ressemblait à un long clou à grosse tête; sa tête, en effet, était
large et forte, son front haut, son nez allongé, sa bouche grande,
son menton fortement busqué. Quant à ses yeux, ils se
dissimulaient derrière d’énormes lunettes rondes et son regard
semblait avoir cette indécision particulière aux nyctalopes. Sa
physionomie annonçait un homme intelligent et gai; il n’avait pas
l’air rébarbatif de ces graves personnages qui ne rient jamais,
par principe, et dont la nullité se couvre d’un masque sérieux.
Loin de là. Le laisser-aller, le sans-façon aimable de cet inconnu
démontraient clairement qu’il savait prendre les hommes et les
choses par leur bon côté. Mais sans qu’il eût encore parlé, on le
sentait parleur, et distrait surtout, à la façon des gens qui ne
voient pas ce qu’ils regardent, et qui n’entendent pas ce qu’ils
écoutent. Il était coiffé d’une casquette de voyage, chaussé de
fortes bottines jaunes et de guêtres de cuir, vêtu d’un pantalon
de velours marron et d’une jaquette de même étoffe, dont les
poches innombrables semblaient bourrées de calepins, d’agendas, de
carnets, de portefeuilles, et de mille objets aussi embarrassants
qu’inutiles, sans parler d’une longue-vue qu’il portait en
bandoulière.
L’agitation de cet inconnu contrastait singulièrement avec la
placidité du major; il tournait autour de mac Nabbs, il le
regardait, il l’interrogeait des yeux, sans que celui-ci
s’inquiétât de savoir d’où il venait, où il allait, pourquoi il se
trouvait à bord du _Duncan_.
Quand cet énigmatique personnage vit ses tentatives déjouées par
l’indifférence du major, il saisit sa longue-vue, qui dans son
plus grand développement mesurait quatre pieds de longueur, et,
immobile, les jambes écartées, semblable au poteau d’une grande
route, il braqua son instrument sur cette ligne où le ciel et
l’eau se confondaient dans un même horizon; après cinq minutes
d’examen, il abaissa sa longue-vue, et, la posant sur le pont, il
s’appuya dessus comme il eût fait d’une canne; mais aussitôt les
compartiments de la lunette glissèrent l’un sur l’autre, elle
rentra en elle-même, et le nouveau passager, auquel le point
d’appui manqua subitement, faillit s’étaler au pied du grand mât.
Tout autre eût au moins souri à la place du major.
Le major ne sourcilla pas. L’inconnu prit alors son parti.
«Steward!» cria-t-il, avec un accent qui dénotait un étranger.
Et il attendit. Personne ne parut.
«Steward!» répéta-t-il d’une voix plus forte.
Mr Olbinett passait en ce moment, se rendant à la cuisine située
sous le gaillard d’avant. Quel fut son étonnement de s’entendre
ainsi interpellé par ce grand individu qu’il ne connaissait pas?
«D’où vient ce personnage? se dit-il. Un ami de lord Glenarvan?
C’est impossible.»
Cependant il monta sur la dunette, et s’approcha de l’étranger.
«Vous êtes le steward du bâtiment? lui demanda celui-ci.
--Oui, monsieur, répondit Olbinett, mais je n’ai pas l’honneur...
--Je suis le passager de la cabine numéro six.
--Numéro six? répéta le steward.
--Sans doute. Et vous vous nommez?...
--Olbinett.
--Eh bien! Olbinett, mon ami, répondit l’étranger de la cabine
numéro six, il faut penser au déjeuner, et vivement. Voilà trente-six
heures que je n’ai mangé, ou plutôt trente-six heures que je
n’ai que dormi, ce qui est pardonnable à un homme venu tout d’une
traite de Paris à Glasgow. À quelle heure déjeune-t-on, s’il vous
plaît?
--À neuf heures», répondit machinalement Olbinett.
