--On te portera, mon garçon, répondit Paganel, mais il faut

gagner à tout prix le versant oriental. Là nous trouverons peut-être

quelque hutte de refuge. Je demande encore deux heures de

marche.

--Est-ce votre avis, à tous? demanda Glenarvan.

--Oui», répondirent ses compagnons.

Mulrady ajouta:

«Je me charge de l’enfant.»

Et l’on reprit la direction de l’est. Ce furent encore deux heures

d’une ascension effrayante. On montait toujours pour atteindre les

dernières sommités de la montagne.

La raréfaction de l’air produisait cette oppression douloureuse

connue sous le nom de «puna». Le sang suintait à travers les

gencives et les lèvres par défaut d’équilibre, et peut-être aussi

sous l’influence des neiges, qui à une grande hauteur vicient

évidemment l’atmosphère. Il fallait suppléer au défaut de sa

densité par des inspirations fréquentes, et activer ainsi la

circulation, ce qui fatiguait non moins que la réverbération des

rayons du soleil sur les plaques de neige. Quelle que fût la

volonté de ces hommes courageux, le moment vint donc où les plus

vaillants défaillirent, et le vertige, ce terrible mal des

montagnes, détruisit non seulement leurs forces physiques, mais

aussi leur énergie morale. On ne lutte pas impunément contre des

fatigues de ce genre. Bientôt les chutes devinrent fréquentes, et

ceux qui tombaient n’avançaient qu’en se traînant sur les genoux.

Or, l’épuisement allait mettre un terme à cette ascension trop

prolongée, et Glenarvan ne considérait pas sans terreur

l’immensité des neiges, le froid dont elles imprégnaient cette

région funeste, l’ombre qui montait vers ces cimes désolées, le

défaut d’abri pour la nuit, quand le major l’arrêta, et d’un ton

calme:

«Une hutte», dit-il.

Chapitre XIII

_Descente de la cordillère_

Tout autre que Mac Nabbs eût passé cent fois à côté, autour, au-dessus

même de cette hutte, sans en soupçonner l’existence. Une

extumescence du tapis de neige la distinguait à peine des rocs

environnants. Il fallut la déblayer. Après une demi-heure d’un

travail opiniâtre, Wilson et Mulrady eurent dégagé l’entrée de la

«_casucha_». Et la petite troupe s’y blottit avec empressement.

Cette _casucha_, construite par les indiens, était faite

«d’adobes», espèce de briques cuites au soleil; elle avait la

forme d’un cube de douze pieds sur chaque face, et se dressait au

sommet d’un bloc de basalte. Un escalier de pierre conduisait à la

porte, seule ouverture de la cahute, et, quelque étroite qu’elle

fût, les ouragans, la neige ou la grêle, savaient bien s’y frayer

un passage, lorsque les temporales les déchaînaient dans la

montagne.

Dix personnes pouvaient aisément y tenir place, et si ses murs

n’eussent pas été suffisamment étanches dans la saison des pluies,

à cette époque du moins ils garantissaient à peu près contre un

froid intense que le thermomètre portait à dix degrés au-dessous

de zéro. D’ailleurs, une sorte de foyer avec tuyau de briques fort

mal rejointoyées permettait d’allumer du feu et de combattre

efficacement la température extérieure.

«Voilà un gîte suffisant, dit Glenarvan, s’il n’est pas

confortable. La providence nous y a conduits, et nous ne pouvons

faire moins que de l’en remercier.

--Comment donc, répondit Paganel, mais c’est un palais! Il n’y

manque que des factionnaires et des courtisans. Nous serons

admirablement ici.

--Surtout quand un bon feu flambera dans l’âtre, dit Tom Austin,

car si nous avons faim nous n’avons pas moins froid, il me semble,

et, pour ma part, un bon fagot me réjouirait plus qu’une tranche

de venaison.

--Eh bien, Tom, répondit Paganel, on tâchera de trouver du

combustible.

--Du combustible au sommet des cordillères! dit Mulrady en

secouant la tête d’un air de doute.

--Puisqu’on a fait une cheminée dans cette _casucha_, répondit le

major, c’est probablement parce qu’on trouve ici quelque chose à

brûler.

--Notre ami Mac Nabbs a raison, dit Glenarvan; disposez tout pour

le souper; je vais aller faire le métier de bûcheron.

--Je vous accompagne avec Wilson, répondit Paganel.

--Si vous avez besoin de moi?... Dit Robert en se levant.

