Enfin, il doubla le cap Froward, tout hérissé encore des dernières

glaces de l’hiver. De l’autre côté du détroit, sur la Terre de

Feu, s’élevait à six milles pieds le mont Sarmiento, énorme

agrégation de roches séparées par des bandes de nuages, et qui

formaient dans le ciel comme un archipel aérien.

C’est au cap Froward que finit véritablement le continent

américain, car le cap Horn n’est qu’un rocher perdu en mer sous le

cinquante-sixième degré de latitude.

Ce point dépassé, le détroit se rétrécit entre la presqu’île de

Brunswick et la terre de la désolation, longue île allongée entre

mille îlots, comme un énorme cétacé échoué au milieu des galets.

Quelle différence entre cette extrémité si déchiquetée de

l’Amérique et les pointes franches et nettes de l’Afrique, de

l’Australie ou des Indes! Quel cataclysme inconnu a ainsi

pulvérisé cet immense promontoire jeté entre deux océans?

Alors, aux rivages fertiles succédait une suite de côtes dénudées,

à l’aspect sauvage, échancrées par les mille pertuis de cet

inextricable labyrinthe.

Le _Duncan_, sans une erreur, sans une hésitation, suivait de

capricieuses sinuosités en mêlant les tourbillons de sa fumée aux

brumes déchirées par les rocs. Il passa, sans ralentir sa marche,

devant quelques factoreries espagnoles établies sur ces rives

abandonnées. Au cap Tamar, le détroit s’élargit; le yacht put

prendre du champ pour tourner la côte accore des îles Narborough

et se rapprocha des rivages du sud. Enfin, trente-six heures après

avoir embouqué le détroit, il vit surgir le rocher du cap Pilares

sur l’extrême pointe de la terre de la désolation. Une mer

immense, libre, étincelante, s’étendait devant son étrave, et

Jacques Paganel, la saluant d’un geste enthousiaste, se sentit ému

comme le fut Fernand de Magellan lui-même, au moment où la

_Trinidad_ s’inclina sous les brises de l’océan Pacifique.

Chapitre X

_Le trente-septième parallèle_

Huit jours après avoir doublé le cap Pilares, le _Duncan_ donnait

à pleine vapeur dans la baie de Talcahuano, magnifique estuaire

long de douze milles et large de neuf. Le temps était admirable.

Le ciel de ce pays n’a pas un nuage de novembre à mars, et le vent

du sud règne invariablement le long des côtes abritées par la

chaîne des Andes. John Mangles, suivant les ordres d’Edward

Glenarvan, avait serré de près l’archipel des Chiloé et les

innombrables débris de tout ce continent américain. Quelque épave,

un espars brisé, un bout de bois travaillé de la main des hommes,

pouvaient mettre le _Duncan_ sur les traces du naufrage; mais on

ne vit rien, et le yacht, continuant sa route, mouilla dans le

port de Talcahuano, quarante-deux jours après avoir quitté les

eaux brumeuses de la Clyde.

Aussitôt Glenarvan fit mettre son canot à la mer, et, suivi de

Paganel, il débarqua au pied de l’estacade. Le savant géographe,

profitant de la circonstance, voulut se servir de la langue

espagnole qu’il avait si consciencieusement étudiée; mais, à son

grand étonnement, il ne put se faire comprendre des indigènes.

«C’est l’accent qui me manque, dit-il.

--Allons à la douane», répondit Glenarvan.

Là, on lui apprit, au moyen de quelques mots d’anglais accompagnés

de gestes expressifs, que le consul britannique résidait à

Concepcion. C’était une course d’une heure. Glenarvan trouva

aisément deux chevaux d’allure rapide, et peu de temps après

Paganel et lui franchissaient les murs de cette grande ville, due

au génie entreprenant de Valdivia, le vaillant compagnon des

Pizarre.

Combien elle était déchue de son ancienne splendeur! Souvent

pillée par les indigènes, incendiée en 1819, désolée, ruinée, ses

murs encore noircis par la flamme des dévastations, éclipsée déjà

par Talcahuano, elle comptait à peine huit mille âmes.

Sous le pied paresseux des habitants, ses rues se transformaient

en prairies. Pas de commerce, activité nulle, affaires

impossibles. La mandoline résonnait à chaque balcon; des chansons

langoureuses s’échappaient à travers la jalousie des fenêtres, et

Concepcion, l’antique cité des hommes, était devenue un village de

femmes et d’enfants.

