le plus bref délai possible, nous n’avons pas autre chose à faire pour
le moment.
La voie d’eau créée par la déchirure de la coque au moment du départ,
quoique moins grave que je le pensais tout d’abord, débite toutefois
suffisamment pour rendre l’intérieur de l’hydravion inhabitable. Dans
ces conditions, nous nous installons à «terre», comprenez, sur la
banquise. Nous dressons la tente, puis débarquons les sacs de couchage,
ainsi que les effets de campement indispensables. Un phoque s’étant
aventuré jusqu’ici, il n’y aurait rien d’extraordinaire à ce qu’un ours
blanc ne vienne rôder dans ces parages. En conséquence, nous prenons
avec nous un fusil et un revolver.
Désormais Omdal travaillera constamment à ses moteurs; en cas de besoin,
Ellsworth et moi lui prêterons assistance. Tant que le mécanicien ne
réclamera pas notre concours, la popote, les observations, la
surveillance de l’horizon, le pompage de la coque constitueront notre
lot.
Peu agréable, le séjour sous la tente. Notre abri est petit; de plus,
confectionné en mince toile d’avion, il n’offre qu’une protection
insuffisante... Quand le «Primus» est allumé, on y serait assez bien, si
la chaleur développée par le fourneau ne déterminait la fusion de la
neige sous-jacente, par suite, ne détrempait le plancher.
Le 22 mai, vers midi, le ciel se couvre; dès lors le _N-25_ n’est plus
visible.
Complètement novices en matière de banquise, ignorant, par conséquent,
les méfaits dont elle est capable, Ellsworth et moi nous nous croyons en
complète sécurité. Possédant une certaine expérience des glaces à la
suite de son hivernage sur la côte de l’Alaska, Omdal ne partage pas
notre optimisme; il redoute que les deux bords du bassin où se trouve
l’avion ne viennent à se rapprocher et à se rejoindre; il pense,
toutefois, que la «jeune glace» nous protégera contre une attaque
brusquée.
Dans l’après-midi, éclaircie; nous distinguons l’extrémité du _N-25_.
Après cela, les nuages retombent; averses de neige. Aucun doute ne peut
plus subsister dans notre esprit; la banquise est constamment en
mouvement; mais, étant donné sa largeur, il ne nous semble pas possible
que l’étang puisse se fermer et que nous courrions le risque d’être
écrasés entre ses bords comme entre les mâchoires d’un étau. Pour le
moment, toutes nos préoccupations vont à nos camarades; à leur sujet,
notre imagination se donne carrière.
[Illustration: Les explorateurs charriant des blocs de neige pour
combler les crevasses du champ de glace aménagé en champ d’aviation.
(Cliché ILLUSTRATION)]
Si leur appareil se trouve en bon état, bientôt ils prendront leur vol
et nous rejoindront, pensons-nous; dans la nappe d’eau voisine de notre
camp, ils pourront facilement amerir. Si, au contraire, leur avion est
gravement avarié, ils nous rallieront prochainement, en franchissant à
pied la banquise. Nous ne mettons point en doute qu’ils n’aient aperçu
notre pavillon, par suite qu’ils ne connaissent l’emplacement de notre
camp. S’ils ne sont pas encore arrivés, c’est que, comme nous, ils
réparent leur appareil, concluons-nous.
Toute la nuit du 22 au 23, bourrasque de neige et temps bouché.
Omdal continue à travailler à son moteur; Ellsworth et moi pompons la
coque. La voie d’eau augmente; probablement les fentes du métal ont été
agrandies par la glace formée dans leurs interstices.
Brise de Nord; 10° sous zéro!
Vers midi, le plafond de nuages se lève, le soleil paraît et un beau
ciel lumineux s’arrondit au-dessus de la banquise.
Dans la journée, deux bonnes observations de latitude; leur résultat est
tant soit peu décevant. Mon estime nous plaçait beaucoup plus au nord
que nous ne le sommes en réalité. Evidemment, notre vol a été contrarié
par un violent vent contraire.
Qu’importe? Aussitôt le moteur réparé, nous reprendrons l’air et
arriverons au Pôle. A cette date, je suis encore persuadé que nous
pourrons repartir.
