Quant à Paganel, il ne quittait pas l’indien; il se faisait

l’ombre de Thalcave. Il ne se sentait pas d’aise de voir un vrai

patagon, auprès duquel il eût passé pour un nain, un patagon qui

pouvait presque rivaliser avec cet empereur Maximin et ce nègre du

Congo vu par le savant Van Der Brock, hauts de huit pieds tous les

deux! Puis il assommait le grave indien de phrases espagnoles, et

celui-ci se laissait faire. Le géographe étudiait, sans livre

cette fois. On l’entendait articuler des mots retentissants à

l’aide du gosier, de la langue et des mâchoires.

«Si je n’attrape pas l’accent, répétait-il au major, il ne faudra

pas m’en vouloir! Mais qui m’eût dit qu’un jour ce serait un

patagon qui m’apprendrait l’espagnol?»

Chapitre XVI

_Le rio-Colorado_

Le lendemain 22 octobre, à huit heures, Thalcave donna le signal

du départ. Le sol argentin, entre le vingt-deuxième et le

quarante-deuxième degré, s’incline de l’ouest à l’est; les

voyageurs n’avaient plus qu’à descendre une pente douce jusqu’à la

mer.

Quand le patagon refusa le cheval que lui offrait Glenarvan,

celui-ci pensa qu’il préférait aller à pied, suivant l’habitude de

certains guides, et certes, ses longues jambes devaient lui rendre

la marche facile. Mais Glenarvan se trompait.

Au moment de partir, Thalcave siffla d’une façon particulière.

Aussitôt un magnifique cheval argentin, de superbe taille, sortit

d’un petit bois peu éloigné, et se rendit à l’appel de son maître.

L’animal était d’une beauté parfaite; sa couleur brune indiquait

une bête de fond, fière, courageuse et vive; il avait la tête

légère et finement attachée, les naseaux largement ouverts, l’œil

ardent, les jarrets larges, le garrot bien sorti, la poitrine

haute, les paturons longs, c’est-à-dire toutes les qualités qui

font la force et la souplesse. Le major, en parfait connaisseur,

admira sans réserve cet échantillon de la race pampéenne, auquel

il trouva certaines ressemblances avec le «hunter».

Anglais. Ce bel animal s’appelait «Thaouka», c’est-à-dire «oiseau»

en langue patagone, et il méritait ce nom à juste titre.

Lorsque Thalcave fut en selle, son cheval bondit sous lui. Le

patagon, écuyer consommé, était magnifique à voir. Son

harnachement comportait les deux instruments de chasse usités dans

la plaine argentine, les «bolas» et le «lazo». Les bolas

consistent en trois boules réunies ensemble par une courroie de

cuir, attachée à l’avant du recado.

L’indien les lance souvent à cent pas de distance sur l’animal ou

l’ennemi qu’il poursuit, et avec une précision telle, qu’elles

s’enroulent autour de ses jambes et l’abattent aussitôt. C’est

donc entre ses mains un instrument redoutable, et il le manie avec

une surprenante habileté. Le _lazo_, au contraire, n’abandonne pas

la main qui le brandit. Il se compose uniquement d’une corde

longue de trente pieds, formée par la réunion de deux cuirs bien

tressés, et terminée par un nœud coulant qui glisse dans un

anneau de fer. C’est ce nœud coulant que lance la main droite,

tandis que la gauche tient le reste du _lazo_, dont l’extrémité

est fixée fortement à la selle. Une longue carabine mise en

bandoulière complétait les armes offensives du patagon.

Thalcave, sans remarquer l’admiration produite par sa grâce

naturelle, son aisance et sa fière désinvolture, prit la tête de

la troupe, et l’on partit, tantôt au galop, tantôt au pas des

chevaux, auxquels l’allure du trot semblait être inconnue.

Robert montait avec beaucoup de hardiesse, et rassura promptement

Glenarvan sur son aptitude à se tenir en selle.

Au pied même de la cordillère commence la plaine des pampas. Elle

peut se diviser en trois parties.

La première s’étend depuis la chaîne des Andes sur un espace de

deux cent cinquante milles, couvert d’arbres peu élevés et de

buissons. La seconde, large de quatre cent cinquante milles, est

tapissée d’une herbe magnifique, et s’arrête à cent quatre-vingts

milles de Buenos-Ayres. De ce point à la mer, le pas du voyageur

foule d’immenses prairies de luzernes et de chardons.

