Glenarvan parlait avec conviction. Ses yeux respiraient une

Jules Verne

LES ENFANTS DU CAPITAINE GRANT

(1868)

Table des matières

PREMIÈRE PARTIE

Chapitre I Balance-fish

Chapitre II Les trois documents

Chapitre III Malcolm-Castle

Chapitre IV Une proposition de lady Glenarvan

Chapitre V Le départ du «Duncan»

Chapitre VI Le passager de la cabine numéro six

Chapitre VII D’où vient et où va Jacques Paganel

Chapitre VIII Un brave homme de plus à bord du «Duncan»

Chapitre IX Le détroit de Magellan

Chapitre X Le trente-septième parallèle

Chapitre XI Traversée du Chili

Chapitre XII À douze mille pieds dans les airs

Chapitre XIII Descente de la cordillère

Chapitre XIV Le coup de fusil de la providence

Chapitre XV L’espagnol de Jacques Paganel

Chapitre XVI Le rio-Colorado

Chapitre XVII Les pampas

Chapitre XVIII À la recherche d’une aiguade

Chapitre XIX Les loups rouges

Chapitre XX Les plaines argentines

Chapitre XXI Le fort indépendance

Chapitre XXII La crue

Chapitre XXIII Où l’on mène la vie des oiseaux

Chapitre XXIV Où l’on continue de mener la vie des oiseaux

Chapitre XXXV Entre le feu et l’eau

Chapitre XXVI L’Atlantique

DEUXIÈME PARTIE

Chapitre I Le retour à bord

Chapitre II Tristan d’Acunha

Chapitre III L’île Amsterdam

Chapitre IV Les paris de Jacques Paganel et du major Mac Nabbs

Chapitre V Les colères de l’océan Indien

Chapitre VI Le cap Bernouilli

Chapitre VII Ayrton

Chapitre VIII Le départ

Chapitre IX La province de Victoria

Chapitre X Wimerra river

Chapitre XI Burke et Stuart

Chapitre XII Le railway de Melbourne à Sandhurst

Chapitre XIII Un premier prix de géographie

Chapitre XIV Les mines du mont Alexandre

Chapitre XV «Australian and New Zealand gazette»

Chapitre XVI Où le major soutient que ce sont des singes

Chapitre XVII Les éleveurs millionnaires

Chapitre XVIII Les alpes australiennes

Chapitre XIX Un coup de théâtre

Chapitre XX Aland! Zealand!

Chapitre XXI Quatre jours d’angoisse

Chapitre XXII Eden

TROISIÈME PARTIE

Chapitre I Le Macquarie

Chapitre II Le passé du pays où l’on va

Chapitre III Les massacres de la Nouvelle-Zélande

Chapitre IV Les brisants

Chapitre V Les matelots improvisés

Chapitre VI Où le cannibalisme est traité théoriquement

Chapitre VII Où l’on accoste enfin une terre qu’il faudrait éviter

Chapitre VIII Le présent du pays où l’on est

Chapitre IX Trente milles au nord

Chapitre X Le fleuve national

Chapitre XI Le lac Taupo

Chapitre XII Les funérailles d’un chef maori

Chapitre XIII Les dernières heures

Chapitre XIV La montagne tabou

Chapitre XV Les grands moyens de Paganel

Chapitre XVI Entre deux feux

Chapitre XVII Pourquoi le «Duncan» croisait sur la côte est de la

Nouvelle-Zélande

Chapitre XVIII Ayrton ou Ben Joyce

Chapitre XIX Une transaction

Chapitre XX Un cri dans la nuit

Chapitre XXI L’île Tabor

Chapitre XXII La dernière distraction de Jacques Paganel

PREMIÈRE PARTIE

Chapitre I

_Balance-fish_

Le 26 juillet 1864, par une forte brise du nord-est, un magnifique

yacht évoluait à toute vapeur sur les flots du canal du nord. Le

pavillon d’Angleterre battait à sa corne d’artimon; à l’extrémité

du grand mât, un guidon bleu portait les initiales E G, brodées en

or et surmontées d’une couronne ducale. Ce yacht se nommait le

_Duncan_; il appartenait à lord Glenarvan, l’un des seize pairs

écossais qui siègent à la chambre haute, et le membre le plus

distingué du «royal-thames-yacht-club», si célèbre dans tout le

royaume-uni.

Lord Edward Glenarvan se trouvait à bord avec sa jeune femme, lady

Helena, et l’un de ses cousins, le major Mac Nabbs.

Le _Duncan_, nouvellement construit, était venu faire ses essais à

quelques milles au dehors du golfe de la Clyde, et cherchait à

rentrer à Glasgow; déjà l’île d’Arran se relevait à l’horizon,

quand le matelot de vigie signala un énorme poisson qui s’ébattait

dans le sillage du yacht.

Le capitaine John Mangles fit aussitôt prévenir lord Edward de

cette rencontre. Celui-ci monta sur la dunette avec le major Mac

Nabbs, et demanda au capitaine ce qu’il pensait de cet animal.

«Vraiment, votre honneur, répondit John Mangles, je pense que

c’est un requin d’une belle taille.

--Un requin dans ces parages! s’écria Glenarvan.

--Cela n’est pas douteux, reprit le capitaine; ce poisson

appartient à une espèce de requins qui se rencontre dans toutes

les mers et sous toutes les latitudes. C’est le «balance-fish», et

je me trompe fort, ou nous avons affaire à l’un de ces coquins-là!

Si votre honneur y consent, et pour peu qu’il plaise à lady

Glenarvan d’assister à une pêche curieuse, nous saurons bientôt à

quoi nous en tenir.

--Qu’en pensez-vous, Mac Nabbs? dit lord Glenarvan au major;

êtes-vous d’avis de tenter l’aventure?

--Je suis de l’avis qu’il vous plaira, répondit tranquillement le

major.

--D’ailleurs, reprit John Mangles, on ne saurait trop exterminer

ces terribles bêtes. Profitons de l’occasion, et, s’il plaît à

votre honneur, ce sera à la fois un émouvant spectacle et une

bonne action.

--Faites, John,» dit lord Glenarvan.

Puis il envoya prévenir lady Helena, qui le rejoignit sur la

dunette, fort tentée vraiment par cette pêche émouvante.

La mer était magnifique; on pouvait facilement suivre à sa surface

les rapides évolutions du squale, qui plongeait ou s’élançait avec

une surprenante vigueur. John Mangles donna ses ordres. Les

matelots jetèrent par-dessus les bastingages de tribord une forte

corde, munie d’un émerillon amorcé avec un épais morceau de lard.

