Ceux-ci, en gens du métier, entendaient fort bien leur service. Si

quelque mule s’arrêtait, ils la stimulaient d’un cri guttural, si

le cri ne suffisait pas, un bon caillou, lancé d’une main sûre,

avait raison de son entêtement. Qu’une sangle vînt à se détacher,

une bride à manquer, le péon, se débarrassant de son puncho,

enveloppait la tête de la mule, qui, l’accident réparé, reprenait

aussitôt sa marche.

L’habitude des muletiers est de partir à huit heures, après le

déjeuner du matin, et d’aller ainsi jusqu’au moment de la couchée,

à quatre heures du soir.

Glenarvan s’en tint à cet usage. Or, précisément, quand le signal

de halte fut donné par le catapaz, les voyageurs arrivaient à la

ville d’Arauco, située à l’extrémité sud de la baie, sans avoir

abandonné la lisière écumeuse de l’océan. Il eût alors fallu

marcher pendant une vingtaine de milles dans l’ouest jusqu’à la

baie Carnero pour y trouver l’extrémité du trente-septième degré.

Mais les agents de Glenarvan avaient déjà parcouru cette partie du

littoral sans rencontrer aucun vestige du naufrage. Une nouvelle

exploration devenait donc inutile, et il fut décidé que la ville

d’Arauco serait prise pour point de départ. De là, la route devait

être tenue vers l’est, suivant une ligne rigoureusement droite.

La petite troupe entra dans la ville pour y passer la nuit, et

campa en pleine cour d’une auberge dont le confortable était

encore à l’état rudimentaire.

Arauco est la capitale de l’Araucanie, un état long de cent

cinquante lieues, large de trente, habité par les molouches, ces

fils aînés de la race chilienne chantés par le poète Ercilla. Race

fière et forte, la seule des deux Amériques qui n’ait jamais subi

une domination étrangère. Si Arauco a jadis appartenu aux

espagnols, les populations, du moins, ne se soumirent pas; elles

résistèrent alors comme elles résistent aujourd’hui aux

envahissantes entreprises du Chili, et leur drapeau indépendant,

--une étoile blanche sur champ d’azur, --flotte encore au sommet

de la colline fortifiée qui protège la ville.

Tandis que l’on préparait le souper, Glenarvan, Paganel et le

catapaz se promenèrent entre les maisons coiffées de chaumes. Sauf

une église et les restes d’un couvent de franciscains, Arauco

n’offrait rien de curieux. Glenarvan tenta de recueillir quelques

renseignements qui n’aboutirent pas. Paganel était désespéré de ne

pouvoir se faire comprendre des habitants; mais, puisque ceux-ci

parlaient l’araucanien, --une langue mère dont l’usage est

général jusqu’au détroit de Magellan, --l’espagnol de Paganel lui

servait autant que de l’hébreu. Il occupa donc ses yeux à défaut

de ses oreilles, et, somme toute, il éprouva une vraie joie de

savant à observer les divers types de la race molouche qui

posaient devant lui. Les hommes avaient une taille élevée, le

visage plat, le teint cuivré, le menton épilé, l’œil méfiant, la

tête large et perdue dans une longue chevelure noire. Ils

paraissaient voués à cette fainéantise spéciale des gens de guerre

qui ne savent que faire en temps de paix. Leurs femmes, misérables

et courageuses, s’employaient aux travaux pénibles du ménage,

pansaient les chevaux, nettoyaient les armes, labouraient,

chassaient pour leurs maîtres, et trouvaient encore le temps de

fabriquer ces _punchos_ bleu-turquoise qui demandent deux années

de travail, et dont le moindre prix atteint cent dollars.

En résumé, ces molouches forment un peuple peu intéressant et de

mœurs assez sauvages. Ils ont à peu près tous les vices humains,

contre une seule vertu, l’amour de l’indépendance.

«De vrais spartiates», répétait Paganel, quand, sa promenade

terminée, il vint prendre place au repas du soir.

Le digne savant exagérait, et on le comprit encore moins quand il

ajouta que son cœur de français battait fort pendant sa visite à

la ville d’Arauco.

