Janvier 14

Février 12

Mars 9

Avril 8

Mai 7

Juin 0

Juillet 0

Août 0

Septembre 0

Octobre 4

Novembre 11

Décembre 15

Ainsi, au cœur de l’hiver, en décembre et janvier, le nombre des jours

clairs s’élève presque à 50 %. Cette proportion diminue ensuite

rapidement à l’approche de l’été pour tomber à zéro pendant la période

de juin à septembre. Dans le cours de ces quatre mois, parfois le soleil

perce les nuages durant quelques heures, mais ces éclaircies sont rares.

Ainsi, en moyenne, juin compte 26 jours complètement couverts, juillet

27, août 24 et septembre 27.

Pendant cet été si nébuleux, les précipitations sont naturellement

beaucoup plus fréquentes que durant le reste de l’année.

La moyenne mensuelle des jours pendant lesquels des précipitations ont

été enregistrées se répartit ainsi:

Janvier 11

Février 11

Mars 13

Avril 13

Mai 20

Juin 20

Juillet 21

Août 19

Septembre 22

Octobre 14

Novembre 9

Décembre 9

Conclusion: de mai à septembre, deux jours sur trois, des chutes de

neige ou de pluie ont lieu.

C’est également en été que la brume est particulièrement fréquente,

ainsi que le met en évidence le tableau suivant des jours par mois où ce

météore a été observé.

Janvier 0

Février 0

Mars 2

Avril 1

Mai 2

Juin 10

Juillet 20

Août 16

Septembre 10

Octobre 4

Novembre 1

Décembre 0

Ainsi, jusqu’en mai, on est presque certain de ne pas rencontrer de

brume à la surface de la banquise; par contre, de juin à septembre, elle

devient très abondante. Seulement, à partir d’octobre, elle diminue pour

disparaître complètement en décembre et janvier.

Des observations exécutées à bord du _Farm_ par Nansen et ses

collaborateurs, il résulte que seulement pendant la nuit hivernale le

temps est stable et clair, et, que, durant la majeure partie de la

période de jour continu, le ciel reste nuageux ou brumeux.

Cette situation est peu propice pour une expédition aérienne vers le

Pôle. Ne pouvant utiliser la période de temps clair s’étendant d’octobre

à mars, en raison de l’obscurité régnant à cette époque, les aviateurs

n’ont à leur disposition que les mois très défavorables de l’été.

Heureusement, au printemps, lorsque le soleil est déjà constamment

au-dessus de l’horizon, existe une phase de transition avant

l’établissement du régime estival si hostile à l’aviation.

Avec ses dix-sept jours sans précipitations, dont huit clairs, et avec

une journée de brouillard seulement, avril paraît au premier abord

devoir être choisi pour un raid aérien. On ne doit pas oublier cependant

que, dans le cas d’un vol de longue durée, les chances de rencontrer un

mauvais temps en cours de route sont beaucoup plus grandes que les

statistiques précédentes ne l’indiquent. Dans un voyage par la voie de

l’air aussi long que celui du Spitzberg au Pôle, même pendant un mois

favorable comme avril, on traversera des zones de beau et de mauvais

temps. De plus, à cette époque de l’année, la température se maintient

très basse. Au début d’avril, Nansen a relevé, à bord du _Farm_, −38°,4,

et, à la fin de ce mois, le thermomètre peut descendre jusqu’à −29°. Les

jours clairs sont précisément ceux où le froid est extrême. Si donc en

avril des aviateurs voulaient profiter d’un ciel dégagé pour survoler la

banquise arctique, ils devraient être très chaudement vêtus.

L’expédition d’Amundsen, en 1925, ne pouvait partir en avril. Quoique la

traversée de Norvège au Spitzberg ait eu lieu longtemps avant

l’ouverture habituelle de la navigation dans ces parages et que le

montage des appareils à la baie du Roi ait été poussé fort activement,

on ne fut pas paré pour le départ avant le début de mai. Il n’aurait pu

avoir lieu à une date plus précoce que si l’expédition eût hiverné au

Spitzberg.

La mission des météorologistes consistait à déterminer quel jour, en

mai, le départ pourrait avoir lieu de préférence.