C’est la troisième partie des pampas.

En sortant des gorges de la cordillère, la troupe de Glenarvan

rencontra d’abord une grande quantité de dunes de sable appelées

«medanos», véritables vagues incessamment agitées par le vent,

lorsque la racine des végétaux ne les enchaîne pas au sol.

Ce sable est d’une extrême finesse; aussi le voyait-on, au moindre

souffle, s’envoler en ébroussins légers, ou former de véritables

trombes qui s’élevaient à une hauteur considérable. Ce spectacle

faisait à la fois le plaisir et le désagrément des yeux: le

plaisir, car rien n’était plus curieux que ces trombes errant par

la plaine, luttant, se confondant, s’abattant, se relevant dans un

désordre inexprimable; le désagrément, car une poussière

impalpable se dégageait de ces innombrables _medanos_, et

pénétrait à travers les paupières, si bien fermées qu’elles

fussent.

Ce phénomène dura pendant une grande partie de la journée sous

l’action des vents du nord. On marcha rapidement néanmoins, et,

vers six heures, les cordillères, éloignées de quarante milles,

présentaient un aspect noirâtre déjà perdu dans les brumes du

soir.

Les voyageurs étaient un peu fatigués de leur route, qui pouvait

être estimée à trente-huit milles. Aussi virent-ils avec plaisir

arriver l’heure du coucher.

Ils campèrent sur les bords du rapide Neuquem, un _rio_

torrentueux aux eaux troubles, encaissé dans de hautes falaises

rouges. Le Neuquem est nommé Ramid ou Comoe par certains

géographes, et prend sa source au milieu de lacs que les indiens

seuls connaissent.

La nuit et la journée suivante n’offrirent aucun incident digne

d’être relaté. On allait vite et bien. Un sol uni une température

supportable rendaient facile la marche en avant. Vers midi,

cependant, le soleil fut prodigue de rayons très chauds. Le soir

venu, une barre de nuages raya l’horizon du sud-ouest, symptôme

assuré d’un changement de temps. Le patagon ne pouvait s’y

méprendre, et du doigt il indiqua au géographe la zone occidentale

du ciel.

«Bon! Je sais», dit Paganel, et s’adressant à ses compagnons:

«voilà ajouta-t-il, un changement de temps qui se prépare. Nous

allons avoir un coup de pampero.»

Et il expliqua que ce pampero est fréquent dans les plaines

argentines. C’est un vent du sud-ouest très sec. Thalcave ne

s’était pas trompé, et pendant la nuit, qui fut assez pénible pour

des gens abrités d’un simple _poncho_, le pampero souffla avec une

grande force. Les chevaux se couchèrent sur le sol, et les hommes

s’étendirent près d’eux en groupe serré. Glenarvan craignait

d’être retardé si cet ouragan se prolongeait; mais Paganel le

rassura, après avoir consulté son baromètre.

«Ordinairement, lui dit-il, le pampero crée des tempêtes de trois

jours que la dépression du mercure indique d’une façon certaine.

Mais quand, au contraire, le baromètre remonte, --et c’est le

cas, --On en est quitte pour quelques heures de rafales

furieuses. Rassurez-vous donc, mon cher ami, au lever du jour le

ciel aura repris sa pureté habituelle.

--Vous parlez comme un livre, Paganel, répondit Glenarvan.

--Et j’en suis un, répliqua Paganel. Libre à vous de me

feuilleter tant qu’il vous plaira.»

Le livre ne se trompait pas. À une heure du matin, le vent tomba

subitement, et chacun put trouver dans le sommeil un repos

réparateur. Le lendemain, on se levait frais et dispos, Paganel

surtout, qui faisait craquer ses articulations avec un bruit

joyeux et s’étirait comme un jeune chien.

Ce jour était le vingt-quatrième d’octobre, et le dixième depuis

le départ de Talcahuano.

Quatre-vingt-treize milles séparaient encore les voyageurs du

point où le _rio_-Colorado coupe le trente-septième parallèle,

c’est-à-dire trois jours de voyage. Pendant cette traversée du

continent américain, lord Glenarvan guettait avec une scrupuleuse

attention l’approche des indigènes. Il voulait les interroger au

sujet du capitaine Grant par l’intermédiaire du patagon, avec

lequel Paganel, d’ailleurs, commençait à s’entretenir

suffisamment. Mais on suivait une ligne peu fréquentée des

indiens, car les routes de la pampa qui vont de la république

argentine aux cordillères sont situées plus au nord.

