Pour le transport d’un camp à l’autre des cylindres d’essence pesant

plus de 200 kilos, nous employâmes les traîneaux: une rude épreuve dont

ils sortirent à leur avantage. Par cette expérience, nous voulions nous

rendre compte de leur solidité pour le cas d’une retraite à travers la

banquise. Après cela, nous sûmes que nous pourrions éviter de décharger

les véhicules, lorsque nous aurions à franchir des accumulations de

blocs pas trop difficiles. Les traîneaux avaient une largeur suffisante

pour transporter les bateaux pliants tout montés, prêts à être lancés,

afin qu’en cours de route on ne perdit pas de temps quand nous aurions à

franchir quelque canal d’eau libre.

Pour la cuisine, nous avions des appareils Meta et des Primus. Comme il

a été indiqué plus haut, chaque avion était muni d’un fusil de chasse,

d’une carabine et d’un pistolet, en vue de nous procurer du gibier dans

le cas d’une marche, soit vers la terre de Grant, soit vers le

Spitzberg.

Autour de notre campement, près du 88° de latitude, nous vîmes deux ou

trois phoques; la rencontre d’ours rentrait donc dans le domaine des

possibilités. Aussi bien, l’homme de veille pendant la nuit était-il

toujours armé d’un pistolet Colt. L’ours n’a pas l’humeur pacifique que

certains lui attribuent. Dans ces parages perdus, ne trouvant rien à se

mettre sous la dent, étant par suite très affamé, il doit se montrer

agressif.

Nous emportâmes des bombes fumigènes, de petit modèle, destinées à être

lancées sur la glace avant l’atterrissage pour connaître la direction du

vent, au niveau du sol, d’autres plus grosses, pour servir de moyens de

signalisation, au cas où les appareils descendraient à une certaine

distance l’un de l’autre.

Avant le départ l’éventualité d’une panne d’essence au cours de la

retraite vers le Spitzberg avait été envisagée. En pareil cas, nous

atterririons, et, après avoir transporté le reliquat du carburant de

l’un des avions dans l’autre, nous poursuivrions ensuite notre route

avec un seul appareil. Si le second appareil était abandonné à une

distance pas trop grande du Spitzberg, nous projetions d’aller ensuite

le rechercher. Afin de jalonner la route et pouvoir le retrouver

facilement, nous laisserions tomber à la surface de la banquise de gros

objets destinés à servir de repères, et sèmerions de l’aniline sur la

glace à intervalles déterminés. Des expériences de ce mode de repérage,

exécutées à bord d’un avion pendant l’hiver, n’obtinrent aucun succès.

Pendant notre séjour au Spitzberg, ces essais furent repris. En jetant

de l’aniline à la main sur de la neige humide, le résultat fut

excellent, négatif au contraire sur la neige sèche.

Si nous battions en retraite à une époque avancée de l’été, la surface

de la banquise serait détrempée, par suite propice à l’emploi de ce

produit chimique; nous en emportâmes donc une petite quantité.

Quelques mots maintenant sur la chaussure, cet article très important

dans l’exploration polaire. Si les circonstances nous obligeaient à

battre en retraite à pied, soit vers le cap Columbia, soit vers le

Spitzberg, le trajet serait accompli à l’époque la plus chaude de

l’année; la glace serait par suite recouverte d’une épaisse couche de

neige fondante. En conséquence, pour le _ski_, nous adoptâmes des bottes

imperméables montant jusqu’au genou. En raison de leur lourdeur, notre

vestiaire comprenait, en outre, d’autres chaussures, destinées à la

marche sans ces patins. Chacun de nous choisit le type lui convenant

dans le stock apporté au Spitzberg. Amundsen, Omdal et Feucht donnèrent

la préférence aux _Komager_, mocassins en peau de renne employés par les

Lapons. Les deux mécaniciens les trouvaient très commodes pour leurs

allées et venues continuelles entre le groupe-moteur et la chambre à

essence. Ellsworth et Dietrichson préférèrent, au contraire, des

_kamikkes_ à tige basse, mocassins en peau de phoque, que chaussent les

Esquimaux; pendant tout le voyage, j’employai de hautes bottes en

caoutchouc.

