--Oui! Ils m’ont refusé un navire! Ils ont parlé des millions

vainement dépensés à la recherche de Franklin! Ils ont déclaré le

document obscur, inintelligible! Ils ont dit que l’abandon de ces

malheureux remontait à deux ans déjà, et qu’il y avait peu de

chance de les retrouver! Ils ont soutenu que, prisonniers des

indiens, ils avaient dû être entraînés dans l’intérieur des

terres, qu’on ne pouvait fouiller toute la Patagonie pour

retrouver trois hommes, --trois écossais! --que cette recherche

serait vaine et périlleuse, qu’elle coûterait plus de victimes

qu’elle n’en sauverait. Enfin, ils ont donné toutes les mauvaises

raisons de gens qui veulent refuser. Ils se souvenaient des

projets du capitaine, et le malheureux Grant est à jamais perdu!

--Mon père! mon pauvre père! s’écria Mary Grant en se précipitant

aux genoux de lord Glenarvan.

--Votre père! quoi, miss... dit celui-ci, surpris de voir cette

jeune fille à ses pieds.

--Oui, Edward, miss Mary et son frère, répondit lady Helena, les

deux enfants du capitaine Grant, que l’amirauté vient de condamner

à rester orphelins!

--Ah! Miss, reprit lord Glenarvan en relevant la jeune fille, si

j’avais su votre présence...»

Il n’en dit pas davantage! Un silence pénible, entrecoupé de

sanglots, régnait dans la cour.

Personne n’élevait la voix, ni lord Glenarvan, ni lady Helena, ni

le major, ni les serviteurs du château, rangés silencieusement

autour de leurs maîtres. Mais par leur attitude, tous ces écossais

protestaient contre la conduite du gouvernement anglais.

Après quelques instants, le major prit la parole, et, s’adressant

à lord Glenarvan, il lui dit:

«Ainsi, vous n’avez plus aucun espoir?

--Aucun.

--Eh bien, s’écria le jeune Robert, moi j’irai trouver ces gens-là,

et nous verrons...»

Robert n’acheva pas sa menace, car sa sœur l’arrêta; mais son

poing fermé indiquait des intentions peu pacifiques.

«Non, Robert, dit Mary Grant, non! Remercions ces braves seigneurs

de ce qu’ils ont fait pour nous; gardons-leur une reconnaissance

éternelle, et partons tous les deux.

--Mary! s’écria lady Helena.

--Miss, où voulez-vous aller? dit lord Glenarvan.

--Je vais aller me jeter aux pieds de la reine, répondit la jeune

fille, et nous verrons si elle sera sourde aux prières de deux

enfants qui demandent la vie de leur père.»

Lord Glenarvan secoua la tête, non qu’il doutât du cœur de sa

gracieuse majesté, mais il savait que Mary Grant ne pourrait

parvenir jusqu’à elle.

Les suppliants arrivent trop rarement aux marches d’un trône, et

il semble que l’on ait écrit sur la porte des palais royaux ce que

les anglais mettent sur la roue des gouvernails de leurs navires:

_Passengers are requested not to speak to the man at the wheel_.

Lady Helena avait compris la pensée de son mari; elle savait que

la jeune fille allait tenter une inutile démarche; elle voyait ces

deux enfants menant désormais une existence désespérée. Ce fut

alors qu’elle eut une idée grande et généreuse.

«Mary Grant, s’écria-t-elle, attendez, mon enfant, et écoutez ce

que je vais dire.»

La jeune fille tenait son frère par la main et se disposait à

partir. Elle s’arrêta.

Alors lady Helena, l’œil humide, mais la voix ferme et les traits

animés, s’avança vers son mari.

«Edward, lui dit-elle, en écrivant cette lettre et en la jetant à

la mer, le capitaine Grant l’avait confiée aux soins de Dieu lui-même.