Aussi, indiens errants ou tribus sédentaires vivant sous la loi

des caciques ne se rencontraient pas.

Si, d’aventure, quelque cavalier nomade apparaissait au loin, il

s’enfuyait rapidement, peu soucieux d’entrer en communication avec

des inconnus. Une pareille troupe devait sembler suspecte à

quiconque se hasardait seul dans la plaine, au bandit dont la

prudence s’alarmait à la vue de huit hommes bien armés et bien

montés, comme au voyageur qui, par ces campagnes désertes, pouvait

voir en eux des gens mal intentionnés. De là, une impossibilité

absolue de s’entretenir avec les honnêtes gens ou les pillards.

C’était à regretter de ne pas se trouver en face d’une bande de

«rastreadores», dût-on commencer la conversation à coups de fusil.

Cependant, si Glenarvan, dans l’intérêt de ses recherches, eut à

regretter l’absence des indiens, un incident se produisit qui vint

singulièrement justifier l’interprétation du document.

Plusieurs fois la route suivie par l’expédition coupa des sentiers

de la pampa, entre autres une route assez importante, --celle de

Carmen à Mendoza, --reconnaissable aux ossements d’animaux

domestiques, de mulets, de chevaux, de moutons ou de bœufs, qui

la jalonnaient de leurs débris désagrégés sous le bec des oiseaux

de proie et blanchis à l’action décolorante de l’atmosphère. Ils

étaient là par milliers, et sans doute plus d’un squelette humain

y confondait sa poussière avec la poussière des plus humbles

animaux.

Jusqu’alors Thalcave n’avait fait aucune observation sur la route

rigoureusement suivie. Il comprenait, cependant, que, ne se

reliant à aucune voie des pampas, elle n’aboutissait ni aux

villes, ni aux villages, ni aux établissements des provinces

argentines.

Chaque matin, on marchait vers le soleil levant, sans s’écarter de

la ligne droite, et chaque soir le soleil couchant se trouvait à

l’extrémité opposée de cette ligne. En sa qualité de guide,

Thalcave devait donc s’étonner de voir que non seulement il ne

guidait pas, mais qu’on le guidait lui-même.

Cependant, s’il s’en étonna, ce fut avec la réserve naturelle aux

indiens, et à propos de simples sentiers négligés jusqu’alors, il

ne fit aucune observation.

Mais ce jour-là, arrivé à la susdite voie de communication, il

arrêta son cheval et se tourna vers Paganel:

«Route de Carmen, dit-il.

--Eh bien, oui, mon brave patagon, répondit le géographe dans son

plus pur espagnol, route de Carmen à Mendoza.

--Nous ne la prenons pas? reprit Thalcave.

--Non, répliqua Paganel.

--Et nous allons?

--Toujours à l’est.

--C’est aller nulle part.

--Qui sait?»

Thalcave se tut et regarda le savant d’un air profondément

surpris. Il n’admettait pas, pourtant, que Paganel plaisantât le

moins du monde. Un indien, toujours sérieux, ne pense jamais qu’on

ne parle pas sérieusement.

«Vous n’allez donc pas à Carmen? Ajouta-t-il après un instant de

silence.

--Non, répondit Paganel.

--Ni à Mendoza?

--Pas davantage.»

En ce moment, Glenarvan, ayant rejoint Paganel, lui demanda ce que

disait Thalcave, et pourquoi il s’était arrêté.

«Il m’a demandé si nous allions soit à Carmen, soit à Mendoza,

répondit Paganel, et il s’étonne fort de ma réponse négative à sa

double question.

--Au fait, notre route doit lui paraître fort étrange reprit

Glenarvan.

--Je le crois. Il dit que nous n’allons nulle part.

--Eh bien, Paganel, est-ce que vous ne pourriez pas lui expliquer

le but de notre expédition, et quel intérêt nous avons à marcher

toujours vers l’est?

--Ce sera fort difficile, répondit Paganel, car un indien

n’entend rien aux degrés terrestres, et l’histoire du document

sera pour lui une histoire fantastique.

--Mais, dit sérieusement le major, sera-ce l’histoire qu’il ne

comprendra pas, ou l’historien?