Glenarvan se montra peu désireux de rechercher les causes de cette

décadence, bien que Jacques Paganel l’entreprît à ce sujet, et,

sans perdre un instant, il se rendit chez J R Bentock, esq, consul

de sa majesté britannique. Ce personnage le reçut fort civilement,

et se chargea, lorsqu’il connut l’histoire du capitaine Grant, de

prendre des informations sur tout le littoral.

Quant à la question de savoir si le trois-mâts _Britannia_ avait

fait côte vers le trente-septième parallèle le long des rivages

chiliens ou araucaniens, elle fut résolue négativement. Aucun

rapport sur un événement de cette nature n’était parvenu ni au

consul, ni à ses collègues des autres nations.

Glenarvan ne se découragea pas. Il revint à Talcahuano, et

n’épargnant ni démarches, ni soins, ni argent, il expédia des

agents sur les côtes.

Vaines recherches. Les enquêtes les plus minutieuses faites chez

les populations riveraines ne produisirent pas de résultat. Il

fallut en conclure que le _Britannia_ n’avait laissé aucune trace

de son naufrage.

Glenarvan instruisit alors ses compagnons de l’insuccès de ses

démarches. Mary Grant et son frère ne purent contenir l’expression

de leur douleur. C’était six jours après l’arrivée du _Duncan_ à

Talcahuano. Les passagers se trouvaient réunis dans la dunette.

Lady Helena consolait, non par ses paroles, --qu’aurait-elle pu

dire? --mais par ses caresses, les deux enfants du capitaine.

Jacques Paganel avait repris le document, et il le considérait

avec une profonde attention, comme s’il eût voulu lui arracher de

nouveaux secrets. Depuis une heure, il l’examinait ainsi, lorsque

Glenarvan, l’interpellant, lui dit:

«Paganel! Je m’en rapporte à votre sagacité. Est-ce que

l’interprétation que nous avons faite de ce document est erronée?

Est-ce que le sens de ces mots est illogique?»

Paganel ne répondit pas. Il réfléchissait.

«Est-ce que nous nous trompons sur le théâtre présumé de la

catastrophe? reprit Glenarvan. Est-ce que le nom de _Patagonie_ ne

saute pas aux yeux des gens les moins perspicaces?»

Paganel se taisait toujours.

«Enfin, dit Glenarvan, le mot _indien_ ne vient-il pas encore nous

donner raison?

--Parfaitement, répondit Mac Nabbs.

--Et, dès lors, n’est-il pas évident que les naufragés, au moment

où ils écrivaient ces lignes, s’attendaient à devenir prisonniers

des indiens?

--Je vous arrête là, mon cher lord, répondit enfin Paganel, et si

vos autres conclusions sont justes, la dernière, du moins, ne me

paraît pas rationnelle.

--Que voulez-vous dire? demanda lady Helena, tandis que tous les

regards se fixaient sur le géographe.

--Je veux dire, répondit Paganel, en accentuant ses paroles, que

le capitaine Grant _est maintenant prisonnier des indiens_, et

j’ajouterai que le document ne laisse aucun doute sur cette

situation.

--Expliquez-vous, monsieur, dit Miss Grant.

--Rien de plus facile, ma chère Mary; au lieu de lire sur le

document _seront prisonniers_, lisons _sont prisonniers_, et tout

devient clair.

--Mais cela est impossible! répondit Glenarvan.

--Impossible! Et pourquoi, mon noble ami? demanda Paganel en

souriant.

--Parce que la bouteille n’a pu être lancée qu’au moment où le

navire se brisait sur les rochers. De là cette conséquence, que

les degrés de longitude et de latitude s’appliquent au lieu même

du naufrage.

--Rien ne le prouve, répliqua vivement Paganel, et je ne vois pas

pourquoi les naufragés, après avoir été entraînés par les indiens

dans l’intérieur du continent, n’auraient pas cherché à faire

connaître, au moyen de cette bouteille, le lieu de leur captivité.

--Tout simplement, mon cher Paganel, parce que, pour lancer une

bouteille à la mer, il faut au moins que la mer soit là.

--Ou, à défaut de la mer, repartit Paganel, les fleuves qui s’y

jettent!»

Un silence d’étonnement accueillit cette réponse inattendue, et

admissible cependant. À l’éclair qui brilla dans les yeux de ses

auditeurs, Paganel comprit que chacun d’eux se rattachait à une

nouvelle espérance. Lady Helena fut la première à reprendre la

parole.

