Le 3 septembre, Paganel se mit à rassembler ses bagages pour son

prochain débarquement. Le _Duncan_ évoluait entre les îles du Cap-Vert;

il passa devant l’île du sel, véritable tombe de sable,

infertile et désolée; après avoir longé de vastes bancs de corail,

il laissa par le travers l’île Saint-Jacques, traversée du nord au

midi par une chaîne de montagnes basaltiques que terminent deux

mornes élevés. Puis John Mangles embouqua la baie de Villa-Praïa,

et mouilla bientôt devant la ville par huit brasses de fond. Le

temps était affreux et le ressac excessivement violent, bien que

la baie fût abritée contre les vents du large. La pluie tombait à

torrents et permettait à peine de voir la ville, élevée sur une

plaine en forme de terrasse qui s’appuyait à des contreforts de

roches volcaniques hauts de trois cents pieds. L’aspect de l’île à

travers cet épais rideau de pluie était navrant.

Lady Helena ne put donner suite à son projet de visiter la ville;

l’embarquement du charbon ne se faisait pas sans de grandes

difficultés. Les passagers du _Duncan_ se virent donc consignés

sous la dunette, pendant que la mer et le ciel mêlaient leurs eaux

dans une inexprimable confusion. La question du temps fut

naturellement à l’ordre du jour dans les conversations du bord.

Chacun dit son mot, sauf le major, qui eût assisté au déluge

universel avec une indifférence complète. Paganel allait et venait

en hochant la tête.

«C’est un fait exprès, disait-il.

--Il est certain, répondit Glenarvan, que les éléments se

déclarent contre vous.

--J’en aurai pourtant raison.

--Vous ne pouvez affronter pareille pluie, dit lady Helena.

--Moi, madame, parfaitement. Je ne la crains que pour mes bagages

et mes instruments. Tout sera perdu.

--Il n’y a que le débarquement à redouter, reprit Glenarvan. Une

fois à Villa-Praïa, vous ne serez pas trop mal logé; peu

proprement, par exemple: En compagnie de singes et de porcs dont

les relations ne sont pas toujours agréables. Mais un voyageur n’y

regarde pas de si près. D’abord il faut espérer que dans sept ou

huit mois vous pourrez vous embarquer pour l’Europe.

--Sept ou huit mois! s’écria Paganel.

--Au moins. Les îles du Cap-Vert ne sont pas très fréquentées des

navires pendant la saison des pluies. Mais vous pourrez employer

votre temps d’une façon utile. Cet archipel est encore peu connu;

en topographie, en climatologie, en ethnographie, en hypsométrie,

il y a beaucoup à faire.

--Vous aurez des fleuves à reconnaître, dit lady Helena.

--Il n’y en a pas, madame, répondit Paganel.

--Eh bien, des rivières?

--Il n’y en a pas non plus.

--Des cours d’eau alors?

--Pas davantage.

--Bon, fit le major, vous vous rabattrez sur les forêts.

--Pour faire des forêts, il faut des arbres; or, il n’y a pas

d’arbres.

--Un joli pays! répliqua le major.

--Consolez-vous, mon cher Paganel, dit alors Glenarvan, vous

aurez du moins des montagnes.

--Oh! peu élevées et peu intéressantes, _mylord_. D’ailleurs, ce

travail a été fait.

--Fait! dit Glenarvan.

--Oui, voilà bien ma chance habituelle. Si, aux Canaries, je me

voyais en présence des travaux de Humboldt, ici, je me trouve

devancé par un géologue, M Charles Sainte-Claire Deville!

--Pas possible?

--Sans doute, répondit Paganel d’un ton piteux. Ce savant se

trouvait à bord de la corvette de l’état _la décidée_, pendant sa

relâche aux îles du Cap-Vert, et il a visité le sommet le plus

intéressant du groupe, le volcan de l’île Fogo. Que voulez-vous

que je fasse après lui?

--Voilà qui est vraiment regrettable, répondit lady Helena.

Qu’allez-vous devenir, Monsieur Paganel?»

Paganel garda le silence pendant quelques instants.

«Décidément, reprit Glenarvan, vous auriez mieux fait de débarquer

à Madère, quoiqu’il n’y ait plus de vin!»

Nouveau silence du savant secrétaire de la société de géographie.

«Moi, j’attendrais», dit le major, exactement comme s’il avait

dit: je n’attendrais pas.

«Mon cher Glenarvan, reprit alors Paganel, où comptez-vous

relâcher désormais?