Le requin, bien qu’il fût encore à une distance de cinquante

yards, sentit l’appât offert à sa voracité. Il se rapprocha

rapidement du yacht. On voyait ses nageoires, grises à leur

extrémité, noires à leur base, battre les flots avec violence,

tandis que son appendice caudal le maintenait dans une ligne

rigoureusement droite. À mesure qu’il s’avançait, ses gros yeux

saillants apparaissaient, enflammés par la convoitise, et ses

mâchoires béantes, lorsqu’il se retournait, découvraient une

quadruple rangée de dents. Sa tête était large et disposée comme

un double marteau au bout d’un manche. John Mangles n’avait pu s’y

tromper; c’était là le plus vorace échantillon de la famille des

squales, le poisson-balance des anglais, le poisson-juif des

provençaux.

Les passagers et les marins du _Duncan_ suivaient avec une vive

attention les mouvements du requin. Bientôt l’animal fut à portée

de l’émerillon; il se retourna sur le dos pour le mieux saisir, et

l’énorme amorce disparut dans son vaste gosier.

Aussitôt il «se ferra» lui-même en donnant une violente secousse

au câble, et les matelots halèrent le monstrueux squale au moyen

d’un palan frappé à l’extrémité de la grande vergue. Le requin se

débattit violemment, en se voyant arracher de son élément naturel.

Mais on eut raison de sa violence.

Une corde munie d’un nœud coulant le saisit par la queue et

paralysa ses mouvements. Quelques instants après, il était enlevé

au-dessus des bastingages et précipité sur le pont du yacht.

Aussitôt, un des marins s’approcha de lui, non sans précaution,

et, d’un coup de hache porté avec vigueur, il trancha la

formidable queue de l’animal.

La pêche était terminée; il n’y avait plus rien à craindre de la

part du monstre; la vengeance des marins se trouvait satisfaite,

mais non leur curiosité. En effet, il est d’usage à bord de tout

navire de visiter soigneusement l’estomac du requin.

Les matelots connaissent sa voracité peu délicate, s’attendent à

quelque surprise, et leur attente n’est pas toujours trompée.

Lady Glenarvan ne voulut pas assister à cette répugnante

«exploration», et elle rentra dans la dunette. Le requin haletait

encore; il avait dix pieds de long et pesait plus de six cents

livres.

Cette dimension et ce poids n’ont rien d’extraordinaire; mais si

le _balance-fish_ n’est pas classé parmi les géants de l’espèce,

du moins compte-t-il au nombre des plus redoutables.

Bientôt l’énorme poisson fut éventré à coups de hache, et sans

plus de cérémonies. L’émerillon avait pénétré jusque dans

l’estomac, qui se trouva absolument vide; évidemment l’animal

jeûnait depuis longtemps, et les marins désappointés allaient en

jeter les débris à la mer, quand l’attention du maître d’équipage

fut attirée par un objet grossier, solidement engagé dans l’un des

viscères.

«Eh! Qu’est-ce que cela? s’écria-t-il.

--Cela, répondit un des matelots, c’est un morceau de roc que la

bête aura avalé pour se lester.

--Bon! reprit un autre, c’est bel et bien un boulet ramé que ce

coquin-là a reçu dans le ventre, et qu’il n’a pas encore pu

digérer.

--Taisez-vous donc, vous autres, répliqua Tom Austin, le second

du yacht, ne voyez-vous pas que cet animal était un ivrogne

fieffé, et que pour n’en rien perdre il a bu non seulement le vin,

mais encore la bouteille?

--Quoi! s’écria lord Glenarvan, c’est une bouteille que ce requin

a dans l’estomac!

--Une véritable bouteille, répondit le maître d’équipage. Mais on

voit bien qu’elle ne sort pas de la cave.

--Eh bien, Tom, reprit lord Edward, retirez-la avec précaution;

les bouteilles trouvées en mer renferment souvent des documents

précieux.

--Vous croyez? dit le major Mac Nabbs.

--Je crois, du moins, que cela peut arriver.

--Oh! je ne vous contredis point, répondit le major, et il y a

peut-être là un secret.

--C’est ce que nous allons savoir, dit Glenarvan.

--Eh bien, Tom?

--Voilà, répondit le second, en montrant un objet informe qu’il

venait de retirer, non sans peine, de l’estomac du requin.

--Bon, dit Glenarvan, faites laver cette vilaine chose, et qu’on

la porte dans la dunette.»

Tom obéit, et cette bouteille, trouvée dans des circonstances si

singulières, fut déposée sur la table du carré, autour de laquelle

prirent place lord Glenarvan, le major Mac Nabbs, le capitaine

John Mangles et lady Helena, car une femme est, dit-on, toujours

un peu curieuse.

Tout fait événement en mer. Il y eut un moment de silence. Chacun

interrogeait du regard cette épave fragile. Y avait-il là le

secret de tout un désastre, ou seulement un message insignifiant

confié au gré des flots par quelque navigateur désœuvré?

Cependant, il fallait savoir à quoi s’en tenir, et Glenarvan

procéda sans plus attendre à l’examen de la bouteille; il prit,

d’ailleurs, toutes les précautions voulues en pareilles

circonstances; on eût dit un coroner relevant les particularités

d’une affaire grave; et Glenarvan avait raison, car l’indice le

plus insignifiant en apparence peut mettre souvent sur la voie

d’une importante découverte.

Avant d’être visitée intérieurement, la bouteille fut examinée à

l’extérieur. Elle avait un col effilé, dont le goulot vigoureux

portait encore un bout de fil de fer entamé par la rouille; ses

parois, très épaisses et capables de supporter une pression de

plusieurs atmosphères, trahissaient une origine évidemment

champenoise. Avec ces bouteilles-là, les vignerons d’Aï ou

d’Épernay cassent des bâtons de chaise, sans qu’elles aient trace

de fêlure. Celle-ci avait donc pu supporter impunément les hasards

d’une longue pérégrination.

«Une bouteille de la maison Cliquot», dit simplement le major.

Et, comme il devait s’y connaître, son affirmation fut acceptée

sans conteste.

«Mon cher major, répondit Helena, peu importe ce qu’est cette

bouteille, si nous ne savons pas d’où elle vient.

--Nous le saurons, ma chère Helena, dit lord Edward, et déjà l’on

peut affirmer qu’elle vient de loin. Voyez les matières pétrifiées

qui la recouvrent, ces substances minéralisées, pour ainsi dire,

sous l’action des eaux de la mer! Cette épave avait déjà fait un

long séjour dans l’océan avant d’aller s’engloutir dans le ventre

d’un requin.

--Il m’est impossible de ne pas être de votre avis, répondit le

major, et ce vase fragile, protégé par son enveloppe de pierre, a

pu faire un long voyage.

