Aussi, indiens errants ou tribus sédentaires vivant sous la loi
des caciques ne se rencontraient pas.
Si, d’aventure, quelque cavalier nomade apparaissait au loin, il
s’enfuyait rapidement, peu soucieux d’entrer en communication avec
des inconnus. Une pareille troupe devait sembler suspecte à
quiconque se hasardait seul dans la plaine, au bandit dont la
prudence s’alarmait à la vue de huit hommes bien armés et bien
montés, comme au voyageur qui, par ces campagnes désertes, pouvait
voir en eux des gens mal intentionnés. De là, une impossibilité
absolue de s’entretenir avec les honnêtes gens ou les pillards.
C’était à regretter de ne pas se trouver en face d’une bande de
«rastreadores», dût-on commencer la conversation à coups de fusil.
Cependant, si Glenarvan, dans l’intérêt de ses recherches, eut à
regretter l’absence des indiens, un incident se produisit qui vint
singulièrement justifier l’interprétation du document.
Plusieurs fois la route suivie par l’expédition coupa des sentiers
de la pampa, entre autres une route assez importante, --celle de
Carmen à Mendoza, --reconnaissable aux ossements d’animaux
domestiques, de mulets, de chevaux, de moutons ou de bœufs, qui
la jalonnaient de leurs débris désagrégés sous le bec des oiseaux
de proie et blanchis à l’action décolorante de l’atmosphère. Ils
étaient là par milliers, et sans doute plus d’un squelette humain
y confondait sa poussière avec la poussière des plus humbles
animaux.
Jusqu’alors Thalcave n’avait fait aucune observation sur la route
rigoureusement suivie. Il comprenait, cependant, que, ne se
reliant à aucune voie des pampas, elle n’aboutissait ni aux
villes, ni aux villages, ni aux établissements des provinces
argentines.
Chaque matin, on marchait vers le soleil levant, sans s’écarter de
la ligne droite, et chaque soir le soleil couchant se trouvait à
l’extrémité opposée de cette ligne. En sa qualité de guide,
Thalcave devait donc s’étonner de voir que non seulement il ne
guidait pas, mais qu’on le guidait lui-même.
Cependant, s’il s’en étonna, ce fut avec la réserve naturelle aux
indiens, et à propos de simples sentiers négligés jusqu’alors, il
ne fit aucune observation.
Mais ce jour-là, arrivé à la susdite voie de communication, il
arrêta son cheval et se tourna vers Paganel:
«Route de Carmen, dit-il.
--Eh bien, oui, mon brave patagon, répondit le géographe dans son
plus pur espagnol, route de Carmen à Mendoza.
--Nous ne la prenons pas? reprit Thalcave.
--Non, répliqua Paganel.
--Et nous allons?
--Toujours à l’est.
--C’est aller nulle part.
--Qui sait?»
Thalcave se tut et regarda le savant d’un air profondément
surpris. Il n’admettait pas, pourtant, que Paganel plaisantât le
moins du monde. Un indien, toujours sérieux, ne pense jamais qu’on
ne parle pas sérieusement.
«Vous n’allez donc pas à Carmen? Ajouta-t-il après un instant de
silence.
--Non, répondit Paganel.
--Ni à Mendoza?
--Pas davantage.»
En ce moment, Glenarvan, ayant rejoint Paganel, lui demanda ce que
disait Thalcave, et pourquoi il s’était arrêté.
«Il m’a demandé si nous allions soit à Carmen, soit à Mendoza,
répondit Paganel, et il s’étonne fort de ma réponse négative à sa
double question.
--Au fait, notre route doit lui paraître fort étrange reprit
Glenarvan.
--Je le crois. Il dit que nous n’allons nulle part.
--Eh bien, Paganel, est-ce que vous ne pourriez pas lui expliquer
le but de notre expédition, et quel intérêt nous avons à marcher
toujours vers l’est?
--Ce sera fort difficile, répondit Paganel, car un indien
n’entend rien aux degrés terrestres, et l’histoire du document
sera pour lui une histoire fantastique.
--Mais, dit sérieusement le major, sera-ce l’histoire qu’il ne
comprendra pas, ou l’historien?
--Ah! Mac Nabbs, répliqua Paganel, voilà que vous doutez encore
de mon espagnol!
--Eh bien, essayez, mon digne ami.