--Oh! Pas avant Concepcion.

--Diable! Cela m’écarte singulièrement des Indes.

--Mais non, du moment que vous avez passé le cap Horn, vous vous

en rapprochez.

--Je m’en doute bien.

--D’ailleurs, reprit Glenarvan avec le plus grand sérieux, quand

on va aux Indes, qu’elles soient orientales ou occidentales, peu

importe.

--Comment, peu importe!

--Sans compter que les habitants des pampas de la Patagonie sont

aussi bien des indiens que les indigènes du Pendjaub.

--Ah! parbleu, _mylord_, s’écria Paganel, voilà une raison que je

n’aurais jamais imaginée!

--Et puis, mon cher Paganel, on peut gagner la médaille d’or en

quelque lieu que ce soit; il y a partout à faire, à chercher, à

découvrir, dans les chaînes des Cordillères comme dans les

montagnes du Tibet.

--Mais le cours du Yarou-Dzangbo-Tchou?

--Bon! vous le remplacerez par le Rio-Colorado! Voilà un fleuve

peu connu, et qui sur les cartes coule un peu trop à la fantaisie

des géographes.

--Je le sais, mon cher lord, il y a là des erreurs de plusieurs

degrés. Oh! je ne doute pas que sur ma demande la société de

Géographie ne m’eût envoyé dans la Patagonie aussi bien qu’aux

Indes. Mais je n’y ai pas songé.

--Effet de vos distractions habituelles.

--Voyons, Monsieur Paganel, nous accompagnez-vous? dit lady

Helena de sa voix la plus engageante.

--Madame, et ma mission?

--Je vous préviens que nous passerons par le détroit de Magellan,

reprit Glenarvan.

--_Mylord_, vous êtes un tentateur.

--J’ajoute que nous visiterons le Port-Famine!

--Le Port-Famine, s’écria le français, assailli de toutes parts,

ce port célèbre dans les fastes géographiques!

--Considérez aussi, Monsieur Paganel, reprit lady Helena, que,

dans cette entreprise, vous aurez le droit d’associer le nom de la

France à celui de l’Écosse.

--Oui, sans doute!

--Un géographe peut servir utilement notre expédition, et quoi de

plus beau que de mettre la science au service de l’humanité?

--Voilà qui est bien dit, madame!

--Croyez-moi. Laissez faire le hasard, ou plutôt la providence.

Imitez-nous. Elle nous a envoyé ce document, nous sommes partis.

Elle vous jette à bord du _Duncan_, ne le quittez plus.

--Voulez-vous que je vous le dise, mes braves amis? reprit alors

Paganel; eh bien, vous avez grande envie que je reste!

--Et vous, Paganel, vous mourez d’envie de rester, repartit

Glenarvan.

--Parbleu! s’écria le savant géographe, mais je craignais d’être

indiscret!»

Chapitre IX

_Le détroit de Magellan_

La joie fut générale à bord, quand on connut la résolution de

Paganel. Le jeune Robert lui sauta au cou avec une vivacité fort

démonstrative. Le digne secrétaire faillit tomber à la renverse.

«Un rude petit bonhomme, dit-il, je lui apprendrai la géographie.»

Or, comme John Mangles se chargeait d’en faire un marin, Glenarvan

un homme de cœur, le major un garçon de sang-froid, lady Helena

un être bon et généreux, Mary Grant un élève reconnaissant envers

de pareils maîtres, Robert devait évidemment devenir un jour un

gentleman accompli.

Le _Duncan_ termina rapidement son chargement de charbon, puis,

quittant ces tristes parages, il gagna vers l’ouest le courant de

la côte du Brésil, et, le 7 septembre, après avoir franchi

l’équateur sous une belle brise du nord, il entra dans

l’hémisphère austral.

La traversée se faisait donc sans peine. Chacun avait bon espoir.

Dans cette expédition à la recherche du capitaine Grant, la somme

des probabilités semblait s’accroître chaque jour.

L’un des plus confiants du bord, c’était le capitaine. Mais sa

confiance venait surtout du désir qui le tenait si fort au cœur

de voir miss Mary heureuse et consolée. Il s’était pris d’un

intérêt tout particulier pour cette jeune fille; et ce sentiment,

il le cacha si bien, que, sauf Mary Grant et lui, tout le monde

s’en aperçut à bord du _Duncan_.