--Non, repose-toi, mon brave garçon, répondit Glenarvan. Tu seras

un homme à l’âge où d’autres ne sont encore que des enfants!»

Glenarvan, Paganel et Wilson sortirent de la _casucha_. Il était

six heures du soir. Le froid piquait vivement malgré le calme

absolu de l’atmosphère. Le bleu du ciel s’assombrissait déjà, et

le soleil effleurait de ses derniers rayons les hauts pics des

plateaux andins. Paganel, ayant emporté son baromètre, le

consulta, et vit que le mercure se maintenait à 0, 495

millimètres. La dépression de la colonne barométrique

correspondait à une élévation de onze mille sept cents pieds.

Cette région des cordillères avait donc une altitude inférieure de

neuf cent dix mètres seulement à celle du Mont Blanc. Si ces

montagnes eussent présenté les difficultés dont est hérissé le

géant de la Suisse, si seulement les ouragans et les tourbillons

se fussent déchaînés contre eux, pas un des voyageurs n’eût

franchi la grande chaîne du nouveau-monde.

Glenarvan et Paganel, arrivés sur un monticule de porphyre,

portèrent leurs regards à tous les points de l’horizon. Ils

occupaient alors le sommet des _nevados_ de la Cordillère, et

dominaient un espace de quarante milles carrés. À l’est, les

versants s’abaissaient en rampes douces par des pentes praticables

sur lesquelles les péons se laissent glisser pendant l’espace de

plusieurs centaines de toises. Au loin, des traînées

longitudinales de pierre et de blocs erratiques, repoussés par le

glissement des glaciers, formaient d’immenses lignes de moraines.

Déjà la vallée du Colorado se noyait dans une ombre montante,

produite par l’abaissement du soleil; les reliefs du terrain, les

saillies, les aiguilles, les pics, éclairés par ses rayons,

s’éteignaient graduellement, et l’assombrissement se faisait peu à

peu sur tout le versant oriental des Andes. Dans l’ouest, la

lumière éclairait encore les contreforts qui soutiennent la paroi

à pic des flancs occidentaux.

C’était un éblouissement de voir les rocs et les glaciers baignés

dans cette irradiation de l’astre du jour. Vers le nord ondulait

une succession de cimes qui se confondaient insensiblement et

formaient comme une ligne tremblée sous un crayon inhabile. L’œil

s’y perdait confusément. Mais au sud, au contraire, le spectacle

devenait splendide, et, avec la nuit tombante, il allait prendre

de sublimes proportions. En effet, le regard s’enfonçant dans la

vallée sauvage du Torbido, dominait l’Antuco, dont le cratère

béant se creusait à deux milles de là. Le volcan rugissait comme

un monstre énorme, semblable aux léviathans des jours

apocalyptiques, et vomissait d’ardentes fumées mêlées à des

torrents d’une flamme fuligineuse. Le cirque de montagnes qui

l’entourait paraissait être en feu; des grêles de pierres

incandescentes, des nuages de vapeurs rougeâtres, des fusées de

laves, se réunissaient en gerbes étincelantes. Un immense éclat,

qui s’accroissait d’instant en instant, une déflagration

éblouissante emplissait ce vaste circuit de ses réverbérations

intenses, tandis que le soleil, dépouillé peu à peu de ses lueurs

crépusculaires, disparaissait comme un astre éteint dans les

ombres de l’horizon.

Paganel et Glenarvan seraient restés longtemps à contempler cette

lutte magnifique des feux de la terre et des feux du ciel; les

bûcherons improvisés faisaient place aux artistes; mais Wilson,

moins enthousiaste, les rappela au sentiment de la situation. Le

bois manquait, il est vrai; heureusement, un lichen maigre et sec

revêtait les rocs; on en fit une ample provision, ainsi que d’une

certaine plante nommée «llaretta», dont la racine pouvait brûler

suffisamment. Ce précieux combustible rapporté à la _casucha_, on

l’entassa dans le foyer. Le feu fut difficile à allumer et surtout

à entretenir. L’air très raréfié ne fournissait plus assez

d’oxygène à son alimentation; du moins ce fut la raison donnée par

le major.

«En revanche, ajoutait-il, l’eau n’aura pas besoin de cent degrés

de chaleur pour bouillir; ceux qui aiment le café fait avec de

l’eau à cent degrés seront forcés de s’en passer, car à cette

hauteur l’ébullition se manifestera avant quatre-vingt-dix

degrés.»