Dieu nous l’a remise, à nous! Sans doute, Dieu a voulu nous

charger du salut de ces malheureux.

--Que voulez-vous dire, Helena?» demanda lord Glenarvan.

Un silence profond régnait dans toute l’assemblée.

«Je veux dire, reprit lady Helena, qu’on doit s’estimer heureux de

commencer la vie du mariage par une bonne action. Eh bien, vous,

mon cher Edward, pour me plaire, vous avez projeté un voyage de

plaisir! Mais quel plaisir sera plus vrai, plus utile, que de

sauver des infortunés que leur pays abandonne?

--Helena! s’écria lord Glenarvan.

--Oui, vous me comprenez, Edward! Le _Duncan_ est un brave et bon

navire! Il peut affronter les mers du sud! Il peut faire le tour

du monde, et il le fera, s’il le faut! Partons, Edward! Allons à

la recherche du capitaine Grant!»

À ces hardies paroles, lord Glenarvan avait tendu les bras à sa

jeune femme; il souriait, il la pressait sur son cœur, tandis que

Mary et Robert lui baisaient les mains. Et, pendant cette scène

touchante, les serviteurs du château, émus et enthousiasmés,

laissaient échapper de leur cœur ce cri de reconnaissance:

«Hurrah pour la dame de Luss! Hurrah! Trois fois hurrah pour lord

et lady Glenarvan!»

Chapitre V

_Le départ du «Duncan»_

Il a été dit que lady Helena avait une âme forte et généreuse. Ce

qu’elle venait de faire en était une preuve indiscutable. Lord

Glenarvan fut à bon droit fier de cette noble femme, capable de le

comprendre et de le suivre. Cette idée de voler au secours du

capitaine Grant s’était déjà emparée de lui, quand, à Londres, il

vit sa demande repoussée; s’il n’avait pas devancé lady Helena,

c’est qu’il ne pouvait se faire à la pensée de se séparer d’elle.

Mais puisque lady Helena demandait à partir elle-même, toute

hésitation cessait. Les serviteurs du château avaient salué de

leurs cris cette proposition; il s’agissait de sauver des frères,

des écossais comme eux, et lord Glenarvan s’unit cordialement aux

hurrahs qui acclamaient la dame de Luss.

Le départ résolu, il n’y avait pas une heure à perdre. Le jour

même, lord Glenarvan expédia à John Mangles l’ordre d’amener le

_Duncan_ à Glasgow, et de tout préparer pour un voyage dans les

mers du sud qui pouvait devenir un voyage de circumnavigation.

D’ailleurs, en formulant sa proposition, lady Helena n’avait pas

trop préjugé des qualités du _Duncan_; construit dans des

conditions remarquables de solidité et de vitesse, il pouvait

impunément tenter un voyage au long cours.

C’était un yacht à vapeur du plus bel échantillon; il jaugeait

deux cent dix tonneaux, et les premiers navires qui abordèrent au

nouveau monde, ceux de Colomb, de Vespuce, de Pinçon, de Magellan,

étaient de dimensions bien inférieures.

Le _Duncan_ avait deux mâts: un mât de misaine avec misaine,

goélette-misaine, petit hunier et petit perroquet, un grand mât

portant brigantine et flèche; de plus, une trinquette, un grand

foc, un petit foc et des voiles d’étai. Sa voilure était

suffisante, et il pouvait profiter du vent comme un simple

clipper; mais, avant tout, il comptait sur la puissance mécanique

renfermée dans ses flancs.

Sa machine, d’une force effective de cent soixante chevaux, et

construite d’après un nouveau système, possédait des appareils de

surchauffe qui donnaient une tension plus grande à sa vapeur; elle

était à haute pression et mettait en mouvement une hélice double.