L’étranger voulut consulter sa montre, mais cela ne laissa pas de
prendre un temps long, car il ne la trouva qu’à sa neuvième poche.
«Bon, fit-il, il n’est pas encore huit heures. Eh bien, alors,
Olbinett, un biscuit et un verre de sherry pour attendre, car je
tombe d’inanition.»
Olbinett écoutait sans comprendre; d’ailleurs l’inconnu parlait
toujours et passait d’un sujet à un autre avec une extrême
volubilité.
«Eh bien, dit-il, et le capitaine? Le capitaine n’est pas encore
levé! Et le second? Que fait-il le second? Est-ce qu’il dort
aussi? Le temps est beau, heureusement, le vent favorable, et le
navire marche tout seul.»
Précisément, et comme il parlait ainsi, John Mangles parut à
l’escalier de la dunette.
«Voici le capitaine, dit Olbinett.
--Ah! Enchanté, s’écria l’inconnu, enchanté, capitaine Burton, de
faire votre connaissance!»
Si quelqu’un fut stupéfait, ce fut à coup sûr John Mangles, non
moins de s’entendre appeler «capitaine Burton» que de voir cet
étranger à son bord.
L’autre continuait de plus belle:
«Permettez-moi de vous serrer la main, dit-il, et si je ne l’ai
pas fait avant-hier soir, c’est qu’au moment d’un départ il ne
faut gêner personne. Mais aujourd’hui, capitaine, je suis
véritablement heureux d’entrer en relation avec vous.»
John Mangles ouvrait des yeux démesurés, regardant tantôt
Olbinett, et tantôt ce nouveau venu.
«Maintenant, reprit celui-ci, la présentation est faite, mon cher
capitaine, et nous voilà de vieux amis. Causons donc, et dites-moi
si vous êtes content du _Scotia?_
--Qu’entendez-vous par le _Scotia?_ dit enfin John Mangles.
--Mais le _Scotia_ qui nous porte, un bon navire dont on m’a
vanté les qualités physiques non moins que les qualités morales de
son commandant, le brave capitaine Burton. Seriez-vous parent du
grand voyageur africain de ce nom? Un homme audacieux. Mes
compliments, alors!
--Monsieur, reprit John Mangles, non seulement je ne suis pas
parent du voyageur Burton, mais je ne suis même pas le capitaine
Burton.
--Ah! fit l’inconnu, c’est donc au second du _Scotia_, Mr
Burdness, que je m’adresse en ce moment?
--Mr Burdness?» répondit John Mangles qui commençait à soupçonner
la vérité.
Seulement, avait-il affaire à un fou ou à un étourdi? Cela faisait
question dans son esprit, et il allait s’expliquer
catégoriquement, quand lord Glenarvan, sa femme et miss Grant
remontèrent sur le pont.
L’étranger les aperçut, et s’écria:
«Ah! Des passagers! Des passagères! Parfait. J’espère, Monsieur
Burdness, que vous allez me présenter...»
Et s’avançant avec une parfaite aisance, sans attendre
l’intervention de John Mangles:
«Madame, dit-il à miss Grant, miss, dit-il à lady Helena,
monsieur... Ajouta-t-il en s’adressant à lord Glenarvan.
--Lord Glenarvan, dit John Mangles.
--_Mylord_, reprit alors l’inconnu, je vous demande pardon de me
présenter moi-même; mais, à la mer, il faut bien se relâcher un
peu de l’étiquette; j’espère que nous ferons rapidement
connaissance, et que dans la compagnie de ces dames la traversée
du _Scotia_ nous paraîtra aussi courte qu’agréable.»
Lady Helena et miss Grant n’auraient pu trouver un seul mot à
répondre. Elles ne comprenaient rien à la présence de cet intrus
sur la dunette du _Duncan_.
«Monsieur, dit alors Glenarvan, à qui ai-je l’honneur de parler?