Mac Nabbs ne se trompait pas, et le thermomètre plongé dans l’eau

de la chaudière, dès qu’elle fut bouillante, ne marqua que quatre-vingt-sept

degrés. Ce fut avec volupté que chacun but quelques

gorgées de café brûlant; quant à la viande sèche, elle parut un

peu insuffisante, ce qui provoqua de la part de Paganel une

réflexion aussi sensée qu’inutile.

«Parbleu, dit-il, il faut avouer qu’une grillade de lama ne serait

pas à dédaigner! on dit que cet animal remplace le bœuf et le

mouton, et je serais bien aise de savoir si c’est au point de vue

alimentaire!

--Comment! dit le major, vous n’êtes pas content de notre souper,

savant Paganel?

--Enchanté, mon brave major; cependant j’avoue qu’un plat de

venaison serait le bienvenu.

--Vous êtes un sybarite, dit Mac Nabbs.

--J’accepte le qualificatif, major; mais vous-même, et quoique

vous en disiez, vous ne bouderiez pas devant un beefsteak

quelconque!

--Cela est probable, répondit le major.

--Et si l’on vous priait d’aller vous poster à l’affût malgré le

froid et la nuit, vous iriez sans faire une réflexion?

--Évidemment, et pour peu que cela vous plaise...»

Les compagnons de Mac Nabbs n’avaient pas eu le temps de le

remercier et d’enrayer son incessante obligeance, que des

hurlements lointains se firent entendre. Ils se prolongeaient

longuement. Ce n’étaient pas là des cris d’animaux isolés, mais

ceux d’un troupeau qui s’approchait avec rapidité.

La providence, après avoir fourni la cahute, voulait-elle donc

offrir le souper? Ce fut la réflexion du géographe. Mais Glenarvan

rabattit un peu de sa joie en lui faisant observer que les

quadrupèdes de la cordillère ne se rencontrent jamais sur une zone

si élevée.

«Alors, d’où vient ce bruit? dit Tom Austin. Entendez-vous comme

il s’approche!

--Une avalanche? dit Mulrady.

--Impossible! Ce sont de véritables hurlements, répliqua Paganel.

--Voyons, dit Glenarvan.

--Et voyons en chasseurs», répondit le major qui prit sa

carabine.

Tous s’élancèrent hors de la _casucha_. La nuit était venue,

sombre et constellée. La lune ne montrait pas encore le disque à

demi rongé de sa dernière phase.

Les sommets du nord et de l’est disparaissaient dans les ténèbres,

et le regard ne percevait plus que la silhouette fantastique de

quelques rocs dominants. Les hurlements, --des hurlements de

bêtes effarées, --redoublaient. Ils venaient de la partie

ténébreuse des cordillères. Que se passait-il?

Soudain, une avalanche furieuse arriva, mais une avalanche d’êtres

animés et fous de terreur. Tout le plateau sembla s’agiter. De ces

animaux, il en venait des centaines, des milliers peut-être, qui,

malgré la raréfaction de l’air, produisaient un vacarme

assourdissant. Étaient-ce des bêtes fauves de la pampa ou

seulement une troupe de lamas et de vigognes? Glenarvan, Mac

Nabbs, Robert, Austin, les deux matelots, n’eurent que le temps de

se jeter à terre, pendant que ce tourbillon vivant passait à

quelques pieds au-dessus d’eux.

Paganel, qui, en sa qualité de nyctalope, se tenait debout pour

mieux voir, fut culbuté en un clin d’œil.

En ce moment la détonation d’une arme à feu éclata.

Le major avait tiré au jugé. Il lui sembla qu’un animal tombait à

quelques pas de lui, tandis que toute la bande, emportée par son

irrésistible élan et redoublant ses clameurs, disparaissait sur

les pentes éclairées par la réverbération du volcan.

«Ah! Je les tiens, dit une voix, --la voix de Paganel.

--Et que tenez-vous? demanda Glenarvan.

--Mes lunettes, parbleu! C’est bien le moins qu’on perde ses

lunettes dans une pareille bagarre!

--Vous n’êtes pas blessé?...

--Non, un peu piétiné. Mais par qui?

--Par ceci», répondit le major, en traînant après lui l’animal

qu’il avait abattu.

Chacun se hâta de regagner la cahute, et à la lueur du foyer on

examina le «coup de fusil» de Mac Nabbs.

