«Au moins, reprit le major, vous me direz près de qui se trouvait

l’enfant pendant la descente de la cordillère?

--Près de moi, répondit Wilson.

--Eh bien, jusqu’à quel moment l’as-tu vu près de toi? Rappelle

tes souvenirs. Parle.

--Voici tout ce dont je me souviens, répondit Wilson. Robert

Grant était encore à mes côtés, la main crispée à une touffe de

lichen, moins de deux minutes avant le choc qui a terminé notre

descente.

--Moins de deux minutes! Fais bien attention, Wilson, les minutes

ont dû te paraître longues!

--Ne te trompes-tu pas?

--Je ne crois pas me tromper... C’est bien cela... Moins de deux

minutes!

--Bon! dit Mac Nabbs. Et Robert se trouvait-il placé à ta gauche

ou à ta droite?

--À ma gauche. Je me rappelle que son _poncho_ fouettait ma

figure.

--Et toi, par rapport à nous, tu étais placé?...

--Également sur la gauche.

--Ainsi, Robert n’a pu disparaître que de ce côté, dit le major,

se tournant vers la montagne et indiquant sa droite. J’ajouterai

qu’en tenant compte du temps écoulé depuis sa disparition,

l’enfant doit être tombé sur la partie de la montagne comprise

entre le sol et deux milles de hauteur. C’est là qu’il faut le

chercher, en nous partageant les différentes zones, et c’est là

que nous le retrouverons.»

Pas une parole ne fut ajoutée. Les six hommes, gravissant les

pentes de la cordillère, s’échelonnèrent sur sa croupe à diverses

hauteurs et commencèrent leur exploration. Ils se maintenaient

constamment à droite de la ligne de descente, fouillant les

moindres fissures, descendant au fond des précipices comblés en

partie par les débris du massif, et plus d’un en sortit les

vêtements en lambeaux, les pieds et les mains ensanglantés, après

avoir exposé sa vie. Toute cette portion des Andes, sauf quelques

plateaux inaccessibles, fut scrupuleusement fouillée pendant de

longues heures, sans qu’aucun de ces braves gens songeât à prendre

du repos. Vaines recherches.

L’enfant avait trouvé non seulement la mort dans la montagne, mais

aussi un tombeau dont la pierre, faite de quelque roc énorme,

s’était à jamais refermée sur lui.

Vers une heure, Glenarvan et ses compagnons, brisés, anéantis, se

retrouvaient au fond de la vallée.

Glenarvan était en proie à une douleur violente; il parlait à

peine, et de ses lèvres sortaient ces seuls mots entrecoupés de

soupirs:

«Je ne m’en irai pas! Je ne m’en irai pas!»

Chacun comprit cette obstination devenue une idée fixe, et la

respecta.

«Attendons, dit Paganel au major et à Tom Austin. Prenons quelque

repos, et réparons nos forces. Nous en avons besoin, soit pour

recommencer nos recherches, soit pour continuer notre route.

--Oui, répondit Mac Nabbs, et restons, puisque Edward veut

demeurer! Il espère. Mais qu’espère-t-il?

--Dieu le sait, dit Tom Austin.

--Pauvre Robert!» répondit Paganel en s’essuyant les yeux.

Les arbres poussaient en grand nombre dans la vallée.

Le major choisit un groupe de hauts caroubiers, sous lesquels il

fit établir un campement provisoire.

Quelques couvertures, les armes, un peu de viande séchée et du

riz, voilà ce qui restait aux voyageurs. Un _rio_ coulait non

loin, qui fournit une eau encore troublée par l’avalanche. Mulrady

alluma du feu sur l’herbe, et bientôt il offrit à son maître une

boisson chaude et réconfortante. Mais Glenarvan la refusa et

demeura étendu sur son _poncho_ dans une profonde prostration.

La journée se passa ainsi. La nuit vint, calme et tranquille comme

la nuit précédente. Pendant que ses compagnons demeuraient

immobiles, quoique inassoupis, Glenarvan remonta les pentes de la

cordillère. Il prêtait l’oreille, espérant toujours qu’un dernier

appel parviendrait jusqu’à lui. Il s’aventura loin, haut, seul,

collant son oreille contre terre, écoutant et comprimant les

battements de son cœur, appelant d’une voix désespérée.

Pendant toute la nuit, le pauvre lord erra dans la montagne.

Tantôt Paganel, tantôt le major le suivaient, prêts à lui porter

secours sur les crêtes glissantes et au bord des gouffres où

l’entraînait son inutile imprudence. Mais ses derniers efforts

furent stériles, et à ces cris mille fois jetés de «Robert!