Qu’est-ce que le pemmican dont il a été plusieurs fois question dans le

récit de notre voyage? Pour répondre à cette question, le plus simple

est de donner ici la recette de cet aliment qui tient une place de

premier rang dans la gastronomie polaire. Vous faites sécher de la

viande à une température le moins élevée possible, afin qu’elle garde sa

saveur, puis vous la pulvérisez et mélangez la poudre ainsi obtenue à

des légumes secs également pulvérisés. Vous versez dans de la graisse

liquide, et faites couler dans des moules où le tout se solidifie en

tablettes. Cinq kilos de viande produisent un kilo de poudre; sous un

petit volume le pemmican est donc un aliment très nutritif.

Celui que nous avons employé, fabriqué par une maison danoise[46], était

de premier ordre, d’après l’analyse qui en a été faite par le professeur

Torup.

[46] _De danske Vin- og Konservesfabrikker._

Chauffé avec de l’eau, le pemmican est préparé, soit en rata, soit en

soupe, selon la quantité de liquide employé. 80 grammes donnent un grand

bol d’un excellent potage. Par les temps froids, il est très agréable de

croquer le pemmican cru. Dans les derniers jours de notre détention sur

la banquise, le chef nous en ayant alloué pour le souper une ration

supplémentaire de 40 grammes, nous la mangions en guise de pain avec

notre chocolat.

De ce chocolat nous fîmes également grand usage. La «manière de s’en

servir» indiquait les proportions suivantes pour sa préparation: 125

grammes pour un demi-litre d’eau.

Nous ne suivîmes pas précisément cette indication; pour 400 grammes

d’eau nous n’employons qu’un tiers de tablette, soit environ 32 grammes.

Lorsque la ration de biscuits fut réduite, chaque tasse fut additionnée

d’une cuiller à bouche de lait en poudre. Notre chocolat devint alors un

véritable nectar.

Un aliment excellent, à notre goût, est le lait malté en tablettes[47].

Quand nous sentîmes nos forces diminuer à la suite du sévère régime de

restrictions que les circonstances nous imposaient, la ration fut

augmentée de dix de ces tablettes; en même temps notre chef nous

recommanda de les manger une par une au cours de la journée. Un soir,

après m’être couché, ayant croqué une de ces tablettes, elle me parut si

bonne que je me relevai pour en prendre une seconde. Comme c’était un

véritable travail de sortir du sac de couchage, je pris la boîte à côté

de moi; grave imprudence, je ne pus résister au plaisir d’avaler coup

sur coup tout son contenu. Il me semblait sucer des sucres d’orge.

Lorsqu’un homme veillait la nuit, il touchait une ration supplémentaire

de dix tablettes de lait malté. Généralement il les faisait dissoudre

dans de l’eau chaude; il prenait alors sa «tasse de thé», disions-nous,

cette boisson présentant l’aspect et le goût de thé au lait. Cette

préparation est fortifiante.

[47] Horlicks Malted Milk.

La ration quotidienne de chaque homme était ainsi composée:

Pemmican 400 grammes.

2 tablettes de chocolat de 125 gr. 250 --

12 biscuits 125 --

Lait desséché 100 --

Lait malté 125 --

-----

1.000 grammes.

Notre approvisionnement en vivres de l’expédition, calculé pour trente

jours, pesait, par suite, 180 kilogrammes.

Chaque homme emportait un sac contenant une rechange de sous-vêtements

(gilet et caleçon), une paire de chaussettes et une paire de chaussons,

des allumettes dans un étui imperméable, un briquet, un nécessaire de

couture, une tasse et une cuiller. Ces effets n’atteignaient pas deux

kilos; jusqu’à concurrence de ce poids, on avait droit à une pipe, du

tabac, un carnet, un bonnet de coton. Chaque homme était, en outre, muni

de bottes pour _ski_, d’une paire de chaussures d’un type à sa

convenance, d’une paire de _skis_, d’une paire de bâtons pour la marche

sur ces patins, d’une courroie pour le halage du traîneau et d’un

couteau.

[Illustration: Le retour du _N-25_ au Spitzberg.]

