prochain débarquement. Le _Duncan_ évoluait entre les îles du Cap-Vert;
il passa devant l’île du sel, véritable tombe de sable,
infertile et désolée; après avoir longé de vastes bancs de corail,
il laissa par le travers l’île Saint-Jacques, traversée du nord au
midi par une chaîne de montagnes basaltiques que terminent deux
mornes élevés. Puis John Mangles embouqua la baie de Villa-Praïa,
et mouilla bientôt devant la ville par huit brasses de fond. Le
temps était affreux et le ressac excessivement violent, bien que
la baie fût abritée contre les vents du large. La pluie tombait à
torrents et permettait à peine de voir la ville, élevée sur une
plaine en forme de terrasse qui s’appuyait à des contreforts de
roches volcaniques hauts de trois cents pieds. L’aspect de l’île à
travers cet épais rideau de pluie était navrant.
Lady Helena ne put donner suite à son projet de visiter la ville;
l’embarquement du charbon ne se faisait pas sans de grandes
difficultés. Les passagers du _Duncan_ se virent donc consignés
sous la dunette, pendant que la mer et le ciel mêlaient leurs eaux
dans une inexprimable confusion. La question du temps fut
naturellement à l’ordre du jour dans les conversations du bord.
Chacun dit son mot, sauf le major, qui eût assisté au déluge
universel avec une indifférence complète. Paganel allait et venait
en hochant la tête.
«C’est un fait exprès, disait-il.
--Il est certain, répondit Glenarvan, que les éléments se
déclarent contre vous.
--J’en aurai pourtant raison.
--Vous ne pouvez affronter pareille pluie, dit lady Helena.
--Moi, madame, parfaitement. Je ne la crains que pour mes bagages
et mes instruments. Tout sera perdu.
--Il n’y a que le débarquement à redouter, reprit Glenarvan. Une
fois à Villa-Praïa, vous ne serez pas trop mal logé; peu
proprement, par exemple: En compagnie de singes et de porcs dont
les relations ne sont pas toujours agréables. Mais un voyageur n’y
regarde pas de si près. D’abord il faut espérer que dans sept ou
huit mois vous pourrez vous embarquer pour l’Europe.
--Sept ou huit mois! s’écria Paganel.
--Au moins. Les îles du Cap-Vert ne sont pas très fréquentées des
navires pendant la saison des pluies. Mais vous pourrez employer
votre temps d’une façon utile. Cet archipel est encore peu connu;
en topographie, en climatologie, en ethnographie, en hypsométrie,
il y a beaucoup à faire.
--Vous aurez des fleuves à reconnaître, dit lady Helena.
--Il n’y en a pas, madame, répondit Paganel.
--Eh bien, des rivières?
--Il n’y en a pas non plus.
--Des cours d’eau alors?
--Pas davantage.
--Bon, fit le major, vous vous rabattrez sur les forêts.
--Pour faire des forêts, il faut des arbres; or, il n’y a pas
d’arbres.
--Un joli pays! répliqua le major.
--Consolez-vous, mon cher Paganel, dit alors Glenarvan, vous
aurez du moins des montagnes.
--Oh! peu élevées et peu intéressantes, _mylord_. D’ailleurs, ce
travail a été fait.
--Fait! dit Glenarvan.
--Oui, voilà bien ma chance habituelle. Si, aux Canaries, je me
voyais en présence des travaux de Humboldt, ici, je me trouve
devancé par un géologue, M Charles Sainte-Claire Deville!
--Pas possible?
--Sans doute, répondit Paganel d’un ton piteux. Ce savant se
trouvait à bord de la corvette de l’état _la décidée_, pendant sa
relâche aux îles du Cap-Vert, et il a visité le sommet le plus
intéressant du groupe, le volcan de l’île Fogo. Que voulez-vous
que je fasse après lui?
--Voilà qui est vraiment regrettable, répondit lady Helena.
Qu’allez-vous devenir, Monsieur Paganel?»
Paganel garda le silence pendant quelques instants.
«Décidément, reprit Glenarvan, vous auriez mieux fait de débarquer
à Madère, quoiqu’il n’y ait plus de vin!»
Nouveau silence du savant secrétaire de la société de géographie.
«Moi, j’attendrais», dit le major, exactement comme s’il avait
dit: je n’attendrais pas.
«Mon cher Glenarvan, reprit alors Paganel, où comptez-vous
relâcher désormais?
--Oh! Pas avant Concepcion.
