Remettre promptement le moteur en état et nous préparer au départ dans

le plus bref délai possible, nous n’avons pas autre chose à faire pour

le moment.

La voie d’eau créée par la déchirure de la coque au moment du départ,

quoique moins grave que je le pensais tout d’abord, débite toutefois

suffisamment pour rendre l’intérieur de l’hydravion inhabitable. Dans

ces conditions, nous nous installons à «terre», comprenez, sur la

banquise. Nous dressons la tente, puis débarquons les sacs de couchage,

ainsi que les effets de campement indispensables. Un phoque s’étant

aventuré jusqu’ici, il n’y aurait rien d’extraordinaire à ce qu’un ours

blanc ne vienne rôder dans ces parages. En conséquence, nous prenons

avec nous un fusil et un revolver.

Désormais Omdal travaillera constamment à ses moteurs; en cas de besoin,

Ellsworth et moi lui prêterons assistance. Tant que le mécanicien ne

réclamera pas notre concours, la popote, les observations, la

surveillance de l’horizon, le pompage de la coque constitueront notre

lot.

Peu agréable, le séjour sous la tente. Notre abri est petit; de plus,

confectionné en mince toile d’avion, il n’offre qu’une protection

insuffisante... Quand le «Primus» est allumé, on y serait assez bien, si

la chaleur développée par le fourneau ne déterminait la fusion de la

neige sous-jacente, par suite, ne détrempait le plancher.

Le 22 mai, vers midi, le ciel se couvre; dès lors le _N-25_ n’est plus

visible.

Complètement novices en matière de banquise, ignorant, par conséquent,

les méfaits dont elle est capable, Ellsworth et moi nous nous croyons en

complète sécurité. Possédant une certaine expérience des glaces à la

suite de son hivernage sur la côte de l’Alaska, Omdal ne partage pas

notre optimisme; il redoute que les deux bords du bassin où se trouve

l’avion ne viennent à se rapprocher et à se rejoindre; il pense,

toutefois, que la «jeune glace» nous protégera contre une attaque

brusquée.

Dans l’après-midi, éclaircie; nous distinguons l’extrémité du _N-25_.

Après cela, les nuages retombent; averses de neige. Aucun doute ne peut

plus subsister dans notre esprit; la banquise est constamment en

mouvement; mais, étant donné sa largeur, il ne nous semble pas possible

que l’étang puisse se fermer et que nous courrions le risque d’être

écrasés entre ses bords comme entre les mâchoires d’un étau. Pour le

moment, toutes nos préoccupations vont à nos camarades; à leur sujet,

notre imagination se donne carrière.

[Illustration: Les explorateurs charriant des blocs de neige pour

combler les crevasses du champ de glace aménagé en champ d’aviation.

(Cliché ILLUSTRATION)]

Si leur appareil se trouve en bon état, bientôt ils prendront leur vol

et nous rejoindront, pensons-nous; dans la nappe d’eau voisine de notre

camp, ils pourront facilement amerir. Si, au contraire, leur avion est

gravement avarié, ils nous rallieront prochainement, en franchissant à

pied la banquise. Nous ne mettons point en doute qu’ils n’aient aperçu

notre pavillon, par suite qu’ils ne connaissent l’emplacement de notre

camp. S’ils ne sont pas encore arrivés, c’est que, comme nous, ils

réparent leur appareil, concluons-nous.

Toute la nuit du 22 au 23, bourrasque de neige et temps bouché.

Omdal continue à travailler à son moteur; Ellsworth et moi pompons la

coque. La voie d’eau augmente; probablement les fentes du métal ont été

agrandies par la glace formée dans leurs interstices.

Brise de Nord; 10° sous zéro!

Vers midi, le plafond de nuages se lève, le soleil paraît et un beau

ciel lumineux s’arrondit au-dessus de la banquise.

Dans la journée, deux bonnes observations de latitude; leur résultat est

tant soit peu décevant. Mon estime nous plaçait beaucoup plus au nord

que nous ne le sommes en réalité. Evidemment, notre vol a été contrarié

par un violent vent contraire.

Qu’importe? Aussitôt le moteur réparé, nous reprendrons l’air et

arriverons au Pôle. A cette date, je suis encore persuadé que nous

pourrons repartir.