A consulter les observations du _Farm_, les occasions favorables

semblaient plutôt rares. En mai 1896, lorsque ce navire se trouvait

approximativement à mi-chemin entre le Spitzberg et le Pôle, on compta

vingt-cinq jours avec précipitations et seulement trois avec ciel clair

au début du mois. Si ce mois était aussi mauvais en 1925 qu’en 1896,

l’expédition d’Amundsen devrait donc se poursuivre dans des conditions

atmosphériques fort peu engageantes.

Quels sont les moyens dont on dispose pour établir la prévision du

temps? Ce sont, en premier lieu, les télégrammes des différents

observatoires annonçant les mouvements de l’atmosphère. Ce moyen d’un

usage courant devait être naturellement employé par nous. Au Spitzberg,

il est toutefois beaucoup plus difficile d’établir des pronostics que

dans toute autre localité. En Europe, on est couvert dans toutes les

directions par des observatoires reliés par des lignes télégraphiques;

par suite, on connaît immédiatement l’approche d’une dépression ou d’une

aire de haute pression.

Au Spitzberg, la situation est singulièrement plus délicate. Le réseau

européen vous informe bien de la situation dans le sud, mais ce qui se

passe au nord, à l’ouest comme à l’est, on l’ignore. Par conséquent,

très souvent au Spitzberg les météorologistes ne pourront annoncer le

temps qu’il fera le lendemain. Dans le cas qui nous occupe la question

devenait encore plus difficile. Le raid aérien ne devait-il pas, en

effet, s’étendre jusqu’à plus de 1.000 kilomètres au nord de cet

archipel, donc dans une région inconnue et où les mouvements de

l’atmosphère demeurent ignorés. Dès lors, comment pouvoir garantir des

conditions favorables pendant tout le trajet?

Etablir la prévision du temps dans ces conditions n’est pas du domaine

de la science, déclareront nombre de météorologistes. Prédire le temps

au Pôle est pure conjecture, a-t-on dit. Aussi bien, je tiens à me

défendre d’avoir commis une témérité en tentant cette tâche. Très

fréquemment, en effet, il est impossible d’annoncer quel régime s’avance

entre le Spitzberg et le Pôle, et encore moins quel temps règnera dans

cette région un ou deux jours plus tard. Toutefois, de certains faits il

est permis de conclure indirectement si la situation offre des chances

de beau temps ou si, au contraire, elle présente de trop grands risques

pour des aviateurs. Que ces pronostics reposent sur des bases fragiles

et par suite puissent être erronés, dès le début, j’appelai sur ce point

l’attention d’Amundsen et de ses collaborateurs. Néanmoins, ils

préférèrent suivre les avis que la science pouvait leur donner, même

s’ils devaient souvent demeurer dans le vague et être formulés sous les

plus expresses réserves.

Depuis plusieurs années, tous les envois de renseignements

météorologiques pour la prévision du temps ont lieu par T. S. F., de

telle sorte que quiconque possède un récepteur peut les recueillir. Or,

le _Farm_ était muni d’un appareil de ce genre très perfectionné et

notre radiotélégraphiste était un opérateur de premier ordre.

Aussi bien, à la baie du Roi, disposions-nous d’une documentation

presque aussi complète que n’importe quel institut météorologique

d’Europe.

Par une entente internationale, les heures d’émissions des

renseignements météorologiques ont été fixées de manière à ce qu’un seul

récepteur puisse capter les observations de toute l’Europe, de

l’Amérique et du nord de l’Asie. Pour cette raison, elles ont lieu à

intervalles rapprochés. Les émissions suivantes étaient régulièrement

relevées par le _Farm_.

OBSERVATIONS DE 2 HEURES.

_4 h. 30._--Stavanger (répétition d’Annapolis [Etats-Unis]).

_7 heures._--Londres (observations anglaises de 2 heures).

OBSERVATIONS DE 8 HEURES.

_8 h. 12._--Tromsö (avec les observations de Jan Mayen et de l’île aux

Ours).

_8 h. 20._--Königswusterhausen (Allemagne).

_8 h. 25._--Haapsalu (Esthonie).

_8 h. 35._--Lyngby (Danemark).