Robert!» l’écho seul répondit en répétant ce nom regretté.

Le jour se leva. Il fallut aller chercher Glenarvan sur les

plateaux éloignés, et, malgré lui, le ramener au campement. Son

désespoir était affreux. Qui eût osé lui parler de départ et lui

proposer de quitter cette vallée funeste? Cependant, les vivres

manquaient. Non loin devaient se rencontrer les guides argentins

annoncés par le muletier, et les chevaux nécessaires à la

traversée des pampas. Revenir sur ses pas offrait plus de

difficultés que marcher en avant. D’ailleurs, c’était à l’océan

Atlantique que rendez-vous avait été donné au _Duncan_. Toutes les

raisons graves ne permettaient pas un plus long retard, et, dans

l’intérêt de tous, l’heure de partir ne pouvait être reculée.

Ce fut Mac Nabbs qui tenta d’arracher Glenarvan à sa douleur.

Longtemps il parla sans que son ami parût l’entendre. Glenarvan

secouait la tête.

Quelques mots, cependant, entr’ouvrirent ses lèvres.

«Partir? dit-il.

--Oui! Partir.

--Encore une heure!

--Oui, encore une heure», répondit le digne major.

Et, l’heure écoulée, Glenarvan demanda en grâce qu’une autre heure

lui fût accordée. On eût dit un condamné implorant une

prolongation d’existence.

Ce fut ainsi jusqu’à midi environ. Alors Mac Nabbs, de l’avis de

tous, n’hésita plus, et dit à Glenarvan qu’il fallait partir, et

que d’une prompte résolution dépendait la vie de ses compagnons.

«Oui! oui! répondit Glenarvan. Partons! partons!»

Mais, en parlant ainsi, ses yeux se détournaient de Mac Nabbs; son

regard fixait un point noir dans les airs. Soudain, sa main se

leva et demeura immobile comme si elle eût été pétrifiée.

«Là! Là, dit-il, voyez! Voyez!»

Tous les regards se portèrent vers le ciel, et dans la direction

si impérieusement indiquée. En ce moment, le point noir

grossissait visiblement. C’était un oiseau qui planait à une

hauteur incommensurable.

«Un condor, dit Paganel.

--Oui, un condor, répondit Glenarvan. Qui sait? Il vient! Il

descend! Attendons!»

Qu’espérait Glenarvan? Sa raison s’égarait-elle?

«Qui sait?» avait-il dit.

Paganel ne s’était pas trompé. Le condor devenait plus visible

d’instants en instants. Ce magnifique oiseau, jadis révéré des

incas, est le roi des Andes méridionales. Dans ces régions, il

atteint un développement extraordinaire.

Sa force est prodigieuse, et souvent il précipite des bœufs au

fond des gouffres. Il s’attaque aux moutons, aux chevaux, aux

jeunes veaux errants par les plaines, et les enlève dans ses

serres à de grandes hauteurs. Il n’est pas rare qu’il plane à

vingt mille pieds au-dessus du sol, c’est-à-dire à cette limite

que l’homme ne peut pas franchir. De là, invisible aux meilleures

vues, ce roi des airs promène un regard perçant sur les régions

terrestres, et distingue les plus faibles objets avec une

puissance de vision qui fait l’étonnement des naturalistes.

Qu’avait donc vu ce condor? Un cadavre, celui de Robert Grant!»

Qui sait?» répétait Glenarvan, sans le perdre du regard. L’énorme

oiseau s’approchait, tantôt planant, tantôt tombant avec la

vitesse des corps inertes abandonnés dans l’espace. Bientôt il

décrivit des cercles d’un large rayon, à moins de cent toises du

sol. On le distinguait parfaitement. Il mesurait plus de quinze

pieds d’envergure. Ses ailes puissantes le portaient sur le fluide

aérien presque sans battre, car c’est le propre des grands oiseaux

de voler avec un calme majestueux, tandis que pour les soutenir

dans l’air il faut aux insectes mille coups d’ailes par seconde.

Le major et Wilson avaient saisi leur carabine, Glenarvan les

arrêta d’un geste. Le condor enlaçait dans les replis de son vol

une sorte de plateau inaccessible situé à un quart de mille sur

les flancs de la cordillère. Il tournait avec une rapidité

vertigineuse, ouvrant, refermant ses redoutables serres, et

secouant sa crête cartilagineuse.