Lorsque le major lui demanda la raison de ce «battement»

inattendu, il répondit que son émotion était bien naturelle,

puisqu’un de ses compatriotes occupait naguère le trône

d’Araucanie. Le major le pria de vouloir bien faire connaître le

nom de ce souverain. Jacques Paganel nomma fièrement le brave M De

Tonneins, un excellent homme, ancien avoué de Périgueux, un peu

trop barbu, et qui avait subi ce que les rois détrônés appellent

volontiers «l’ingratitude de leurs sujets». Le major ayant

légèrement souri à l’idée d’un ancien avoué chassé du trône,

Paganel répondit fort sérieusement qu’il était peut-être plus

facile à un avoué de faire un bon roi, qu’à un roi de faire un bon

avoué. Et sur cette remarque, chacun de rire et de boire quelques

gouttes de «chicha» à la santé d’Orellie-Antoine 1er, ex-roi

d’Araucanie. Quelques minutes plus tard, les voyageurs, roulés

dans leur puncho, dormaient d’un profond sommeil. Le lendemain, à

huit heures, la madrina en tête, les péons en queue, la petite

troupe reprit à l’est la route du trente-septième parallèle. Elle

traversait alors le fertile territoire de l’Araucanie, riche en

vignes et en troupeaux. Mais, peu à peu, la solitude se fit.

À peine, de mille en mille, une hutte de «ras-treadores», indiens

dompteurs de chevaux, célèbres dans toute l’Amérique. Parfois, un

relais de poste abandonné, qui servait d’abri à l’indigène errant

des plaines. Deux rivières pendant cette journée barrèrent la

route aux voyageurs, le Rio De Raque et le Rio De Tubal. Mais le

catapaz découvrit un gué qui permit de passer outre. La chaîne des

Andes se déroulait à l’horizon, enflant ses croupes et multipliant

ses pics vers le nord. Ce n’étaient encore là que les basses

vertèbres de l’énorme épine dorsale sur laquelle s’appuie la

charpente du nouveau-monde.

À quatre heures du soir, après un trajet de trente-cinq milles, on

s’arrêta en pleine campagne sous un bouquet de myrtes géants. Les

mules furent débridées, et allèrent paître en liberté l’herbe

épaisse de la prairie. Les alforjas fournirent la viande et le riz

accoutumés. Les pelions étendus sur le sol servirent de

couverture, d’oreillers, et chacun trouva sur ces lits improvisés

un repos réparateur, tandis que les péons et le catapaz veillaient

à tour de rôle.

Puisque le temps devenait si favorable, puisque tous les

voyageurs, sans en excepter Robert, se maintenaient en bonne

santé, puisqu’enfin ce voyage débutait sous de si heureux

auspices, il fallait en profiter et pousser en avant comme un

joueur «pousse dans la veine». C’était l’avis de tous. La journée

suivante, on marcha vivement, on franchit sans accident le rapide

de Bell et le soir, en campant sur les bords du Rio Biobio, qui

sépare le Chili espagnol du Chili indépendant, Glenarvan put

encore inscrire trente-cinq milles de plus à l’actif de

l’expédition. Le pays n’avait pas changé. Il était toujours

fertile et riche en amaryllis, violettes arborescentes,

_fluschies_, daturas et cactus à fleurs d’or. Quelques animaux se

tenaient tapis dans les fourrés. Mais d’indigènes, on voyait peu.

À peine quelques «guassos», enfants dégénérés des indiens et des

espagnols galopant sur des chevaux ensanglantés par l’éperon

gigantesque qui chaussait leur pied nu et passant comme des

ombres. On ne trouvait à qui parler sur la route et les

renseignements manquaient absolument, Glenarvan en prenait son

parti. Il se disait que le capitaine Grant, prisonnier des

Indiens, devait avoir été entraîné par eux au delà de la chaîne

des Andes. Les recherches ne pouvaient être fructueuses que dans

les pampas, non en deçà. Il fallait donc patienter, aller en

avant, vite et toujours.

Le 17, on repartit à l’heure habituelle et dans l’ordre accoutumé.

Un ordre que Robert ne gardait pas sans peine, car son ardeur

l’entraînait à devancer la madrina, au grand désespoir de sa mule.

Il ne fallait rien de moins qu’un rappel sévère de Glenarvan pour

maintenir le jeune garçon à son poste de marche.

Le pays devint alors plus accidenté; quelques ressauts de terrains

indiquaient de prochaines montagnes; les _rios_ se multipliaient,

en obéissant bruyamment aux caprices des pentes. Paganel

consultait souvent ses cartes; quand l’un de ces ruisseaux n’y

figurait pas, ce qui arrivait fréquemment, son sang de géographe

bouillonnait dans ses veines, et il se fâchait de la plus

charmante façon du monde.

