Ces nuages naissent lorsqu’un vent froid souffle de la banquise vers la

mer libre. En passant au-dessus des nappes d’eau situées au milieu des

glaces ou à leur lisière, la masse d’air qu’il véhicule se réchauffe par

en-dessous. Cet air chaud s’élève et dans son ascension forme des

nuages. A mesure que le phénomène se répète, leur épaisseur et leur

étendue augmentent. D’après les observations que j’ai faites à l’île des

Danois au début de mai, la limite inférieure de ce plafond se trouve à

l’altitude de 200 mètres. Cette panne s’étend rarement en hauteur à plus

de 1.000 mètres; on peut donc la survoler facilement. D’autre part, son

extension vers le nord ne semble pas très considérable; selon toutes

probabilités, elle ne doit pas se rencontrer dans cette direction au

delà des nappes d’eau libre éparses au milieu de la banquise. Un

aviateur ne s’expose donc pas à de trop grands risques en survolant

cette mer de nuages riveraine de la zone de ciel clair située plus au

nord.

Amundsen a couru cette chance, et il a bien fait. Après un vol de deux

heures à partir de l’île des Danois en direction du nord, il arriva à la

fin des nuages et, à partir de ce moment jusqu’à l’amerissage, rencontra

un ciel serein.

Les renseignements météorologiques que l’expédition a recueillis

présentent un grand intérêt pour les prochaines expéditions aériennes

dans l’Arctique. Lorsqu’un vent froid souffle du Pôle vers le sud, on

doit prévoir la formation de pannes de nuages dans les zones de

transition, entre la banquise et la mer libre, même si un temps clair

règne dans les régions plus rapprochées du Pôle. Ces nuages se

produisent en toute saison, le plus fréquemment cependant pendant la

saison froide, à l’époque à laquelle la différence entre les

températures de la glace et de la mer atteint sa plus grande amplitude.

L’amerissage eut lieu par faible brise, probablement près du centre de

l’anticyclone qui couvrait le bassin arctique. Au cours du voyage vers

le nord, le vent paraît avoir été beaucoup plus frais qu’il n’avait été

prévu, à en juger d’après la dérive de 250 kilomètres éprouvée en huit

heures de vol. Le vent aurait atteint une vitesse moyenne horaire de 30

kilomètres, donc plus élevée que celle mesurée à l’aide d’un

ballon-sonde à la baie du Roi, soit 20 kilomètres. Les avions ont donc

d’abord traversé une zone de vent de nord-est très frais, au nord du

Spitzberg, puis une région moins agitée en approchant du Pôle.

Ces considérations m’amènent à la question suivante: «Aurait-on pu

choisir pour le voyage une journée où la brise eût été plus faible, par

suite la dérive moindre, ce qui aurait permis d’atteindre le Pôle même?»

Suivant toute vraisemblance, le 22 eût été préférable au point de vue

vent. Ce jour-là, Calwagen observa à l’île des Danois, à l’altitude de

500 mètres, une brise de 13 kilomètres seulement, laquelle n’aurait

déterminé une dérive que de 100 kilomètres environ. Par contre, les

observations d’Amundsen à son camp du 87° 43′ indiquent à la date du 22

mai une faible brise de nord, donc un vent contraire près du Pôle. Ce

qui est plus grave, c’est qu’à cette date le ciel n’était plus clair

dans l’extrême nord.

«Pendant les deux dernières heures du vol, écrit Amundsen, des nuages

légers très élevés avaient commencé à paraître; ils permirent cependant

d’exécuter une observation aussitôt après l’amerissage. Le lendemain, le

beau temps est passé; un plafond uniformément gris recouvre tout le

ciel. C’est le temps normal de l’été polaire, tel que les observations

du _Farm_ nous l’ont fait connaître. Le 23, le 24, le 25, même temps,

ciel gris, pas de précipitation, mais pas de soleil. Le 22, le 23, le

24, brise du nord, le 25 elle tombe.»

Comment ces événements météorologiques se manifestent-ils sur la carte

du 22 mai? Elle montre peu de changements par rapport à celle du 21. Le

vaste anticyclone qui s’étendait le jour du départ sur le bassin

arctique persiste. Le calme observé par les explorateurs indique qu’ils

ne devaient pas se trouver loin de son centre. Ainsi, d’après la carte,

la situation serait très favorable. Rencontrant ce même jour à l’île des

Danois un magnifique temps ensoleillé qui se maintint vingt-quatre

heures, je fus persuadé qu’il s’étendait jusqu’au Pôle. Or, les

observations d’Amundsen nous apprennent que cette prévision ne s’est pas

réalisée et que, même dans le cas d’une distribution favorable des

hautes pressions, le ciel demeure couvert, au Pôle, à une date aussi

avancée vers l’été que la fin de mai[54].