--À Jacques-Éliacin-François-Marie Paganel, secrétaire de la
société de géographie de Paris, membre correspondant des sociétés
de Berlin, de Bombay, de Darmstadt, de Leipzig, de Londres, de
Pétersbourg, de Vienne, de New-York, membre honoraire de
l’institut royal géographique et ethnographique des Indes
orientales, qui, après avoir passé vingt ans de sa vie à faire de
la géographie de cabinet, a voulu entrer dans la science
militante, et se dirige vers l’Inde pour y relier entre eux les
travaux des grands voyageurs.»
Chapitre VII
_D’où vient et où va Jacques Paganel_
Le secrétaire de la société de géographie devait être un aimable
personnage, car tout cela fut dit avec beaucoup de grâce. Lord
Glenarvan, d’ailleurs, savait parfaitement à qui il avait affaire;
le nom et le mérite de Jacques Paganel lui étaient parfaitement
connus; ses travaux géographiques, ses rapports sur les
découvertes modernes insérés aux bulletins de la société, sa
correspondance avec le monde entier, en faisaient l’un des savants
les plus distingués de la France. Aussi Glenarvan tendit
cordialement la main à son hôte inattendu.
«Et maintenant que nos présentations sont faites, ajouta-t-il,
voulez-vous me permettre, Monsieur Paganel, de vous adresser une
question?
--Vingt questions, _mylord_, répondit Jacques Paganel; ce sera
toujours un plaisir pour moi de m’entretenir avec vous.
--C’est avant-hier soir que vous êtes arrivé à bord de ce navire?
--Oui, _mylord_, avant-hier soir, à huit heures. J’ai sauté du
_caledonian-railway_ dans un cab, et du cab dans le _Scotia_, où
j’avais fait retenir de Paris la cabine numéro six. La nuit était
sombre. Je ne vis personne à bord. Or, me sentant fatigué par
trente heures de route, et sachant que pour éviter le mal de mer
c’est une précaution bonne à prendre de se coucher en arrivant et
de ne pas bouger de son cadre pendant les premiers jours de la
traversée, je me suis mis au lit incontinent, et j’ai
consciencieusement dormi pendant trente-six heures, je vous prie
de le croire.»
Les auditeurs de Jacques Paganel savaient désormais à quoi s’en
tenir sur sa présence à bord.
Le voyageur français, se trompant de navire, s’était embarqué
pendant que l’équipage du _Duncan_ assistait à la cérémonie de
Saint-Mungo. Tout s’expliquait. Mais qu’allait dire le savant
géographe, lorsqu’il apprendrait le nom et la destination du
navire sur lequel il avait pris passage?
«Ainsi, Monsieur Paganel, dit Glenarvan, c’est Calcutta que vous
avez choisi pour point de départ de vos voyages?
--Oui, _mylord_. Voir l’Inde est une idée que j’ai caressée
pendant toute ma vie. C’est mon plus beau rêve qui va se réaliser
enfin dans la patrie des éléphants et des _taugs_.
--Alors, Monsieur Paganel, il ne vous serait point indifférent de
visiter un autre pays?
--Non, _mylord_, cela me serait désagréable, car j’ai des
recommandations pour lord Sommerset, le gouverneur général des
Indes, et une mission de la société de géographie que je tiens à
remplir.
--Ah! vous avez une mission?
--Oui, un utile et curieux voyage à tenter, et dont le programme
a été rédigé par mon savant ami et collègue M Vivien De Saint-Martin.
Il s’agit, en effet, de s’élancer sur les traces des
frères Schlaginweit, du colonel Waugh, de Webb, d’Hodgson, des
missionnaires Huc et Gabet, de Moorcroft, de M Jules Remy, et de
tant d’autres voyageurs célèbres. Je veux réussir là où le
missionnaire Krick a malheureusement échoué en 1846; en un mot,
reconnaître le cours du Yarou-Dzangbo-Tchou, qui arrose le Tibet
pendant un espace de quinze cents kilomètres, en longeant la base
septentrionale de l’Himalaya, et savoir enfin si cette rivière
ne se joint pas au Brahmapoutre dans le nord-est de l’Assam. La
médaille d’or, _mylord_, est assurée au voyageur qui parviendra à
réaliser ainsi l’un des plus vifs _desiderata_ de la géographie
des Indes.»