«Un ruisseau qui n’a pas de nom, disait-il, c’est comme s’il

n’avait pas d’état civil! Il n’existe pas aux yeux de la loi

géographique.»

Aussi ne se gênait-il pas pour baptiser ces _rios_ innommés; il

les notait sur sa carte et les affublait des qualificatifs les

plus retentissants de la langue espagnole.

«Quelle langue! répétait-il, quelle langue pleine et sonore! C’est

une langue de métal, et je suis sûr qu’elle est composée de

soixante-dix-huit parties de cuivre et de vingt-deux d’étain,

comme le bronze des cloches!

--Mais au moins, faites-vous des progrès? lui répondit Glenarvan.

--Certes! Mon cher lord! Ah! S’il n’y avait pas l’accent! Mais il

y a l’accent!»

Et en attendant mieux, Paganel, chemin faisant, travaillait à

rompre son gosier aux difficultés de la prononciation, sans

oublier ses observations géographiques. Là, par exemple, il était

étonnamment fort et n’eût pas trouvé son maître. Lorsque Glenarvan

interrogeait le catapaz sur une particularité du pays, son savant

compagnon devançait toujours la réponse du guide. Le catapaz le

regardait d’un air ébahi.

Ce jour-là même, vers dix heures, une route se présenta, qui

coupait la ligne suivie jusqu’alors.

Glenarvan en demanda naturellement le nom, et naturellement aussi,

ce fut Jacques Paganel qui répondit:

«C’est la route de Yumbel à Los Angeles.»

Glenarvan regarda le catapaz.

«Parfaitement», répondit celui-ci.

Puis, s’adressant au géographe:

«Vous avez donc traversé ce pays? dit-il.

--Parbleu! répondit sérieusement Paganel.

--Sur un mulet?

--Non, dans un fauteuil.»

Le catapaz ne comprit pas, car il haussa les épaules et revint en

tête de la troupe. À cinq heures du soir, il s’arrêtait dans une

gorge peu profonde, à quelques milles au-dessus de la petite ville

de Loja; et cette nuit-là, les voyageurs campèrent au pied des

sierras, premiers échelons de la grande cordillère.

Chapitre XII

_À douze mille pieds dans les airs_

La traversée du Chili n’avait présenté jusqu’ici aucun incident

grave. Mais alors ces obstacles et ces dangers que comporte un

passage dans les montagnes s’offraient à la fois. La lutte avec

les difficultés naturelles allait véritablement commencer.

Une question importante dut être résolue avant le départ. Par quel

passage pouvait-on franchir la chaîne des Andes, sans s’écarter de

la route déterminée? Le catapaz fut interrogé à ce sujet:

«Je ne connais, répondit-il, que deux passages praticables dans

cette partie des cordillères.

--Le passage d’Arica, sans doute, dit Paganel, qui a été

découvert par Valdivia Mendoza?

--Précisément.

--Et celui de Villarica, situé au sud du Nevado de ce nom?

--Juste.

--Eh bien, mon ami, ces deux passages n’ont qu’un tort, c’est de

nous entraîner au nord ou au sud plus qu’il ne convient.

--Avez-vous un autre paso à nous proposer? demanda le major.

--Parfaitement, répondit Paganel, le paso d’Antuco, situé sur le

penchant volcanique, par trente-sept degrés trente minutes, c’est-à-dire

à un demi-degré près de notre route. Il se trouve à mille

toises de hauteur seulement et a été reconnu par Zamudio De Cruz.

--Bon, fit Glenarvan, mais ce paso d’Antuco, le connaissez-vous,

catapaz?

--Oui, _mylord_, je l’ai traversé, et si je ne le proposais pas,

c’est que c’est tout au plus une voie de bétail qui sert aux

indiens pasteurs des versants orientaux.

--Eh bien, mon ami, répondit Glenarvan, là où passent les

troupeaux de juments, de moutons et de bœufs, des _pehuenches_,

nous saurons passer aussi.

Et puisqu’il nous maintient dans la ligne droite, va pour le paso

d’Antuco.»