C’était une jolie bête, ressemblant à un petit chameau sans bosse;

elle avait la tête fine, le corps aplati, les jambes longues et

grêles, le poil fin, le pelage café au lait, et le dessous du

ventre tacheté de blanc. À peine Paganel l’eut-il regardée, qu’il

s’écria:

«C’est un guanaque!

--Qu’est-ce que c’est qu’un guanaque? demanda Glenarvan.

--Une bête qui se mange, répondit Paganel.

--Et c’est bon?

--Savoureux. Un mets de l’olympe. Je savais bien que nous

aurions de la viande fraîche pour souper. Et quelle viande! Mais

qui va découper l’animal?

--Moi, dit Wilson.

--Bien, je me charge de le faire griller, répliqua Paganel.

--Vous êtes donc cuisinier, Monsieur Paganel? dit Robert.

--Parbleu, mon garçon, puisque je suis français! Dans un français

il y a toujours un cuisinier.»

Cinq minutes après, Paganel déposa de larges tranches de venaison

sur les charbons produits par la racine de _llaretta_. Dix minutes

plus tard, il servit à ses compagnons cette viande fort

appétissante sous le nom de «filets de guanaque».

Personne ne fit de façons, et chacun y mordit à pleines dents.

Mais, à la grande stupéfaction du géographe, une grimace générale,

accompagnée d’un «pouah» unanime, accueillit la première bouchée.

«C’est horrible! dit l’un.

--Ce n’est pas mangeable!» répliqua l’autre.

Le pauvre savant, quoi qu’il en eût, dut convenir que cette

grillade ne pouvait être acceptée, même par des affamés. On

commençait donc à lui lancer quelques plaisanteries, qu’il

entendait parfaitement, du reste, et à dauber son «mets de

l’olympe»; lui-même cherchait la raison pour laquelle cette chair

de guanaque, véritablement bonne et très estimée, était devenue

détestable entre ses mains, quand une réflexion subite traversa

son cerveau.

«J’y suis, s’écria-t-il! Eh parbleu! J’y suis, j’ai trouvé!

--Est-ce que c’est de la viande trop avancée? demanda

tranquillement Mac Nabbs.

--Non, major intolérant, mais de la viande qui a trop marché!

Comment ai-je pu oublier cela?

--Que voulez-vous dire? Monsieur Paganel, demanda Tom Austin.

--Je veux dire que le guanaque n’est bon que lorsqu’il a été tué

au repos; si on le chasse longtemps, s’il fournit une longue

course, sa chair n’est plus mangeable. Je puis donc affirmer au

goût que cet animal venait de loin, et par conséquent le troupeau

tout entier.

--Vous êtes certain de ce fait? dit Glenarvan.

--Absolument certain.

--Mais quel événement, quel phénomène a pu effrayer ainsi ces

animaux et les chasser à l’heure où ils devraient être

paisiblement endormis dans leur gîte?

--À cela, mon cher Glenarvan, dit Paganel, il m’est impossible de

vous répondre. Si vous m’en croyez, allons dormir sans en chercher

plus long. Pour mon compte, je meurs de sommeil. Dormons-nous,

major?

--Dormons, Paganel.»

Sur ce, chacun s’enveloppa de son _poncho_, le feu fut ravivé pour

la nuit, et bientôt dans tous les tons et sur tous les rythmes

s’élevèrent des ronflements formidables, au milieu desquels la

basse du savant géographe soutenait l’édifice harmonique.

Seul, Glenarvan ne dormit pas. De secrètes inquiétudes le tenaient

dans un état de fatigante insomnie. Il songeait involontairement à

ce troupeau fuyant dans une direction commune, à son effarement

inexplicable. Les guanaques ne pouvaient être poursuivis par des

bêtes fauves.

À cette hauteur, il n’y en a guère, et de chasseurs encore moins.

Quelle terreur les précipitait donc vers les abîmes de l’Antuco,

et quelle en était la cause? Glenarvan avait le pressentiment d’un

danger prochain.

Cependant, sous l’influence d’un demi-assoupissement, ses idées se

modifièrent peu à peu, et les craintes firent place à l’espérance.

Il se vit au lendemain, dans la plaine des Andes. Là devaient

commencer véritablement ses recherches, et le succès n’était peut-être

pas loin. Il songea au capitaine Grant, à ses deux matelots

délivrés d’un dur esclavage.