--Diable! Cela m’écarte singulièrement des Indes.
--Mais non, du moment que vous avez passé le cap Horn, vous vous
en rapprochez.
--Je m’en doute bien.
--D’ailleurs, reprit Glenarvan avec le plus grand sérieux, quand
on va aux Indes, qu’elles soient orientales ou occidentales, peu
importe.
--Comment, peu importe!
--Sans compter que les habitants des pampas de la Patagonie sont
aussi bien des indiens que les indigènes du Pendjaub.
--Ah! parbleu, _mylord_, s’écria Paganel, voilà une raison que je
n’aurais jamais imaginée!
--Et puis, mon cher Paganel, on peut gagner la médaille d’or en
quelque lieu que ce soit; il y a partout à faire, à chercher, à
découvrir, dans les chaînes des Cordillères comme dans les
montagnes du Tibet.
--Mais le cours du Yarou-Dzangbo-Tchou?
--Bon! vous le remplacerez par le Rio-Colorado! Voilà un fleuve
peu connu, et qui sur les cartes coule un peu trop à la fantaisie
des géographes.
--Je le sais, mon cher lord, il y a là des erreurs de plusieurs
degrés. Oh! je ne doute pas que sur ma demande la société de
Géographie ne m’eût envoyé dans la Patagonie aussi bien qu’aux
Indes. Mais je n’y ai pas songé.
--Effet de vos distractions habituelles.
--Voyons, Monsieur Paganel, nous accompagnez-vous? dit lady
Helena de sa voix la plus engageante.
--Madame, et ma mission?
--Je vous préviens que nous passerons par le détroit de Magellan,
reprit Glenarvan.
--_Mylord_, vous êtes un tentateur.
--J’ajoute que nous visiterons le Port-Famine!
--Le Port-Famine, s’écria le français, assailli de toutes parts,
ce port célèbre dans les fastes géographiques!
--Considérez aussi, Monsieur Paganel, reprit lady Helena, que,
dans cette entreprise, vous aurez le droit d’associer le nom de la
France à celui de l’Écosse.
--Oui, sans doute!
--Un géographe peut servir utilement notre expédition, et quoi de
plus beau que de mettre la science au service de l’humanité?
--Voilà qui est bien dit, madame!
--Croyez-moi. Laissez faire le hasard, ou plutôt la providence.
Imitez-nous. Elle nous a envoyé ce document, nous sommes partis.
Elle vous jette à bord du _Duncan_, ne le quittez plus.
--Voulez-vous que je vous le dise, mes braves amis? reprit alors
Paganel; eh bien, vous avez grande envie que je reste!
--Et vous, Paganel, vous mourez d’envie de rester, repartit
Glenarvan.
--Parbleu! s’écria le savant géographe, mais je craignais d’être
indiscret!»
Chapitre IX
_Le détroit de Magellan_
La joie fut générale à bord, quand on connut la résolution de
Paganel. Le jeune Robert lui sauta au cou avec une vivacité fort
démonstrative. Le digne secrétaire faillit tomber à la renverse.
«Un rude petit bonhomme, dit-il, je lui apprendrai la géographie.»
Or, comme John Mangles se chargeait d’en faire un marin, Glenarvan
un homme de cœur, le major un garçon de sang-froid, lady Helena
un être bon et généreux, Mary Grant un élève reconnaissant envers
de pareils maîtres, Robert devait évidemment devenir un jour un
gentleman accompli.
Le _Duncan_ termina rapidement son chargement de charbon, puis,
quittant ces tristes parages, il gagna vers l’ouest le courant de
la côte du Brésil, et, le 7 septembre, après avoir franchi
l’équateur sous une belle brise du nord, il entra dans
l’hémisphère austral.
La traversée se faisait donc sans peine. Chacun avait bon espoir.
Dans cette expédition à la recherche du capitaine Grant, la somme
des probabilités semblait s’accroître chaque jour.
L’un des plus confiants du bord, c’était le capitaine. Mais sa
confiance venait surtout du désir qui le tenait si fort au cœur
de voir miss Mary heureuse et consolée. Il s’était pris d’un
intérêt tout particulier pour cette jeune fille; et ce sentiment,
il le cacha si bien, que, sauf Mary Grant et lui, tout le monde
s’en aperçut à bord du _Duncan_.