_8 h. 40._--Karlsborg (Suède).

_8 h. 50._--Oslo.

_9 heures._--Londres (Angleterre, Færöer et Islande).

_9 h. 15._--Grudziadz (Pologne).

_9 h. 20._--Paris (France, Suisse, Belgique, Pays-Bas).

_9 h. 30._--Sandhamn (Finlande).

_9 h. 35._--Budapest.

_9 h. 40._--Londres (observations de navires en mer).

_9 h. 50._--Londres (message général).

_10 heures._--Tromsö.

_10 h. 15._--Dietskoyé Siélo (Russie).

_10 h. 30._--Vardö (observations du nord de la Russie).

_10 h. 40._--Paris (émission générale).

_11 h. 45._--Oslo (observations de 11 heures en Norvège).

_11 h. 50._--Londres (observations de 11 heures en Angleterre).

_12 heures._--Dietskoyé Siélo (observations de Russie et de Sibérie).

[Illustration: Le _N-25_ remonte le fjord d’Oslo, amenant Amundsen et

ses compagnons à la réception solennelle que leur réservait la capitale

de la Norvège.]

OBSERVATIONS DE 14 HEURES.

_14 h. 12._--Tromsö (avec les observations de Jan Mayen et de l’île aux

Ours).

_14 h. 20._--Königswusterhausen (Allemagne).

_14 h. 35._--Lyngby (Danemark).

_14 h. 40._--Karlsborg (Suède).

_14 h. 50._--Oslo (Norvège).

_15 heures._--Londres (Angleterre, Færöer et Islande).

_15 h. 15._--Grudziadz (Pologne).

_15 h. 20._--Paris (France, Suisse, Belgique, Pays-Bas).

_15 h. 30._--Sandhamn (Finlande).

_15 h. 50._--Londres (émission générale).

_16 heures._--Tromsö (émission générale).

_17 heures._--Paris (émission générale).

_17 h. 45._--Oslo (observations de 17 heures en Norvège).

_17 h. 50._--Londres (observations de 17 heures en Angleterre).

_18 h. 30._--Stavanger (répétition des radios d’Annapolis [Etats-Unis]).

OBSERVATIONS DE 19 HEURES.

_19 h. 12._--Tromsö (avec les observations de Jan Mayen et de l’île aux

Ours).

_19 h. 20._--Königswusterhausen (Allemagne).

_19 h. 35._--Lyngby (Danemark).

_19 h. 40._--Karlsborg (Suède).

_19 h. 50._--Oslo (Norvège).

_20 heures._--Londres (Angleterre, Færöer et Islande).

_20 h. 15._--Grudziadz (Pologne).

_20 h. 20._--Paris (France, Suisse, Belgique, Pays-Bas).

_20 h. 30._--Sandhamn (Finlande).

_20 h. 40._--Londres (observation de navires en mer).

_20 h. 50._--Tromsö (émission générale).

_21 h. 15._--Haapsalu (Esthonie).

_22 heures._--Paris (émission générale).

Presque toutes les stations de l’Europe septentrionale, occidentale et

centrale figurent dans la liste ci-dessus. Les observations de pays dont

les émissions ne pouvaient être entendues par le poste du _Farm_ (Europe

méridionale et orientale) nous parvenaient indirectement par les

«messages généraux» de Londres et de Paris, résumant les observations de

toute l’Europe. D’autre part, des Etats et des établissements

organisèrent des émissions pour l’usage de notre expédition, ce dont je

tiens à les remercier. Je signalerai en premier lieu celles envoyées par

les Etats-Unis pour nous faire connaître des observations

supplémentaires exécutées dans l’Alaska, au Canada et aux Etats-Unis

même, lesquelles complétaient très heureusement, à notre point de vue,

la documentation expédiée régulièrement par l’Amérique aux instituts

d’Europe.

Il nous était particulièrement utile de recevoir des observations

complètes de l’Alaska, le pays le plus septentrional qui soit habité de

l’autre côté de l’océan Arctique. Tous ces renseignements, fournis par

l’_U. S. Weather Bureau_, et envoyés par la station d’Annapolis, étaient

captés par celle de Stavanger (Norvège), qui les répétait pour le

_Farm_. De même, le poste de T. S. F. de Vardö répétait pour nous les

émissions des stations du nord de la Russie et de la Sibérie.