Aperçu le _N-25_; sous la poussée du courant qui déplace constamment la
glace, il s’est notablement rapproché de nous. Nos amis ont recouvert de
bâches le groupe-moteur de leur appareil et planté à côté leur pavillon.
Ils doivent nous voir comme nous les voyons. Nous lançons des bombes
fumigènes, tirons des coups de feu; nos signaux demeurent inutiles; ils
ne voient ni n’entendent rien.
La «jeune glace», sur la partie de l’étang voisine du camp augmente
d’épaisseur; nous nous en réjouissons, pensant que cette surface unie
pourra nous servir de champ de départ.
L’après-midi, Amundsen et ses compagnons nous aperçoivent enfin. Ils
agitent de droite et de gauche leur pavillon, l’appel en usage dans la
marine militaire pour annoncer la transmission d’un message. Je ne suis
pas long à grimper sur un monticule, et alors commence l’échange des
signaux. En raison de l’éloignement, l’emploi de la jumelle est
nécessaire; par une basse température comme aujourd’hui, une buée se
dépose rapidement sur les verres; de là, nécessité de les essuyer
souvent, par suite, une très grande lenteur dans les communications.
Amundsen annonce qu’il se trouve dans la glace à 20 mètres de l’étang et
qu’il travaille à dégager son appareil. Le _N-25_ est intact. Le chef
nous prescrit de le rejoindre, si notre avion est avarié, en apportant
nos vivres, notre hache, notre dérivomètre. De notre côté, nous lui
faisons passer le message suivant: «Croyons pouvoir prendre notre départ
sur la glace; notre appareil ayant une grosse voie d’eau, impossible de
nous poser sur l’étang.»
Quel soulagement cet échange de nouvelles nous procure! Maintenant nous
respirons.
Dans la nuit du 23 au 24, fraîche brise et chasse-neige avec 11 à 12°
sous zéro. Le vent souffle de plein fouet dans la tente; fabriqués avec
des peaux minces en vue d’une campagne d’été, les sacs de couchage nous
protègent mal; nous souffrons cruellement du froid.
Malgré cela, nous nous refusons le luxe du chauffage avec nos excellents
appareils _Therm’x_. La consommation de carburant pendant le voyage
ayant été relativement faible, le stock que nous possédons encore
dépasse les prévisions: un demi-cylindre en sus de la moitié de la
quantité embarquée. Mais qui sait combien le retour exigera du précieux
liquide. Donc, l’économie la plus stricte s’impose.
Pendant la journée du 24 mai, l’étang gèle entièrement. La voie d’eau de
notre hydravion augmente dans de grandes proportions. Aussi bien la
formation de cette nappe de glace autour de l’appareil nous est très
utile; s’étendant sous ses «nageoires», elle l’empêchera d’enfoncer, si
nous venons à suspendre le pompage! Chaque jour ce dernier exercice
absorbe plusieurs heures, quand nous avons à effectuer tant d’autres
travaux pressants.
L’après-midi, Omdal termine le remplacement des soupapes; dès lors,
pensons-nous, l’appareil se trouvera en état de vol.
Par un froid aussi rigoureux et dans l’impossibilité où nous nous
trouvons de chauffer le groupe-moteur, en raison d’un vent violent, il
est douteux qu’une bonne carburation puisse se produire. Mais patience,
le printemps avance à grands pas; d’un jour à l’autre une hausse de
température se produira et nous enlèvera tout souci sous ce rapport.
Autour du camp, la glace bouge. Les chaînes de monticules situées de
l’autre côté de l’étang paraissent plus près de nous; l’aspect de la
banquise semble d’ailleurs complètement modifié. Ses mouvements nous
inquiètent; ils nous donnent l’impression de la menace d’un danger;
aussi croyons-nous prudent de mettre en sécurité les vivres et le
matériel. Immédiatement nous les débarquons sur la plaque de glace où la
tente est dressée.
... Chaque jour le _pack_[35] se déplace davantage. La dérive nous
rapprochant de plus en plus du camp d’Amundsen, nous allons essayer de
le joindre. Depuis longtemps nous désirons avoir des nouvelles de nos
camarades et examiner la situation avec notre chef; seul, de notre
petite troupe, il possède l’expérience des glaces, par suite, peut,
seul, juger notre position en pleine connaissance de cause.