--Ah! Mac Nabbs, répliqua Paganel, voilà que vous doutez encore

de mon espagnol!

--Eh bien, essayez, mon digne ami.

--Essayons.»

Paganel retourna vers le patagon et entreprit un discours

fréquemment interrompu par le manque de mots, par la difficulté de

traduire certaines particularités, et d’expliquer à un sauvage à

demi ignorant des détails fort peu compréhensibles pour lui.

Le savant était curieux à voir. Il gesticulait, il articulait, il

se démenait de cent façons, et des gouttes de sueur tombaient en

cascade de son front à sa poitrine. Quand la langue n’alla plus,

le bras lui vint en aide. Paganel mit pied à terre, et là, sur le

sable, il traça une carte géographique où se croisaient des

latitudes et des longitudes, où figuraient les deux océans, où

s’allongeait la route de Carmen. Jamais professeur ne fut dans un

tel embarras. Thalcave regardait ce manège d’un air tranquille,

sans laisser voir s’il comprenait ou non. La leçon du géographe

dura plus d’une demi-heure. Puis il se tut, épongea son visage qui

fondait en eau, et regarda le patagon.

«A-t-il compris? demanda Glenarvan.

--Nous verrons bien, répondit Paganel, mais s’il n’a pas compris,

j’y renonce.»

Thalcave ne bougeait pas. Il ne parlait pas davantage. Ses yeux

restaient attachés aux figures tracées sur le sable, que le vent

effaçait peu à peu.

«Eh bien?» lui demanda Paganel.

Thalcave ne parut pas l’entendre. Paganel voyait déjà un sourire

ironique se dessiner sur les lèvres du major, et, voulant en venir

à son honneur, il allait recommencer avec une nouvelle énergie ses

démonstrations géographiques, quand le patagon l’arrêta d’un

geste.

«Vous cherchez un prisonnier? dit-il.

--Oui, répondit Paganel.

--Et précisément sur cette ligne comprise entre le soleil qui se

couche et le soleil qui se lève, ajouta Thalcave, en précisant par

une comparaison à la mode indienne la route de l’ouest à l’est.

--Oui, oui, c’est cela.

--Et c’est votre dieu, dit le patagon, qui a confié aux flots de

la vaste mer les secrets du prisonnier?

--Dieu lui-même.

--Que sa volonté s’accomplisse alors, répondit Thalcave avec une

certaine solennité, nous marcherons dans l’est, et s’il le faut,

jusqu’au soleil!»

Paganel, triomphant dans la personne de son élève, traduisit

immédiatement à ses compagnons les réponses de l’indien.

«Quelle race intelligente! Ajouta-t-il. Sur vingt paysans de mon

pays, dix-neuf n’auraient rien compris à mes explications.»

Glenarvan engagea Paganel à demander au patagon s’il avait entendu

dire que des étrangers fussent tombés entre les mains d’indiens

des pampas.

Paganel fit la demande, et attendit la réponse.

«Peut-être», dit le patagon.

À ce mot immédiatement traduit, Thalcave fut entouré des sept

voyageurs. On l’interrogeait du regard.

Paganel, ému, et trouvant à peine ses mots, reprit cet

interrogatoire si intéressant, tandis que ses yeux fixés sur le

grave indien essayaient de surprendre sa réponse avant qu’elle ne

sortît de ses lèvres.

Chaque mot espagnol du patagon, il le répétait en anglais, de

telle sorte que ses compagnons l’entendaient parler, pour ainsi

dire, dans leur langue naturelle.

«Et ce prisonnier? demanda Paganel.

--C’était un étranger, répondit Thalcave, un européen.

--Vous l’avez vu?

--Non, mais il est parlé de lui dans les récits des indiens.

C’était un brave! Il avait un cœur de taureau!

--Un cœur de taureau! dit Paganel. Ah!

Magnifique langue patagone! Vous comprenez, mes amis! Un homme

courageux!

--Mon père!» s’écria Robert Grant.

Puis, s’adressant à Paganel:

«Comment dit-on «_c’est mon père_» en espagnol? lui demanda-t-il.

--_Es mio padre_», répondit le géographe.

Aussitôt Robert, prenant les mains de Thalcave, dit d’une voix

douce:

«_Es mio padre!_

--_Suo padre!_» répondit le patagon, dont le regard s’éclaira.