--Mais d’où vient-il? demanda lady Glenarvan.

--Attendez, ma chère Helena, attendez; il faut être patient avec

les bouteilles. Ou je me trompe fort, ou celle-ci va répondre

elle-même à toutes nos questions.»

Et, ce disant, Glenarvan commença à gratter les dures matières qui

protégeaient le goulot; bientôt le bouchon apparut, mais fort

endommagé par l’eau de mer.

«Circonstance fâcheuse, dit Glenarvan, car s’il se trouve là

quelque papier, il sera en fort mauvais état.

--C’est à craindre, répliqua le major.

--J’ajouterai, reprit Glenarvan, que cette bouteille mal bouchée

ne pouvait tarder à couler bas, et il est heureux que ce requin

l’ait avalée pour nous l’apporter à bord du _Duncan_.

--Sans doute, répondit John Mangles, et cependant mieux eût valu

la pêcher en pleine mer, par une longitude et une latitude bien

déterminées. On peut alors, en étudiant les courants

atmosphériques et marins, reconnaître le chemin parcouru; mais

avec un facteur comme celui-là, avec ces requins qui marchent

contre vent et marée, on ne sait plus à quoi s’en tenir.

--Nous verrons bien,» répondit Glenarvan.

En ce moment, il enlevait le bouchon avec le plus grand soin, et

une forte odeur saline se répandit dans la dunette.

«Eh bien? demanda lady Helena, avec une impatience toute féminine.

--Oui! dit Glenarvan, je ne me trompais pas! Il y a là des

papiers!

--Des documents! des documents! s’écria lady Helena.

--Seulement, répondit Glenarvan, ils paraissent être rongés par

l’humidité, et il est impossible de les retirer, car ils adhèrent

aux parois de la bouteille.

--Cassons-la, dit Mac Nabbs.

--J’aimerais mieux la conserver intacte, répliqua Glenarvan.

--Moi aussi, répondit le major.

--Sans nul doute, dit lady Helena, mais le contenu est plus

précieux que le contenant, et il vaut mieux sacrifier celui-ci à

celui-là.

--Que votre honneur détache seulement le goulot, dit John

Mangles, et cela permettra de retirer le document sans

l’endommager.

--Voyons! Voyons! Mon cher Edward», s’écria lady Glenarvan.

Il était difficile de procéder d’une autre façon, et quoi qu’il en

eût, lord Glenarvan se décida à briser le goulot de la précieuse

bouteille. Il fallut employer le marteau, car l’enveloppe

pierreuse avait acquis la dureté du granit. Bientôt ses débris

tombèrent sur la table, et l’on aperçut plusieurs fragments de

papier adhérents les uns aux autres.

Glenarvan les retira avec précaution, les sépara, et les étala

devant ses yeux, pendant que lady Helena, le major et le capitaine

se pressaient autour de lui.

Chapitre II

_Les trois documents_

Ces morceaux de papier, à demi détruits par l’eau de mer,

laissaient apercevoir quelques mots seulement, restes

indéchiffrables de lignes presque entièrement effacées. Pendant

quelques minutes, lord Glenarvan les examina avec attention; il

les retourna dans tous les sens; il les exposa à la lumière du

jour; il observa les moindres traces d’écriture respectées par la

mer; puis il regarda ses amis, qui le considéraient d’un œil

anxieux.

«Il y a là, dit-il, trois documents distincts, et

vraisemblablement trois copies du même document traduit en trois

langues, l’un anglais, l’autre français, le troisième allemand.

Les quelques mots qui ont résisté ne me laissent aucun doute à cet

égard.

--Mais au moins, ces mots présentent-ils un sens? demanda lady

Glenarvan.

--Il est difficile de se prononcer, ma chère Helena; les mots

tracés sur ces documents sont fort incomplets.

--Peut-être se complètent-ils l’un par l’autre? dit le major.

--Cela doit être, répondit John Mangles; il est impossible que

l’eau de mer ait rongé ces lignes précisément aux mêmes endroits,

et en rapprochant ces lambeaux de phrase, nous finirons par leur

trouver un sens intelligible.

--C’est ce que nous allons faire, dit lord Glenarvan, mais

procédons avec méthode. Voici d’abord le document anglais.»

Ce document présentait la disposition suivante de lignes et de

mots:

_62 bri gow sink... Etc_.

«Voilà qui ne signifie pas grand’chose, dit le major d’un air

désappointé.

--Quoi qu’il en soit, répondit le capitaine, c’est là du bon

anglais.

--Il n’y a pas de doute à cet égard, dit lord Glenarvan; les mots

_sink, aland, that, and, lost_, sont intacts; _skipp_ forme

évidemment le mot _skipper_, et il est question d’un sieur Gr,

probablement le capitaine d’un bâtiment naufragé.

--Ajoutons, dit John Mangles, les mots _monit_ et _ssistance_

dont l’interprétation est évidente.

--Eh mais! C’est déjà quelque chose, cela, répondit lady Helena.

--Malheureusement, répondit le major, il nous manque des lignes

entières. Comment retrouver le nom du navire perdu, le lieu du

naufrage?

--Nous les retrouverons, dit lord Edward.

--Cela n’est pas douteux, répliqua le major, qui était

invariablement de l’avis de tout le monde, mais de quelle façon?

--En complétant un document par l’autre.

--Cherchons donc!» s’écria lady Helena.

Le second morceau de papier, plus endommagé que le précédent,

n’offrait que des mots isolés et disposés de cette manière: _7

juni glas... Etc_.

«Ceci est écrit en allemand, dit John Mangles, dès qu’il eut jeté

les yeux sur ce papier.

--Et vous connaissez cette langue, John? demanda Glenarvan.

--Parfaitement, votre honneur.

--Eh bien, dites-nous ce que signifient ces quelques mots.»

Le capitaine examina le document avec attention, et s’exprima en

ces termes:

«D’abord, nous voilà fixés sur la date de l’événement; _7 juni_

veut dire _7 juin_, et en rapprochant ce chiffre des chiffres 62

fournis par le document anglais, nous avons cette date complète:

_7 juin 1862_.

--Très bien! s’écria lady Helena; continuez, John.

--Sur la même ligne, reprit le jeune capitaine, je trouve le mot

_glas_, qui, rapproché du mot _gow_ fourni par le premier

document, donne _Glasgow_. Il s’agit évidemment d’un navire du

port de Glasgow.

--C’est mon opinion, répondit le major.

--La seconde ligne du document manque tout entière, reprit John

Mangles. Mais, sur la troisième, je rencontre deux mots

importants: _zwei_ qui veut dire _deux_, et _atrosen_, ou mieux

_matrosen_, qui signifie _matelots_ en langue allemande.