[35] Banquise. (_Note du traducteur._)
... Nous entassons les vivres dans le canot pliant et le chargeons sur
le traîneau[36]. Avant le départ, Amundsen ne nous a-t-il pas expliqué
qu’en cas de perte des avions l’expédition battrait en retraite vers le
sud en transportant son matériel sur ce véhicule.
[36] Le modèle dit _Skikjelk_.
Partis plein d’espoir et d’entrain, nous nous arrêtons épuisés et
découragés, après seulement un parcours de quelques centaines de mètres.
Figurez-vous, tous les vingt ou trente pas, des crêtes formées de blocs
accumulés! A la force du poignet, il faut hisser le traîneau au sommet
de ces monticules, puis l’en faire descendre, et cette dernière manœuvre
n’est pas la moins difficile. De toute évidence, jamais nous
n’arriverons au but dans un temps raisonnable, si nous nous obstinons à
haler notre lourd véhicule. Donc, nous décidons son abandon et chargeons
nos bagages sur le dos. Quoique réduit au strict nécessaire, chaque sac
pèse dans les 40 kilos. Cela fait, nous nous remettons en route, après
avoir chaussé nos _skis_. Toujours de hautes chaînes de monticules et
des massifs de mamelons; sur ce terrain diabolique les patins deviennent
plus gênants qu’utiles; donc, nous les enlevons. Après cela, voici des
canaux recouverts de «jeune glace». Sur cette surface lisse nous
reprenons les skis; mais, attention! elle menace de se briser sous notre
poids. Cette marche à travers la banquise est bien l’exercice le plus
dangereux et le plus épuisant que l’on puisse imaginer; en revanche, que
d’émotions et de surprises il apporte! J’admire l’adresse d’Ellsworth;
quoique ne possédant pas la pratique du patinage, il se tire d’affaire
avec aisance; c’est un excellent _sportsman_ dans la meilleure acception
du terme.
L’expérience acquise par Omdal en Alaska nous est très utile, en ce
qu’elle lui permet de découvrir les passages faciles. En dépit des
obstacles accumulés sur notre route, nous avançons. Le _N-25_ devient de
plus en plus visible. Nous voici à peu près à mi-chemin. Là, nouvelle
déconvenue. Un chenal, large de 450 mètres environ, s’ouvre devant nous;
la «jeune glace», dont il est recouvert, très frêle, est impraticable;
d’autre part, impossible de contourner cette nappe: elle s’étend à perte
de vue à droite comme à gauche. Et le camp d’Amundsen se trouve à
l’autre côté! Nous en sommes si proches que, sans le secours de la
jumelle, nous pouvons communiquer avec nos camarades par signaux à bras.
Ils nous engagent à ne pas nous aventurer plus loin et à regagner notre
camp. Nous convenons de reprendre la conversation demain, à 10 heures
(temps moyen de Greenwich).
Après une marche épuisante de sept heures, nous rallions la tente,
complètement éreintés. Aussitôt nous nous couchons. Il fait un froid de
chien; malgré cela, nous dormons profondément, notre première bonne nuit
depuis le départ du Spitzberg. Nous commençons, il est vrai, à savoir
nous servir des sacs de couchage. Toute une éducation est nécessaire
pour apprendre à s’installer confortablement avec le ballot de vêtements
dont on est couvert. Avant de nous coucher, ne nous mettons-nous pas sur
le dos toute notre garde-robe.
_25 mai._--Le temps gris habituel, si déprimant; par moment
chasse-neige; température: environ 10° sous zéro.
Essai infructueux de mise en marche du moteur arrière. A la suite de cet
insuccès, Omdal change de nouvelles soupapes d’échappement, sans arriver
à un meilleur résultat; il ne se produit pas de compression.
A 10 heures du matin, conversation avec l’autre camp. A leur avis, avec
de légères charges et en observant la plus grande prudence, nous
pourrons réussir à les rallier.
Nous allons de nouveau essayer de faire partir le moteur, puis nous
tenterons de haler le _N-24_ sur le glaçon où nous sommes campés; il y
sera en sécurité, supposons-nous. En conséquence, nous commençons à
tailler un plan incliné dans l’épaisseur de la glace, afin de pouvoir
hisser l’appareil. Tandis que nous sommes occupés à ce travail, le
groupe Amundsen réclame notre aide et nous prie de venir le joindre dès
que nous serons prêts. Nous leur répondons qu’ils peuvent compter sur
nous.