Quant au savant géographe, c’était probablement l’homme le plus
heureux de l’hémisphère austral; il passait ses journées à étudier
les cartes dont il couvrait la table du carré; de là des
discussions quotidiennes avec Mr Olbinett, qui ne pouvait mettre
le couvert. Mais Paganel avait pour lui tous les hôtes de la
dunette, sauf le major, que les questions géographiques laissaient
fort indifférent, surtout à l’heure du dîner. De plus, ayant
découvert toute une cargaison de livres fort dépareillés dans les
coffres du second, et parmi eux un certain nombre d’ouvrages
espagnols, Paganel résolut d’apprendre la langue de Cervantes, que
personne ne savait à bord. Cela devait faciliter ses recherches
sur le littoral chilien. Grâce à ses dispositions au
polyglottisme, il ne désespérait pas de parler couramment ce
nouvel idiome en arrivant à Concepcion. Aussi étudiait-il avec
acharnement, et on l’entendait marmotter incessamment des syllabes
hétérogènes.
Pendant ses loisirs, il ne manquait pas de donner une instruction
pratique au jeune Robert, et il lui apprenait l’histoire de ces
côtes dont le _Duncan_ s’approchait si rapidement.
On se trouvait alors, le 10 septembre, par 57° 3’ de latitude et
31° 15’ de longitude, et ce jour-là Glenarvan apprit une chose que
de plus instruits ignorent probablement. Paganel racontait
l’histoire de l’Amérique, et pour arriver aux grands navigateurs,
dont le yacht suivait alors la route, il remonta à Christophe
Colomb; puis il finit en disant que le célèbre génois était mort
sans savoir qu’il avait découvert un nouveau monde. Tout
l’auditoire se récria. Paganel persista dans son affirmation.
«Rien n’est plus certain, ajouta-t-il. Je ne veux pas diminuer la
gloire de Colomb, mais le fait est acquis. À la fin du quinzième
siècle, les esprits n’avaient qu’une préoccupation: faciliter les
communications avec l’Asie, et chercher l’orient par les routes de
l’occident; en un mot, aller par le plus court «au pays des
épices». C’est ce que tenta Colomb. Il fit quatre voyages; il
toucha l’Amérique aux côtes de Cumana, de Honduras, de Mosquitos,
de Nicaragua, de Veragua, de Costa-Rica, de Panama, qu’il prit
pour les terres du Japon et de la Chine, et mourut sans s’être
rendu compte de l’existence du grand continent auquel il ne devait
pas même léguer son nom!
--Je veux vous croire, mon cher Paganel, répondit Glenarvan;
cependant vous me permettrez d’être surpris, et de vous demander
quels sont les navigateurs qui ont reconnu la vérité sur les
découvertes de Colomb?
--Ses successeurs, Ojeda, qui l’avait déjà accompagné dans ses
voyages, ainsi que Vincent Pinzon, Vespuce, Mendoza, Bastidas,
Cabral, Solis, Balboa. Ces navigateurs longèrent les côtes
orientales de l’Amérique; ils les délimitèrent en descendant vers
le sud, emportés, eux aussi, trois cent soixante ans avant nous,
par ce courant qui nous entraîne! Voyez, mes amis, nous avons
coupé l’équateur à l’endroit même où Pinzon le passa dans la
dernière année du quinzième siècle, et nous approchons de ce
huitième degré de latitude australe sous lequel il accosta les
terres du Brésil. Un an après, le portugais Cabral descendit
jusqu’au port Séguro. Puis Vespuce, dans sa troisième expédition
en 1502, alla plus loin encore dans le sud. En 1508, Vincent
Pinzon et Solis s’associèrent pour la reconnaissance des rivages
américains, et en 1514, Solis découvrit l’embouchure du _rio_ de
la Plata, où il fut dévoré par les indigènes, laissant à Magellan
la gloire de contourner le continent. Ce grand navigateur, en
1519, partit avec cinq bâtiments, suivit les côtes de la
Patagonie, découvrit le port Désiré, le port San-Julian, où il fit
de longues relâches, trouva par cinquante-deux degrés de latitude
ce détroit des Onze-mille-vierges qui devait porter son nom, et,
le 28 novembre 1520, il déboucha dans l’océan Pacifique. Ah!
Quelle joie il dut éprouver, et quelle émotion fit battre son
cœur, lorsqu’il vit une mer nouvelle étinceler à l’horizon sous
les rayons du soleil!
--Oui, M Paganel, s’écria Robert Grant, enthousiasmé par les
paroles du géographe, j’aurais voulu être là!