L’Institut de géophysique de Tromsö, le poste central du nord de la

Norvège pour la prévision du temps, nous envoyait trois fois par jour un

résumé des observations dans la Norvège septentrionale. Nos confrères de

cet institut m’ont prêté un concours dont je tiens à leur exprimer ma

reconnaissance. Isolé au Spitzberg, j’attachai un prix particulier à

conférer de temps à autre avec mes collègues de Tromsö qui possèdent une

longue expérience de la météorologie de l’océan Glacial. A ce propos je

signale que, quelques jours avant le départ d’Amundsen, Mr. Krogness,

directeur de cet établissement scientifique, m’avisa que d’après ses

calculs une période de temps stable semblait proche.

Le problème à résoudre consistait, à l’aide des observations des

stations météorologiques établies dans l’extrême nord des continents, de

connaître les mouvements atmosphériques qui pénétraient dans le bassin

arctique et de déduire de ces mouvements le temps probable dans la

région que les aviateurs devaient survoler entre le Spitzberg et le

Pôle. Pour atteindre ce résultat, mon collaborateur et moi dressions

deux fois par jour une carte du temps embrassant tout l’espace

considéré, et une seconde concernant seulement l’Europe; nous obtenions

ainsi toutes les six heures un tableau de la situation météorologique.

Pour qu’aucun mouvement de l’atmosphère n’échappât à notre attention,

mon collègue Calwagen[53] observait toutes les heures la direction et la

force du vent, la nébulosité, la marche des nuages, leurs formes, leur

hauteur, les précipitations, la visibilité, la température de l’air,

l’humidité relative, la pression barométrique.

[53] Le 10 août 1925, ce météorologiste distingué a été tué dans un

accident d’aviation.

Calwagen notait le régime des vents en hauteur au moyen de

ballons-sondes. Ces observations présentant une très grande importance

pour la prévision, quelques détails à leur sujet sont nécessaires. Pour

ces expériences on emploie des ballons en caoutchouc colorés, gonflés à

l’hydrogène, mesurant un diamètre de 0m,50 environ. On calcule leur

force ascensionnelle, puis, lorsque le lâcher a eu lieu, on suit le

ballon à la lunette d’un théodolite, et toutes les trente secondes on

note l’angle. A l’aide de ces mesures, on construit la route suivie par

le ballon; cette route vous indique la direction des vents régnant à

différentes hauteurs.

Il ne nous fut pas toujours facile de trouver un emplacement convenable

pour le théodolite. Si le lancement avait lieu à bord du _Farm_,

souvent, quelques minutes après le départ, le ballon se trouvait masqué,

soit par un mât, soit par la cheminée. La banquise recouvrant le fjord

eût offert un site plus commode, si parfois elle n’avait été lentement

soulevée par la houle. A l’île des Danois, mon collaborateur opéra

généralement à terre; il lui arriva même un jour de dresser son

théodolite sur un gros glaçon échoué.

Du 5 avril au 29 mai, 62 ballons-sondes furent lancés. L’un d’eux fut

suivi jusqu’à l’altitude de 10.500 mètres. Ce jour-là, il est vrai, le

vent était très faible dans toute l’épaisseur de cette tranche de

l’atmosphère. En général il soufflait, au contraire, avec une telle

force que le ballon était perdu de vue, alors qu’il se trouvait encore à

une faible hauteur.

Il serait trop long de décrire les diverses méthodes employées pour

établir des prévisions à l’aide des cartes du temps et des observations

faites sur place. Je me bornerai donc à indiquer les principes

essentiels dont nous nous sommes servis pour choisir le jour du départ.

L’expérience démontre que dans les aires de basses pressions la

nébulosité est élevée et les précipitations fréquentes, tandis que le

beau temps avec ciel clair règne dans les zones de hautes pressions. Les

aviateurs ne devaient donc pas partir lorsqu’une dépression s’avancerait

vers le Pôle et semblerait devoir passer dans ses environs. En

conséquence, pour être à peu près certain de ne pas rencontrer de

mauvais temps, il importait d’attendre l’arrivée de hautes pressions.