Il prit l’enfant dans ses bras, l’enleva de son cheval, et le

considéra avec la plus curieuse sympathie. Son visage intelligent

était empreint d’une paisible émotion.

Mais Paganel n’avait pas terminé son interrogatoire.

Ce prisonnier, où était-il? Que faisait-il? Quand Thalcave en

avait-il entendu parler? Toutes ces questions se pressaient à la

fois dans son esprit.

Les réponses ne se firent pas attendre, et il apprit que

l’européen était esclave de l’une des tribus indiennes qui

parcourent le pays entre le Colorado et le _rio_ Negro.

«Mais où se trouvait-il en dernier lieu? demanda Paganel.

--Chez le cacique Calfoucoura, répondit Thalcave.

--Sur la ligne suivie par nous jusqu’ici?

--Oui.

--Et quel est ce cacique?

--Le chef des indiens-poyuches, un homme à deux langues, un homme

à deux cœurs!

--C’est-à-dire faux en parole et faux en action, dit Paganel,

après avoir traduit à ses compagnons cette belle image de la

langue patagone. --et pourrons-nous délivrer notre ami? Ajouta-t-il.

--Peut-être, s’il est encore aux mains des indiens.

--Et quand en avez-vous entendu parler?

--Il y a longtemps, et, depuis lors, le soleil a ramené déjà deux

étés dans le ciel des pampas!»

La joie de Glenarvan ne peut se décrire. Cette réponse concordait

exactement avec la date du document. Mais une question restait à

poser à Thalcave. Paganel la fit aussitôt.

«Vous parlez d’un prisonnier, dit-il, est-ce qu’il n’y en avait

pas trois?

--Je ne sais, répondit Thalcave.

--Et vous ne connaissez rien de la situation actuelle?

--Rien.»

Ce dernier mot termina la conversation. Il était possible que les

trois prisonniers fussent séparés depuis longtemps. Mais ce qui

résultait des renseignements donnés par le patagon, c’est que les

indiens parlaient d’un européen tombé en leur pouvoir. La date de

sa captivité, l’endroit même où il devait être, tout, jusqu’à la

phrase patagone employée pour exprimer son courage, se rapportait

évidemment au capitaine Harry Grant. Le lendemain 25 octobre, les

voyageurs reprirent avec une animation nouvelle la route de l’est.

La plaine, toujours triste et monotone, formait un de ces espaces

sans fin qui se nomment «travesias» dans la langue du pays. Le sol

argileux, livré à l’action des vents, présentait une horizontalité

parfaite; pas une pierre, pas un caillou même, excepté dans

quelques ravins arides et desséchés, ou sur le bord des mares

artificielles creusées de la main des indiens. À de longs

intervalles apparaissaient des forêts basses à cimes noirâtres que

perçaient çà et là des caroubiers blancs dont la gousse renferme

une pulpe sucrée, agréable et rafraîchissante; puis, quelques

bouquets de térébinthes, des «chanares», des genêts sauvages, et

toute espèce d’arbres épineux dont la maigreur trahissait déjà

l’infertilité du sol.

Le 26, la journée fut fatigante. Il s’agissait de gagner le _rio_-Colorado.

Mais les chevaux, excités par leurs cavaliers, firent

une telle diligence, que le soir même, par 69° 45’ de longitude,

ils atteignirent le beau fleuve des régions pampéennes. Son nom

indien, le Cobu-Leubu, signifie «grande rivière», et, après un

long parcours, il va se jeter dans l’Atlantique. Là, vers son

embouchure, se produit une particularité curieuse, car alors la

masse de ses eaux diminue en s’approchant de la mer, soit par

imbibition, soit par évaporation, et la cause de ce phénomène

n’est pas encore parfaitement déterminée.

En arrivant au Colorado, le premier soin de Paganel fut de se

baigner «géographiquement».

Dans ses eaux colorées par une argile rougeâtre. Il fut surpris de

les trouver aussi profondes, résultat uniquement dû à la fonte des

neiges sous le premier soleil de l’été. De plus, la largeur du

fleuve était assez considérable pour que les chevaux ne pussent le

traverser à la nage. Fort heureusement, à quelques centaines de

toises en amont se trouvait un pont de clayonnage soutenu par des

lanières de cuir et suspendu à la mode indienne. La petite troupe

put donc passer le fleuve et camper sur la rive gauche.