Le signal du départ fut aussitôt donné, et l’on s’enfonça dans la

vallée de las Lejas, entre de grandes masses de calcaire

cristallisé. On montait suivant une pente presque insensible. Vers

onze heures, il fallut contourner les bords d’un petit lac,

réservoir naturel et rendez-vous pittoresque de tous les _rios_ du

voisinage; ils y arrivaient en murmurant et s’y confondaient dans

une limpide tranquillité. Au-dessus du lac s’étendaient de vastes

«llanos», hautes plaines couvertes de graminées, où paissaient des

troupeaux indiens.

Puis, un marais se rencontra qui courait sud et nord, et dont on

se tira, grâce à l’instinct des mules. À une heure, le fort

Ballenare apparut sur un roc à pic qu’il couronnait de ses

courtines démantelées. On passa outre. Les pentes devenaient déjà

raides, pierreuses, et les cailloux, détachés par le sabot des

mules, roulaient sous leurs pas en formant de bruyantes cascades

de pierres. Vers trois heures, nouvelles ruines pittoresques d’un

fort détruit dans le soulèvement de 1770.

«Décidément, dit Paganel, les montagnes ne suffisent pas à séparer

les hommes, il faut encore les fortifier!»

À partir de ce point, la route devint difficile, périlleuse même;

l’angle des pentes s’ouvrit davantage, les corniches se

rétrécirent de plus en plus, les précipices se creusèrent

effroyablement.

Les mules avançaient prudemment, le nez à terre, flairant le

chemin. On marchait en file. Parfois, à un coude brusque, la

madrina disparaissait, et la petite caravane se guidait alors au

bruit lointain de sa sonnette. Souvent aussi, les capricieuses

sinuosités du sentier ramenaient la colonne sur deux lignes

parallèles, et le catapaz pouvait parler aux péons, tandis qu’une

crevasse, large de deux toises à peine, mais profonde de deux

cents, creusait entre eux un infranchissable abîme.

La végétation herbacée luttait encore cependant contre les

envahissements de la pierre, mais on sentait déjà le règne minéral

aux prises avec le règne végétal. Les approches du volcan d’Antuco

se reconnaissaient à quelques traînées de lave d’une couleur

ferrugineuse et hérissées de cristaux jaunes en forme d’aiguilles.

Les rocs, entassés les uns sur les autres, et prêts à choir, se

tenaient contre toutes les lois de l’équilibre. Évidemment, les

cataclysmes devaient facilement modifier leur aspect, et, à

considérer ces pics sans aplomb, ces dômes gauches, ces mamelons

mal assis, il était facile de voir que l’heure du tassement

définitif n’avait pas encore sonné pour cette montagneuse région.

Dans ces conditions, la route devait être difficile à reconnaître.

L’agitation presque incessante de la charpente andine en change

souvent le tracé, et les points de repère ne sont plus à leur

place. Aussi le catapaz hésitait-il; il s’arrêtait; il regardait

autour de lui; il interrogeait la forme des rochers; il cherchait

sur la pierre friable des traces d’indiens. Toute orientation

devenait impossible.

Glenarvan suivait son guide pas à pas; il comprenait, il sentait

son embarras croissant avec les difficultés du chemin; il n’osait

l’interroger et pensait, non sans raison peut-être, qu’il en est

des muletiers comme de l’instinct des mulets et qu’il vaut mieux

s’en rapporter à lui.

Pendant une heure encore, le catapaz erra pour ainsi dire à

l’aventure, mais toujours en gagnant des zones plus élevées de la

montagne. Enfin il fut forcé de s’arrêter court. On se trouvait au

fond d’une vallée de peu de largeur, une de ces gorges étroites

que les indiens appellent «quebradas». Un mur de porphyre, taillé

à pic, en fermait l’issue. Le catapaz, après avoir cherché

vainement un passage, mit pied à terre, se croisa les bras, et

attendit. Glenarvan vint à lui.

«Vous vous êtes égaré? demanda-t-il.

--Non, _mylord_, répondit le catapaz.

--Cependant, nous ne sommes pas dans le passage d’Antuco?

--Nous y sommes.

--Vous ne vous trompez pas?

--Je ne me trompe pas. Voici les restes d’un feu qui a servi aux

indiens, et voilà les traces laissées par les troupeaux de juments

et de moutons.

--Eh bien, on a passé par cette route!

--Oui, mais on n’y passera plus. Le dernier tremblement de terre

l’a rendue impraticable...

--Aux mulets, répondit le major, mais non aux hommes.