L’armement de chaque appareil comprenait: un bateau-pliant, un traîneau,

une boîte de pharmacie, une tente, des courroies de rechange pour _ski_,

des lanières de rechange pour le traîneau, un Primus avec marmite en

aluminium, une boîte de pièces de rechange pour le Primus, 30 litres de

pétrole, un appareil de cuisson Meta, avec une boîte de tablettes, un

kilo de graisse pour les chaussures, des gants, du fil et des aiguilles

de voilier, un sextant à bulle, un sextant de poche, un horizon

artificiel, un rouleau de cartes, des éphémérides, des crayons, un livre

de bord, une jumelle, 10 bombes fumigènes, un pistolet pour lancer ces

bombes, un dérivomètre, un compas solaire, un fusil de chasse avec 200

cartouches, une carabine avec également 200 cartouches, un pistolet Colt

avec 50 cartouches, une lampe électrique de poche, des pièces de

rechange pour le moteur et des outils nécessaires au mécanicien, une

hache, une pelle, une scie, de la corde, une ancre à glace, un bâton

pour _ski_ de réserve, un seau et un entonnoir pour l’essence, un

entonnoir pour l’huile, un kilo d’aniline, une provision de

_Sennegress_[48], de la graisse pour les _ski_, trois ballons-sondes,

trois paires de raquettes à neige.

[48] Voir plus haut, page 51.

Nous emportions, en outre, pour être répartis entre les deux appareils,

deux appareils cinématographiques, 600 mètres de film, deux appareils

photographiques avec pellicules et plaques, une pompe à essence, avec

une longue conduite, un appareil Behm pour le sondage par le son, enfin

les cartes postales[49].

[49] Pour récolter des fonds pour l’expédition, il a été émis des

cartes postales qui, après avoir fait le voyage du pôle, ont été

retournées à leurs expéditeurs.

CHAPITRE II

Le transport des avions.

Difficultés de trouver des navires appropriés.--Un ouragan.--Départ de

Tromsö.--Une navigation mouvementée.--Arrivée à la baie du

Roi.--Débarquement et montage des avions.--Essai des appareils.

Des multiples tâches incombant au commandant en second, le transport des

avions depuis Marina di Pisa jusqu’au Spitzberg constituait peut-être la

plus délicate et la plus difficile. Etant donné l’époque du voyage, je

devais prévoir la rencontre de banquises dans l’océan Glacial; par

conséquent, un navire capable de résister aux chocs des glaces était

nécessaire pour la traversée entre le nord de la Norvège et le

Spitzberg. Maints bateaux me furent proposés, mais aucun ne répondait à

mes _desiderata_, et je commençais à désespérer lorsque l’on m’offrit le

_Hobby_. Après avoir comparé les dimensions de nos énormes colis et

celle de ses écoutilles, je me décidai en faveur de ce navire. Les

groupes-moteurs seraient arrimés dans sa cale, tandis que les quatre

énormes caisses contenant les autres parties des appareils seraient

placées sur le pont.

Cette question réglée, après de longues et laborieuses négociations,

j’affrétai le vapeur _Varga_ pour le transport des avions d’Italie en

Norvège.

Tromsö avait été choisi comme lieu de rassemblement de l’expédition. Ce

port ne possédant pas de puissants appareils de levage, le

transbordement des caisses d’avions du _Varga_ sur le _Hobby_ fut opéré

à Narvik, port d’embarquement des minerais de Laponie parfaitement

outillé à tous égards.

En raison de lenteurs apportées dans la réparation de son moteur, je

n’entrai en possession du _Hobby_, à Tromsö, que le 31 mars. A

grand’peine, ce jour-là, il put arriver jusqu’au quai; son hélice neuve,

beaucoup trop grande, paralysait sa marche. Il fallut, par suite,

ramener le bateau au chantier et remettre en place son ancien

propulseur. Ce contretemps n’entraîna pas, heureusement, de conséquences

graves, le _Varga_ ayant été retardé par les tempêtes. Le 1er avril, le

_Hobby_ fut enfin paré pour l’appareillage et, le lendemain soir, il

mouillait à Narvik.

Le 3, le _Varga_ arriva à son tour dans ce port. Nos précieuses caisses

n’avaient éprouvé aucun dommage, quoique, en cours de route, les

tempêtes eussent été fréquentes, le capitaine ayant eu l’attention de ne

marcher qu’à vitesse réduite par les gros temps.

L’après-midi, sa cargaison fut débarquée et placée sur des trucs pour

être amenée sous la grue; après quoi, le chargement du _Hobby_ commença,

et en même temps mes tribulations.

Impossible de descendre les caisses des moteurs dans la cale; les

écoutilles sont trop étroites! Leurs dimensions réelles diffèrent

sensiblement de celles que le plan du bateau leur attribuait.