Quant au savant géographe, c’était probablement l’homme le plus

heureux de l’hémisphère austral; il passait ses journées à étudier

les cartes dont il couvrait la table du carré; de là des

discussions quotidiennes avec Mr Olbinett, qui ne pouvait mettre

le couvert. Mais Paganel avait pour lui tous les hôtes de la

dunette, sauf le major, que les questions géographiques laissaient

fort indifférent, surtout à l’heure du dîner. De plus, ayant

découvert toute une cargaison de livres fort dépareillés dans les

coffres du second, et parmi eux un certain nombre d’ouvrages

espagnols, Paganel résolut d’apprendre la langue de Cervantes, que

personne ne savait à bord. Cela devait faciliter ses recherches

sur le littoral chilien. Grâce à ses dispositions au

polyglottisme, il ne désespérait pas de parler couramment ce

nouvel idiome en arrivant à Concepcion. Aussi étudiait-il avec

acharnement, et on l’entendait marmotter incessamment des syllabes

hétérogènes.

Pendant ses loisirs, il ne manquait pas de donner une instruction

pratique au jeune Robert, et il lui apprenait l’histoire de ces

côtes dont le _Duncan_ s’approchait si rapidement.

On se trouvait alors, le 10 septembre, par 57° 3’ de latitude et

31° 15’ de longitude, et ce jour-là Glenarvan apprit une chose que

de plus instruits ignorent probablement. Paganel racontait

l’histoire de l’Amérique, et pour arriver aux grands navigateurs,

dont le yacht suivait alors la route, il remonta à Christophe

Colomb; puis il finit en disant que le célèbre génois était mort

sans savoir qu’il avait découvert un nouveau monde. Tout

l’auditoire se récria. Paganel persista dans son affirmation.

«Rien n’est plus certain, ajouta-t-il. Je ne veux pas diminuer la

gloire de Colomb, mais le fait est acquis. À la fin du quinzième

siècle, les esprits n’avaient qu’une préoccupation: faciliter les

communications avec l’Asie, et chercher l’orient par les routes de

l’occident; en un mot, aller par le plus court «au pays des

épices». C’est ce que tenta Colomb. Il fit quatre voyages; il

toucha l’Amérique aux côtes de Cumana, de Honduras, de Mosquitos,

de Nicaragua, de Veragua, de Costa-Rica, de Panama, qu’il prit

pour les terres du Japon et de la Chine, et mourut sans s’être

rendu compte de l’existence du grand continent auquel il ne devait

pas même léguer son nom!

--Je veux vous croire, mon cher Paganel, répondit Glenarvan;

cependant vous me permettrez d’être surpris, et de vous demander

quels sont les navigateurs qui ont reconnu la vérité sur les

découvertes de Colomb?

--Ses successeurs, Ojeda, qui l’avait déjà accompagné dans ses

voyages, ainsi que Vincent Pinzon, Vespuce, Mendoza, Bastidas,

Cabral, Solis, Balboa. Ces navigateurs longèrent les côtes

orientales de l’Amérique; ils les délimitèrent en descendant vers

le sud, emportés, eux aussi, trois cent soixante ans avant nous,

par ce courant qui nous entraîne! Voyez, mes amis, nous avons

coupé l’équateur à l’endroit même où Pinzon le passa dans la

dernière année du quinzième siècle, et nous approchons de ce

huitième degré de latitude australe sous lequel il accosta les

terres du Brésil. Un an après, le portugais Cabral descendit

jusqu’au port Séguro. Puis Vespuce, dans sa troisième expédition

en 1502, alla plus loin encore dans le sud. En 1508, Vincent

Pinzon et Solis s’associèrent pour la reconnaissance des rivages

américains, et en 1514, Solis découvrit l’embouchure du _rio_ de

la Plata, où il fut dévoré par les indigènes, laissant à Magellan

la gloire de contourner le continent. Ce grand navigateur, en

1519, partit avec cinq bâtiments, suivit les côtes de la

Patagonie, découvrit le port Désiré, le port San-Julian, où il fit

de longues relâches, trouva par cinquante-deux degrés de latitude

ce détroit des Onze-mille-vierges qui devait porter son nom, et,

le 28 novembre 1520, il déboucha dans l’océan Pacifique. Ah!

Quelle joie il dut éprouver, et quelle émotion fit battre son

cœur, lorsqu’il vit une mer nouvelle étinceler à l’horizon sous

les rayons du soleil!

--Oui, M Paganel, s’écria Robert Grant, enthousiasmé par les

paroles du géographe, j’aurais voulu être là!