--Ainsi donc, dit lady Helena, il s’agirait d’un capitaine et de

deux matelots?

--C’est probable, répondit lord Glenarvan.

--J’avouerai à votre honneur, reprit le capitaine, que le mot

suivant, _graus_, m’embarrasse. Je ne sais comment le traduire.

Peut-être le troisième document nous le fera-t-il comprendre.

Quant aux deux derniers mots, ils s’expliquent sans difficultés.

_Bringt ihnen_ signifie _portez-leur_, et si on les rapproche du

mot anglais situé comme eux sur la septième ligne du premier

document, je veux dire du mot _assistance_, la phrase _portez-leur

secours_ se dégage toute seule.

--Oui! Portez-leur secours! dit Glenarvan, mais où se trouvent

ces malheureux? Jusqu’ici nous n’avons pas une seule indication du

lieu, et le théâtre de la catastrophe est absolument inconnu.

--Espérons que le document français sera plus explicite, dit lady

Helena.

--Voyons le document français, répondit Glenarvan, et comme nous

connaissons tous cette langue, nos recherches seront plus

faciles.»

Voici le fac-simile exact du troisième document:

_Troi ats tannia gonie... Etc_.

«Il y a des chiffres, s’écria lady Helena. Voyez, messieurs,

voyez!...

--Procédons avec ordre, dit lord Glenarvan, et commençons par le

commencement. Permettez-moi de relever un à un ces mots épars et

incomplets. Je vois d’abord, dès les premières lettres, qu’il

s’agit d’un trois-mâts, dont le nom, grâce aux documents anglais

et français, nous est entièrement conservé: le _Britannia_. Des

deux mots suivants _gonie_ et _austral_, le dernier seul a une

signification que vous comprenez tous.

--Voilà déjà un détail précieux, répondit John Mangles; le

naufrage a eu lieu dans l’hémisphère austral.

--C’est vague, dit le major.

--Je continue, reprit Glenarvan. Ah! Le mot _abor_, le radical du

verbe _aborder_. Ces malheureux ont abordé quelque part. Mais où?

_contin_! est-ce donc sur un continent? _cruel_!....

--_Cruel!_ s’écria John Mangles, mais voilà l’explication du mot

allemand _graus... Grausam... Cruel!_

--Continuons! Continuons! dit Glenarvan, dont l’intérêt était

violemment surexcité à mesure que le sens de ces mots incomplets

se dégageait à ses yeux. _Indi_... S’agit-il donc de l’_Inde_ où

ces matelots auraient été jetés? Que signifie ce mot _ongit_? Ah!

_longitude_! et voici la latitude: _trente-sept degrés onze

minutes_.

--Enfin! Nous avons donc une indication précise.

--Mais la longitude manque, dit Mac Nabbs.

--On ne peut pas tout avoir, mon cher major, répondit Glenarvan,

et c’est quelque chose qu’un degré exact de latitude. Décidément,

ce document français est le plus complet des trois. Il est évident

que chacun d’eux était la traduction littérale des autres, car ils

contiennent tous le même nombre de lignes. Il faut donc maintenant

les réunir, les traduire en une seule langue, et chercher leur

sens le plus probable, le plus logique et le plus explicite.

--Est-ce en français, demanda le major, en anglais ou en allemand

que vous allez faire cette traduction?

--En français, répondit Glenarvan, puisque la plupart des mots

intéressants nous ont été conservés dans cette langue.

--Votre honneur a raison, dit John Mangles, et d’ailleurs ce

langage nous est familier.

--C’est entendu. Je vais écrire ce document en réunissant ces

restes de mots et ces lambeaux de phrase, en respectant les

intervalles qui les séparent, en complétant ceux dont le sens ne

peut être douteux; puis, nous comparerons et nous jugerons.»

Glenarvan prit aussitôt la plume, et, quelques instants après, il

présentait à ses amis un papier sur lequel étaient tracées les

lignes suivantes: _7 juin 1862 trois-mâts Britannia Glasgow

sombré... Etc_.

En ce moment, un matelot vint prévenir le capitaine que le

_Duncan_ embouquait le golfe de la Clyde, et il demanda ses

ordres.

«Quelles sont les intentions de votre honneur? dit John Mangles en

s’adressant à lord Glenarvan.

--Gagner Dumbarton au plus vite, John; puis, tandis que lady

Helena retournera à Malcolm-Castle, j’irai jusqu’à Londres

soumettre ce document à l’amirauté.»

John Mangles donna ses ordres en conséquence, et le matelot alla

les transmettre au second.

«Maintenant, mes amis, dit Glenarvan, continuons nos recherches.

Nous sommes sur les traces d’une grande catastrophe. La vie de

quelques hommes dépend de notre sagacité. Employons donc toute

notre intelligence à deviner le mot de cette énigme.

--Nous sommes prêts, mon cher Edward, répondit lady Helena.

--Tout d’abord, reprit Glenarvan, il faut considérer trois choses

bien distinctes dans ce document: 1) les choses que l’on sait; 2)

celles que l’on peut conjecturer; 3) celles qu’on ne sait pas. Que

savons-nous? Nous savons que le 7 juin 1862 un trois-mâts, le

_Britannia_, de Glasgow, a sombré; que deux matelots et le

capitaine ont jeté ce document à la mer par 37° 11’ de latitude, et

qu’ils demandent du secours.

--Parfaitement, répliqua le major.

--Que pouvons-nous conjecturer? reprit Glenarvan. D’abord, que le

naufrage a eu lieu dans les mers australes, et tout de suite

j’appellerai votre attention sur le mot _gonie_. Ne vient-il pas

de lui-même indiquer le nom du pays auquel il appartient?

--La Patagonie! s’écria lady Helena.

--Sans doute.

--Mais la Patagonie est-elle traversée par le trente-septième

parallèle? demanda le major.

--Cela est facile à vérifier, répondit John Mangles en déployant

une carte de l’Amérique méridionale. C’est bien cela. La Patagonie

est effleurée par ce trente-septième parallèle. Il coupe

l’Araucanie, longe à travers les pampas le nord des terres

patagones, et va se perdre dans l’Atlantique.

--Bien. Continuons nos conjectures. Les deux matelots et le

capitaine _abor..._ abordent quoi? _contin..._ Le continent; vous

entendez, un continent et non pas une île. Que deviennent-ils?

Vous avez là deux lettres providentielles _Pr..._ Qui vous

apprennent leur sort. Ces malheureux, en effet, sont _pris_ ou

_prisonniers_ de qui? De _cruels indiens_. Êtes-vous convaincus?