«Quelle idée! s’écria-t-elle.

--Et quelle bonne idée, ajouta naïvement le géographe.

--Alors, votre avis?... Demanda Glenarvan.

--Mon avis est de chercher le trente-septième parallèle à

l’endroit où il rencontre la côte américaine et de le suivre sans

s’écarter d’un demi-degré jusqu’au point où il se plonge dans

l’Atlantique. Peut-être trouverons-nous sur son parcours les

naufragés du _Britannia_.

--Faible chance! répondit le major.

--Si faible qu’elle soit, reprit Paganel, nous ne devons pas la

négliger. Que j’aie raison, par hasard, que cette bouteille soit

arrivée à la mer en suivant le courant d’un fleuve de ce

continent, nous ne pouvons manquer, dès lors, de tomber sur les

traces des prisonniers. Voyez, mes amis, voyez la carte de ce

pays, et je vais vous convaincre jusqu’à l’évidence!»

Ce disant, Paganel étala sur la table une carte du Chili et des

provinces argentines.

«Regardez, dit-il, et suivez-moi dans cette promenade à travers le

continent américain. Enjambons l’étroite bande chilienne.

Franchissons la Cordillère des Andes. Descendons au milieu des

pampas. Les fleuves, les rivières, les cours d’eau manquent-ils à

ces régions? Non. Voici le Rio Negro, voici le Rio Colorado, voici

leurs affluents coupés par le trente-septième degré de latitude,

et qui tous ont pu servir au transport du document. Là, peut-être,

au sein d’une tribu, aux mains d’indiens sédentaires, au bord de

ces rivières peu connues, dans les gorges des sierras, ceux que

j’ai le droit de nommer nos amis attendent une intervention

providentielle! Devons-nous donc tromper leur espérance? N’est-ce

pas votre avis à tous de suivre à travers ces contrées la ligne

rigoureuse que mon doigt trace en ce moment sur la carte, et si,

contre toute prévision, je me trompe encore, n’est-ce pas notre

devoir de remonter jusqu’au bout le trente-septième parallèle, et,

s’il le faut, pour retrouver les naufragés, de faire avec lui le

tour du monde?»

Ces paroles prononcées avec une généreuse animation, produisirent

une émotion profonde parmi les auditeurs de Paganel. Tous se

levèrent et vinrent lui serrer la main.

«Oui! Mon père est là! s’écriait Robert Grant, en dévorant la

carte des yeux.

--Et où il est, répondit Glenarvan, nous saurons le retrouver,

mon enfant! Rien de plus logique que l’interprétation de notre ami

Paganel, et il faut, sans hésiter, suivre la voie qu’il nous

trace. Ou le capitaine est entre les mains d’indiens nombreux, ou

il est prisonnier d’une faible tribu. Dans ce dernier cas, nous le

délivrerons. Dans l’autre, après avoir reconnu sa situation, nous

rejoignons le _Duncan_ sur la côte orientale, nous gagnons Buenos-Ayres,

et là, un détachement organisé par le major Mac Nabbs aura

raison de tous les indiens des provinces argentines.

--Bien! Bien! Votre honneur! répondit John Mangles, et

j’ajouterai que cette traversée du continent américain se fera

sans périls.

--Sans périls et sans fatigues, reprit Paganel. Combien l’ont

accomplie déjà qui n’avaient guère nos moyens d’exécution, et dont

le courage n’était pas soutenu par la grandeur de l’entreprise!

Est-ce qu’en 1872 un certain Basilio Villarmo n’est pas allé de

Carmen aux cordillères? Est-ce qu’en 1806 un chilien, alcade de la

province de Concepcion, don Luiz de la Cruz, parti d’Antuco, n’a

pas précisément suivi ce trente-septième degré, et, franchissant

les Andes, n’est-il pas arrivé à Buenos-Ayres, après un trajet

accompli en quarante jours? Enfin le colonel Garcia, M Alcide

d’Orbigny, et mon honorable collègue, le docteur Martin de Moussy,

n’ont-ils pas parcouru ce pays en tous les sens, et fait pour la

science ce que nous allons faire pour l’humanité?

--Monsieur! Monsieur, dit Mary Grant d’une voix brisée par

l’émotion, comment reconnaître un dévouement qui vous expose à

tant de dangers?