--Essayons.»
Paganel retourna vers le patagon et entreprit un discours
fréquemment interrompu par le manque de mots, par la difficulté de
traduire certaines particularités, et d’expliquer à un sauvage à
demi ignorant des détails fort peu compréhensibles pour lui.
Le savant était curieux à voir. Il gesticulait, il articulait, il
se démenait de cent façons, et des gouttes de sueur tombaient en
cascade de son front à sa poitrine. Quand la langue n’alla plus,
le bras lui vint en aide. Paganel mit pied à terre, et là, sur le
sable, il traça une carte géographique où se croisaient des
latitudes et des longitudes, où figuraient les deux océans, où
s’allongeait la route de Carmen. Jamais professeur ne fut dans un
tel embarras. Thalcave regardait ce manège d’un air tranquille,
sans laisser voir s’il comprenait ou non. La leçon du géographe
dura plus d’une demi-heure. Puis il se tut, épongea son visage qui
fondait en eau, et regarda le patagon.
«A-t-il compris? demanda Glenarvan.
--Nous verrons bien, répondit Paganel, mais s’il n’a pas compris,
j’y renonce.»
Thalcave ne bougeait pas. Il ne parlait pas davantage. Ses yeux
restaient attachés aux figures tracées sur le sable, que le vent
effaçait peu à peu.
«Eh bien?» lui demanda Paganel.
Thalcave ne parut pas l’entendre. Paganel voyait déjà un sourire
ironique se dessiner sur les lèvres du major, et, voulant en venir
à son honneur, il allait recommencer avec une nouvelle énergie ses
démonstrations géographiques, quand le patagon l’arrêta d’un
geste.
«Vous cherchez un prisonnier? dit-il.
--Oui, répondit Paganel.
--Et précisément sur cette ligne comprise entre le soleil qui se
couche et le soleil qui se lève, ajouta Thalcave, en précisant par
une comparaison à la mode indienne la route de l’ouest à l’est.
--Oui, oui, c’est cela.
--Et c’est votre dieu, dit le patagon, qui a confié aux flots de
la vaste mer les secrets du prisonnier?
--Dieu lui-même.
--Que sa volonté s’accomplisse alors, répondit Thalcave avec une
certaine solennité, nous marcherons dans l’est, et s’il le faut,
jusqu’au soleil!»
Paganel, triomphant dans la personne de son élève, traduisit
immédiatement à ses compagnons les réponses de l’indien.
«Quelle race intelligente! Ajouta-t-il. Sur vingt paysans de mon
pays, dix-neuf n’auraient rien compris à mes explications.»
Glenarvan engagea Paganel à demander au patagon s’il avait entendu
dire que des étrangers fussent tombés entre les mains d’indiens
des pampas.
Paganel fit la demande, et attendit la réponse.
«Peut-être», dit le patagon.
À ce mot immédiatement traduit, Thalcave fut entouré des sept
voyageurs. On l’interrogeait du regard.
Paganel, ému, et trouvant à peine ses mots, reprit cet
interrogatoire si intéressant, tandis que ses yeux fixés sur le
grave indien essayaient de surprendre sa réponse avant qu’elle ne
sortît de ses lèvres.
Chaque mot espagnol du patagon, il le répétait en anglais, de
telle sorte que ses compagnons l’entendaient parler, pour ainsi
dire, dans leur langue naturelle.
«Et ce prisonnier? demanda Paganel.
--C’était un étranger, répondit Thalcave, un européen.
--Vous l’avez vu?
--Non, mais il est parlé de lui dans les récits des indiens.
C’était un brave! Il avait un cœur de taureau!
--Un cœur de taureau! dit Paganel. Ah!
Magnifique langue patagone! Vous comprenez, mes amis! Un homme
courageux!
--Mon père!» s’écria Robert Grant.
Puis, s’adressant à Paganel:
«Comment dit-on «_c’est mon père_» en espagnol? lui demanda-t-il.
--_Es mio padre_», répondit le géographe.
Aussitôt Robert, prenant les mains de Thalcave, dit d’une voix
douce:
«_Es mio padre!_
--_Suo padre!_» répondit le patagon, dont le regard s’éclaira.
Il prit l’enfant dans ses bras, l’enleva de son cheval, et le
considéra avec la plus curieuse sympathie. Son visage intelligent
était empreint d’une paisible émotion.