«C’est là! Là!» s’écria Glenarvan.

Puis, soudain, une pensée traversa son esprit.

«Si Robert est encore vivant! s’écria-t-il en poussant une

exclamation terrible, cet oiseau... Feu! Mes amis! Feu!»

Mais il était trop tard. Le condor s’était dérobé derrière de

hautes saillies de roc. Une seconde s’écoula, une seconde que

l’aiguille dut mettre un siècle à battre! Puis l’énorme oiseau

reparut pesamment chargé et s’élevant d’un vol plus lourd.

Un cri d’horreur se fit entendre. Aux serres du condor un corps

inanimé apparaissait suspendu et ballotté, celui de Robert Grant.

L’oiseau l’enlevait par ses vêtements et se balançait dans les

airs à moins de cent cinquante pieds au-dessus du campement; il

avait aperçu les voyageurs, et, cherchant à s’enfuir avec sa

lourde proie, il battait violemment de l’aile les couches

atmosphériques.

«Ah! s’écria Glenarvan, que le cadavre de Robert se brise sur ces

rocs, plutôt que de servir...»

Il n’acheva pas, et, saisissant la carabine de Wilson, il essaya

de coucher en joue le condor.

Mais son bras tremblait. Il ne pouvait fixer son arme. Ses yeux se

troublaient.

«Laissez-moi faire», dit le major.

Et l’œil calme, la main assurée, le corps immobile, il visa

l’oiseau qui se trouvait déjà à trois cents pieds de lui.

Mais il n’avait pas encore pressé la gâchette de sa carabine,

qu’une détonation retentit dans le fond de la vallée; une fumée

blanche fusa entre deux masses de basalte, et le condor, frappé à

la tête, tomba peu à peu en tournoyant, soutenu par ses grandes

ailes déployées qui formaient parachute. Il n’avait pas lâché sa

proie, et ce fut avec une certaine lenteur qu’il s’affaissa sur le

sol, à dix pas des berges du ruisseau.

«À nous! à nous!» dit Glenarvan.

Et sans chercher d’où venait ce coup de fusil providentiel, il se

précipita vers le condor. Ses compagnons le suivirent en courant.

Quand ils arrivèrent, l’oiseau était mort, et le corps de Robert

disparaissait sous ses larges ailes. Glenarvan se jeta sur le

cadavre de l’enfant, l’arracha aux serres de l’oiseau, l’étendit

sur l’herbe, et pressa de son oreille la poitrine de ce corps

inanimé.

Jamais plus terrible cri de joie ne s’échappa de lèvres humaines,

qu’à ce moment où Glenarvan se releva en répétant:

«Il vit! Il vit encore!»

En un instant, Robert fut dépouillé de ses vêtements, et sa figure

baignée d’eau fraîche. Il fit un mouvement, il ouvrit les yeux, il

regarda, il prononça quelques paroles, et ce fut pour dire:

«Ah! vous, _mylord_... Mon père!...»

Glenarvan ne put répondre; l’émotion l’étouffait, et,

s’agenouillant, il pleura près de cet enfant si miraculeusement

sauvé.

Chapitre XV

_L’espagnol de Jacques Paganel_

Après l’immense danger auquel il venait d’échapper, Robert en

courut un autre, non moins grand, celui d’être dévoré de caresses.

Quoiqu’il fût bien faible encore, pas un de ces braves gens ne

résista au désir de le presser sur son cœur. Il faut croire que

ces bonnes étreintes ne sont pas fatales aux malades, car l’enfant

n’en mourut pas. Au contraire.

Mais après le sauvé, on pensa au sauveur, et ce fut naturellement

le major qui eut l’idée de regarder autour de lui. À cinquante pas

du _rio_, un homme d’une stature très élevée se tenait immobile

sur un des premiers échelons de la montagne. Un long fusil

reposait à ses pieds. Cet homme, subitement apparu, avait les

épaules larges, les cheveux longs et rattachés avec des cordons de

cuir. Sa taille dépassait six pieds. Sa figure bronzée était rouge

entre les yeux et la bouche, noire à la paupière inférieure, et

blanche au front. Vêtu à la façon des patagons des frontières,

l’indigène portait un splendide manteau décoré d’arabesques

rouges, fait avec le dessous du cou et des jambes d’un guanaque,

cousu de tendons d’autruche, et dont la laine soyeuse était

retournée à l’extérieur. Sous son manteau s’appliquait un vêtement

de peau de renard serré à la taille, et qui par devant se

terminait en pointe. À sa ceinture pendait un petit sac renfermant

les couleurs qui lui servaient à peindre son visage. Ses bottes

étaient formées d’un morceau de cuir de bœuf, et fixées à la

cheville par des courroies croisées régulièrement.