--Des dangers! s’écria Paganel. Qui a prononcé le mot _danger_?

--Ce n’est pas moi! répondit Robert Grant, l’œil brillant, le

regard décidé.

--Des dangers! reprit Paganel, est-ce que cela existe?

D’ailleurs, de quoi s’agit-il? D’un voyage de trois cent cinquante

lieues à peine, puisque nous irons en ligne droite, d’un voyage

qui s’accomplira sous une latitude équivalente à celle de

l’Espagne, de la Sicile, de la Grèce dans l’autre hémisphère, et

par conséquent sous un climat à peu près identique, d’un voyage

enfin dont la durée sera d’un mois au plus! C’est une promenade!

--Monsieur Paganel, demanda alors lady Helena, vous pensez donc

que si les naufragés sont tombés au pouvoir des indiens, leur

existence a été respectée?

--Si je le pense, madame! Mais les indiens ne sont pas des

anthropophages! Loin de là. Un de mes compatriotes, que j’ai

connu à la société de géographie, M Guinnard, est resté pendant

trois ans prisonnier des indiens des pampas. Il a souffert, il a

été fort maltraité, mais enfin il est sorti victorieux de cette

épreuve. Un européen est un être utile dans ces contrées; les

indiens en connaissent la valeur, et ils le soignent comme un

animal de prix.

--Eh bien, il n’y a plus à hésiter, dit Glenarvan, il faut

partir, et partir sans retard. Quelle route devons-nous suivre?

--Une route facile et agréable, répondit Paganel. Un peu de

montagnes en commençant, puis une pente douce sur le versant

oriental des Andes, et enfin une plaine unie, gazonnée, sablée, un

vrai jardin.

--Voyons la carte, dit le major.

--La voici, mon cher Mac Nabbs. Nous irons prendre l’extrémité du

trente-septième parallèle sur la côte chilienne, entre la pointe

Rumena et la baie de Carnero. Après avoir traversé la capitale de

l’Araucanie, nous couperons la cordillère par la passe d’Antuco,

en laissant le volcan au sud; puis, glissant sur les déclivités

allongées des montagnes, franchissant le Neuquem, le Rio Colorado,

nous atteindrons les pampas, le Salinas, la rivière Guamini, la

sierra Tapalquen. Là se présentent les frontières de la province

de Buenos-Ayres. Nous les passerons, nous gravirons la sierra

Tandil, et nous prolongerons nos recherches jusqu’à la pointe

Medano sur les rivages de l’Atlantique.»

En parlant ainsi, en développant le programme de l’expédition,

Paganel ne prenait même pas la peine de regarder la carte déployée

sous ses yeux; il n’en avait que faire. Nourrie des travaux de

Frézier, de Molina, de Humboldt, de Miers, de D’Orbigny, sa

mémoire ne pouvait être ni trompée, ni surprise. Après avoir

terminé cette nomenclature géographique, il ajouta:

«Donc, mes chers amis, la route est droite. En trente jours nous

l’aurons franchie, et nous serons arrivés avant le _Duncan_ sur la

côte orientale, pour peu que les vents d’aval retardent sa marche.

--Ainsi le _Duncan_, dit John Mangles, devra croiser entre le cap

Corrientes et le cap Saint-Antoine?

--Précisément.

--Et comment composeriez-vous le personnel d’une pareille

expédition? demanda Glenarvan.

--Le plus simplement possible. Il s’agit seulement de reconnaître

la situation du capitaine Grant, et non de faire le coup de fusil

avec les indiens. Je crois que lord Glenarvan, notre chef naturel;

le major, qui ne voudra céder sa place à personne; votre

serviteur, Jacques Paganel...

--Et moi! s’écria le jeune Grant.

--Robert! Robert! dit Mary.

--Et pourquoi pas? répondit Paganel. Les voyages forment la

jeunesse. Donc, nous quatre, et trois marins du _Duncan_...

--Comment, dit John Mangles en s’adressant à son maître, votre

honneur ne réclame pas pour moi?

--Mon cher John, répondit Glenarvan, nous laissons nos passagères

à bord, c’est-à-dire ce que nous avons de plus cher au monde! Qui

veillerait sur elles, si ce n’est le dévoué capitaine du _Duncan_?

--Nous ne pouvons donc pas vous accompagner? dit lady Helena,

dont les yeux se voilèrent d’un nuage de tristesse.