Mais Paganel n’avait pas terminé son interrogatoire.
Ce prisonnier, où était-il? Que faisait-il? Quand Thalcave en
avait-il entendu parler? Toutes ces questions se pressaient à la
fois dans son esprit.
Les réponses ne se firent pas attendre, et il apprit que
l’européen était esclave de l’une des tribus indiennes qui
parcourent le pays entre le Colorado et le _rio_ Negro.
«Mais où se trouvait-il en dernier lieu? demanda Paganel.
--Chez le cacique Calfoucoura, répondit Thalcave.
--Sur la ligne suivie par nous jusqu’ici?
--Oui.
--Et quel est ce cacique?
--Le chef des indiens-poyuches, un homme à deux langues, un homme
à deux cœurs!
--C’est-à-dire faux en parole et faux en action, dit Paganel,
après avoir traduit à ses compagnons cette belle image de la
langue patagone. --et pourrons-nous délivrer notre ami? Ajouta-t-il.
--Peut-être, s’il est encore aux mains des indiens.
--Et quand en avez-vous entendu parler?
--Il y a longtemps, et, depuis lors, le soleil a ramené déjà deux
étés dans le ciel des pampas!»
La joie de Glenarvan ne peut se décrire. Cette réponse concordait
exactement avec la date du document. Mais une question restait à
poser à Thalcave. Paganel la fit aussitôt.
«Vous parlez d’un prisonnier, dit-il, est-ce qu’il n’y en avait
pas trois?
--Je ne sais, répondit Thalcave.
--Et vous ne connaissez rien de la situation actuelle?
--Rien.»
Ce dernier mot termina la conversation. Il était possible que les
trois prisonniers fussent séparés depuis longtemps. Mais ce qui
résultait des renseignements donnés par le patagon, c’est que les
indiens parlaient d’un européen tombé en leur pouvoir. La date de
sa captivité, l’endroit même où il devait être, tout, jusqu’à la
phrase patagone employée pour exprimer son courage, se rapportait
évidemment au capitaine Harry Grant. Le lendemain 25 octobre, les
voyageurs reprirent avec une animation nouvelle la route de l’est.
La plaine, toujours triste et monotone, formait un de ces espaces
sans fin qui se nomment «travesias» dans la langue du pays. Le sol
argileux, livré à l’action des vents, présentait une horizontalité
parfaite; pas une pierre, pas un caillou même, excepté dans
quelques ravins arides et desséchés, ou sur le bord des mares
artificielles creusées de la main des indiens. À de longs
intervalles apparaissaient des forêts basses à cimes noirâtres que
perçaient çà et là des caroubiers blancs dont la gousse renferme
une pulpe sucrée, agréable et rafraîchissante; puis, quelques
bouquets de térébinthes, des «chanares», des genêts sauvages, et
toute espèce d’arbres épineux dont la maigreur trahissait déjà
l’infertilité du sol.
Le 26, la journée fut fatigante. Il s’agissait de gagner le _rio_-Colorado.
Mais les chevaux, excités par leurs cavaliers, firent
une telle diligence, que le soir même, par 69° 45’ de longitude,
ils atteignirent le beau fleuve des régions pampéennes. Son nom
indien, le Cobu-Leubu, signifie «grande rivière», et, après un
long parcours, il va se jeter dans l’Atlantique. Là, vers son
embouchure, se produit une particularité curieuse, car alors la
masse de ses eaux diminue en s’approchant de la mer, soit par
imbibition, soit par évaporation, et la cause de ce phénomène
n’est pas encore parfaitement déterminée.
En arrivant au Colorado, le premier soin de Paganel fut de se
baigner «géographiquement».
Dans ses eaux colorées par une argile rougeâtre. Il fut surpris de
les trouver aussi profondes, résultat uniquement dû à la fonte des
neiges sous le premier soleil de l’été. De plus, la largeur du
fleuve était assez considérable pour que les chevaux ne pussent le
traverser à la nage. Fort heureusement, à quelques centaines de
toises en amont se trouvait un pont de clayonnage soutenu par des
lanières de cuir et suspendu à la mode indienne. La petite troupe
put donc passer le fleuve et camper sur la rive gauche.