--Moi aussi, mon garçon, et je n’aurais pas manqué une occasion

pareille, si le ciel m’eût fait naître trois cents ans plus tôt!

--Ce qui eût été fâcheux pour nous, Monsieur Paganel, répondit

lady Helena, car vous ne seriez pas maintenant sur la dunette du

_Duncan_ à nous raconter cette histoire.

--Un autre l’eût dite à ma place, madame, et il aurait ajouté que

la reconnaissance de la côte occidentale est due aux frères

Pizarre. Ces hardis aventuriers furent de grands fondateurs de

villes. Cusco, Quito, Lima, Santiago, Villarica, Valparaiso et

Concepcion, où le _Duncan_ nous mène, sont leur ouvrage. À cette

époque, les découvertes de Pizarre se relièrent à celles de

Magellan, et le développement des côtes américaines figura sur les

cartes, à la grande satisfaction des savants du vieux monde.

--Eh bien, moi, dit Robert, je n’aurais pas encore été satisfait.

--Pourquoi donc? répondit Mary, en considérant son jeune frère

qui se passionnait à l’histoire de ces découvertes.

--Oui, mon garçon, pourquoi? demanda lord Glenarvan avec le plus

encourageant sourire.

--Parce que j’aurais voulu savoir ce qu’il y avait au delà du

détroit de Magellan.

--Bravo, mon ami, répondit Paganel, et moi aussi, j’aurais voulu

savoir si le continent se prolongeait jusqu’au pôle, ou s’il

existait une mer libre, comme le supposait Drake, un de vos

compatriotes, _mylord_. Il est donc évident que si Robert Grant

et Jacques Paganel eussent vécu au XVIIe siècle, ils se seraient

embarqués à la suite de Shouten et de Lemaire, deux hollandais

fort curieux de connaître le dernier mot de cette énigme

géographique.

--Étaient-ce des savants? demanda lady Helena.

--Non, mais d’audacieux commerçants, que le côté scientifique des

découvertes inquiétait assez peu. Il existait alors une compagnie

hollandaise des Indes orientales, qui avait un droit absolu sur

tout le commerce fait par le détroit de Magellan. Or, comme à

cette époque on ne connaissait pas d’autre passage pour se rendre

en Asie par les routes de l’occident, ce privilège constituait un

accaparement véritable. Quelques négociants voulurent donc lutter

contre ce monopole, en découvrant un autre détroit, et de ce

nombre fut un certain Isaac Lemaire, homme intelligent et

instruit. Il fit les frais d’une expédition commandée par son

neveu, Jacob Lemaire, et Shouten, un bon marin, originaire de

Horn. Ces hardis navigateurs partirent au mois de juin 1615, près

d’un siècle après Magellan; ils découvrirent le détroit de

Lemaire, entre la Terre de Feu et la terre des états, et, le 12

février 1616, ils doublèrent ce fameux cap Horn, qui, mieux que

son frère, le cap de Bonne-Espérance, eût mérité de s’appeler le

cap des tempêtes!

--Oui, certes, j’aurais voulu être là! s’écria Robert.

--Et tu aurais puisé à la source des émotions les plus vives, mon

garçon, reprit Paganel en s’animant. Est-il, en effet, une

satisfaction plus vraie, un plaisir plus réel que celui du

navigateur qui pointe ses découvertes sur la carte du bord? Il

voit les terres se former peu à peu sous ses regards, île par île,

promontoire par promontoire, et, pour ainsi dire, émerger du sein

des flots! D’abord, les lignes terminales sont vagues, brisées,

interrompues! Ici un cap solitaire, là une baie isolée, plus loin

un golfe perdu dans l’espace. Puis les découvertes se complètent,

les lignes se rejoignent, le pointillé des cartes fait place au

trait; les baies échancrent des côtes déterminées, les caps

s’appuient sur des rivages certains; enfin le nouveau continent,

avec ses lacs, ses rivières et ses fleuves, ses montagnes, ses

vallées et ses plaines, ses villages, ses villes et ses capitales,

se déploie sur le globe dans toute sa splendeur magnifique! Ah!

Mes amis, un découvreur de terres est un véritable inventeur! Il

en a les émotions et les surprises! Mais maintenant cette mine est

à peu près épuisée! on a tout vu, tout reconnu, tout inventé en

fait de continents ou de nouveaux mondes, et nous autres, derniers

venus dans la science géographique, nous n’avons plus rien à

faire?