Le _Duncan_ à toute vapeur pouvait acquérir une vitesse supérieure

à toutes les vitesses obtenues jusqu’à ce jour. En effet, pendant

ses essais dans le golfe de la Clyde, il avait fait, d’après le

_patent-log_, jusqu’à dix-sept milles à l’heure. Donc, tel il

était, tel il pouvait partir et faire le tour du monde. John

Mangles n’eut à se préoccuper que des aménagements intérieurs.

Son premier soin fut d’abord d’agrandir ses soutes, afin

d’emporter la plus grande quantité possible de charbon, car il est

difficile de renouveler en route les approvisionnements de

combustible. Même précaution fut prise pour les cambuses, et John

Mangles fit si bien qu’il emmagasina pour deux ans de vivres;

l’argent ne lui manquait pas, et il en eut même assez pour acheter

un canon à pivot qui fut établi sur le gaillard d’avant du yacht;

on ne savait pas ce qui arriverait, et il est toujours bon de

pouvoir lancer un boulet de huit à une distance de quatre milles.

John Mangles, il faut le dire, s’y entendait; bien qu’il ne

commandât qu’un yacht de plaisance, il comptait parmi les

meilleurs skippers de Glasgow; il avait trente ans, les traits un

peu rudes, mais indiquant le courage et la bonté.

C’était un enfant du château, que la famille Glenarvan éleva et

dont elle fit un excellent marin. John Mangles donna souvent des

preuves d’habileté, d’énergie et de sang-froid dans quelques-uns

de ses voyages au long cours. Lorsque lord Glenarvan lui offrit le

commandement du _Duncan_, il l’accepta de grand cœur, car il

aimait comme un frère le seigneur de Malcolm-Castle, et cherchait,

sans l’avoir rencontrée jusqu’alors, l’occasion de se dévouer pour

lui.

Le second, Tom Austin, était un vieux marin digne de toute

confiance; vingt-cinq hommes, en comprenant le capitaine et le

second composaient l’équipage du _Duncan_; tous appartenaient au

comté de Dumbarton; tous, matelots éprouvés, étaient fils des

tenanciers de la famille et formaient à bord un clan véritable de

braves gens auxquels ne manquait même pas le _piper-bag_

traditionnel. Lord Glenarvan avait là une troupe de bons sujets,

heureux de leur métier, dévoués, courageux, habiles dans le

maniement des armes comme à la manœuvre d’un navire, et capables

de le suivre dans les plus hasardeuses expéditions. Quand

l’équipage du _Duncan_ apprit où on le conduisait, il ne put

contenir sa joyeuse émotion, et les échos des rochers de Dumbarton

se réveillèrent à ses enthousiastes hurrahs.

John Mangles, tout en s’occupant d’arrimer et d’approvisionner son

navire, n’oublia pas d’aménager les appartements de lord et de

lady Glenarvan pour un voyage de long cours. Il dut préparer

également les cabines des enfants du capitaine Grant, car lady

Helena n’avait pu refuser à Mary la permission de la suivre à bord

du _Duncan_.

Quant au jeune Robert, il se fût caché dans la cale du yacht

plutôt que de ne pas partir. Eût-il dû faire le métier de mousse,

comme Nelson et Franklin, il se serait embarqué sur le _Duncan_.

Le moyen de résister à un pareil petit bonhomme!

On n’essaya pas. Il fallut même consentir «à lui refuser» la

qualité de passager, car, mousse, novice ou matelot, il voulait

servir. John Mangles fut chargé de lui apprendre le métier de

marin.

«Bon, dit Robert, et qu’il ne m’épargne pas les coups de martinet,

si je ne marche pas droit!

--Sois tranquille, mon garçon», répondit Glenarvan d’un air

sérieux, et sans ajouter que l’usage du chat à neuf queues était

défendu, et, d’ailleurs, parfaitement inutile à bord du _Duncan_.