Ces images passaient rapidement devant son esprit, à chaque

instant distrait par un pétillement du feu, une étincelle

crépitant dans l’air, une flamme vivement oxygénée qui éclairait

la face endormie de ses compagnons, et agitait quelque ombre

fuyante sur les murs de la _casucha_. Puis, ses pressentiments

revenaient avec plus d’intensité. Il écoutait vaguement les bruits

extérieurs, difficiles à expliquer sur ces cimes solitaires?

À un certain moment, il crut surprendre des grondements éloignés,

sourds, menaçants, comme les roulements d’un tonnerre qui ne

viendrait pas du ciel. Or, ces grondements ne pouvaient appartenir

qu’à un orage déchaîné sur les flancs de la montagne, à quelques

milles pieds au-dessous de son sommet.

Glenarvan voulut constater le fait, et sortit.

La lune se levait alors. L’atmosphère était limpide et calme. Pas

un nuage, ni en haut, ni en bas. Çà et là, quelques reflets

mobiles des flammes de l’Antuco. Nul orage, nul éclair. Au zénith

étincelaient des milliers d’étoiles. Pourtant les grondements

duraient toujours: ils semblaient se rapprocher et courir à

travers la chaîne des Andes. Glenarvan rentra plus inquiet, se

demandant quel rapport existait entre ces ronflements souterrains

et la fuite des guanaques. Y avait-il là un effet et une cause? Il

regarda sa montre, qui marquait deux heures du matin.

Cependant, n’ayant point la certitude d’un danger immédiat, il

n’éveilla pas ses compagnons, que la fatigue tenait pesamment

endormis, et il tomba lui-même dans une lourde somnolence qui dura

plusieurs heures.

Tout d’un coup, de violents fracas le remirent sur pied. C’était

un assourdissant vacarme, comparable au bruit saccadé que feraient

d’innombrables caissons d’artillerie roulant sur un pavé sonore.

Soudain Glenarvan sentit le sol manquer à ses pieds; il vit la

_casucha_ osciller et s’entr’ouvrir.

«Alerte!» s’écria-t-il.

Ses compagnons, tous réveillés et renversés pêle-mêle, étaient

entraînés sur une pente rapide.

Le jour se levait alors, et la scène était effrayante. La forme

des montagnes changeait subitement: les cônes se tronquaient; les

pics chancelants disparaissaient comme si quelque trappe

s’entr’ouvrait sous leur base. Par suite d’un phénomène

particulier aux cordillères, un massif, large de plusieurs milles,

se déplaçait tout entier et glissait vers la plaine.

«Un tremblement de terre!» s’écria Paganel.

Il ne se trompait pas. C’était un de ces cataclysmes fréquents sur

la lisière montagneuse du Chili, et précisément dans cette région

où Copiapo a été deux fois détruit, et Santiago renversé quatre

fois en quatorze ans. Cette portion du globe est travaillée par

les feux de la terre, et les volcans de cette chaîne d’origine

récente n’offrent que d’insuffisantes soupapes à la sortie des

vapeurs souterraines. De là ces secousses incessantes, connues

sous le nom de «tremblores».

Cependant, ce plateau auquel se cramponnaient sept hommes

accrochés à des touffes de lichen, étourdis, épouvantés, glissait

avec la rapidité d’un express, c’est-à-dire une vitesse de

cinquante milles à l’heure. Pas un cri n’était possible, pas un

mouvement pour fuir ou s’enrayer. On n’aurait pu s’entendre. Les

roulements intérieurs, le fracas des avalanches, le choc des

masses de granit et de basalte, les tourbillons d’une neige

pulvérisée, rendaient toute communication impossible. Tantôt, le

massif dévalait sans heurts ni cahots; tantôt, pris d’un mouvement

de tangage et de roulis comme le pont d’un navire secoué par la

houle, côtoyant des gouffres dans lesquels tombaient des morceaux

de montagne, déracinant les arbres séculaires, il nivelait avec la

précision d’une faux immense toutes les saillies du versant

oriental.

Que l’on songe à la puissance d’une masse pesant plusieurs

milliards de tonnes, lancée avec une vitesse toujours croissante

sous un angle de cinquante degrés.

Ce que dura cette chute indescriptible, nul n’aurait pu l’évaluer.

À quel abîme elle devait aboutir, nul n’eût osé le prévoir. Si

tous étaient là, vivants, ou si l’un d’eux gisait déjà au fond

d’un abîme, nul encore n’aurait pu le dire. Étouffés par la

vitesse de la course, glacés par l’air froid qui les pénétrait,

aveuglés par les tourbillons de neige, ils haletaient, anéantis,

presque inanimés, et ne s’accrochaient aux rocs que par un suprême

instinct de conservation.