La figure de ce patagon était superbe et dénotait une réelle

intelligence, malgré le bariolage qui la décorait. Il attendait

dans une pose pleine de dignité. À le voir immobile et grave sur

son piédestal de rochers, on l’eût pris pour la statue du sang-froid.

Le major, dès qu’il l’eut aperçu, le montra à Glenarvan, qui

courut à lui. Le patagon fit deux pas en avant. Glenarvan prit sa

main et la serra dans les siennes. Il y avait dans le regard du

lord, dans l’épanouissement de sa figure, dans toute sa

physionomie un tel sentiment de reconnaissance, une telle

expression de gratitude, que l’indigène ne put s’y tromper. Il

inclina doucement la tête, et prononça quelques paroles que ni le

major ni son ami ne purent comprendre.

Alors, le patagon, après avoir regardé attentivement les

étrangers, changea de langage; mais, quoi qu’il fît, ce nouvel

idiome ne fut pas plus compris que le premier. Cependant,

certaines expressions dont se servit l’indigène frappèrent

Glenarvan. Elles lui parurent appartenir à la langue espagnole,

dont il connaissait quelques mots usuels.

«_Espanol?_» dit-il.

Le patagon remua la tête de haut en bas, mouvement alternatif qui

a la même signification affirmative chez tous les peuples.

«Bon, fit le major, voilà l’affaire de notre ami Paganel. Il est

heureux qu’il ait eu l’idée d’apprendre l’espagnol!»

On appela Paganel. Il accourut aussitôt, et salua le Patagon avec

une grâce toute française, à laquelle celui-ci n’entendit

probablement rien. Le savant géographe fut mis au courant de la

situation.

«Parfait», dit-il.

Et, ouvrant largement la bouche afin de mieux articuler, il dit:

«_Vos sois un homem de bem!_»

L’indigène tendit l’oreille, et ne répondit rien.

«Il ne comprend pas, dit le géographe.

--Peut-être n’accentuez-vous pas bien? Répliqua le major.

--C’est juste. Diable d’accent!»

Et de nouveau Paganel recommença son compliment.

Il obtint le même succès.

«Changeons de phrase», dit-il, et, prononçant avec une lenteur

magistrale, il fit entendre ces mots:

«_Sem duvida, um patagâo_.»

L’autre resta muet comme devant.

«_Dizeime!_» ajouta Paganel.

Le patagon ne répondit pas davantage.

«_Vos compriendeis?_» cria Paganel si violemment qu’il faillit

s’en rompre les cordes vocales.

Il était évident que l’indien ne comprenait pas, car il répondit,

mais en espagnol:

«_No comprendo_.»

Ce fut au tour de Paganel d’être ébahi, et il fit vivement aller

ses lunettes de son front à ses yeux, comme un homme agacé.

«Que je sois pendu, dit-il, si j’entends un mot de ce patois

infernal! C’est de l’araucanien, bien sûr!

--Mais non, répondit Glenarvan, cet homme a certainement répondu

en espagnol.»

Et se tournant vers le patagon:

«_Espanol?_ répéta-t-il.

--_Si, si!_» répondit l’indigène.

La surprise de Paganel devint de la stupéfaction.

Le major et Glenarvan se regardaient du coin de l’œil.

«Ah çà! Mon savant ami, dit le major, pendant qu’un demi-sourire

se dessinait sur ses lèvres, est-ce que vous auriez commis une de

ces distractions dont vous me paraissez avoir le monopole?

--Hein! fit le géographe en dressant l’oreille.

--Oui! Il est évident que ce patagon parle l’espagnol...

--Lui?

--Lui! Est-ce que, par hasard, vous auriez appris une autre

langue, en croyant étudier...»

Mac Nabbs n’acheva pas. Un «oh!» vigoureux du savant, accompagné

de haussements d’épaules, le coupa net.

«Major, vous allez un peu loin, dit Paganel d’un ton assez sec.

--Enfin, puisque vous ne comprenez pas! répondit Mac Nabbs.

--Je ne comprends pas, parce que cet indigène parle mal! répliqua

le géographe, qui commençait à s’impatienter.

--C’est-à-dire qu’il parle mal parce que vous ne comprenez pas,

riposta tranquillement le major.