--Ah! Ceci vous regarde, répondit le catapaz, j’ai fait ce que

j’ai pu. Mes mules et moi, nous sommes prêts à retourner en

arrière, s’il vous plaît de revenir sur vos pas et de chercher les

autres passages de la cordillère.

--Et ce sera un retard?...

--De trois jours, au moins.»

Glenarvan écoutait en silence les paroles du catapaz. Celui-ci

était évidemment dans les conditions de son marché. Ses mules ne

pouvaient aller plus loin. Cependant, quand la proposition fut

faite de rebrousser chemin, Glenarvan se retourna vers ses

compagnons, et leur dit:

«Voulez-vous passer quand même?

--Nous voulons vous suivre, répondit Tom Austin.

--Et même vous précéder, ajouta Paganel. De quoi s’agit-il, après

tout? De franchir une chaîne de montagnes, dont les versants

opposés offrent une descente incomparablement plus facile! Cela

fait, nous trouverons les _baqueanos_ argentins qui nous guideront

à travers les pampas, et des chevaux rapides habitués à galoper

dans les plaines. En avant donc, et sans hésiter.

--En avant! s’écrièrent les compagnons de Glenarvan.

--Vous ne nous accompagnez pas? demanda celui-ci au catapaz.

--Je suis conducteur de mules, répondit le muletier.

--À votre aise.

--On se passera de lui, dit Paganel; de l’autre côté de cette

muraille, nous retrouverons les sentiers d’Antuco, et je me fais

fort de vous conduire au bas de la montagne aussi directement que

le meilleur guide des cordillères.»

Glenarvan régla donc avec le catapaz, et le congédia, lui, ses

péons et ses mules. Les armes, les instruments et quelques vivres

furent répartis entre les sept voyageurs. D’un commun accord, on

décida que l’ascension serait immédiatement reprise, et que, s’il

le fallait, on voyagerait une partie de la nuit. Sur le talus de

gauche serpentait un sentier abrupt que des mules n’auraient pu

franchir.

Les difficultés furent grandes, mais, après deux heures de

fatigues et de détours, Glenarvan et ses compagnons se

retrouvèrent sur le passage d’Antuco.

Ils étaient alors dans la partie andine proprement dite, qui n’est

pas éloignée de l’arête supérieure des cordillères; mais de

sentier frayé, de paso déterminé, il n’y avait plus apparence.

Toute cette région venait d’être bouleversée dans les derniers

tremblements de terre, et il fallut s’élever de plus en plus sur

les croupes de la chaîne. Paganel fut assez décontenancé de ne pas

trouver la route libre, et il s’attendit à de rudes fatigues pour

gagner le sommet des Andes, car leur hauteur moyenne est comprise

entre onze mille et douze mille six cents pieds. Fort

heureusement, le temps était calme, le ciel pur, la saison

favorable; mais en hiver, de mai à octobre, une pareille ascension

eût été impraticable; les froids intenses tuent rapidement les

voyageurs, et ceux qu’ils épargnent n’échappent pas, du moins, aux

violences des «temporales», sortes d’ouragans particuliers à ces

régions, et qui, chaque année, peuplent de cadavres les gouffres

de la cordillère.

On monta pendant toute la nuit; on se hissait à force de poignets

sur des plateaux presque inaccessibles; on sautait des crevasses

larges et profondes; les bras ajoutés aux bras remplaçaient les

cordes, et les épaules servaient d’échelons; ces hommes intrépides

ressemblaient à une troupe de clowns livrés à toute la folie des

jeux icariens. Ce fut alors que la vigueur de Mulrady et l’adresse

de Wilson eurent mille occasions de s’exercer. Ces deux braves

écossais se multiplièrent; maintes fois, sans leur dévouement et

leur courage, la petite troupe n’aurait pu passer.

Glenarvan ne perdait pas de vue le jeune Robert, que son âge et sa

vivacité portaient aux imprudences. Paganel, lui, s’avançait avec

une furie toute française. Quant au major, il ne se remuait

qu’autant qu’il le fallait, pas plus, pas moins, et il s’élevait

par un mouvement insensible.

S’apercevait-il qu’il montait depuis plusieurs heures? Cela n’est

pas certain. Peut-être s’imaginait-il descendre.