--Si, mon cher Paganel, répondit Glenarvan.

--Et quoi donc?

--Ce que nous faisons!»

Cependant le _Duncan_ filait sur cette route des Vespuce et des

Magellan avec une rapidité merveilleuse. Le 15 septembre, il coupa

le tropique du Capricorne, et le cap fut dirigé vers l’entrée du

célèbre détroit. Plusieurs fois les côtes basses de la Patagonie

furent aperçues, mais comme une ligne à peine visible à l’horizon;

on les rangeait à plus de dix milles, et la fameuse longue-vue de

Paganel ne lui donna qu’une vague idée de ces rivages américains.

Le 25 septembre, le _Duncan_ se trouvait à la hauteur du détroit

de Magellan. Il s’y engagea sans hésiter. Cette voie est

généralement préférée par les navires à vapeur qui se rendent dans

l’océan Pacifique. Sa longueur exacte n’est que de trois cent

soixante-seize milles; les bâtiments du plus fort tonnage y

trouvent partout une eau profonde, même au ras de ses rivages, un

fond d’une excellente tenue, de nombreuses aiguades, des rivières

abondantes en poissons, des forêts riches en gibier, en vingt

endroits des relâches sûres et faciles, enfin mille ressources qui

manquent au détroit de Lemaire et aux terribles rochers du cap

Horn, incessamment visités par les ouragans et les tempêtes.

Pendant les premières heures de navigation, c’est-à-dire sur un

espace de soixante à quatre-vingts milles, jusqu’au cap Gregory,

les côtes sont basses et sablonneuses. Jacques Paganel ne voulait

perdre ni un point de vue, ni un détail du détroit. La traversée

devait durer trente-six heures à peine, et ce panorama mouvant des

deux rives valait bien la peine que le savant s’imposât de

l’admirer sous les splendides clartés du soleil austral. Nul

habitant ne se montra sur les terres du nord; quelques misérables

Fuegiens seulement erraient sur les rocs décharnés de la Terre de

Feu. Paganel eut donc à regretter de ne pas voir de patagons, ce

qui le fâcha fort, au grand amusement de ses compagnons de route.

«Une Patagonie sans patagons, disait-il, ce n’est plus une

Patagonie.

--Patience, mon digne géographe, répondit Glenarvan, nous verrons

des patagons.

--Je n’en suis pas certain.

--Mais il en existe, dit lady Helena.

--J’en doute fort, madame, puisque je n’en vois pas.

--Enfin, ce nom de patagons, qui signifie «grands pieds» en

espagnol, n’a pas été donné à des êtres imaginaires.

--Oh! le nom n’y fait rien, répondit Paganel, qui s’entêtait dans

son idée pour animer la discussion, et d’ailleurs, à vrai dire, on

ignore comment ils se nomment!

--Par exemple! s’écria Glenarvan. Saviez-vous cela, major?

--Non, répondit Mac Nabbs, et je ne donnerais pas une livre

d’Écosse pour le savoir.

--Vous l’entendrez pourtant, reprit Paganel, major indifférent!

Si Magellan a nommé Patagons les indigènes de ces contrées, les

Fuegiens les appellent Tiremenen, les Chiliens Caucalhues, les

colons du Carmen Tehuelches, les Araucans Huiliches; Bougainville

leur donne le nom de Chaouha, Falkner celui de Tehuelhets! Eux-mêmes

ils se désignent sous la dénomination générale d’Inaken! Je

vous demande comment vous voulez que l’on s’y reconnaisse, et si

un peuple qui a tant de noms peut exister!

--Voilà un argument! répondit lady Helena.

--Admettons-le, reprit Glenarvan; mais notre ami Paganel avouera,

je pense, que s’il y a doute sur le nom des patagons, il y a au

moins certitude sur leur taille!

--Jamais je n’avouerai une pareille énormité, répondit Paganel.

--Ils sont grands, dit Glenarvan.

--Je l’ignore.

--Petits? demanda lady Helena.

--Personne ne peut l’affirmer.

--Moyens, alors? dit Mac Nabbs pour tout concilier.

--Je ne le sais pas davantage.

--Cela est un peu fort, s’écria Glenarvan; les voyageurs qui les

ont vus...

--Les voyageurs qui les ont vus, répondit le géographe, ne

s’entendent en aucune façon. Magellan dit que sa tête touchait à

peine à leur ceinture!

--Eh bien!

--Oui, mais Drake prétend que les anglais sont plus grands que le

plus grand patagon!