--Mac Nabbs, dit alors Glenarvan, c’est là une supposition

inadmissible. Quelque distrait que soit notre ami Paganel, on ne

peut supposer que ses distractions aient été jusqu’à apprendre une

langue pour une autre!

--Alors, mon cher Edward, ou plutôt vous, mon brave Paganel,

expliquez-moi ce qui se passe ici.

--Je n’explique pas, répondit Paganel, je constate. Voici le

livre dans lequel je m’exerce journellement aux difficultés de la

langue espagnole! Examinez-le, major, et vous verrez si je vous en

impose!»

Ceci dit, Paganel fouilla dans ses nombreuses poches; après

quelques minutes de recherches, il en tira un volume en fort

mauvais état, et le présenta d’un air assuré.

Le major prit le livre et le regarda:

«Eh bien, quel est cet ouvrage? demanda-t-il.

--Ce sont les _Lusiades_, répondit Paganel, une admirable épopée,

qui...

--Les _Lusiades!_ s’écria Glenarvan.

--Oui, mon ami, les _Lusiades_ du grand Camoëns, ni plus ni

moins!

--Camoëns, répéta Glenarvan, mais, malheureux ami, Camoëns est un

portugais! C’est le portugais que vous apprenez depuis six

semaines!

--Camoëns! _Lusiades!_ portugais!...»

Paganel ne put pas en dire davantage. Ses yeux se troublèrent sous

ses lunettes, tandis qu’un éclat de rire homérique éclatait à ses

oreilles, car tous ses compagnons étaient là qui l’entouraient.

Le patagon ne sourcillait pas; il attendait patiemment

l’explication d’un incident absolument incompréhensible pour lui.

«Ah! Insensé! Fou! dit enfin Paganel. Comment! Cela est ainsi? Ce

n’est point une invention faite à plaisir? J’ai fait cela, moi?

Mais c’est la confusion des langues, comme à Babel! Ah! Mes amis!

Mes amis! Partir pour les Indes et arriver au Chili! Apprendre

l’espagnol et parler le portugais, cela est trop fort, et si cela

continue, un jour il m’arrivera de me jeter par la fenêtre au lieu

de jeter mon cigare!»

À entendre Paganel prendre ainsi sa mésaventure, à voir sa comique

déconvenue, il était impossible de garder son sérieux. D’ailleurs,

il donnait l’exemple.

«Riez, mes amis! disait-il, riez de bon cœur! Vous ne rirez pas

tant de moi que j’en ris moi-même!»

Et il fit entendre le plus formidable éclat de rire qui soit

jamais sorti de la bouche d’un savant.

«Il n’en est pas moins vrai que nous sommes sans interprète, dit

le major.

--Oh! Ne vous désolez pas, répondit Paganel; le portugais et

l’espagnol se ressemblent tellement que je m’y suis trompé; mais

aussi, cette ressemblance me servira à réparer promptement mon

erreur, et avant peu je veux remercier ce digne patagon dans la

langue qu’il parle si bien.»

Paganel avait raison, car bientôt il put échanger quelques mots

avec l’indigène; il apprit même que le patagon se nommait

Thalcave, mot qui dans la langue araucanienne signifie «Le

Tonnant».

Ce surnom lui venait sans doute de son adresse à manier des armes

à feu.

Mais ce dont Glenarvan se félicita particulièrement, ce fut

d’apprendre que le patagon était guide de son métier, et guide des

pampas. Il y avait dans cette rencontre quelque chose de si

providentiel, que le succès de l’entreprise prit déjà la forme

d’un fait accompli, et personne ne mit plus en doute le salut du

capitaine Grant. Cependant, les voyageurs et le patagon étaient

retournés auprès de Robert.

Celui-ci tendit les bras vers l’indigène, qui, sans prononcer une

parole, lui mit la main sur la tête.

Il examina l’enfant et palpa ses membres endoloris.

Puis, souriant, il alla cueillir sur les bords du _rio_ quelques

poignées de céleri sauvage dont il frotta le corps du malade. Sous

ce massage fait avec une délicatesse infinie, l’enfant sentit ses

forces renaître, et il fut évident que quelques heures de repos

suffiraient à le remettre.

On décida donc que cette journée et la nuit suivante se

passeraient au campement. Deux graves questions, d’ailleurs,

restaient à résoudre, touchant la nourriture et le transport.