Pour compléter le rôle des passagers, il suffira de nommer le

major Mac Nabbs. Le major était un homme âgé de cinquante ans,

d’une figure calme et régulière, qui allait où on lui disait

d’aller, une excellente et parfaite nature, modeste, silencieux,

paisible et doux; toujours d’accord sur n’importe quoi, avec

n’importe qui, il ne discutait rien, il ne se disputait pas, il ne

s’emportait point; il montait du même pas l’escalier de sa chambre

à coucher ou le talus d’une courtine battue en brèche, ne

s’émouvant de rien au monde, ne se dérangeant jamais, pas même

pour un boulet de canon, et sans doute il mourra sans avoir trouvé

l’occasion de se mettre en colère. Cet homme possédait au suprême

degré non seulement le vulgaire courage des champs de bataille,

cette bravoure physique uniquement due à l’énergie musculaire,

mais mieux encore, le courage moral, c’est-à-dire la fermeté de

l’âme.

S’il avait un défaut, c’était d’être absolument écossais de la

tête aux pieds, un calédonien pur sang, un observateur entêté des

vieilles coutumes de son pays. Aussi ne voulut-il jamais servir

l’Angleterre, et ce grade de major, il le gagna au 42e régiment

des Highland-Black-Watch, garde noire, dont les compagnies étaient

formées uniquement de gentilshommes écossais. Mac Nabbs, en sa

qualité de cousin des Glenarvan, demeurait au château de Malcolm,

et en sa qualité de major il trouva tout naturel de prendre

passage sur le _Duncan_.

Tel était donc le personnel de ce yacht, appelé par des

circonstances imprévues à accomplir un des plus surprenants

voyages des temps modernes. Depuis son arrivée au _steamboat-quay_

de Glasgow, il avait monopolisé à son profit la curiosité

publique; une foule considérable venait chaque jour le visiter; on

ne s’intéressait qu’à lui, on ne parlait que de lui, au grand

déplaisir des autres capitaines du port, entre autres du capitaine

Burton, commandant le _Scotia_, un magnifique steamer amarré

auprès du _Duncan_, et en partance pour Calcutta.

Le _Scotia_, vu sa taille, avait le droit de considérer le

_Duncan_ comme un simple _fly-boat_.

Cependant tout l’intérêt se concentrait sur le yacht de lord

Glenarvan, et s’accroissait de jour en jour.

En effet, le moment du départ approchait, John Mangles s’était

montré habile et expéditif. Un mois après ses essais dans le golfe

de la Clyde, le _Duncan_, arrimé, approvisionné, aménagé, pouvait

prendre la mer. Le départ fut fixé au 25 août, ce qui permettait

au yacht d’arriver vers le commencement du printemps des latitudes

australes.

Lord Glenarvan, dès que son projet fut connu, n’avait pas été sans

recevoir quelques observations sur les fatigues et les dangers du

voyage; mais il n’en tint aucun compte, et il se disposa à quitter

Malcolm-Castle. D’ailleurs, beaucoup le blâmaient qui l’admiraient

sincèrement. Puis, l’opinion publique se déclara franchement pour

le lord écossais, et tous les journaux, à l’exception des «organes

du gouvernement», blâmèrent unanimement la conduite des

commissaires de l’amirauté dans cette affaire. Au surplus, lord

Glenarvan fut insensible au blâme comme à l’éloge: il faisait son

devoir, et se souciait peu du reste.

Le 24 août, Glenarvan, lady Helena, le major Mac Nabbs, Mary et

Robert Grant, Mr Olbinett, le steward du yacht, et sa femme Mrs

Olbinett, attachée au service de lady Glenarvan, quittèrent

Malcolm-Castle, après avoir reçu les touchants adieux des

serviteurs de la famille. Quelques heures plus tard, ils étaient

installés à bord. La population de Glasgow accueillit avec une

sympathique admiration lady Helena, la jeune et courageuse femme

qui renonçait aux tranquilles plaisirs d’une vie opulente et

volait au secours des naufragés.