Avant de s’endormir, Paganel voulut prendre un relèvement exact du

Colorado, et il le pointa sur sa carte avec un soin particulier, à

défaut du Yarou-Dzangbo-Tchou, qui coulait sans lui dans les

montagnes du Tibet.

Pendant les deux journées suivantes, celles du 27 et du 28

octobre, le voyage s’accomplit sans incidents. Même monotonie et

même stérilité du terrain. Jamais paysage ne fut moins varié,

jamais panorama plus insignifiant.

Cependant, le sol devint très humide. Il fallut passer des

«canadas», sortes de bas-fonds inondés, et des «esteros», lagunes

permanentes encombrées d’herbes aquatiques. Le soir, les chevaux

s’arrêtèrent au bord d’un vaste lac, aux eaux fortement

minéralisées, l’Ure-Lanquem, nommé «lac amer» par les indiens, qui

fut en 1862 témoin de cruelles représailles des troupes

argentines.

On campa à la manière accoutumée, et la nuit aurait été bonne,

n’eût été la présence des singes, des allouates et des chiens

sauvages. Ces bruyants animaux, sans doute en l’honneur, mais, à

coup sûr, pour le désagrément des oreilles européennes,

exécutèrent une de ces symphonies naturelles que n’eût pas

désavouée un compositeur de l’avenir.

Chapitre XVII

_Les pampas_

La Pampasie argentine s’étend du trente-quatrième au quarantième

degré de latitude australe. Le mot «pampa», d’origine

araucanienne, signifie «plaine d’herbes», et s’applique justement

à cette région.

Les mimosées arborescentes de sa partie occidentale, les herbages

substantiels de sa partie orientale, lui donnent un aspect

particulier. Cette végétation prend racine dans une couche de

terre qui recouvre le sol argilo-sableux, rougeâtre ou jaune. Le

géologue trouverait des richesses abondantes, s’il interrogeait

ces terrains de l’époque tertiaire.

Là gisent en quantités infinies des ossements antédiluviens que

les indiens attribuent à de grandes races de tatous disparues, et

sous cette poussière végétale est enfouie l’histoire primitive de

ces contrées.

La pampa américaine est une spécialité géographique, comme les

savanes des grands-lacs ou les steppes de la Sibérie. Son climat a

des chaleurs et des froids plus extrêmes que celui de la province

de Buenos-Ayres, étant plus continental. Car, suivant

l’explication que donna Paganel, la chaleur de l’été emmagasinée

dans l’océan qui l’absorbe est lentement restituée par lui pendant

l’hiver. De là cette conséquence, que les îles ont une température

plus uniforme que l’intérieur des continents. Aussi, le climat de

la Pampasie occidentale n’a-t-il pas cette égalité qu’il présente

sur les côtes, grâce au voisinage de l’Atlantique. Il est soumis à

de brusques excès, à des modifications rapides qui font

incessamment sauter d’un degré à l’autre les colonnes

thermométriques. En automne, c’est-à-dire pendant les mois d’avril

et de mai, les pluies y sont fréquentes et torrentielles. Mais, à

cette époque de l’année, le temps était très sec et la température

fort élevée.

On partit dès l’aube, vérification faite de la route; le sol,

enchaîné par les arbrisseaux et arbustes, offrait une fixité

parfaite; plus de _médanos_, ni le sable dont ils se formaient, ni

la poussière que le vent tenait en suspension dans les airs. Les

chevaux marchaient d’un bon pas, entre les touffes de «paja-brava»,

l’herbe pampéenne par excellence, qui sert d’abri aux

indiens pendant les orages. À de certaines distances, mais de plus

en plus rares, quelques bas-fonds humides laissaient pousser des

saules, et une certaine plante, le «gygnerium argenteum», qui se

plaît dans le voisinage des eaux douces. Là, les chevaux se

délectaient d’une bonne lampée, prenant le bien quand il venait,

et se désaltérant pour l’avenir.

Thalcave, en avant, battait les buissons. Il effrayait ainsi les

«cholinas», vipères de la plus dangereuse espèce, dont la morsure

tue un bœuf en moins d’une heure. L’agile Thaouka bondissait au-dessus

des broussailles et aidait son maître à frayer un passage

aux chevaux qui le suivaient.

Le voyage, sur ces plaines unies et droites, s’accomplissait donc

facilement et rapidement.

Les enfants du capitaine Grant · 第 9 / 50 段