--Moi aussi, mon garçon, et je n’aurais pas manqué une occasion
pareille, si le ciel m’eût fait naître trois cents ans plus tôt!
--Ce qui eût été fâcheux pour nous, Monsieur Paganel, répondit
lady Helena, car vous ne seriez pas maintenant sur la dunette du
_Duncan_ à nous raconter cette histoire.
--Un autre l’eût dite à ma place, madame, et il aurait ajouté que
la reconnaissance de la côte occidentale est due aux frères
Pizarre. Ces hardis aventuriers furent de grands fondateurs de
villes. Cusco, Quito, Lima, Santiago, Villarica, Valparaiso et
Concepcion, où le _Duncan_ nous mène, sont leur ouvrage. À cette
époque, les découvertes de Pizarre se relièrent à celles de
Magellan, et le développement des côtes américaines figura sur les
cartes, à la grande satisfaction des savants du vieux monde.
--Eh bien, moi, dit Robert, je n’aurais pas encore été satisfait.
--Pourquoi donc? répondit Mary, en considérant son jeune frère
qui se passionnait à l’histoire de ces découvertes.
--Oui, mon garçon, pourquoi? demanda lord Glenarvan avec le plus
encourageant sourire.
--Parce que j’aurais voulu savoir ce qu’il y avait au delà du
détroit de Magellan.
--Bravo, mon ami, répondit Paganel, et moi aussi, j’aurais voulu
savoir si le continent se prolongeait jusqu’au pôle, ou s’il
existait une mer libre, comme le supposait Drake, un de vos
compatriotes, _mylord_. Il est donc évident que si Robert Grant
et Jacques Paganel eussent vécu au XVIIe siècle, ils se seraient
embarqués à la suite de Shouten et de Lemaire, deux hollandais
fort curieux de connaître le dernier mot de cette énigme
géographique.
--Étaient-ce des savants? demanda lady Helena.
--Non, mais d’audacieux commerçants, que le côté scientifique des
découvertes inquiétait assez peu. Il existait alors une compagnie
hollandaise des Indes orientales, qui avait un droit absolu sur
tout le commerce fait par le détroit de Magellan. Or, comme à
cette époque on ne connaissait pas d’autre passage pour se rendre
en Asie par les routes de l’occident, ce privilège constituait un
accaparement véritable. Quelques négociants voulurent donc lutter
contre ce monopole, en découvrant un autre détroit, et de ce
nombre fut un certain Isaac Lemaire, homme intelligent et
instruit. Il fit les frais d’une expédition commandée par son
neveu, Jacob Lemaire, et Shouten, un bon marin, originaire de
Horn. Ces hardis navigateurs partirent au mois de juin 1615, près
d’un siècle après Magellan; ils découvrirent le détroit de
Lemaire, entre la Terre de Feu et la terre des états, et, le 12
février 1616, ils doublèrent ce fameux cap Horn, qui, mieux que
son frère, le cap de Bonne-Espérance, eût mérité de s’appeler le
cap des tempêtes!
--Oui, certes, j’aurais voulu être là! s’écria Robert.
--Et tu aurais puisé à la source des émotions les plus vives, mon
garçon, reprit Paganel en s’animant. Est-il, en effet, une
satisfaction plus vraie, un plaisir plus réel que celui du
navigateur qui pointe ses découvertes sur la carte du bord? Il
voit les terres se former peu à peu sous ses regards, île par île,
promontoire par promontoire, et, pour ainsi dire, émerger du sein
des flots! D’abord, les lignes terminales sont vagues, brisées,
interrompues! Ici un cap solitaire, là une baie isolée, plus loin
un golfe perdu dans l’espace. Puis les découvertes se complètent,
les lignes se rejoignent, le pointillé des cartes fait place au
trait; les baies échancrent des côtes déterminées, les caps
s’appuient sur des rivages certains; enfin le nouveau continent,
avec ses lacs, ses rivières et ses fleuves, ses montagnes, ses
vallées et ses plaines, ses villages, ses villes et ses capitales,
se déploie sur le globe dans toute sa splendeur magnifique! Ah!
Mes amis, un découvreur de terres est un véritable inventeur! Il
en a les émotions et les surprises! Mais maintenant cette mine est
à peu près épuisée! on a tout vu, tout reconnu, tout inventé en
fait de continents ou de nouveaux mondes, et nous autres, derniers
venus dans la science géographique, nous n’avons plus rien à
faire?