Enfin, seconde condition très importante, il était nécessaire que

l’anticyclone se trouvât au nord du Spitzberg afin que les explorateurs

ne fussent pas exposés au mauvais temps, après avoir volé plusieurs

heures dans un beau ciel ensoleillé. Un anticyclone au Pôle amène au

Spitzberg des vents de nord-est et une basse température. Dans l’île

occidentale de cet archipel, ce vent souffle de terre, par suite y

détermine un temps clair. Sur la côte nord ses effets sont moins

certains; pressé par cette brise contre les montagnes, l’air s’élève le

long de leurs versants; d’où possibilité de la formation de nuages. Le

plus souvent ces nuages ne couvrent qu’une aire limitée, les aviateurs

la traverseront donc rapidement; en tout cas ils pourront la survoler.

De ces explications, il résulte que l’indice le plus sûr, au Spitzberg,

d’une situation météorologique stable est fourni par l’existence d’un

vent de nord-est régnant non seulement au niveau du sol, mais encore

jusqu’à une altitude élevée. Lorsqu’un ballon-sonde annonce un tel

régime, c’est la preuve que de hautes pressions existent au Pôle jusqu’à

une grande hauteur, qu’elles ne se manifestent pas seulement dans les

couches inférieures, par suite qu’elles ne peuvent être détruites par la

simple approche d’une dépression située plus au sud.

Le premier anticyclone apparut le 4 mai, juste au moment où le montage

des avions était achevé. A cette date, de hautes pressions occupaient

tout le bassin arctique, entourées d’aires de basses pressions. Les plus

importantes de ces dépressions s’observaient sur l’Irlande, le nord de

la Norvège; trois autres existaient dans la Sibérie septentrionale et

une dans le Canada arctique. Cette situation favorable ne persista pas.

La zone de basses pressions du nord de la Norvège s’élargit, puis se

déplaça vers le nord-est, refoulant les hautes pressions vers le

Groenland.

Le 8 mai, avant que les derniers préparatifs pour le vol ne fussent

terminés, l’aire cyclonique s’était avancé si près du Pôle, que l’envol

dut être contremandé.

Ensuite une période prolongée de mauvais temps obligea les aviateurs à

attendre. Le vent soufflait d’entre sud et ouest, le ciel était

complètement couvert et les chutes de neige fréquentes. Parfois une

éclaircie survenait pendant une demi-journée, mais jamais suffisamment

longue pour que l’on pût songer à prendre le départ. Le 18 mai cette

situation commença à se modifier. Une grosse dépression passa sur l’île

aux Ours, amenant des vents d’est au Spitzberg; en même temps, derrière

ce cyclone, une aire de haute pression s’avança du Labrador vers le

Groenland en direction du Pôle. A cette date, au Spitzberg, le vent

était encore trop fort et le ciel trop couvert pour pouvoir partir, mais

il y avait apparence d’amélioration pour les jours suivants.

Trois jours plus tard les circonstances atmosphériques devenaient

favorables. L’aire de hautes pressions couvrait tout le bassin arctique,

et la dépression de l’île aux Ours avait filé vers la Sibérie

septentrionale. Néanmoins jusque dans la matinée du 21, à la baie du

Roi, le ciel resta couvert avec averses de neige. Ce mauvais temps était

déterminé par une petite dépression locale au-dessus de la langue d’eau

tiède que le Gulf-Stream amène le long de la côte ouest du Spitzberg.

Seulement le 21, le vent d’est acquit assez de force pour la repousser

vers la pleine mer; dès lors, à partir de midi, un soleil étincelant

brilla dans un ciel sans nuage. C’était la situation attendue depuis si

longtemps, et c’était la première fois qu’elle se présentait depuis que

les avions se trouvaient parés pour le vol. Il fallait donc en profiter,

d’autant que la fin de mai et, par suite, la période de brume approchait

à grands pas.