Décidément, le moteur est complètement avarié. La compression se fait
mal. Omdal verse de l’huile chaude sur les pistons, place ensuite tous
les réchauds _Therm’x_ dans le groupe-moteur pour en élever la
température[37]; rien n’y fait; les moteurs refusent de tourner. Autre
sujet de grave préoccupation: les deux rives du bassin où nous avons
ameri se sont rapprochées au point de se joindre, pour ainsi dire; la
nappe d’eau a presque disparu, et les gros morceaux de blocs accumulés
sur l’autre bord, qui ont tout l’air de voisins dangereux, ne sont plus
loin de nous. Donc, situation sérieuse.
[37] Amundsen cite comme exemple de la puissance calorifique des
appareils _Therm’x_, qu’en deux heures ils firent monter la
température de la chambre des moteurs de 11° sous zéro à 25°
au-dessus.
Jusqu’ici nous n’avons pas ouvert une grande brèche dans nos provisions;
depuis notre arrivée nous avons vécu de l’en-cas remis au moment du
départ et d’une tasse de chocolat. Notre dîner, aujourd’hui, se compose
de soupe au pemmican[38]; mais au lieu d’une tablette trois quarts que
comporte la ration de chaque homme, nous n’avons employé que deux
tablettes pour nous trois. Nous économisons également le biscuit;
désormais chaque membre de l’équipage n’en touchera que douze par jour.
A ce moment nous ne nous doutions guère que notre séjour sur la banquise
se prolongerait pendant des semaines.
[38] Mélange de poudre de viande et de graisse. Voir plus loin, p.
203.
Les travaux terminés, nous goûtons sous la tente un repos bien gagné.
Notre maigre souper avalé, j’allume une pipe; tout à coup je ressens des
picotements dans les yeux, puis des douleurs très vives. Aucun doute
n’est possible, je suis atteint d’ophtalmie des neiges! Depuis le
débarquement, le temps ayant été presque toujours couvert, je n’ai pas
porté de lunettes colorées; je paie cher mon imprudence... Ainsi me
voici aveugle pour plusieurs jours; pendant quelque temps je ne serai
plus qu’une pauvre loque, incapable de rendre le moindre service, et
cela au moment où la situation n’est rien moins que rassurante. A quoi
bon se lamenter! Je m’enfonce dans mon sac et ferme les yeux. En dépit
des souffrances et des préoccupations, je m’endors; les fatigues et les
soucis de ces derniers jours m’ont littéralement épuisé.
Le lendemain je me réveille très tard; la tête reste lourde, mais, à ma
grande satisfaction, j’ouvre les yeux. Je ne suis plus aveugle.
Ma montre marque 12 heures. Midi ou minuit[39]?
[39] Cette incertitude est très plausible, le soleil étant
relativement haut, à minuit, en mai, sous le 88° de latitude nord.
Mes deux compagnons dorment encore. Quelques instants après Ellsworth se
réveille; à son avis il est midi; hier soir il s’est couché à 11 heures
et il a l’impression d’avoir dormi longtemps.
Mes yeux coulent encore; néanmoins j’y vois très bien. Instruit par
cette pénible expérience, je mets des lunettes. Aussitôt après avoir
déjeuné, au travail! Malgré tous nos efforts, impossible de démarrer le
moteur. Il a dû subir un tel échauffement pendant le vol que les tiges
des pistons sont grippées; une réparation des cylindres exigerait une
semaine. Dans ces conditions notre ligne de conduite est toute tracée.
Nous allons mettre l’avion en sûreté, puis nous nous acheminerons vers
le camp d’Amundsen. Avec l’assistance de l’autre équipe, et surtout du
second mécanicien, il sera facile de réparer ensuite notre appareil en
quelques jours.
Simplement avec le moteur avant, je fais avancer le _N-24_ sur le plan
incliné taillé dans la glace. Ellsworth et Omdal se dépensent en efforts
surhumains pour me seconder dans cette manœuvre; mais quelle action
trois hommes peuvent-ils exercer sur une machine pesant plus de trois
tonnes! Quoi qu’il en soit, nous parvenons à hisser assez haut sur la
glace une partie de l’avion; seuls la queue et la partie arrière de la
coque demeurent dans l’eau. Dans cette position le _N-24_ ne pourra pas
couler; d’autre part, suivant toute vraisemblance, la «jeune glace»
empêchera les gros glaçons d’en approcher. L’appareil ne me paraît donc
pas devoir courir des dangers pendant notre absence.