--Si, mon cher Paganel, répondit Glenarvan.
--Et quoi donc?
--Ce que nous faisons!»
Cependant le _Duncan_ filait sur cette route des Vespuce et des
Magellan avec une rapidité merveilleuse. Le 15 septembre, il coupa
le tropique du Capricorne, et le cap fut dirigé vers l’entrée du
célèbre détroit. Plusieurs fois les côtes basses de la Patagonie
furent aperçues, mais comme une ligne à peine visible à l’horizon;
on les rangeait à plus de dix milles, et la fameuse longue-vue de
Paganel ne lui donna qu’une vague idée de ces rivages américains.
Le 25 septembre, le _Duncan_ se trouvait à la hauteur du détroit
de Magellan. Il s’y engagea sans hésiter. Cette voie est
généralement préférée par les navires à vapeur qui se rendent dans
l’océan Pacifique. Sa longueur exacte n’est que de trois cent
soixante-seize milles; les bâtiments du plus fort tonnage y
trouvent partout une eau profonde, même au ras de ses rivages, un
fond d’une excellente tenue, de nombreuses aiguades, des rivières
abondantes en poissons, des forêts riches en gibier, en vingt
endroits des relâches sûres et faciles, enfin mille ressources qui
manquent au détroit de Lemaire et aux terribles rochers du cap
Horn, incessamment visités par les ouragans et les tempêtes.
Pendant les premières heures de navigation, c’est-à-dire sur un
espace de soixante à quatre-vingts milles, jusqu’au cap Gregory,
les côtes sont basses et sablonneuses. Jacques Paganel ne voulait
perdre ni un point de vue, ni un détail du détroit. La traversée
devait durer trente-six heures à peine, et ce panorama mouvant des
deux rives valait bien la peine que le savant s’imposât de
l’admirer sous les splendides clartés du soleil austral. Nul
habitant ne se montra sur les terres du nord; quelques misérables
Fuegiens seulement erraient sur les rocs décharnés de la Terre de
Feu. Paganel eut donc à regretter de ne pas voir de patagons, ce
qui le fâcha fort, au grand amusement de ses compagnons de route.
«Une Patagonie sans patagons, disait-il, ce n’est plus une
Patagonie.
--Patience, mon digne géographe, répondit Glenarvan, nous verrons
des patagons.
--Je n’en suis pas certain.
--Mais il en existe, dit lady Helena.
--J’en doute fort, madame, puisque je n’en vois pas.
--Enfin, ce nom de patagons, qui signifie «grands pieds» en
espagnol, n’a pas été donné à des êtres imaginaires.
--Oh! le nom n’y fait rien, répondit Paganel, qui s’entêtait dans
son idée pour animer la discussion, et d’ailleurs, à vrai dire, on
ignore comment ils se nomment!
--Par exemple! s’écria Glenarvan. Saviez-vous cela, major?
--Non, répondit Mac Nabbs, et je ne donnerais pas une livre
d’Écosse pour le savoir.
--Vous l’entendrez pourtant, reprit Paganel, major indifférent!
Si Magellan a nommé Patagons les indigènes de ces contrées, les
Fuegiens les appellent Tiremenen, les Chiliens Caucalhues, les
colons du Carmen Tehuelches, les Araucans Huiliches; Bougainville
leur donne le nom de Chaouha, Falkner celui de Tehuelhets! Eux-mêmes
ils se désignent sous la dénomination générale d’Inaken! Je
vous demande comment vous voulez que l’on s’y reconnaisse, et si
un peuple qui a tant de noms peut exister!
--Voilà un argument! répondit lady Helena.
--Admettons-le, reprit Glenarvan; mais notre ami Paganel avouera,
je pense, que s’il y a doute sur le nom des patagons, il y a au
moins certitude sur leur taille!
--Jamais je n’avouerai une pareille énormité, répondit Paganel.
--Ils sont grands, dit Glenarvan.
--Je l’ignore.
--Petits? demanda lady Helena.
--Personne ne peut l’affirmer.
--Moyens, alors? dit Mac Nabbs pour tout concilier.
--Je ne le sais pas davantage.
--Cela est un peu fort, s’écria Glenarvan; les voyageurs qui les
ont vus...
--Les voyageurs qui les ont vus, répondit le géographe, ne
s’entendent en aucune façon. Magellan dit que sa tête touchait à
peine à leur ceinture!
--Eh bien!