--Ma chère Helena, répondit Glenarvan, notre voyage doit

s’accomplir dans des conditions exceptionnelles de célérité; notre

séparation sera courte, et...

--Oui, mon ami, je vous comprends, répondit lady Helena; allez

donc, et réussissez dans votre entreprise!

--D’ailleurs, ce n’est pas un voyage, dit Paganel.

--Et qu’est-ce donc? demanda lady Helena.

--Un passage, rien de plus. Nous passerons, voilà tout, comme

l’honnête homme sur terre, en faisant le plus de bien possible.

_Transire benefaciendo_, c’est là notre devise.»

Sur cette parole de Paganel se termina la discussion, si l’on peut

donner ce nom à une conversation dans laquelle tout le monde fut

du même avis. Les préparatifs commencèrent le jour même. On

résolut de tenir l’expédition secrète, pour ne pas donner l’éveil

aux indiens.

Le départ fut fixé au 14 octobre. Quand il s’agit de choisir les

matelots destinés à débarquer, tous offrirent leurs services, et

Glenarvan n’eut que l’embarras du choix. Il préféra donc s’en

remettre au sort, pour ne pas désobliger de si braves gens.

C’est ce qui eut lieu, et le second, Tom Austin, Wilson, un

vigoureux gaillard, et Mulrady, qui eût défié à la boxe Tom Sayers

lui-même, n’eurent point à se plaindre de la chance.

Glenarvan avait déployé une extrême activité dans ses préparatifs.

Il voulait être prêt au jour indiqué, et il le fut. Concurremment,

John Mangles s’approvisionnait de charbon, de manière à pouvoir

reprendre immédiatement la mer. Il tenait à devancer les voyageurs

sur la côte argentine. De là, une véritable rivalité entre

Glenarvan et le jeune capitaine, qui tourna au profit de tous.

En effet, le 14 octobre, à l’heure dite, chacun était prêt. Au

moment du départ, les passagers du yacht se réunirent dans le

carré. Le _Duncan_ était en mesure d’appareiller, et les branches

de son hélice troublaient déjà les eaux limpides de Talcahuano.

Glenarvan, Paganel, Mac Nabbs, Robert Grant, Tom Austin, Wilson,

Mulrady, armés de carabines et de revolvers Colt, se préparèrent à

quitter le bord. Guides et mulets les attendaient à l’extrémité de

l’estacade.

«Il est temps, dit enfin lord Edward.

--Allez donc, mon ami!» répondit lady Helena en contenant son

émotion.

Lord Glenarvan la pressa sur son cœur, tandis que Robert se

jetait au cou de Mary Grant.

«Et maintenant, chers compagnons, dit Jacques Paganel, une

dernière poignée de main qui nous dure jusqu’aux rivages de

l’Atlantique!»

C’était beaucoup demander. Cependant il y eut là des étreintes

capables de réaliser les vœux du digne savant.

On remonta sur le pont, et les sept voyageurs quittèrent le

_Duncan_. Bientôt ils atteignirent le quai, dont le yacht en

évoluant se rapprocha à moins d’une demi-encablure.

Lady Helena, du haut de la dunette, s’écria une dernière fois:

«Mes amis, Dieu vous aide!

--Et il nous aidera, madame, répondit Jacques Paganel, car je

vous prie de le croire, nous nous aiderons nous-mêmes!

--En avant! cria John Mangles à son mécanicien.

--En route!» répondit lord Glenarvan.

Et à l’instant même où les voyageurs, rendant la bride à leurs

montures, suivaient le chemin du rivage, le _Duncan_, sous

l’action de son hélice, reprenait à toute vapeur la route de

l’océan.

Chapitre XI

_Traversée du Chili_

La troupe indigène organisée par Glenarvan se composait de trois

hommes et d’un enfant. Le muletier-chef était un anglais

naturalisé dans ce pays depuis vingt ans. Il faisait le métier de

louer des mulets aux voyageurs et de les guider à travers les

différents passages des cordillères.

Puis, il les remettait entre les mains d’un «baqueano», guide

argentin, auquel le chemin des pampas était familier. Cet anglais

n’avait pas tellement oublié sa langue maternelle dans la

compagnie des mulets et des indiens qu’il ne pût s’entretenir avec

les voyageurs. De là, une facilité pour la manifestation de ses

volontés et l’exécution de ses ordres, dont Glenarvan s’empressa

de profiter, puisque Jacques Paganel ne parvenait pas encore à se

faire comprendre.