Est-ce que les mots ne sautent pas d’eux-mêmes dans les places

vides? Est-ce que ce document ne s’éclaircit pas à vos yeux? Est-ce

que la lumière ne se fait pas dans votre esprit?»

Glenarvan parlait avec conviction. Ses yeux respiraient une

confiance absolue. Tout son feu se communiquait à ses auditeurs.

Comme lui, ils s’écrièrent: «C’est évident! C’est évident!»

Lord Edward, après un instant, reprit en ces termes:

«Toutes ces hypothèses, mes amis, me semblent extrêmement

plausibles; pour moi, la catastrophe a eu lieu sur les côtes de la

Patagonie. D’ailleurs, je ferai demander à Glasgow quelle était la

destination du _Britannia_, et nous saurons s’il a pu être

entraîné dans ces parages.

--Oh! Nous n’avons pas besoin d’aller chercher si loin, répondit

John Mangles. J’ai ici la collection de la _mercantile and

shipping gazette_, qui nous fournira des indications précises.

--Voyons, voyons!» dit lady Glenarvan.

John Mangles prit une liasse de journaux de l’année 1862 et se mit

à la feuilleter rapidement. Ses recherches ne furent pas longues,

et bientôt il dit avec un accent de satisfaction:

«30 mai 1862. Pérou! Le Callao! En charge pour Glasgow.

B_ritannia_, capitaine Grant.

--Grant! s’écria lord Glenarvan, ce hardi écossais qui a voulu

fonder une Nouvelle-Écosse dans les mers du Pacifique!

--Oui, répondit John Mangles, celui-là même qui, en 1861, s’est

embarqué à Glasgow sur le _Britannia_, et dont on n’a jamais eu de

nouvelles.

--Plus de doute! Plus de doute! dit Glenarvan. C’est bien lui. Le

_Britannia_ a quitté le Callao le 30 mai, et le 7 juin, huit jours

après son départ, il s’est perdu sur les côtes de la Patagonie.

Voilà son histoire tout entière dans ces restes de mots qui

semblaient indéchiffrables. Vous voyez, mes amis, que la part est

belle des choses que nous pouvions conjecturer. Quant à celles que

nous ne savons pas, elles se réduisent à une seule, au degré de

longitude qui nous manque.

--Il nous est inutile, répondit John Mangles, puisque le pays est

connu, et avec la latitude seule, je me chargerais d’aller droit

au théâtre du naufrage.

--Nous savons tout, alors? dit lady Glenarvan.

--Tout, ma chère Helena, et ces blancs que la mer a laissés entre

les mots du document, je vais les remplir sans peine, comme si

j’écrivais sous la dictée du capitaine Grant.»

Aussitôt lord Glenarvan reprit la plume, et il rédigea sans

hésiter la note suivante:

_«Le» 7 juin 1862,» le» trois-mâts Britannia,» de» Glasgow»,

a» sombré» sur les côtes de la Patagonie dans

l’hémisphère» austral.» se dirigeant» à terre, deux matelots» et

«le capitaine» Grant vont tenter d’aborder le «continent» où ils

seront prisonniers de «cruels indiens.» Ils ont «jeté ce document»

par degrés de «longitude et 37° 11’ de» latitude. «Portez-leur

secours» ou ils sont «perdus»_.

«Bien! Bien! Mon cher Edward, dit lady Helena, et si ces

malheureux revoient leur patrie, c’est à vous qu’ils devront ce

bonheur.

--Et ils la reverront, répondit Glenarvan. Ce document est trop

explicite, trop clair, trop certain, pour que l’Angleterre hésite

à venir au secours de trois de ses enfants abandonnés sur une côte

déserte. Ce qu’elle a fait pour Franklin et tant d’autres, elle le

fera aujourd’hui pour les naufragés du _Britannia_!

--Mais ces malheureux, reprit lady Helena, ont sans doute une

famille qui pleure leur perte. Peut-être ce pauvre capitaine Grant

a-t-il une femme, des enfants...

--Vous avez raison, ma chère lady, et je me charge de leur

apprendre que tout espoir n’est pas encore perdu. Maintenant, mes

amis, remontons sur la dunette, car nous devons approcher du

port.»

En effet, le _Duncan_ avait forcé de vapeur; il longeait en ce

moment les rivages de l’île de Bute, et laissait Rothesay sur

tribord, avec sa charmante petite ville, couchée dans sa fertile

vallée; puis il s’élança dans les passes rétrécies du golfe,

évolua devant Greenok, et, à six heures du soir, il mouillait au

pied du rocher basaltique de Dumbarton, couronné par le célèbre

château de Wallace, le héros écossais.

Là, une voiture attelée en poste attendait lady Helena pour la

reconduire à Malcolm-Castle avec le major Mac Nabbs. Puis lord

Glenarvan, après avoir embrassé sa jeune femme, s’élança dans

l’express du railway de Glasgow.

Mais, avant de partir, il avait confié à un agent plus rapide une

note importance, et le télégraphe électrique, quelques minutes

après, apportait au _Times_ et au _Morning-Chronicle_ un avis

rédigé en ces termes:

«Pour renseignements sur le sort du trois-mâts «_Britannia_, de

Glasgow, capitaine Grant», s’adresser à lord Glenarvan, Malcolm-Castle,

«Luss, comté de Dumbarton, Écosse.»

Chapitre III

_Malcolm-Castle_

Le château de Malcolm, l’un des plus poétiques des Highlands, est

situé auprès du village de Luss, dont il domine le joli vallon.

Les eaux limpides du lac Lomond baignent le granit de ses

murailles.

Depuis un temps immémorial il appartenait à la famille Glenarvan,

qui conserva dans le pays de Rob-Roy et de Fergus Mac Gregor les

usages hospitaliers des vieux héros de Walter Scott. À l’époque où

s’accomplit la révolution sociale en Écosse, grand nombre de

vassaux furent chassés, qui ne pouvaient payer de gros fermages

aux anciens chefs de clans.

Les uns moururent de faim; ceux-ci se firent pêcheurs; d’autres

émigrèrent. C’était un désespoir général. Seuls entre tous, les

Glenarvan crurent que la fidélité liait les grands comme les

petits, et ils demeurèrent fidèles à leurs tenanciers. Pas un ne

quitta le toit qui l’avait vu naître; nul n’abandonna la terre où

reposaient ses ancêtres; tous restèrent au clan de leurs anciens

seigneurs. Aussi, à cette époque même, dans ce siècle de

désaffection et de désunion, la famille Glenarvan ne comptait que

des écossais au château de Malcolm comme à bord du _Duncan_; tous

descendaient des vassaux de Mac Gregor, de Mac Farlane, de Mac

Nabbs, de Mac Naughtons, c’est-à-dire qu’ils étaient enfants des

comtés de Stirling et de Dumbarton: braves gens, dévoués corps et

âme à leur maître, et dont quelques-uns parlaient encore le

gaélique de la vieille Calédonie.