En présence de cette situation, je fais sortir un des moteurs de sa

caisse, et, après l’avoir divisé en trois parties, le fais arrimer dans

la cale. Je n’en ai pas fini avec les déboires de ce genre. Le grand mât

est planté à un mètre en avant de la position indiquée sur le plan du

bateau; de ce fait, les deux grandes caisses contenant les ailes ne

peuvent être placées longitudinalement l’une à la suite de l’autre,

comme j’en ai formé le projet. Je n’ai pas le choix entre beaucoup de

solutions, ou bien ces caisses seront placées en travers du bateau,

auquel cas elles dépasseront chaque bord de 1 m. 50, ou bien je devrai

affréter un second navire pour transporter l’un de ces deux énormes

colis au Spitzberg. Une compagnie de Narvik m’ayant demandé la somme

exorbitante de 20.000 couronnes[50] pour ce voyage, la question fut

résolue du coup.

[50] La couronne norvégienne vaut 1 fr. 40 au cours normal, et

aujourd’hui plus de 5 francs. (_Note du traducteur._)

Peu s’en fallut qu’un accident ne vînt mettre un terme à l’expédition

avant qu’elle ne fût commencée. Dans la nuit du 4 au 5 avril s’éleva un

ouragan d’une violence sans exemple. La rame de wagons portant les

caisses des ailes, les coques et le moteur, qui n’avait pas été

embarqué, se trouvant très exposée aux rafales, le veilleur, de crainte

d’un accident, appela au secours. Aussitôt, des gens arrivent à la

rescousse et «saisissent» solidement les caisses sur les wagons. Entre

temps, le truc portant la caisse du moteur part à la dérive, le frein

ayant été desserré un instant. Arrivé au milieu du quai, il se trouve

fort heureusement abrité par un hangar; grâce à cette circonstance, il

put être arrêté avant qu’il n’entrât en collision avec un monceau de

bois. Si le veilleur avait tardé à appeler, très certainement une de nos

caisses eût été jetée à l’eau. Lorsque l’amarrage fut terminé, les

rafales atteignaient une telle violence que les hommes faillirent être

enlevés par le vent. Pendant cette nuit, plusieurs bateaux mouillés dans

le port chassèrent et subirent des avaries.

En raison du mauvais temps, l’embarquement dut être suspendu jusqu’au 6

avril. Une des caisses contenant les ailes fut placée dans la longueur

du navire et l’autre en travers, et par-dessus cette dernière les coques

des hydravions.

La charge de pont du _Hobby_ atteignait une hauteur d’autant plus

effrayante que le bateau allait affronter l’océan Glacial. Si une avarie

survient en cours de route, l’expédition devra encore une fois être

remise; lorsque je réfléchis à cette éventualité, j’éprouve une sorte

d’effroi. Les avertissements ne me manquent pas, d’ailleurs. Le

capitaine du _Hobby_ et son pilote des glaces, dont j’apprécie hautement

les qualités professionnelles, déclarent que «cela pourra marcher», mais

à condition que la chance favorise le voyage.

Aussitôt le navire sorti du port, la barre fut mise toute, pour juger de

sa stabilité. J’ai alors la satisfaction de constater que le _Hobby_

donne moins de bande que je ne m’y attendais. Je souhaitais un peu de

roulis dans le Vestfjord[51], afin de me rendre compte de la tenue du

navire, mais la mer resta plate. Ce fut fort heureux, car si j’avais été

témoin de ses embardées, avant de nous engager dans l’océan Glacial,

jamais je n’aurais osé entreprendre cette traversée et aurais

immédiatement affrété un second navire pour le transport du matériel;

d’où une augmentation du déficit dans le budget de l’expédition.

[51] Large fjord ouvert entre les Lofoten et le continent au nord de

Narvik. (_Note du traducteur._)

Le 9 avril, nous arrivons à Tromsö. Pour la première fois l’expédition

se trouve réunie tout entière. Le lendemain, à 5 heures du matin, elle

prenait la mer, répartie entre le _Farm_ et le _Hobby_.

_10 avril._--A 7 h. 30, je vais me reposer; deux heures plus tard, on

frappe à ma porte. Le _Farm_ annonce l’envoi d’une communication.