Ce muletier-chef, ce «catapaz», suivant la dénomination chilienne,

était secondé par deux péons indigènes et un enfant de douze ans.

Les péons surveillaient les mulets chargés du bagage de la troupe,

et l’enfant conduisait la «madrina», petite jument qui, portant

grelots et sonnette, marchait en avant et entraînait dix mules à

sa suite. Les voyageurs en montaient sept, le catapaz une; les

deux autres transportaient les vivres et quelques rouleaux

d’étoffes destinés à assurer le bon vouloir des caciques de la

plaine. Les péons allaient à pied, suivant leur habitude. Cette

traversée de l’Amérique méridionale devait donc s’exécuter dans

les conditions les meilleures, au point de vue de la sûreté et de

la célérité.

Ce n’est pas un voyage ordinaire que ce passage à travers la

chaîne des Andes. On ne peut l’entreprendre sans employer ces

robustes mulets dont les plus estimés sont de provenance

argentine. Ces excellentes bêtes ont acquis dans le pays un

développement supérieur à celui de la race primitive. Elles sont

peu difficiles sur la question de nourriture. Elles ne boivent

qu’une seule fois par jour, font aisément dix lieues en huit

heures, et portent sans se plaindre une charge de quatorze

arrobes.

Il n’y a pas d’auberges sur cette route d’un océan à l’autre. On

mange de la viande séchée, du riz assaisonné de piment, et le

gibier qui consent à se laisser tuer en route. On boit l’eau des

torrents dans la montagne, l’eau des ruisseaux dans la plaine,

relevée de quelques gouttes de rhum, dont chacun a sa provision

contenue dans une corne de bœuf appelée «chiffle». Il faut avoir

soin, d’ailleurs, de ne pas abuser des boissons alcooliques, peu

favorables dans une région où le système nerveux de l’homme est

particulièrement exalté. Quant à la literie, elle est contenue

tout entière dans la selle indigène nommée «recado». Cette selle

est faite de «pelions», peaux de moutons tannées d’un côté et

garnies de laine de l’autre, que maintiennent de larges sangles

luxueusement brodées. Un voyageur roulé dans ces chaudes

couvertures brave impunément les nuits humides et dort du meilleur

sommeil.

Glenarvan en homme qui sait voyager et se conformer aux usages des

divers pays, avait adopté le costume chilien pour lui et les

siens. Paganel et Robert, deux enfants, --un grand et un petit, --

ne se sentirent pas de joie, quand ils introduisirent leur tête

à travers le puncho national, vaste tartan percé d’un trou à son

centre, et leurs jambes dans des bottes de cuir faites de la patte

de derrière d’un jeune cheval. Il fallait voir leur mule richement

harnachée, ayant à la bouche le mors arable, la longue bride en

cuir tressé servant de fouet, la têtière enjolivée d’ornements de

métal, et les «alforjas», doubles sacs en toile de couleur

éclatante qui contenaient les vivres du jour.

Paganel, toujours distrait, faillit recevoir trois ou quatre

ruades de son excellente monture au moment de l’enfourcher. Une

fois en selle, son inséparable longue-vue en bandoulière, les

pieds cramponnés aux étriers, il se confia à la sagacité de sa

bête et n’eut pas lieu de s’en repentir.

Quant au jeune Robert, il montra dès ses débuts de remarquables

dispositions à devenir un excellent cavalier.

On partit. Le temps était superbe, le ciel d’une limpidité

parfaite, et l’atmosphère suffisamment rafraîchie par les brises

de la mer, malgré les ardeurs du soleil. La petite troupe suivit

d’un pas rapide les sinueux rivages de la baie de Talcahuano, afin

de gagner à trente milles au sud l’extrémité du parallèle. On

marcha rapidement pendant cette première journée à travers les

roseaux d’anciens marais desséchés, mais on parla peu. Les adieux

du départ avaient laissé une vive impression dans l’esprit des

voyageurs. Ils pouvaient voir encore la fumée du _Duncan_ qui se

perdait à l’horizon.

Tous se taisaient, à l’exception de Paganel; ce studieux géographe

se posait à lui-même des questions en espagnol, et se répondait

dans cette langue nouvelle.

Le catapaz, au surplus, était un homme assez taciturne, et que sa

profession n’avait pas dû rendre bavard. Il parlait à peine à ses

péons.

Les enfants du capitaine Grant · 第 5 / 50 段