Les appartements de lord Glenarvan et de sa femme occupaient dans

la dunette tout l’arrière du _Duncan_; ils se composaient de deux

chambres à coucher, d’un salon et de deux cabinets de toilette;

puis il y avait un carré commun, entouré de six cabines, dont cinq

étaient occupées par Mary et Robert Grant, Mr et Mrs Olbinett, et

le major Mac Nabbs. Quant aux cabines de John Mangles et de Tom

Austin, elles se trouvaient situées en retour et s’ouvraient sur

le tillac.

L’équipage était logé dans l’entrepont, et fort à son aise, car le

yacht n’emportait d’autre cargaison que son charbon, ses vivres et

des armes. La place n’avait donc pas manqué à John Mangles pour

les aménagements intérieurs, et il en avait habilement profité.

Le _Duncan_ devait partir dans la nuit du 24 au 25 août, à la

marée descendante de trois heures du matin. Mais, auparavant, la

population de Glasgow fut témoin d’une cérémonie touchante. À huit

heures du soir, lord Glenarvan et ses hôtes, l’équipage entier,

depuis les chauffeurs jusqu’au capitaine, tous ceux qui devaient

prendre part à ce voyage de dévouement, abandonnèrent le yacht et

se rendirent à Saint-Mungo, la vieille cathédrale de Glasgow.

Cette antique église restée intacte au milieu des ruines causées

par la réforme et si merveilleusement décrite par Walter Scott,

reçut sous ses voûtes massives les passagers et les marins du

_Duncan_.

Une foule immense les accompagnait. Là, dans la grande nef, pleine

de tombes comme un cimetière, le révérend Morton implora les

bénédictions du ciel et mit l’expédition sous la garde de la

providence. Il y eut un moment où la voix de Mary Grant s’éleva

dans la vieille église. La jeune fille priait pour ses

bienfaiteurs et versait devant Dieu les douces larmes de la

reconnaissance. Puis, l’assemblée se retira sous l’empire d’une

émotion profonde. À onze heures, chacun était rentré à bord. John

Mangles et l’équipage s’occupaient des derniers préparatifs.

À minuit, les feux furent allumés; le capitaine donna l’ordre de

les pousser activement, et bientôt des torrents de fumée noire se

mêlèrent aux brumes de la nuit. Les voiles du _Duncan_ avaient été

soigneusement renfermées dans l’étui de toile qui servait à les

garantir des souillures du charbon, car le vent soufflait du sud-ouest

et ne pouvait favoriser la marche du navire.

À deux heures, le _Duncan_ commença à frémir sous la trépidation

de ses chaudières; le manomètre marqua une pression de quatre

atmosphères; la vapeur réchauffée siffla par les soupapes; la

marée était étale; le jour permettait déjà de reconnaître les

passes de la Clyde entre les balises et les _biggings_ dont les

fanaux s’effaçaient peu à peu devant l’aube naissante. Il n’y

avait plus qu’à partir.

John Mangles fit prévenir lord Glenarvan, qui monta aussitôt sur

le pont.

Bientôt le jusant se fit sentir; le _Duncan_ lança dans les airs

de vigoureux coups de sifflet, largua ses amarres, et se dégagea

des navires environnants; l’hélice fut mise en mouvement et poussa

le yacht dans le chenal de la rivière.

John n’avait pas pris de pilote; il connaissait admirablement les

passes de la Clyde, et nul pratique n’eût mieux manœuvré à son

bord. Le yacht évoluait sur un signe de lui: de la main droite il

commandait à la machine; de la main gauche, au gouvernail,

silencieusement et sûrement. Bientôt les dernières usines firent

place aux villas élevées çà et là sur les collines riveraines, et

les bruits de la ville s’éteignirent dans l’éloignement.

Une heure après le _Duncan_ rasa les rochers de Dumbarton; deux

heures plus tard, il était dans le golfe de la Clyde; à six heures

du matin, il doublait le _mull_ de Cantyre, sortait du canal du

nord, et voguait en plein océan.