Paganel était magnifique. Il parlait avec une animation superbe.
Il se laissait emporter sur les ailes rapides de l’imagination. Il
eût été aussi impossible de l’arrêter que le Rhin aux chutes de
Schaffouse.
«Monsieur Jacques Paganel, dit lord Glenarvan, après un instant de
silence, c’est là certainement un beau voyage et dont la science
vous sera fort reconnaissante; mais je ne veux pas prolonger plus
longtemps votre erreur, et, pour le moment du moins, vous devez
renoncer au plaisir de visiter les Indes.
--Y renoncer! Et pourquoi?
--Parce que vous tournez le dos à la péninsule indienne.
--Comment! Le capitaine Burton...
--Je ne suis pas le capitaine Burton, répondit John Mangles.
--Mais le _Scotia?_
--Mais ce navire n’est pas le _Scotia_!»
L’étonnement de Paganel ne saurait se dépeindre.
Il regarda tour à tour lord Glenarvan, toujours sérieux, lady
Helena et Mary Grant, dont les traits exprimaient un sympathique
chagrin, John Mangles qui souriait, et le major qui ne bronchait
pas; puis, levant les épaules et ramenant ses lunettes de son
front à ses yeux:
«Quelle plaisanterie!» s’écria-t-il.
Mais en ce moment ses yeux rencontrèrent la roue du gouvernail qui
portait ces deux mots en exergue:
_Duncan Glasgow_
«Le _Duncan!_ le _Duncan!_» fit-il en poussant un véritable cri de
désespoir!
Puis, dégringolant l’escalier de la dunette, il se précipita vers
sa cabine.
Dès que l’infortuné savant eut disparu, personne à bord, sauf le
major, ne put garder son sérieux, et le rire gagna jusqu’aux
matelots. Se tromper de railway! Bon! Prendre le train d’Édimbourg
pour celui de Dumbarton. Passe encore! Mais se tromper de navire,
et voguer vers le Chili quand on veut aller aux Indes, c’est là le
fait d’une haute distraction.
«Au surplus, cela ne m’étonne pas de la part de Jacques Paganel,
dit Glenarvan; il est fort cité pour de pareilles mésaventures. Un
jour, il a publié une célèbre carte d’Amérique, dans laquelle il
avait mis le Japon. Cela ne l’empêche pas d’être un savant
distingué, et l’un des meilleurs géographes de France.
--Mais qu’allons-nous faire de ce pauvre monsieur? dit lady
Helena. Nous ne pouvons l’emmener en Patagonie.
--Pourquoi non? répondit gravement Mac Nabbs; nous ne sommes pas
responsables de ses distractions. Supposez qu’il soit dans un
train de chemin de fer, le ferait-il arrêter?
--Non, mais il descendrait à la station prochaine, reprit lady
Helena.
--Eh bien, dit Glenarvan, c’est ce qu’il pourra faire, si cela
lui plaît, à notre prochaine relâche.»
En ce moment, Paganel, piteux et honteux, remontait sur la
dunette, après s’être assuré de la présence de ses bagages à bord.
Il répétait incessamment ces mots malencontreux; le _Duncan!_ le
_Duncan!_
Il n’en eût pas trouvé d’autres dans son vocabulaire. Il allait et
venait, examinant la mâture du yacht, et interrogeant le muet
horizon de la pleine mer. Enfin, il revint vers lord Glenarvan:
«Et ce _Duncan_ va?... Dit-il.
--En Amérique, Monsieur Paganel.
--Et plus spécialement?...
--À Concepcion.