M’étant couché tout habillé, je suis sur le pont, dès que j’ai les yeux

ouverts. A bord de l’autre bateau, un homme fait des signaux à bras:

_Nous allons à..._ Ne distinguant pas la suite de la phrase, je demande

la répétition du message. Le timonier du _Farm_ ne voit pas, ou plutôt

interprète mal mes mouvements; croyant évidemment que j’ai compris sa

communication, il saute à bas de son poste, tandis que son bateau

s’éloigne. Après avoir essayé de suivre le _Farm_, nous le perdons de

vue. Nous sortons alors de l’archipel côtier; dès que nous sommes

dehors, quelle mer et quel roulis! Les caisses des ailes placées en

travers du pont baignent dans l’eau à chaque embardée. Bientôt une des

coques d’avion commence à se déplacer d’un bord sur l’autre. Nous

mettons alors à la cape. La situation est singulièrement préoccupante.

Quelle décision prendre? Si, comme j’en ai tout d’abord la pensée, nous

rentrons pour transborder sur un second bateau partie de notre

chargement du pont, nous allons perdre un temps précieux. Si, au

contraire, nous essayons de tenir tête au mauvais temps et de poursuivre

notre route vers le Spitzberg, nous risquons que les avions ne soient

enlevés par un coup de mer. L’avenir de l’expédition se trouve en jeu.

Le _Hobby_ tient admirablement la cape. Dans ces conditions, je décide

de continuer notre route; si la brise force, nous stopperons de nouveau.

Dans la nuit, le temps devient moins mauvais, le vent tombe peu à peu;

seule une grosse houle subsiste, nous faisant rouler durement.

Passé l’île aux Ours, de nouveau la brise fraîchit. Soufflant du

sud-est, elle aide notre marche, mais, peu à peu, elle force et la mer

grossit. De nouveau, situation très critique. Si nous mettons à la cape,

au moment où nous virerons et aurons la mer par le travers, nous

risquons la perte de tout notre chargement de pont. Nous roulons bord

sur bord, si violemment que l’homme à la barre fait une chute grave.

De ma vie, je n’ai éprouvé un sentiment de peur aussi vif. Je ne tremble

certes pas pour ma peau; d’ailleurs, elle n’est pas encore en danger;

j’ai peur pour les avions, je crains qu’un accident ne vienne anéantir

nos espoirs pour cette année.

Dans la soirée du 12, le vent cesse enfin d’augmenter; durant la nuit,

il mollit progressivement. Le lendemain soir, nous arrivons devant des

champs de glace; d’après notre estime, nous devons nous trouver à

hauteur de la partie centrale du Spitzberg. Dans des circonstances

ordinaires, nous aurions dû faire route au nord-ouest, jusqu’à la

latitude de la baie du Roi, afin de naviguer en mer libre. La glace nous

promettant une mer plate, par suite la sécurité pour notre cargaison de

pont, nous «piquons» à travers ce «champ» en direction de terre; selon

toute vraisemblance, nous rencontrerons de l’eau libre le long de la

côte. A mesure que nous avançons au milieu de cette petite banquise, la

mer tombe. Combien nous bénissons cette glace; après ces dernières

journées si émouvantes, elle nous procure le calme.

A 23 heures, la brume masquant toute vue, nous stoppons près d’un amas

de gros glaçons. Si les nuages ne se lèvent pas, nous éprouverons des

difficultés à entrer dans la baie du Roi; pour le moment, nous sommes en

sûreté, et cela nous suffit.

_13 avril._--A 6 heures, nous remettons en marche. La brume est toujours

aussi épaisse. A part une hauteur méridienne prise le 12 dans de

mauvaises conditions, nous n’avons pu faire aucune observation. Par

conséquent, il n’est guère prudent d’approcher de terre; nous faisons

donc route à travers les canaux ouverts au milieu de la glace, en

élongeant la côte autant que possible. Lorsque nous croyons être arrivés

à hauteur de la baie du Roi, nous mettons le cap dans l’Est, nous

préparant à sonder. Tout à coup, une éclaircie se fait à tribord, nous

montrant l’entrée de notre baie tout proche. Quelques heures plus tard,

nous pénétrons dans ce magnifique fjord, et, bientôt après, mouillons à

côté du _Farm_ au bord d’une large nappe de glace qui couvre la baie

devant Ny Aalesund. Quel soulagement! Notre mission si délicate est

heureusement remplie. Les avions sont arrivés à bon port au Spitzberg.