[54] Cette constatation est un des faits nouveaux révélés par

l’expédition Amundsen dans le domaine de la météorologie. Pendant

l’expédition du _Farm_, aucune aire étendue de hautes pressions ne

pénétra dans le bassin arctique à la fin de mai.

Au 87° 43′ rarement les nuages se dispersèrent. Le 29 mai, par

exception, le soleil brilla dans un ciel presque complètement dégagé.

Cette clarté était simplement l’indice de l’approche du mauvais temps.

Dans la nuit du 28 au 29 mai, une bourrasque de neige passa sur le

Spitzberg en marche vers le Nord. Le 30 mai, elle atteignit le camp des

explorateurs par 87° 43′. L’éclaircie du 29 avait donc été accidentelle.

Si les aviateurs étaient partis ce jour-là pour le sud, ils auraient

rencontré un impénétrable tourbillon de neige quelques heures après leur

départ. L’existence de temps clair en avant de temps donnant lieu à de

fortes précipitations neigeuses ou liquides est un phénomène connu des

pays situés sous de basses latitudes. Il est intéressant de savoir qu’il

se manifeste également au Pôle.

Ensuite survint une période avec vents dominants de sud et de sud-est,

lesquels déterminèrent une hausse rapide de la température. Le 24 mai,

la journée la plus froide qu’Amundsen ait observée sur la banquise, le

thermomètre descendit à −12°,5; au changement de lune, il remonta à −7°,

et le 7 juin il s’éleva à 0°. Ce rapide passage de la «température

hivernale» à la «température estivale» est caractéristique du climat

arctique. Au Pôle, le «printemps» dure non pas plusieurs mois, comme

sous des latitudes plus basses, mais seulement quelques semaines.

A partir du 7 juin, la température oscilla autour de 0°, un jour

s’élevant quelque peu au-dessus, un autre descendant légèrement en

dessous; aussi bien, peut-on considérer 0° comme la température estivale

caractéristique du bassin arctique. Souvent des couches d’air provenant

du sud, par suite possédant une température supérieure à 0°, arrivent

dans cette zone, mais au contact de la banquise elles se refroidissent

immédiatement à 0°. Ce refroidissement est, comme je l’ai expliqué plus

haut, l’agent génétique des brumes, la glace déterminant la condensation

de la vapeur d’eau suspendue dans cet air. La première brume s’étendant

jusqu’au niveau de la banquise fut observée le 2 juin; le 5, elle

apparut de nouveau, et par la suite très fréquemment, si bien que les

jours complètement clairs devinrent exceptionnels. Heureusement le 15

juin, jour où Amundsen et ses compagnons repartirent pour le sud, la

visibilité fut suffisante pour permettre l’envol et pour que ces

audacieux explorateurs pussent trouver la route afin de s’échapper du

pays des brumes.

TABLE DES GRAVURES ET CARTES

Pages

Itinéraire de l’expédition Amundsen dans son voyage vers le

Pôle et au retour 15

_Spitzberg._--A la baie du Roi, les membres de l’expédition

étudient sur la carte le trajet éventuel des hydravions au

dessus de la banquise 22

_Spitzberg._--La baie du Roi. Chenal ouvert par un vapeur à

travers la banquise recouvrant le fjord pour permettre aux

navires de l’expédition d’arriver à Ny Aalesund 30

_Spitzberg._--Débarquement de la coque du _N-25_ à Ny Aalesund 46

_Spitzberg._--Le débarquement des hydravions à la baie du Roi 62

_Spitzberg._--La mise en place des hélices 78

_Spitzberg._--L’envol du _N-24_ sur la glace recouvrant la baie

du Roi 94

_Spitzberg._--Face à l’océan Glacial arctique, le cap Nord près

duquel Amundsen amérit, au retour de son envol vers le Pôle 109

Les deux avions sur la banquise à 254 kilomètres du Pôle 110

Amundsen et ses compagnons déblayant la banquise pour mettre le

_N-25_ en sécurité sur un grand glaçon 126

Les explorateurs charriant des blocs de neige pour combler les

crevasses du champ de glace aménagé en champ d’aviation 142

Ours fuyant devant une embarcation du _Hobby_ qui lui donnait

la chasse 158

A bord d’un «phoquier» norvégien, à la lisière de la banquise

polaire: du nid de corbeau une vigie veille le retour éventuel

d’Amundsen 174

Le Soleil de Minuit sur la côte nord du Spitzberg 190

Le retour du _N-25_ au Spitzberg 206

Les membres de l’expédition à leur retour à la baie du Roi 222

Le _N-25_ remonte le fjord d’Oslo, amenant Amundsen et ses

compagnons à la réception solennelle que leur réservait la

capitale de la Norvège 230

Amundsen porté en triomphe à Oslo 238

TABLE DES MATIÈRES

Avant-propos 5

PREMIÈRE PARTIE

A TRAVERS LES AIRS

DU SPITZBERG AUX APPROCHES DU PÔLE

par

Roald AMUNDSEN.