[Illustration: Amundsen porté en triomphe à Oslo. (Cliché ILLUSTRATION)]

De brume nous n’en avions pas encore vu et, sans les renseignements

fournis par les observations du _Farm_, pendant les années 1893-1896,

sur la fréquence de ce météore dans le bassin polaire, on aurait été

tenté de remettre le départ. Le 21, le froid était, en effet, assez vif:

−9° à la baie du Roi, peut-être −15° au Pôle. Pour les aviateurs, comme

pour les moteurs, une température moins basse eût été préférable. Entre

deux maux on dut choisir le moindre.

Aussitôt que l’été commence dans le nord des deux continents, la brume

couvre progressivement le bassin arctique. Tout courant aérien pénétrant

dans cette région, quelle qu’en soit la direction, entraîne de l’air

chaud, lequel se refroidit au contact de la banquise. Le refroidissement

de cet air chaud et humide est la cause génétique de la brume. Elle naît

indépendamment du régime des pressions. Ainsi, en été, la présence d’une

aire anticyclonique autour du Pôle n’implique nullement des

circonstances favorables pour l’aviation. En pareil cas, on ne

rencontrera pas de nuages élevés susceptibles de se résoudre en neige;

par suite le vol pourra s’accomplir par un soleil rayonnant, mais la

brume, même si son épaisseur ne dépasse pas quelques mètres au-dessus du

sol, mettra obstacle à l’atterrissage.

Que le 21 mai une brume de ce genre s’étendît sur une partie du bassin

polaire, cela était peu probable, pour ne pas dire impossible. Ce

jour-là, le vent de nord-est était si froid (−9°) qu’il devait provenir

de la partie centrale de la banquise, et, selon toute vraisemblance, en

cours de route vers le Spitzberg, il ne devait pas subir un nouveau

refroidissement susceptible d’amener la formation de nuages.

Ces différentes considérations nous amenèrent à formuler l’avis suivant:

«Aujourd’hui la situation météorologique est très favorable, et l’on

devra attendre longtemps avant d’en retrouver une pareille.»

Ce ne fut pas sans émotion que je communiquai ce pronostic aux

aviateurs; jamais je ne me suis senti une aussi lourde responsabilité en

donnant une prévision du temps. Avec leur calme habituel, Amundsen et

ses compagnons décidèrent immédiatement le départ.

* * * * *

Les émissions recueillies dans l’après-midi n’annoncèrent aucune

modification de la situation. D’ailleurs, le ciel s’éclaircit de plus en

plus. Calwagen profita de cette circonstance pour lancer un ballon-sonde

qu’il suivit jusqu’à une hauteur de 4.000 mètres. Sauf dans les couches

inférieures devant la baie du Roi où soufflait un vent de sud-est, le

nord-est régnait jusqu’à 4.000 mètres. Aux grandes altitudes, il

atteignait une vitesse horaire de 16 à 20 kilomètres. S’il conservait

cette vitesse pendant toute la durée du vol, évaluée à 8 heures, les

avions devraient être déportés dans l’ouest de 130 à 160 kilomètres. A 5

h. 15, Amundsen prit le départ... L’œuvre des météorologistes était

terminée.

Quarante-cinq jours plus tard, les aviateurs étaient de retour à Oslo.

Avec quel intérêt je lus leurs cahiers d’observations! Ne

fournissent-ils pas des informations sur un monde jusqu’ici fermé aux

météorologistes et, en outre, ne leur donnent-ils pas beaucoup à penser,

surtout à celui qui osa fournir aux aviateurs une prévision du temps

dans la région inconnue qu’ils devaient survoler?

Examinons les faits mentionnés dans ces documents.

Après avoir longé la côte ouest du Spitzberg, Amundsen rencontra, autour

des cimes de l’île des Danois et de l’île d’Amsterdam, une nappe de

brume s’étendant dans le nord à perte de vue.

Ne l’ayant pas observée, je ne puis me prononcer sur sa nature. Lorsque

douze heures plus tard nous arrivâmes avec le _Farm_ à l’île des Danois,

le ciel était complètement dégagé. Dans mon opinion, cette brume était

formée de nuages très bas, comme souvent nous en avions vu au début de

mai lorsque nous étions mouillés dans la South Gat, attendant un temps

favorable.

En avion vers le pôle nord · 第 11 / 12 段