Avant de s’endormir, Paganel voulut prendre un relèvement exact du
Colorado, et il le pointa sur sa carte avec un soin particulier, à
défaut du Yarou-Dzangbo-Tchou, qui coulait sans lui dans les
montagnes du Tibet.
Pendant les deux journées suivantes, celles du 27 et du 28
octobre, le voyage s’accomplit sans incidents. Même monotonie et
même stérilité du terrain. Jamais paysage ne fut moins varié,
jamais panorama plus insignifiant.
Cependant, le sol devint très humide. Il fallut passer des
«canadas», sortes de bas-fonds inondés, et des «esteros», lagunes
permanentes encombrées d’herbes aquatiques. Le soir, les chevaux
s’arrêtèrent au bord d’un vaste lac, aux eaux fortement
minéralisées, l’Ure-Lanquem, nommé «lac amer» par les indiens, qui
fut en 1862 témoin de cruelles représailles des troupes
argentines.
On campa à la manière accoutumée, et la nuit aurait été bonne,
n’eût été la présence des singes, des allouates et des chiens
sauvages. Ces bruyants animaux, sans doute en l’honneur, mais, à
coup sûr, pour le désagrément des oreilles européennes,
exécutèrent une de ces symphonies naturelles que n’eût pas
désavouée un compositeur de l’avenir.
Chapitre XVII
_Les pampas_
La Pampasie argentine s’étend du trente-quatrième au quarantième
degré de latitude australe. Le mot «pampa», d’origine
araucanienne, signifie «plaine d’herbes», et s’applique justement
à cette région.
Les mimosées arborescentes de sa partie occidentale, les herbages
substantiels de sa partie orientale, lui donnent un aspect
particulier. Cette végétation prend racine dans une couche de
terre qui recouvre le sol argilo-sableux, rougeâtre ou jaune. Le
géologue trouverait des richesses abondantes, s’il interrogeait
ces terrains de l’époque tertiaire.
Là gisent en quantités infinies des ossements antédiluviens que
les indiens attribuent à de grandes races de tatous disparues, et
sous cette poussière végétale est enfouie l’histoire primitive de
ces contrées.
La pampa américaine est une spécialité géographique, comme les
savanes des grands-lacs ou les steppes de la Sibérie. Son climat a
des chaleurs et des froids plus extrêmes que celui de la province
de Buenos-Ayres, étant plus continental. Car, suivant
l’explication que donna Paganel, la chaleur de l’été emmagasinée
dans l’océan qui l’absorbe est lentement restituée par lui pendant
l’hiver. De là cette conséquence, que les îles ont une température
plus uniforme que l’intérieur des continents. Aussi, le climat de
la Pampasie occidentale n’a-t-il pas cette égalité qu’il présente
sur les côtes, grâce au voisinage de l’Atlantique. Il est soumis à
de brusques excès, à des modifications rapides qui font
incessamment sauter d’un degré à l’autre les colonnes
thermométriques. En automne, c’est-à-dire pendant les mois d’avril
et de mai, les pluies y sont fréquentes et torrentielles. Mais, à
cette époque de l’année, le temps était très sec et la température
fort élevée.
On partit dès l’aube, vérification faite de la route; le sol,
enchaîné par les arbrisseaux et arbustes, offrait une fixité
parfaite; plus de _médanos_, ni le sable dont ils se formaient, ni
la poussière que le vent tenait en suspension dans les airs. Les
chevaux marchaient d’un bon pas, entre les touffes de «paja-brava»,
l’herbe pampéenne par excellence, qui sert d’abri aux
indiens pendant les orages. À de certaines distances, mais de plus
en plus rares, quelques bas-fonds humides laissaient pousser des
saules, et une certaine plante, le «gygnerium argenteum», qui se
plaît dans le voisinage des eaux douces. Là, les chevaux se
délectaient d’une bonne lampée, prenant le bien quand il venait,
et se désaltérant pour l’avenir.
Thalcave, en avant, battait les buissons. Il effrayait ainsi les
«cholinas», vipères de la plus dangereuse espèce, dont la morsure
tue un bœuf en moins d’une heure. L’agile Thaouka bondissait au-dessus
des broussailles et aidait son maître à frayer un passage
aux chevaux qui le suivaient.
Le voyage, sur ces plaines unies et droites, s’accomplissait donc
facilement et rapidement.