Le lendemain, sous l’influence d’un adoucissement de la température, la

glace ayant perdu de sa consistance, un bateau, le _Skaaluren_, destiné

également à Ny Aalesund, l’attaque et s’ouvre un passage jusqu’au quai

du charbonnage. Plusieurs jours lui seront nécessaires pour mettre à

terre sa cargaison; en attendant, nous débarquons les coques et les

groupes-moteurs des hydravions sur la banquise du fjord. De son côté,

une partie de l’équipage du _Farm_ travaille à maintenir libre le chenal

ouvert à travers la banquise et à dégager le quai, tandis que d’autres

escouades creusent un plan incliné dans la glace du rivage. Grâce à ce

_slip_[52], nous hissons les coques de nos appareils à terre, et

immédiatement les mécaniciens commencent le montage des appareils.

Installés à côté de l’atelier de réparations et de la forge de la mine,

ils ont toutes les facilités désirables pour leur travail. Une fois que

le _Skaaluren_ a terminé la mise à terre de sa cargaison, le _Hobby_

vient à son tour à quai et on procède au débarquement des ailes.

[52] Plan incliné.

Dans les premiers jours de mai, mécaniciens et monteurs achevèrent la

mise au point des avions. Avec quelle impatience j’attendais ce moment.

Comment les coques se comporteraient-elles sur la neige? Depuis six

mois, je me le demande anxieusement. Enfin, le 9 mai, je puis me livrer

à une expérience. Elle réussit parfaitement. L’appareil glisse

facilement et sans enfoncer profondément. Tous les espoirs sont dès lors

permis, et, avec une profonde satisfaction, j’annonce à notre chef que

nous sommes parés pour le départ.

CINQUIÈME PARTIE

La prévision du temps dans le bassin arctique.

PAR

Jacob BJERKNES

La prévision du temps dans le bassin arctique.

Conditions climatiques régnant dans le bassin arctique.--Difficultés de

la prévision du temps au Spitzberg et dans la région située plus au

nord.--Méthode employée pour choisir la date du départ des avions.--Les

mois les plus favorables pour une expédition aéronautique dans le bassin

arctique.

Je me propose d’indiquer les caractéristiques du temps dans la zone

arctique pendant le printemps de 1925 et la méthode que j’ai employée

afin d’arriver à déterminer le moment le plus favorable pour le départ

d’Amundsen.

* * * * *

Quels sont les _desiderata_ des aviateurs comme circonstances

atmosphériques pour un vol vers le Pôle?

D’abord, un temps clair au moment de la descente. N’existerait-il qu’une

mince couche de brume au niveau de la banquise, le pilote ne pourrait

atterrir; si, par suite d’une panne, il y était forcé, ce serait à coup

sûr la catastrophe.

En second lieu, point de chutes de neige serrée. En pareil cas, les deux

avions se perdraient de vue facilement, et, si, pour garder le contact,

ils volaient près l’un de l’autre, ils courraient le risque d’entrer en

collision.

Ajoutons qu’un ciel couvert, même sans précipitations, n’est pas non

plus favorable, à moins que de temps à autre le soleil ne soit visible

et qu’il soit possible de corriger la route d’après sa position. Dans

l’extrême nord, comme l’on sait, la navigation au compas offre de

grandes incertitudes, la déclinaison dans le bassin arctique étant

insuffisamment connue.

Nous possédons sur les conditions climatiques au-dessus de la grande

banquise entourant le Pôle boréal des renseignements assez précis

permettant d’indiquer l’époque de l’année la plus favorable pour une

exploration aérienne dans cette région. Ces informations proviennent

principalement de l’expédition de Nansen, en 1893-1896, à bord du

_Farm_. Pendant les trois ans qu’a duré sa dérive à travers le bassin

arctique, des observations furent exécutées nuit et jour toutes les deux

heures. Après le retour du célèbre explorateur, elles ont été publiées

et discutées par feu le professeur Mohn dans un mémoire d’un intérêt

considérable inséré dans l’ouvrage: _The Norwegian North Polar

Expedition_.

[Illustration: Les membres de l’expédition à leur retour à la baie

du Roi.

De gauche à droite: Omdal, Riiser-Larsen, Roald Amundsen, Dietrichson,

Feucht, Ellsworth. (Cliché ILLUSTRATION)]

Durant les trois années qu’embrasse le voyage du _Farm_, le nombre des

jours clairs par mois se répartit ainsi:

En avion vers le pôle nord · 第 10 / 12 段