--Au Chili! Au Chili! s’écria l’infortuné géographe. Et ma
mission des Indes! Mais que vont dire M De Quatrefages, le
président de la commission centrale! Et M D’Avezac! Et M
Cortambert! Et M Vivien De Saint-Martin! Comment me représenter
aux séances de la société!
--Voyons, Monsieur Paganel, répondit Glenarvan, ne vous
désespérez pas. Tout peut s’arranger, et vous n’aurez subi qu’un
retard relativement de peu d’importance. Le Yarou-Dzangbo-Tchou
vous attendra toujours dans les montagnes du Tibet. Nous
relâcherons bientôt à Madère, et là vous trouverez un navire qui
vous ramènera en Europe.
--Je vous remercie, _mylord_, il faudra bien se résigner. Mais,
on peut le dire, voilà une aventure extraordinaire, et il n’y a
qu’à moi que ces choses arrivent. Et ma cabine qui est retenue à
bord du _Scotia!_
--Ah! Quant au _Scotia_, je vous engage à y renoncer
provisoirement.
--Mais, dit Paganel, après avoir examiné de nouveau le navire, le
_Duncan_ est un yacht de plaisance?
--Oui, monsieur, répondit John Mangles, et il appartient à son
honneur lord Glenarvan.
--Qui vous prie d’user largement de son hospitalité, dit
Glenarvan.
--Mille grâces, _mylord_, répondit Paganel; je suis vraiment
sensible à votre courtoisie; mais permettez-moi une simple
observation: c’est un beau pays que l’Inde; il offre aux voyageurs
des surprises merveilleuses; les dames ne le connaissent pas sans
doute... Eh bien, l’homme de la barre n’aurait qu’à donner un tour
de roue, et le yacht le _Duncan_ voguerait aussi facilement vers
Calcutta que vers Concepcion; or, puisqu’il fait un voyage
d’agrément...»
Les hochements de tête qui accueillirent la proposition de Paganel
ne lui permirent pas d’en continuer le développement. Il s’arrêta
court.
«Monsieur Paganel, dit alors lady Helena, s’il ne s’agissait que
d’un voyage d’agrément, je vous répondrais: Allons tous ensemble
aux grandes-Indes, et lord Glenarvan ne me désapprouverait pas.
Mais le _Duncan_ va rapatrier des naufragés abandonnés sur la côte
de la Patagonie, et il ne peut changer une si humaine
destination...»
En quelques minutes, le voyageur français fut mis au courant de la
situation; il apprit, non sans émotion, la providentielle
rencontre des documents, l’histoire du capitaine Grant, la
généreuse proposition de lady Helena.
«Madame, dit-il, permettez-moi d’admirer votre conduite en tout
ceci, et de l’admirer sans réserve. Que votre yacht continue sa
route, je me reprocherais de le retarder d’un seul jour.
--Voulez-vous donc vous associer à nos recherches? demanda lady
Helena.
--C’est impossible, madame, il faut que je remplisse ma mission.
Je débarquerai à votre prochaine relâche...
--À Madère alors, dit John Mangles.
--À Madère, soit. Je ne serai qu’à cent quatre-vingts lieues de
Lisbonne, et j’attendrai là des moyens de transport.
--Eh bien, Monsieur Paganel, dit Glenarvan, il sera fait suivant
votre désir, et pour mon compte, je suis heureux de pouvoir vous
offrir pendant quelques jours l’hospitalité à mon bord. Puissiez-vous
ne pas trop vous ennuyer dans notre compagnie!
--Oh! _Mylord_, s’écria le savant, je suis encore trop heureux de
m’être trompé d’une si agréable façon! Néanmoins, c’est une
situation fort ridicule que celle d’un homme qui s’embarque pour
les Indes et fait voile pour l’Amérique!»
Malgré cette réflexion mélancolique, Paganel prit son parti d’un
retard qu’il ne pouvait empêcher.