CHAPITRE I.--Comment je devins aviateur 19

CHAPITRE II.--Au Spitzberg. Le départ des avions 31

CHAPITRE III.--Droit au nord par les airs 57

CHAPITRE IV.--La lutte pour la vie sur la banquise 65

CHAPITRE V.--Le retour au Spitzberg 99

DEUXIÈME PARTIE

CE QU’IL EST ADVENU DU _N-24_

par

Leif DIETRICHSON.

CHAPITRE I.--Du Spitzberg aux approches du pôle 123

CHAPITRE II.--Sur la banquise 137

TROISIÈME PARTIE

EN PATROUILLE

SUR LA CÔTE NORD DU SPITZBERG

par

Fredrik RAMM.

CHAPITRE I.--L’attente 161

CHAPITRE II.--En vue des terres les plus septentrionales

du Spitzberg 167

QUATRIÈME PARTIE

L’ŒUVRE DU COMMANDANT EN SECOND

par

Hj. RIISER-LARSEN.

CHAPITRE I.--L’équipement de l’expédition 177

CHAPITRE II.--Le transport des avions 209

CINQUIÈME PARTIE

LA PRÉVISION DU TEMPS

DANS LE BASSIN ARCTIQUE

par

Jacob BJERKNES.

La prévision du temps dans le bassin arctique 221

Table des gravures et cartes 249

ACHEVÉ D’IMPRIMER

LE 29 JANVIER 1926

PAR L’IMPRIMERIE

PAUL DUPONT A

CLICHY (SEINE)

COLLECTION DES MAITRES DE LA LITTÉRATURE ÉTRANGÈRE

OUVRAGES PARUS:

Conan Doyle (Arthur)

Les Débuts de Sherlock Holmes. (Traduit de l’anglais par

Albert Savine.)

Storer Clouston (J.)

La Mémorable et Tragique Aventure de M. Irwin Molyneux. (Traduit de

l’anglais par Louis Labat.)

Wells (H.-G.)

Le Trésor dans la Forêt. (Traduit de l’anglais par Albert Savine.)

Conan Doyle (Arthur)

Les Aventures du Brigadier Gérard. (Traduit de l’anglais par

Louis Labat.)

Carlos Reyles

La Race de Caïn. (Traduit de l’espagnol par Francis de Miomandre.)

Conan Doyle (Arthur)

Le Million de l’Héritière. (Traduit de l’anglais par Anna Clayton.)

Kibbe Turner (George)

Le Magot de mon Oncle Athiel. (Roman américain traduit par

Louis Labat.)

Jacobs (W.-W.-J.)

Les Amours du Capitaine marin. (Traduit de l’anglais par Albert

Savine et Michel-Georges Michel.)

Twain (Mark)

Tom Sawyer à travers le monde. (Traduit de l’anglais par Albert

Savine.)

Birmingham (George-A.)

L’Ile aux Surprises. (Traduit de l’anglais par Louis Labat.)

Stevenson (R. L.)

L’Ile au Trésor. (Traduit de l’anglais par Albert Savine et

Albert Lieutaud.)

Wells (H.-G.)

Le Nouveau Machiavel. (Traduit de l’anglais par Madeleine Rolland.)

2 volumes.

Kipling (Rudyard)

La Lumière qui s’éteint. (Traduit de l’anglais.)

Conan Doyle (Arthur)

La Brèche au Monstre. (Traduit de l’anglais par Louis Labat.)

Galvez (Manuel)

L’Ombre du Cloître. (Traduit par M. Cahisto.)

Stevenson (R. L.)

Le Reflux. (Traduit de l’anglais par Théo Varlet.)

Kipling (Rudyard)

Un Beau Dimanche anglais. (Traduit de l’anglais par Albert Savine.)

Salvator Gotta

La Plus Belle Femme du Monde. (Traduit de l’Italien par

Marie Croci.)

White (S. E.)

L’Associé. (Traduit de l’anglais par Léon Bocquet.)

Wells (H.-G.)

M. Barnstaple chez les Hommes-Dieux. (Traduit de l’anglais par

Louis Labat.)

Etablissements Busson, 23, rue Turgot. Paris (9e)--Téléph.: Trudaine

61-79.

En avion vers le pôle nord · 第 12 / 12 段