Ces précautions prises, nous recommençons le paquetage en vue du départ.
Nous ne prendrons que les effets les plus indispensables; en dépit de
cette résolution nous ne pouvons nous résoudre à abandonner un tas de
choses, et nous les fourrons dans les sacs, tant et si bien qu’ils
pèsent chacun 40 kilos. Heureusement, sous la poussée de la dérive, le
_N-25_ s’est sensiblement rapproché de nous. La glace qui recouvre
l’étang ne m’inspire qu’une confiance limitée; quoi qu’il en soit, nous
nous y engageons. Omdal marche en tête, je le suis, puis vient
Ellsworth. Après avoir quitté la «jeune glace», nous nous engageons dans
un labyrinthe de crêtes. Sur ce terrain, impossible de se servir des
_skis_; il faut donc les charger sur le dos en sus des sacs. Malgré
cela, nous avançons assez rapidement; bientôt nous voici presque au but,
nous arrivons à portée de voix du camp d’Amundsen. Nous marchions en
complète sécurité, lorsque subitement j’enfonce dans l’eau jusqu’au cou.
Mes _skis_, dont par prudence je n’avais pas bouclé les attaches, se
détachent. Je me trouve ainsi avoir les jambes libres; peut-être
réussirais-je à me tirer d’affaire si le poids de 40 kilos dont je suis
chargé n’entravait mes mouvements. A mon appel, Omdal accourt, mais à
peine m’a-t-il rejoint qu’il enfonce à son tour.
Jetant mon fusil sur la rive, je cherche à me cramponner à la glace; au
début mes efforts demeurent infructueux, toujours elle cède sous ma
prise; seulement après plusieurs tâtonnements, je parviens à trouver un
point d’appui solide. Maintenant je n’ai plus qu’à garder l’immobilité
la plus complète, en attendant qu’Ellsworth vienne à mon aide, si, lui
aussi, n’est pas tombé à l’eau. Le courant rapide drosse mes jambes sous
la glace, si bien que les pointes de mes souliers viennent la toucher.
Gêné par mon sac, jamais je n’arriverai à sortir de l’eau sans aide, et
je ne veux pas essayer de m’en débarrasser, avant de savoir ce qu’il est
advenu d’Ellsworth. De son côté, Omdal appelle au secours, espérant
attirer l’attention de nos camarades du _N-25_.
Ellsworth n’est pas long à arriver. Lorsqu’il nous a vus enfoncer, il a
immédiatement abandonné la «jeune glace» pour un sol plus solide. Afin
de ne pas effondrer la mince croûte qui s’est brisée sous mes pas, il
rampe vers moi en me tendant un _ski_, et, dès que j’ai saisi
l’extrémité du patin, il m’attire rapidement vers lui. Je détache alors
mon sac, et, après l’avoir mis en sûreté sur la glace, gagne un sol
stable. Une fois que je suis sauvé, Ellsworth court au secours d’Omdal
dont les forces faiblissent. Clopin-clopant, je le suis. Epuisé, notre
camarade est incapable de s’aider; seulement au prix d’efforts répétés
nous réussissons à le soulever. Je puis alors couper les courroies de
son sac; après quoi nous parvenons à ramener notre ami sur la glace
solide. Saisi par le froid, il est sur le point de défaillir. Nous
l’avons échappé belle; seules la présence d’esprit d’Ellsworth et la
rapidité de sa décision nous ont sauvés.
Fort heureusement, nous portions nos ceintures de sauvetage, et les
attaches de nos _skis_ n’étaient pas bouclées; sans ces deux
circonstances nous étions perdus.
Quarante minutes après l’accident, nous arrivons au camp d’Amundsen, où
l’accueil le plus cordial nous est fait. Un bon petit verre d’alcool,
puis des vêtements secs et bientôt l’accident est oublié. Après cela,
conversation animée à bâtons rompus en trois langues différentes. Nous
avons tant à raconter à nos camarades, et nous tant à apprendre d’eux.