Il se montra aimable, gai et même distrait; il enchanta les dames
par sa bonne humeur; avant la fin de la journée, il était l’ami de
tout le monde. Sur sa demande, le fameux document lui fut
communiqué. Il l’étudia avec soin, longuement, minutieusement.
Aucune autre interprétation ne lui parut possible. Mary Grant et
son frère lui inspirèrent le plus vif intérêt.
Il leur donna bon espoir. Sa façon d’entrevoir les événements et
le succès indiscutable qu’il prédit au _Duncan_ arrachèrent un
sourire à la jeune fille. Vraiment, sans sa mission, il se serait
lancé à la recherche du capitaine Grant!
En ce qui concerne lady Helena, quand il apprit qu’elle était
fille de William Tuffnel, ce fut une explosion d’interjections
admiratives. Il avait connu son père. Quel savant audacieux! Que
de lettres ils échangèrent, quand William Tuffnel fut membre
correspondant de la société! C’était lui, lui-même, qui l’avait
présenté avec M Malte-Brun! Quelle rencontre, et quel plaisir de
voyager avec la fille de William Tuffnel!
Finalement, il demanda à lady Helena la permission de l’embrasser.
À quoi consentit lady Glenarvan quoique de fût peut-être un peu
«improper.»
Chapitre VIII
_Un brave homme de plus à bord du «Duncan»_
Cependant le yacht, favorisé par les courants du nord de
l’Afrique, marchait rapidement vers l’équateur. Le 30 août, on eut
connaissance du groupe de Madère. Glenarvan, fidèle à sa promesse,
offrit à son nouvel hôte de relâcher pour le mettre à terre.
«Mon cher lord, répondit Paganel, je ne ferai point de cérémonies
avec vous. Avant mon arrivée à bord, aviez-vous l’intention de
vous arrêter à Madère?
--Non, dit Glenarvan.
--Eh bien, permettez-moi de mettre à profit les conséquences de
ma malencontreuse distraction. Madère est une île trop connue.
Elle n’offre plus rien d’intéressant à un géographe. On a tout
dit, tout écrit sur ce groupe, qui est, d’ailleurs, en pleine
décadence au point de vue de la viticulture. Imaginez-vous qu’il
n’y a plus de vignes à Madère! La récolte de vin qui, en 1813,
s’élevait à vingt-deux mille pipes, est tombée, en 1845, à deux
mille six cent soixante-neuf. Aujourd’hui, elle ne va pas à cinq
cents! C’est un affligeant spectacle. Si donc il vous est
indifférent de relâcher aux Canaries?...
--Relâchons aux Canaries, répondit Glenarvan. Cela ne nous écarte
pas de notre route.
--Je le sais, mon cher lord. Aux Canaries, voyez-vous, il y a
trois groupes à étudier, sans parler du pic de Ténériffe, que j’ai
toujours désiré voir. C’est une occasion. J’en profite, et, en
attendant le passage d’un navire qui me ramène en Europe, je ferai
l’ascension de cette montagne célèbre.
--Comme il vous plaira, mon cher Paganel», répondit lord
Glenarvan, qui ne put s’empêcher de sourire.
Et il avait raison de sourire.
Les Canaries sont peu éloignées de Madère. Deux cent cinquante
milles à peine séparent les deux groupes, distance insignifiante
pour un aussi bon marcheur que le _Duncan_.
Le 31 août, à deux heures du soir, John Mangles et Paganel se
promenaient sur la dunette. Le français pressait son compagnon de
vives questions sur le Chili; tout à coup le capitaine
l’interrompit, et montrant dans le sud un point de l’horizon:
«Monsieur Paganel? dit-il.
--Mon cher capitaine, répondit le savant.
--Veuillez porter vos regards de ce côté. Ne voyez-vous rien?
--Rien.
--Vous ne regardez pas où il faut. Ce n’est pas à l’horizon, mais
au-dessus, dans les nuages.