--Oh! des anglais, c’est possible, répliqua dédaigneusement le

major; mais s’il s’agissait d’écossais!

--Cavendish assure qu’ils sont grands et robustes, reprit

Paganel. Hawkins en fait des géants. Lemaire et Shouten leur

donnent onze pieds de haut.

--Bon, voilà des gens dignes de foi, dit Glenarvan.

--Oui, tout autant que Wood, Narborough et Falkner, qui leur ont

trouvé une taille moyenne. Il est vrai que Byron, la Giraudais,

Bougainville, Wallis et Carteret affirment que les patagons ont

six pieds six pouces, tandis que M D’Orbigny, le savant qui

connaît le mieux ces contrées, leur attribue une taille moyenne de

cinq pieds quatre pouces.

--Mais alors, dit lady Helena, quelle est la vérité au milieu de

tant de contradictions?

--La vérité, madame, répondit Paganel, la voici: C’est que les

patagons ont les jambes courtes et le buste développé. On peut

donc formuler son opinion d’une manière plaisante, en disant que

ces gens-là ont six pieds quand ils sont assis, et cinq seulement

quand ils sont debout.

--Bravo! Mon cher savant, répondit Glenarvan. Voilà qui est dit.

--À moins, reprit Paganel, qu’ils n’existent pas, ce qui mettrait

tout le monde d’accord. Mais pour finir, mes amis, j’ajouterai

cette remarque consolante: c’est que le détroit de Magellan est

magnifique, même sans patagons!»

En ce moment, le _Duncan_ contournait la presqu’île de Brunswick,

entre deux panoramas splendides. Soixante-dix milles après avoir

doublé le cap Gregory, il laissa sur tribord le pénitencier de

Punta Arena. Le pavillon chilien et le clocher de l’église

apparurent un instant entre les arbres.

Alors le détroit courait entre des masses granitiques d’un effet

imposant; les montagnes cachaient leur pied au sein de forêts

immenses, et perdaient dans les nuages leur tête poudrée d’une

neige éternelle; vers le sud-ouest, le mont Tarn se dressait à six

mille cinq cents pieds dans les airs; la nuit vint, précédée d’un

long crépuscule; la lumière se fondit insensiblement en nuances

douces; le ciel se constella d’étoiles brillantes, et la croix du

sud vint marquer aux yeux des navigateurs la route du pôle

austral. Au milieu de cette obscurité lumineuse, à la clarté de

ces astres qui remplacent les phares des côtes civilisées, le

yacht continua audacieusement sa route sans jeter l’ancre dans ces

baies faciles dont le rivage abonde; souvent l’extrémité de ses

vergues frôla les branches des hêtres antarctiques qui se

penchaient sur les flots; souvent aussi son hélice battit les eaux

des grandes rivières, en réveillant les oies, les canards, les

bécassines, les sarcelles, et tout ce monde emplumé des humides

parages.

Bientôt des ruines apparurent, et quelques écroulements auxquels

la nuit prêtait un aspect grandiose, triste reste d’une colonie

abandonnée, dont le nom protestera éternellement contre la

fertilité de ces côtes et la richesse de ces forêts giboyeuses. Le

_Duncan_ passait devant le Port-Famine.

Ce fut à cet endroit même que l’espagnol Sarmiento, en 1581, vint

s’établir avec quatre cents émigrants.

Il y fonda la ville de Saint-Philippe; des froids extrêmement

rigoureux décimèrent la colonie, la disette acheva ceux que

l’hiver avait épargnés, et, en 1587, le corsaire Cavendish trouva

le dernier de ces quatre cents malheureux qui mourait de faim sur

les ruines d’une ville vieille de six siècles après six ans

d’existence.

Le _Duncan_ longea ces rivages déserts; au lever du jour, il

naviguait au milieu des passes rétrécies, entre des forêts de

hêtres, de frênes et de bouleaux, du sein desquelles émergeaient

des dômes verdoyants, des mamelons tapissés d’un houx vigoureux et

des pics aigus, parmi lesquels l’obélisque de Buckland se dressait

à une grande hauteur. Il passa à l’ouvert de la baie Saint-Nicolas,

autrefois la baie des français, ainsi nommée par

Bougainville; au loin, se jouaient des troupeaux de phoques et de

baleines d’une grande taille, à en juger par leurs jets, qui

étaient visibles à une distance de quatre milles.

Les enfants du capitaine Grant · 第 4 / 50 段