--Oui, mais Drake prétend que les anglais sont plus grands que le
plus grand patagon!
--Oh! des anglais, c’est possible, répliqua dédaigneusement le
major; mais s’il s’agissait d’écossais!
--Cavendish assure qu’ils sont grands et robustes, reprit
Paganel. Hawkins en fait des géants. Lemaire et Shouten leur
donnent onze pieds de haut.
--Bon, voilà des gens dignes de foi, dit Glenarvan.
--Oui, tout autant que Wood, Narborough et Falkner, qui leur ont
trouvé une taille moyenne. Il est vrai que Byron, la Giraudais,
Bougainville, Wallis et Carteret affirment que les patagons ont
six pieds six pouces, tandis que M D’Orbigny, le savant qui
connaît le mieux ces contrées, leur attribue une taille moyenne de
cinq pieds quatre pouces.
--Mais alors, dit lady Helena, quelle est la vérité au milieu de
tant de contradictions?
--La vérité, madame, répondit Paganel, la voici: C’est que les
patagons ont les jambes courtes et le buste développé. On peut
donc formuler son opinion d’une manière plaisante, en disant que
ces gens-là ont six pieds quand ils sont assis, et cinq seulement
quand ils sont debout.
--Bravo! Mon cher savant, répondit Glenarvan. Voilà qui est dit.
--À moins, reprit Paganel, qu’ils n’existent pas, ce qui mettrait
tout le monde d’accord. Mais pour finir, mes amis, j’ajouterai
cette remarque consolante: c’est que le détroit de Magellan est
magnifique, même sans patagons!»
En ce moment, le _Duncan_ contournait la presqu’île de Brunswick,
entre deux panoramas splendides. Soixante-dix milles après avoir
doublé le cap Gregory, il laissa sur tribord le pénitencier de
Punta Arena. Le pavillon chilien et le clocher de l’église
apparurent un instant entre les arbres.
Alors le détroit courait entre des masses granitiques d’un effet
imposant; les montagnes cachaient leur pied au sein de forêts
immenses, et perdaient dans les nuages leur tête poudrée d’une
neige éternelle; vers le sud-ouest, le mont Tarn se dressait à six
mille cinq cents pieds dans les airs; la nuit vint, précédée d’un
long crépuscule; la lumière se fondit insensiblement en nuances
douces; le ciel se constella d’étoiles brillantes, et la croix du
sud vint marquer aux yeux des navigateurs la route du pôle
austral. Au milieu de cette obscurité lumineuse, à la clarté de
ces astres qui remplacent les phares des côtes civilisées, le
yacht continua audacieusement sa route sans jeter l’ancre dans ces
baies faciles dont le rivage abonde; souvent l’extrémité de ses
vergues frôla les branches des hêtres antarctiques qui se
penchaient sur les flots; souvent aussi son hélice battit les eaux
des grandes rivières, en réveillant les oies, les canards, les
bécassines, les sarcelles, et tout ce monde emplumé des humides
parages.
Bientôt des ruines apparurent, et quelques écroulements auxquels
la nuit prêtait un aspect grandiose, triste reste d’une colonie
abandonnée, dont le nom protestera éternellement contre la
fertilité de ces côtes et la richesse de ces forêts giboyeuses. Le
_Duncan_ passait devant le Port-Famine.
Ce fut à cet endroit même que l’espagnol Sarmiento, en 1581, vint
s’établir avec quatre cents émigrants.
Il y fonda la ville de Saint-Philippe; des froids extrêmement
rigoureux décimèrent la colonie, la disette acheva ceux que
l’hiver avait épargnés, et, en 1587, le corsaire Cavendish trouva
le dernier de ces quatre cents malheureux qui mourait de faim sur
les ruines d’une ville vieille de six siècles après six ans
d’existence.
Le _Duncan_ longea ces rivages déserts; au lever du jour, il
naviguait au milieu des passes rétrécies, entre des forêts de
hêtres, de frênes et de bouleaux, du sein desquelles émergeaient
des dômes verdoyants, des mamelons tapissés d’un houx vigoureux et
des pics aigus, parmi lesquels l’obélisque de Buckland se dressait
à une grande hauteur. Il passa à l’ouvert de la baie Saint-Nicolas,
autrefois la baie des français, ainsi nommée par
Bougainville; au loin, se jouaient des troupeaux de phoques et de
baleines d’une grande taille, à en juger par leurs jets, qui
étaient visibles à une distance de quatre milles.