Tout d’un coup, un choc d’une incomparable violence les arracha de

leur glissant véhicule. Ils furent lancés en avant et roulèrent

sur les derniers échelons de la montagne. Le plateau s’était

arrêté net.

Pendant quelques minutes, nul ne bougea. Enfin, l’un se releva

étourdi du coup, mais ferme encore, --le major. Il secoua la

poussière qui l’aveuglait, puis il regarda autour de lui. Ses

compagnons, étendus dans un cercle restreint, comme les grains de

plomb d’un fusil qui ont fait balle, étaient renversés les uns sur

les autres.

Le major les compta. Tous, moins un, gisaient sur le sol. Celui

qui manquait, c’était Robert Grant.

Chapitre XIV

_Le coup de fusil de la providence_

Le versant oriental de la cordillère des Andes est fait de longues

pentes qui vont se perdre insensiblement à la plaine, sur laquelle

une portion du massif s’était subitement arrêtée. Dans cette

contrée nouvelle, tapissée de pâturages épais, hérissée d’arbres

magnifiques, un nombre incalculable de ces pommiers plantés au

temps de la conquête étincelaient de fruits dorés et formaient des

forêts véritables. C’était un coin de l’opulente Normandie jeté

dans les régions platéennes, et, en toute autre circonstance,

l’œil d’un voyageur eût été frappé de cette transition subite du

désert à l’oasis, des cimes neigeuses aux prairies verdoyantes, de

l’hiver à l’été.

Le sol avait repris, d’ailleurs, une immobilité absolue. Le

tremblement de terre s’était apaisé, et sans doute les forces

souterraines exerçaient plus loin leur action dévastatrice, car la

chaîne des Andes est toujours en quelque endroit agitée ou

tremblante. Cette fois, la commotion avait été d’une violence

extrême. La ligne des montagnes se trouvait entièrement modifiée.

Un panorama nouveau de cimes, de crêtes et de pics se découpait

sur le fond bleu du ciel, et le guide des pampas y eût en vain

cherché ses points de repère accoutumés.

Une admirable journée se préparait; les rayons du soleil, sorti de

son lit humide du Pacifique, glissaient sur les plaines argentines

et se plongeaient déjà dans les flots de l’autre océan. Il était

huit heures du matin.

Lord Glenarvan et ses compagnons, ranimés par les soins du major,

revinrent peu à peu à la vie. En somme, ils avaient subi un

étourdissement effroyable, mais rien de plus. La cordillère était

descendue, et ils n’auraient eu qu’à s’applaudir d’un moyen de

locomotion dont la nature avait fait tous les frais, si l’un

d’eux, le plus faible, un enfant, Robert Grant, n’eût manqué à

l’appel.

Chacun l’aimait, ce courageux garçon, Paganel qui s’était

particulièrement attaché à lui, le major malgré sa froideur, tous,

et surtout Glenarvan.

Ce dernier, quand il apprit la disparition de Robert, fut

désespéré. Il se représentait le pauvre enfant englouti dans

quelque abîme, et appelant d’une voix inutile celui qu’il nommait

son second père.

«Mes amis, mes amis, dit-il en retenant à peine ses larmes, il

faut le chercher, il faut le retrouver! Nous ne pouvons

l’abandonner ainsi! Pas une vallée, pas un précipice, pas un abîme

qui ne doive être fouillé jusqu’au fond! on m’attachera par une

corde! on m’y descendra! Je le veux, vous m’entendez! Je le veux!

Fasse le ciel que Robert respire encore! Sans lui, comment

oserions-nous retrouver son père, et de quel droit sauver le

capitaine Grant, si son salut a coûté la vie à son enfant!»

Les compagnons de Glenarvan l’écoutaient sans répondre; ils

sentaient qu’il cherchait dans leur regard quelque lueur

d’espérance, et ils baissaient les yeux.

«Eh bien, reprit Glenarvan, vous m’avez entendu! Vous vous taisez!

Vous n’espérez plus rien! Rien!»

Il y eut quelques instants de silence; puis, Mac Nabbs prit la

parole et dit:

«Qui de vous, mes amis, se rappelle à quel instant Robert a

disparu?»

À cette demande, aucune réponse ne fut faite.

Les enfants du capitaine Grant · 第 7 / 50 段