Lord Glenarvan possédait une fortune immense; il l’employait à

faire beaucoup de bien; sa bonté l’emportait encore sur sa

générosité, car l’une était infinie, si l’autre avait forcément

des bornes. Le seigneur de Luss, «le laird» de Malcolm,

représentait son comté à la chambre des lords. Mais, avec ses

idées jacobites, peu soucieux de plaire à la maison de Hanovre, il

était assez mal vu des hommes d’état d’Angleterre, et surtout par

ce motif qu’il s’en tenait aux traditions de ses aïeux et

résistait énergiquement aux empiétements politiques de «ceux du

sud.»

Ce n’était pourtant pas un homme arriéré que lord Edward

Glenarvan, ni de petit esprit, ni de mince intelligence; mais,

tout en tenant les portes de son comté largement ouvertes au

progrès, il restait écossais dans l’âme, et c’était pour la gloire

de l’Écosse qu’il allait lutter avec ses yachts de course dans les

«matches» du royal-thames-yacht-club.

Edward Glenarvan avait trente-deux ans; sa taille était grande,

ses traits un peu sévères, son regard d’une douceur infinie, sa

personne toute empreinte de la poésie highlandaise. On le savait

brave à l’excès, entreprenant, chevaleresque, un Fergus du XIXe

siècle, mais bon par-dessus toute chose, meilleur que saint Martin

lui-même, car il eût donné son manteau tout entier aux pauvres

gens des hautes terres.

Lord Glenarvan était marié depuis trois mois à peine; il avait

épousé miss Helena Tuffnel, la fille du grand voyageur William

Tuffnel, l’une des nombreuses victimes de la science géographique

et de la passion des découvertes.

Miss Helena n’appartenait pas à une famille noble, mais elle était

écossaise, ce qui valait toutes les noblesses aux yeux de lord

Glenarvan; de cette jeune personne charmante, courageuse, dévouée,

le seigneur de Luss avait fait la compagne de sa vie. Un jour, il

la rencontra vivant seule, orpheline, à peu près sans fortune,

dans la maison de son père, à Kilpatrick.

Il comprit que la pauvre fille ferait une vaillante femme; il

l’épousa. Miss Helena avait vingt-deux ans; c’était une jeune

personne blonde, aux yeux bleus comme l’eau des lacs écossais par

un beau matin du printemps. Son amour pour son mari l’emportait

encore sur sa reconnaissance. Elle l’aimait comme si elle eût été

la riche héritière, et lui l’orphelin abandonné. Quant à ses

fermiers et à ses serviteurs, ils étaient prêts à donner leur vie

pour celle qu’ils nommaient: notre bonne dame de Luss.

Lord Glenarvan et lady Helena vivaient heureux à Malcolm-Castle,

au milieu de cette nature superbe et sauvage des Highlands, se

promenant sous les sombres allées de marronniers et de sycomores,

aux bords du lac où retentissaient encore les _pibrochs_ du vieux

temps, au fond de ces gorges incultes dans lesquelles l’histoire

de l’Écosse est écrite en ruines séculaires. Un jour ils

s’égaraient dans les bois de bouleaux ou de mélèzes, au milieu des

vastes champs de bruyères jaunies; un autre jour, ils gravissaient

les sommets abrupts du Ben Lomond, ou couraient à cheval à travers

les _glens_ abandonnés, étudiant, comprenant, admirant cette

poétique contrée encore nommée «le pays de Rob-Roy», et tous ces

sites célèbres, si vaillamment chantés par Walter Scott. Le soir,

à la nuit tombante, quand «la lanterne de Mac Farlane» s’allumait

à l’horizon, ils allaient errer le long des bartazennes, vieille

galerie circulaire qui faisait un collier de créneaux au château

de Malcolm, et là, pensifs, oubliés et comme seuls au monde, assis

sur quelque pierre détachée, au milieu du silence de la nature,

sous les pâles rayons de la lune, tandis que la nuit se faisait

peu à peu au sommet des montagnes assombries, ils demeuraient

ensevelis dans cette limpide extase et ce ravissement intime dont

les cœurs aimants ont seuls le secret sur la terre.

Ainsi se passèrent les premiers mois de leur mariage. Mais lord

Glenarvan n’oubliait pas que sa femme était fille d’un grand

voyageur! Il se dit que lady Helena devait avoir dans le cœur

toutes les aspirations de son père, et il ne se trompait pas. Le

_Duncan_ fut construit; il était destiné à transporter lord et

lady Glenarvan vers les plus beaux pays du monde, sur les flots de

la Méditerranée, et jusqu’aux îles de l’archipel. Que l’on juge de

la joie de lady Helena quand son mari mit le _Duncan_ à ses

ordres! En effet, est-il un plus grand bonheur que de promener son

amour vers ces contrées charmantes de la Grèce, et de voir se

lever la lune de miel sur les rivages enchantés de l’orient?

Cependant lord Glenarvan était parti pour Londres.

Il s’agissait du salut de malheureux naufragés; aussi, de cette

absence momentanée, lady Helena se montra-t-elle plus impatiente

que triste; le lendemain, une dépêche de son mari lui fit espérer

un prompt retour; le soir, une lettre demanda une prolongation;

les propositions de lord Glenarvan éprouvaient quelques

difficultés; le surlendemain, nouvelle lettre, dans laquelle lord

Glenarvan ne cachait pas son mécontentement à l’égard de

l’amirauté.

Ce jour-là, lady Helena commença à être inquiète.

Le soir, elle se trouvait seule dans sa chambre, quand l’intendant

du château, Mr Halbert, vint lui demander si elle voulait recevoir

une jeune fille et un jeune garçon qui désiraient parler à lord

Glenarvan.

«Des gens du pays? dit lady Helena.

--Non, madame, répondit l’intendant, car je ne les connais pas.

Ils viennent d’arriver par le chemin de fer de Balloch, et de

Balloch à Luss, ils ont fait la route à pied.

--Priez-les de monter, Halbert,» dit lady Glenarvan.

L’intendant sortit. Quelques instants après, la jeune fille et le

jeune garçon furent introduits dans la chambre de lady Helena.

C’étaient une sœur et un frère. À leur ressemblance on ne pouvait

en douter.

La sœur avait seize ans. Sa jolie figure un peu fatiguée, ses

yeux qui avaient dû pleurer souvent, sa physionomie résignée, mais

courageuse, sa mise pauvre, mais propre, prévenaient en sa faveur.