Chapitre VI

_Le passager de la cabine numéro six_

Pendant cette première journée de navigation, la mer fut assez

houleuse, et le vent fraîchit vers le soir; le _Duncan_ était fort

secoué; aussi les dames ne parurent-elles pas sur la dunette;

elles restèrent couchées dans leurs cabines, et firent bien.

Mais le lendemain le vent tourna d’un point; le capitaine John

établit la misaine, la brigantine et le petit hunier; le _Duncan_,

mieux appuyé sur les flots, fut moins sensible aux mouvements de

roulis et de tangage. Lady Helena et Mary Grant purent dès l’aube

rejoindre sur le pont lord Glenarvan, le major et le capitaine. Le

lever du soleil fut magnifique. L’astre du jour, semblable à un

disque de métal doré par les procédés Ruolz, sortait de l’océan

comme d’un immense bain voltaïque.

Le _Duncan_ glissait au milieu d’une irradiation splendide, et

l’on eût vraiment dit que ses voiles se tendaient sous l’effort

des rayons du soleil.

Les hôtes du yacht assistaient dans une silencieuse contemplation

à cette apparition de l’astre radieux.

«Quel admirable spectacle! dit enfin lady Helena. Voilà le début

d’une belle journée. Puisse le vent ne point se montrer contraire

et favoriser la marche du _Duncan_.

--Il serait impossible d’en désirer un meilleur, ma chère Helena,

répondit lord Glenarvan, et nous n’avons pas à nous plaindre de ce

commencement de voyage.

--La traversée sera-t-elle longue, mon cher Edward?

--C’est au capitaine John de nous répondre, dit Glenarvan.

Marchons-nous bien? Êtes-vous satisfait de votre navire, John?

--Très satisfait, votre honneur, répliqua John; c’est un

merveilleux bâtiment, et un marin aime à le sentir sous ses pieds.

Jamais coque et machine ne furent mieux en rapport; aussi, vous

voyez comme le sillage du yacht est plat, et combien il se dérobe

aisément à la vague. Nous marchons à raison de dix-sept milles à

l’heure. Si cette rapidité se soutient, nous couperons la ligne

dans dix jours, et avant cinq semaines nous aurons doublé le cap

Horn.

--Vous entendez, Mary, reprit lady Helena, avant cinq semaines!

--Oui, madame, répondit la jeune fille, j’entends, et mon cœur a

battu bien fort aux paroles du capitaine.

--Et cette navigation, miss Mary, demanda lord Glenarvan, comment

la supportez-vous?

--Assez bien, _mylord_, et sans éprouver trop de désagréments.

D’ailleurs, je m’y ferai vite.

--Et notre jeune Robert?

--Oh! Robert, répondit John Mangles, quand il n’est pas fourré

dans la machine, il est juché à la pomme des mâts. Je vous le

donne pour un garçon qui se moque du mal de mer. Et tenez! Le

voyez-vous?»

Sur un geste du capitaine, tous les regards se portèrent vers le

mât de misaine, et chacun put apercevoir Robert suspendu aux

balancines du petit perroquet à cent pieds en l’air. Mary ne put

retenir un mouvement.

«Oh! Rassurez-vous, miss, dit John Mangles, je réponds de lui, et

je vous promets de présenter avant peu un fameux luron au

capitaine Grant, car nous le retrouverons, ce digne capitaine!

--Le ciel vous entende, Monsieur John, répondit la jeune fille.

--Ma chère enfant, reprit lord Glenarvan, il y a dans tout ceci

quelque chose de providentiel qui doit nous donner bon espoir.

Nous n’allons pas, on nous mène. Nous ne cherchons pas, on nous

conduit. Et puis, voyez tous ces braves gens enrôlés au service

d’une si belle cause. Non seulement nous réussirons dans notre

entreprise, mais elle s’accomplira sans difficultés. J’ai promis à

lady Helena un voyage d’agrément, et je me trompe fort, ou je

tiendrai ma parole.