«Je suis heureux de vous revoir», dis-je à Amundsen en lui serrant la
main. Ici cette formule banale de politesse revêt sa véritable
signification et toute sa sincérité. C’est, en effet, une joie de
retrouver un chef d’une telle expérience, d’une intelligence si
remarquable, et dont l’énergie sait triompher de toutes les difficultés.
«Moi aussi, je suis heureux de vous revoir», me répond Amundsen; dans
cette simple phrase, je sens la chaleur de son affection comme il a
senti celle que je lui porte dans mon bref salut. Sur la banquise, les
mots ne servent pas à déguiser la pensée.
Nous sommes là tout l’équipage du _N-24_ sain et sauf, et nous avons la
satisfaction d’annoncer à nos camarades que notre appareil se trouve en
sécurité, tout au moins pour quelque temps, et qu’il pourra repartir
promptement si, tous les six, nous travaillons à le réparer.
Le _N-25_ est dans une situation précaire; pour le sauver les efforts
réunis des deux équipages ne seront pas superflus. Il a dû accomplir une
descente forcée, comme nous l’apprenons. Si sa position au milieu de la
glace est plus mauvaise que celle du _N-24_, par contre ses moteurs sont
intacts. Les courants marins, au lieu de rapprocher les deux camps, les
eussent-ils éloignés l’un de l’autre, selon toute vraisemblance nos deux
groupes n’auraient pu communiquer, ni ensuite se rejoindre. Dès lors,
chaque équipage se serait trouvé réduit à ses seules forces; dans de
telles conditions, il est douteux que les appareils aient pu être remis
en état de vol.
Même maintenant, alors que nous sommes tous réunis, nous nous demandons
avec inquiétude comment, avec les primitifs engins en notre possession,
nous parviendrons à hisser le _N-25_ sur le grand glaçon où il doit être
amené. Dans cette situation critique l’ingéniosité de notre chef
suppléera à tout, et l’avenir montrera que six hommes, lorsqu’ils
luttent pour la vie, peuvent accomplir l’impossible.
La plupart d’entre nous ont compris très tôt que la remise en état de
nos appareils ou tout au moins de l’un d’eux constituait notre unique
moyen de salut. Une retraite à pied à travers les banquises, quelle que
fût la direction adoptée, aurait présenté moins de chances de réussite;
l’expérience que nous autres du _N-24_ venions de faire de ce genre
d’exercice nous a instruit à cet égard.
Notre vie laborieuse pendant les semaines suivantes a été décrite plus
haut. Au début, ce fut pour nous un crève-cœur d’abandonner notre avion.
A mesure que le temps s’écoula et que nous prîmes conscience des
difficultés que nous devions vaincre pour arriver à libérer le _N-25_,
ce sentiment s’apaisa, et, lorsque le 15 juin nous réussîmes à prendre
l’air, nous perdîmes de vue, sans trop de regrets, l’excellent appareil
qui nous avait portés jusqu’aux approches du Pôle.
[Illustration: Ours fuyant devant une embarcation du _Hobby_ qui lui
donnait la chasse.]
TROISIÈME PARTIE
En patrouille sur la côte nord du Spitzberg.
(21 mai-18 juin)
PAR
Fredrik RAMM
CHAPITRE PREMIER
L’attente.
A l’extrémité nord-ouest du Spitzberg.--Premières
préoccupations.--Aventures de chasseurs norvégiens dans
l’Arctique.--Soleil et brume.
_21 mai._--Baie du Roi.--A 17 h. 15 le _N-25_ descend sur la glace; un
instant après le _N-24_ suit; sept minutes plus tard les deux avions ont
disparu de l’horizon.
Si, au cours de leur vol le long de la côte ouest du Spitzberg, les
appareils ne fonctionnent pas à la convenance des pilotes, ils
reviendront à la baie du Roi. De même, si pendant cette partie du voyage
un des deux avions est forcé de descendre, l’autre fera immédiatement
demi-tour pour aller avertir les navires mouillés à la baie du Roi de se
porter au secours de l’unité en panne. Aussi avec quelle anxiété les
membres de l’expédition demeurés à Ny Aalesund épient l’horizon...
Dix-neuf heures..., vingt heures... aucun vrombissement; le voyage
jusqu’à l’île des Danois s’est donc effectué sans incident.