Elle tenait par la main un garçon de douze ans à l’air décidé, et

qui semblait prendre sa sœur sous sa protection. Vraiment!

Quiconque eût manqué à la jeune fille aurait eu affaire à ce petit

bonhomme! La sœur demeura un peu interdite en se trouvant devant

lady Helena. Celle-ci se hâta de prendre la parole.

«Vous désirez me parler? dit-elle en encourageant la jeune fille

du regard.

--Non, répondit le jeune garçon d’un ton déterminé, pas à vous,

mais à lord Glenarvan lui-même.

--Excusez-le, madame, dit alors la sœur en regardant son frère.

--Lord Glenarvan n’est pas au château, reprit lady Helena; mais

je suis sa femme, et si je puis le remplacer auprès de vous...

--Vous êtes lady Glenarvan? dit la jeune fille.

--Oui, miss.

--La femme de lord Glenarvan de Malcolm-Castle, qui a publié dans

le _Times_ une note relative au naufrage du _Britannia_?

--Oui! oui! répondit lady Helena avec empressement, et vous?...

--Je suis miss Grant, madame, et voici mon frère.

--Miss Grant! Miss Grant! s’écria lady Helena en attirant la

jeune fille près d’elle, en lui prenant les mains, en baisant les

bonnes joues du petit bonhomme.

--Madame, reprit la jeune fille, que savez-vous du naufrage de

mon père? Est-il vivant? Le reverrons-nous jamais? Parlez, je vous

en supplie!

--Ma chère enfant, dit lady Helena, Dieu me garde de vous

répondre légèrement dans une semblable circonstance; je ne

voudrais pas vous donner une espérance illusoire...

--Parlez, madame, parlez! Je suis forte contre la douleur, et je

puis tout entendre.

--Ma chère enfant, répondit lady Helena, l’espoir est bien

faible; mais, avec l’aide de Dieu qui peut tout, il est possible

que vous revoyiez un jour votre père.

--Mon Dieu! Mon Dieu!» s’écria miss Grant, qui ne put contenir

ses larmes, tandis que Robert couvrait de baisers les mains de

lady Glenarvan.

Lorsque le premier accès de cette joie douloureuse fut passé, la

jeune fille se laissa aller à faire des questions sans nombre;

lady Helena lui raconta l’histoire du document, comment le

_Britannia_ s’était perdu sur les côtes de la Patagonie; de quelle

manière, après le naufrage, le capitaine et deux matelots, seuls

survivants, devaient avoir gagné le continent; enfin, comment ils

imploraient le secours du monde entier dans ce document écrit en

trois langues et abandonné aux caprices de l’océan.

Pendant ce récit, Robert Grant dévorait des yeux lady Helena; sa

vie était suspendue à ses lèvres; son imagination d’enfant lui

retraçait les scènes terribles dont son père avait dû être la

victime; il le voyait sur le pont du _Britannia_; il le suivait au

sein des flots; il s’accrochait avec lui aux rochers de la côte;

il se traînait haletant sur le sable et hors de la portée des

vagues. Plusieurs fois, pendant cette histoire, des paroles

s’échappèrent de sa bouche.

«Oh! papa! Mon pauvre papa!» s’écria-t-il en se pressant contre sa

sœur.

Quant à miss Grant, elle écoutait, joignant les mains, et ne

prononça pas une seule parole, jusqu’au moment où, le récit

terminé, elle dit:

«Oh! madame! Le document! Le document!

--Je ne l’ai plus, ma chère enfant, répondit lady Helena.

--Vous ne l’avez plus?

--Non; dans l’intérêt même de votre père, il a dû être porté à

Londres par lord Glenarvan; mais je vous ai dit tout ce qu’il

contenait mot pour mot, et comment nous sommes parvenus à en

retrouver le sens exact; parmi ces lambeaux de phrases presque

effacés, les flots ont respecté quelques chiffres;

malheureusement, la longitude...

--On s’en passera! s’écria le jeune garçon.

--Oui, Monsieur Robert, répondit Helena en souriant à le voir si

déterminé. Ainsi, vous le voyez, miss Grant, les moindres détails

de ce document vous sont connus comme à moi.

--Oui, madame, répondit la jeune fille, mais j’aurais voulu voir

l’écriture de mon père.

--Eh bien, demain, demain peut-être, lord Glenarvan sera de

retour. Mon mari, muni de ce document incontestable, a voulu le

soumettre aux commissaires de l’amirauté, afin de provoquer

l’envoi immédiat d’un navire à la recherche du capitaine Grant.

--Est-il possible, madame! s’écria la jeune fille; vous avez fait

cela pour nous?

--Oui, ma chère miss, et j’attends lord Glenarvan d’un instant à

l’autre.

--Madame, dit la jeune fille avec un profond accent de

reconnaissance et une religieuse ardeur, lord Glenarvan et vous,

soyez bénis du ciel!

--Chère enfant, répondit lady Helena, nous ne méritons aucun

remerciement; toute autre personne à notre place eût fait ce que

nous avons fait. Puissent se réaliser les espérances que je vous

ai laissé concevoir! Jusqu’au retour de lord Glenarvan, vous

demeurez au château...

--Madame, répondit la jeune fille, je ne voudrais pas abuser de

la sympathie que vous témoignez à des étrangers.

--Étrangers! Chère enfant; ni votre frère ni vous, vous n’êtes

des étrangers dans cette maison, et je veux qu’à son arrivée lord

Glenarvan apprenne aux enfants du capitaine Grant ce que l’on va

tenter pour sauver leur père.»

Il n’y avait pas à refuser une offre faite avec tant de cœur. Il

fut donc convenu que miss Grant et son frère attendraient à

Malcolm-Castle le retour de lord Glenarvan.

Chapitre IV

_Une proposition de lady Glenarvan_

Pendant cette conversation, lady Helena n’avait point parlé des

craintes exprimées dans les lettres de lord Glenarvan sur

l’accueil fait à sa demande par les commissaires de l’amirauté.

Pas un mot non plus ne fut dit touchant la captivité probable du

capitaine Grant chez les indiens de l’Amérique méridionale. À quoi

bon attrister ces pauvres enfants sur la situation de leur père et

diminuer l’espérance qu’ils venaient de concevoir? Cela ne

changeait rien aux choses. Lady Helena s’était donc tue à cet

égard, et, après avoir satisfait à toutes les questions de miss

Grant, elle l’interrogea à son tour sur sa vie, sur sa situation

dans ce monde où elle semblait être la seule protectrice de son

frère.