--Edward, dit lady Glenarvan, vous êtes le meilleur des hommes.

--Non point, mais j’ai le meilleur des équipages sur le meilleur

des navires. Est-ce que vous ne l’admirez pas notre _Duncan_, miss

Mary?

--Au contraire, _mylord_, répondit la jeune fille, je l’admire et

en véritable connaisseuse.

--Ah! vraiment!

--J’ai joué tout enfant sur les navires de mon père; il aurait dû

faire de moi un marin, et s’il le fallait, je ne serais peut-être

pas embarrassée de prendre un ris ou de tresser une garcette.

--Eh! Miss, que dites-vous là? s’écria John Mangles.

--Si vous parlez ainsi, reprit lord Glenarvan, vous allez vous

faire un grand ami du capitaine John, car il ne conçoit rien au

monde qui vaille l’état de marin! Il n’en voit pas d’autre, même

pour une femme! N’est-il pas vrai, John?

--Sans doute, votre honneur, répondit le jeune capitaine, et

j’avoue cependant que miss Grant est mieux à sa place sur la

dunette qu’à serrer une voile de perroquet; mais je n’en suis pas

moins flatté de l’entendre parler ainsi.

--Et surtout quand elle admire le _Duncan_, répliqua Glenarvan.

--Qui le mérite bien, répondit John.

--Ma foi, dit lady Helena, puisque vous êtes si fier de votre

yacht, vous me donnez envie de le visiter jusqu’à fond de cale, et

de voir comment nos braves matelots sont installés dans

l’entrepont.

--Admirablement, répondit John; ils sont là comme chez eux.

--Et ils sont véritablement chez eux, ma chère Helena, répondit

lord Glenarvan. Ce yacht est une portion de notre vieille

Calédonie! C’est un morceau détaché du comté de Dumbarton qui

vogue par grâce spéciale, de telle sorte que nous n’avons pas

quitté notre pays! Le _Duncan_, c’est le château de Malcolm, et

l’océan, c’est le lac Lomond.

--Eh bien, mon cher Edward, faites-nous les honneurs du château,

répondit lady Helena.

--À vos ordres, madame, dit Glenarvan, mais auparavant laissez-moi

prévenir Olbinett.»

Le steward du yacht était un excellent maître d’hôtel, un écossais

qui aurait mérité d’être français pour son importance; d’ailleurs,

remplissant ses fonctions avec zèle et intelligence.

Il se rendit aux ordres de son maître.

«Olbinett, nous allons faire un tour avant déjeuner, dit

Glenarvan, comme s’il se fût agi d’une promenade à Tarbet ou au

lac Katrine; j’espère que nous trouverons la table servie à notre

retour.»

Olbinett s’inclina gravement.

«Nous accompagnez-vous, major? dit lady Helena.

--Si vous l’ordonnez, répondit Mac Nabbs.

--Oh! fit lord Glenarvan, le major est absorbé dans les fumées de

son cigare; il ne faut pas l’en arracher; car je vous le donne

pour un intrépide fumeur, miss Mary. Il fume toujours, même en

dormant.»

Le major fit un signe d’assentiment, et les hôtes de lord

Glenarvan descendirent dans l’entrepont.

Mac Nabbs, demeuré seul, et causant avec lui-même, selon son

habitude, mais sans jamais se contrarier, s’enveloppa de nuages

plus épais; il restait immobile, et regardait à l’arrière le

sillage du yacht. Après quelques minutes, d’une muette

contemplation, il se retourna et se vit en face d’un nouveau

personnage. Si quelque chose avait pu le surprendre, le major eût

été surpris de cette rencontre, car ce passager lui était

absolument inconnu.

Les enfants du capitaine Grant · 第 2 / 50 段