Vivres et mulets manquaient également. Heureusement, Thalcave

était là. Ce guide, habitué à conduire les voyageurs le long des

frontières patagones, et l’un des plus intelligents _baqueanos_ du

pays, se chargea de fournir à Glenarvan tout ce qui manquait à sa

petite troupe. Il lui offrit de le conduire à une «tolderia»

d’indiens, distante de quatre milles au plus, où se trouveraient

les choses nécessaires à l’expédition. Cette proposition fut faite

moitié par gestes, moitié en mots espagnols, que Paganel parvint à

comprendre. Elle fut acceptée.

Aussitôt, Glenarvan et son savant ami, prenant congé de leurs

compagnons, remontèrent le _rio_ sous la conduite du patagon.

Ils marchèrent d’un bon pas pendant une heure et demie, et à

grandes enjambées, pour suivre le géant Thalcave. Toute cette

région andine était charmante et d’une opulente fertilité. Les

gras pâturages se succédaient l’un à l’autre, et eussent nourri

sans peine une armée de cent mille ruminants.

De larges étangs, liés entre eux par l’inextricable lacet des

_rios_, procuraient à ces plaines une verdoyante humidité. Des

cygnes à tête noire s’y ébattaient capricieusement et disputaient

l’empire des eaux à de nombreuses autruches qui gambadaient à

travers les llanos. Le monde des oiseaux était fort brillant, fort

bruyant aussi, mais d’une variété merveilleuse. Les «isacas»,

gracieuses tourterelles grisâtres au plumage strié de blanc, et

les cardinaux jaunes s’épanouissaient sur les branches d’arbres

comme des fleurs vivantes; les pigeons voyageurs traversaient

l’espace, tandis que toute la gent emplumée des moineaux, les

«chingolos», les «hilgueros» et les «monjitas», se poursuivant à

tire-d’aile, remplissaient l’air de cris pétillants.

Jacques Paganel marchait d’admiration en admiration; les

interjections sortaient incessamment de ses lèvres, à l’étonnement

du patagon, qui trouvait tout naturel qu’il y eût des oiseaux par

les airs, des cygnes sur les étangs et de l’herbe dans les

prairies. Le savant n’eut pas à regretter sa promenade, ni à se

plaindre de sa durée. Il se croyait à peine parti, que le

campement des indiens s’offrait à sa vue.

Cette _tolderia_ occupait le fond d’une vallée étranglée entre les

contreforts des Andes. Là vivaient, sous des cabanes de

branchages, une trentaine d’indigènes nomades paissant de grands

troupeaux de vaches laitières, de moutons, de bœufs et de

chevaux. Ils allaient ainsi d’un pâturage à un autre, et

trouvaient la table toujours servie pour leurs convives à quatre

pattes.

Type hybride des races d’Araucans, de Pehuenches et d’Aucas, ces

ando-péruviens, de couleur olivâtre, de taille moyenne, de formes

massives, au front bas, à la face presque circulaire, aux lèvres

minces, aux pommettes saillantes, aux traits efféminés, à la

physionomie froide, n’eussent pas offert aux yeux d’un

anthropologiste le caractère des races pures.

C’étaient, en somme, des indigènes peu intéressants.

Mais Glenarvan en voulait à leur troupeau, non à eux. Du moment

qu’ils avaient des bœufs et des chevaux, il n’en demandait pas

davantage.

Thalcave se chargea de la négociation, qui ne fut pas longue. En

échange de sept petits chevaux de race argentine tout harnachés,

d’une centaine de livres de _charqui_ ou viande séchée, de

quelques mesures de riz et d’outres de cuir pour l’eau, les

indiens, à défaut de vin ou de rhum, qu’ils eussent préféré,

acceptèrent vingt onces d’or, dont ils connaissaient parfaitement

la valeur. Glenarvan voulait acheter un huitième cheval pour le

patagon, mais celui-ci lui fit comprendre que c’était inutile.

Ce marché terminé, Glenarvan prit congé de ses nouveaux

«fournisseurs», suivant l’expression de Paganel, et il revint au

campement en moins d’une demi-heure. Son arrivée fut saluée par

des acclamations qu’il voulut bien rapporter à qui de droit,

c’est-à-dire aux vivres et aux montures.

Chacun mangea avec appétit. Robert prit quelques aliments; ses

forces lui étaient presque entièrement revenues.

La fin de la journée se passa dans un repos complet.

On parla un peu de tout, des chères absentes, du _Duncan_, du

capitaine John Mangles, de son brave équipage, d’Harry Grant, qui

n’était pas loin peut-être.

Les enfants du capitaine Grant · 第 8 / 50 段