Ce fut une touchante et simple histoire qui accrut encore la

sympathie de lady Glenarvan pour la jeune fille.

Miss Mary et Robert Grant étaient les seuls enfants du capitaine.

Harry Grant avait perdu sa femme à la naissance de Robert, et

pendant ses voyages au long cours, il laissait ses enfants aux

soins d’une bonne et vieille cousine. C’était un hardi marin que

le capitaine Grant, un homme sachant bien son métier, bon

navigateur et bon négociant tout à la fois, réunissant ainsi une

double aptitude précieuse aux skippers de la marine marchande. Il

habitait la ville de Dundee, dans le comté de Perth, en Écosse. Le

capitaine Grant était donc un enfant du pays.

Son père, un ministre de Sainte-Katrine Church, lui avait donné

une éducation complète, pensant que cela ne peut jamais nuire à

personne, pas même à un capitaine au long cours.

Pendant ses premiers voyages d’outre-mer, comme second d’abord, et

enfin en qualité de skipper, ses affaires réussirent, et quelques

années après la naissance de Robert Harry, il se trouvait

possesseur d’une certaine fortune.

C’est alors qu’une grande idée lui vint à l’esprit, qui rendit son

nom populaire en Écosse. Comme les Glenarvan, et quelques grandes

familles des Lowlands, il était séparé de cœur, sinon de fait, de

l’envahissante Angleterre. Les intérêts de son pays ne pouvaient

être à ses yeux ceux des anglo-saxons, et pour leur donner un

développement personnel il résolut de fonder une vaste colonie

écossaise dans un des continents de l’Océanie.

Rêvait-il pour l’avenir cette indépendance dont les États-Unis

avaient donné l’exemple, cette indépendance que les Indes et

l’Australie ne peuvent manquer de conquérir un jour? Peut-être.

Peut-être aussi laissa-t-il percer ses secrètes espérances. On

comprend donc que le gouvernement refusât de prêter la main à son

projet de colonisation; il créa même au capitaine Grant des

difficultés qui, dans tout autre pays, eussent tué leur homme.

Mais Harry ne se laissa pas abattre; il fit appel au patriotisme

de ses compatriotes, mit sa fortune au service de sa cause,

construisit un navire, et, secondé par un équipage d’élite, après

avoir confié ses enfants aux soins de sa vieille cousine, il

partit pour explorer les grandes îles du Pacifique. C’était en

l’année 1861.

Pendant un an, jusqu’en mai 1862, on eut de ses nouvelles; mais,

depuis son départ du Callao, au mois de juin, personne n’entendit

plus parler du _Britannia_, et la _gazette maritime_ devint muette

sur le sort du capitaine.

Ce fut dans ces circonstances-là que mourut la vieille cousine

d’Harry Grant, et les deux enfants restèrent seuls au monde.

Mary Grant avait alors quatorze ans; son âme vaillante ne recula

pas devant la situation qui lui était faite, et elle se dévoua

tout entière à son frère encore enfant. Il fallait l’élever,

l’instruire.

À force d’économies, de prudence et de sagacité, travaillant nuit

et jour, se donnant toute à lui, se refusant tout à elle, la sœur

suffit à l’éducation du frère, et remplit courageusement ses

devoirs maternels. Les deux enfants vivaient donc à Dundee dans

cette situation touchante d’une misère noblement acceptée, mais

vaillamment combattue.

Mary ne songeait qu’à son frère, et rêvait pour lui quelque

heureux avenir. Pour elle, hélas! Le _Britannia_ était à jamais

perdu, et son père mort, bien mort. Il faut donc renoncer à

peindre son émotion, quand la note du _Times_, que le hasard jeta

sous ses yeux, la tira subitement de son désespoir.

Il n’y avait pas à hésiter; son parti fut pris immédiatement. Dût-elle

apprendre que le corps du capitaine Grant avait été retrouvé

sur une côte déserte, au fond d’un navire désemparé, cela valait

mieux que ce doute incessant, cette torture éternelle de

l’inconnu.

Elle dit tout à son frère; le jour même, ces deux enfants prirent

le chemin de fer de Perth, et le soir ils arrivèrent à Malcolm-Castle,

où Mary, après tant d’angoisses, se reprit à espérer.

Voilà cette douloureuse histoire que Mary Grant raconta à lady

Glenarvan, d’une façon simple, et sans songer qu’en tout ceci,

pendant ces longues années d’épreuves, elle s’était conduite en

fille héroïque; mais lady Helena y songea pour elle, et à

plusieurs reprises, sans cacher ses larmes, elle pressa dans ses

bras les deux enfants du capitaine Grant.

Quant à Robert, il semblait qu’il entendît cette histoire pour la

première fois, il ouvrait de grands yeux en écoutant sa sœur; il

comprenait tout ce qu’elle avait fait, tout ce qu’elle avait

souffert, et enfin, l’entourant de ses bras:

«Ah! Maman! Ma chère maman!» s’écria-t-il, sans pouvoir retenir ce

cri parti du plus profond de son cœur.

Pendant cette conversation, la nuit était tout à fait venue. Lady

Helena, tenant compte de la fatigue des deux enfants, ne voulut

pas prolonger plus longtemps cet entretien. Mary Grant et Robert

furent conduits dans leurs chambres, et s’endormirent en rêvant à

un meilleur avenir. Après leur départ, lady Helena fit demander le

major, et lui apprit tous les incidents de cette soirée.

«Une brave jeune fille que cette Mary Grant! dit Mac Nabbs,

lorsqu’il eut entendu le récit de sa cousine.

--Fasse le ciel que mon mari réussisse dans son entreprise!

répondit lady Helena, car la situation de ces deux enfants

deviendrait affreuse.

--Il réussira, répliqua Mac Nabbs, ou les lords de l’amirauté

auraient un cœur plus dur que la pierre de Portland.»

Malgré cette assurance du major, lady Helena passa la nuit dans

les craintes les plus vives et ne put prendre un moment de repos.

Le lendemain, Mary Grant et son frère, levés dès l’aube, se

promenaient dans la grande cour du château, quand un bruit de

voiture se fit entendre.

Lord Glenarvan rentrait à Malcolm-Castle de toute la vitesse de

ses chevaux. Presque aussitôt lady Helena, accompagnée du major,

parut dans la cour, et vola au-devant de son mari. Celui-ci

semblait triste, désappointé, furieux.

Il serrait sa femme dans ses bras et se taisait.

«Eh bien, Edward, Edward? s’écria lady Helena.

--Eh bien, ma chère Helena, répondit lord Glenarvan, ces gens-là

n’ont pas de cœur!

--Ils ont refusé?...

Les enfants du capitaine Grant · 第 1 / 50 段