À cinq heures du matin, les voyageurs avaient atteint une hauteur

de sept mille cinq cents pieds, déterminée par une observation

barométrique. Ils se trouvaient alors sur les plateaux

secondaires, dernière limite de la région arborescente. Là

bondissaient quelques animaux qui eussent fait la joie ou la

fortune d’un chasseur; ces bêtes agiles le savaient bien, car

elles fuyaient, et de loin, l’approche des hommes. C’était le

lama, animal précieux des montagnes, qui remplace le mouton, le

bœuf et le cheval, et vit là où ne vivrait pas le mulet. C’était

le chinchilla, petit rongeur doux et craintif, riche en fourrure,

qui tient le milieu entre le lièvre et la gerboise, et auquel ses

pattes de derrière donnent l’apparence d’un kangourou. Rien de

charmant à voir comme ce léger animal courant sur la cime des

arbres à la façon d’un écureuil.

«Ce n’est pas encore un oiseau, disait Paganel, mais ce n’est déjà

plus un quadrupède.»

Cependant, ces animaux n’étaient pas les derniers habitants de la

montagne. À neuf mille pieds, sur la limite des neiges

perpétuelles, vivaient encore, et par troupes, des ruminants d’une

incomparable beauté, l’alpaga au pelage long et soyeux, puis cette

sorte de chèvre sans cornes, élégante et fière, dont la laine est

fine, et que les naturalistes ont nommée vigogne. Mais il ne

fallait pas songer à l’approcher, et c’est à peine s’il était

donné de la voir; elle s’enfuyait, on pourrait dire à tire-d’aile,

et glissait sans bruit sur les tapis éblouissants de blancheur.

À cette heure, l’aspect des régions était entièrement

métamorphosé. De grands blocs de glace éclatants, d’une teinte

bleuâtre dans certains escarpements, se dressaient de toutes parts

et réfléchissaient les premiers rayons du jour. L’ascension devint

très périlleuse alors. On ne s’aventurait plus sans sonder

attentivement pour reconnaître les crevasses. Wilson avait pris la

tête de la file, et du pied il éprouvait le sol des glaciers. Ses

compagnons marchaient exactement sur les empreintes de ses pas, et

évitaient d’élever la voix, car le moindre bruit agitant les

couches d’air pouvait provoquer la chute des masses neigeuses

suspendues à sept ou huit cents pieds au-dessus de leur tête.

Ils étaient alors parvenus à la région des arbrisseaux, qui, deux

cent cinquante toises plus haut, cédèrent la place aux graminées

et aux cactus. À onze mille pieds, ces plantes elles-mêmes

abandonnèrent le sol aride, et toute trace de végétation disparut.

Les voyageurs ne s’étaient arrêtés qu’une seule fois, à huit

heures, pour réparer leurs forces par un repas sommaire, et, avec

un courage surhumain, ils reprirent l’ascension, bravant des

dangers toujours croissants. Il fallut enfourcher des arêtes

aiguës et passer au-dessus de gouffres que le regard n’osait

sonder. En maint endroit, des croix de bois jalonnaient la route

et marquaient la place de catastrophes multipliées. Vers deux

heures, un immense plateau, sans trace de végétation, une sorte de

désert, s’étendit entre des pics décharnés. L’air était sec, le

ciel d’un bleu cru; à cette hauteur, les pluies sont inconnues, et

les vapeurs ne s’y résolvent qu’en neige ou en grêle. Çà et là,

quelques pics de porphyre ou de basalte trouaient le suaire blanc

comme les os d’un squelette, et, par instants, des fragments de

quartz ou de gneiss, désunis sous l’action de l’air, s’éboulaient

avec un bruit mat, qu’une atmosphère peu dense rendait presque

imperceptible.

Cependant, la petite troupe, malgré son courage, était à bout de

forces. Glenarvan, voyant l’épuisement de ses compagnons,

regrettait de s’être engagé si avant dans la montagne. Le jeune

Robert se raidissait contre la fatigue, mais il ne pouvait aller

plus loin. À trois heures, Glenarvan s’arrêta.

«Il faut prendre du repos, dit-il, car il vit bien que personne ne

ferait cette proposition.

--Prendre du repos? répondit Paganel, mais nous n’avons pas

d’abri.

--Cependant, c’est indispensable, ne fût-ce que pour Robert.

--Mais non, _mylord_, répondit le courageux enfant, je puis

encore marcher... Ne vous arrêtez pas...

Les enfants du capitaine Grant · 第 6 / 50 段