--Dans les nuages? J’ai beau chercher...
--Tenez, maintenant, par le bout-dehors de beaupré.
--Je ne vois rien.
--C’est que vous ne voulez pas voir. Quoi qu’il en soit, et bien
que nous en soyons à quarante milles, vous m’entendez, le pic de
Ténériffe est parfaitement visible au-dessus de l’horizon.»
Que Paganel voulût voir ou non, il dut se rendre à l’évidence
quelques heures plus tard, à moins de s’avouer aveugle.
«Vous l’apercevez enfin? lui dit John Mangles.
--Oui, oui, parfaitement, répondit Paganel; et c’est là, ajouta-t-il
d’un ton dédaigneux, c’est là ce qu’on appelle le pic de
Ténériffe?
--Lui-même.
--Il paraît avoir une hauteur assez médiocre.
--Cependant il est élevé de onze mille pieds au-dessus du niveau
de la mer.
--Cela ne vaut pas le Mont Blanc.
--C’est possible, mais quand il s’agira de le gravir, vous le
trouverez peut-être suffisamment élevé.
--Oh! le gravir! Le gravir, mon cher capitaine, à quoi bon, je
vous prie, après MM De Humboldt et Bonplan? Un grand génie, ce
Humboldt! Il a fait l’ascension de cette montagne; il en a donné
une description qui ne laisse rien à désirer; il en a reconnu les
cinq zones: la zone des vins, la zone des lauriers, la zone des
pins, la zone des bruyères alpines, et enfin la zone de la
stérilité. C’est au sommet du piton même qu’il a posé le pied, et
là, il n’avait même pas la place de s’asseoir. Du haut de la
montagne, sa vue embrassait un espace égal au quart de l’Espagne.
Puis il a visité le volcan jusque dans ses entrailles, et il a
atteint le fond de son cratère éteint. Que voulez-vous que je
fasse après ce grand homme, je vous le demande?
--En effet, répondit John Mangles, il ne reste plus rien à
glaner. C’est fâcheux, car vous vous ennuierez fort à attendre un
navire dans le port de Ténériffe. Il n’y a pas là beaucoup de
distractions à espérer.
--Excepté les miennes, dit Paganel en riant. Mais, mon cher
Mangles, est-ce que les îles du Cap-Vert n’offrent pas des points
de relâche importants?
--Si vraiment. Rien de plus facile que de s’embarquer à Villa-Praïa.
--Sans parler d’un avantage qui n’est point à dédaigner, répliqua
Paganel, c’est que les îles du Cap-Vert sont peu éloignées du
Sénégal, où je trouverai des compatriotes. Je sais bien que l’on
dit ce groupe médiocrement intéressant, sauvage, malsain; mais
tout est curieux à l’œil du géographe. Voir est une science. Il y
a des gens qui ne savent pas voir, et qui voyagent avec autant
d’intelligence qu’un crustacé. Croyez bien que je ne suis pas de
leur école.
--À votre aise, monsieur Paganel, répondit John Mangles; je suis
certain que la science géographique gagnera à votre séjour dans
les îles du Cap-Vert. Nous devons précisément y relâcher pour
faire du charbon. Votre débarquement ne nous causera donc aucun
retard.»
Cela dit, le capitaine donna la route de manière à passer dans
l’ouest des Canaries; le célèbre pic fut laissé sur bâbord, et le
_Duncan_, continuant sa marche rapide, coupa le tropique du Cancer
le 2 septembre, à cinq heures du matin.
Le temps vint alors à changer. C’était l’atmosphère humide et
pesante de la saison des pluies, «le tempo das aguas», suivant
l’expression espagnole, saison pénible aux voyageurs, mais utile
aux habitants des îles africaines, qui manquent d’arbres, et
conséquemment qui manquent d’eau. La mer, très houleuse, empêcha
les passagers de se tenir sur le pont; mais les conversations du
carré n’en furent pas moins fort animées.