Aperçu le _N-25_; sous la poussée du courant qui déplace constamment la

glace, il s’est notablement rapproché de nous. Nos amis ont recouvert de

bâches le groupe-moteur de leur appareil et planté à côté leur pavillon.

Ils doivent nous voir comme nous les voyons. Nous lançons des bombes

fumigènes, tirons des coups de feu; nos signaux demeurent inutiles; ils

ne voient ni n’entendent rien.

La «jeune glace», sur la partie de l’étang voisine du camp augmente

d’épaisseur; nous nous en réjouissons, pensant que cette surface unie

pourra nous servir de champ de départ.

L’après-midi, Amundsen et ses compagnons nous aperçoivent enfin. Ils

agitent de droite et de gauche leur pavillon, l’appel en usage dans la

marine militaire pour annoncer la transmission d’un message. Je ne suis

pas long à grimper sur un monticule, et alors commence l’échange des

signaux. En raison de l’éloignement, l’emploi de la jumelle est

nécessaire; par une basse température comme aujourd’hui, une buée se

dépose rapidement sur les verres; de là, nécessité de les essuyer

souvent, par suite, une très grande lenteur dans les communications.

Amundsen annonce qu’il se trouve dans la glace à 20 mètres de l’étang et

qu’il travaille à dégager son appareil. Le _N-25_ est intact. Le chef

nous prescrit de le rejoindre, si notre avion est avarié, en apportant

nos vivres, notre hache, notre dérivomètre. De notre côté, nous lui

faisons passer le message suivant: «Croyons pouvoir prendre notre départ

sur la glace; notre appareil ayant une grosse voie d’eau, impossible de

nous poser sur l’étang.»

Quel soulagement cet échange de nouvelles nous procure! Maintenant nous

respirons.

Dans la nuit du 23 au 24, fraîche brise et chasse-neige avec 11 à 12°

sous zéro. Le vent souffle de plein fouet dans la tente; fabriqués avec

des peaux minces en vue d’une campagne d’été, les sacs de couchage nous

protègent mal; nous souffrons cruellement du froid.

Malgré cela, nous nous refusons le luxe du chauffage avec nos excellents

appareils _Therm’x_. La consommation de carburant pendant le voyage

ayant été relativement faible, le stock que nous possédons encore

dépasse les prévisions: un demi-cylindre en sus de la moitié de la

quantité embarquée. Mais qui sait combien le retour exigera du précieux

liquide. Donc, l’économie la plus stricte s’impose.

Pendant la journée du 24 mai, l’étang gèle entièrement. La voie d’eau de

notre hydravion augmente dans de grandes proportions. Aussi bien la

formation de cette nappe de glace autour de l’appareil nous est très

utile; s’étendant sous ses «nageoires», elle l’empêchera d’enfoncer, si

nous venons à suspendre le pompage! Chaque jour ce dernier exercice

absorbe plusieurs heures, quand nous avons à effectuer tant d’autres

travaux pressants.

L’après-midi, Omdal termine le remplacement des soupapes; dès lors,

pensons-nous, l’appareil se trouvera en état de vol.

Par un froid aussi rigoureux et dans l’impossibilité où nous nous

trouvons de chauffer le groupe-moteur, en raison d’un vent violent, il

est douteux qu’une bonne carburation puisse se produire. Mais patience,

le printemps avance à grands pas; d’un jour à l’autre une hausse de

température se produira et nous enlèvera tout souci sous ce rapport.

Autour du camp, la glace bouge. Les chaînes de monticules situées de

l’autre côté de l’étang paraissent plus près de nous; l’aspect de la

banquise semble d’ailleurs complètement modifié. Ses mouvements nous

inquiètent; ils nous donnent l’impression de la menace d’un danger;

aussi croyons-nous prudent de mettre en sécurité les vivres et le

matériel. Immédiatement nous les débarquons sur la plaque de glace où la

tente est dressée.

... Chaque jour le _pack_[35] se déplace davantage. La dérive nous

rapprochant de plus en plus du camp d’Amundsen, nous allons essayer de

le joindre. Depuis longtemps nous désirons avoir des nouvelles de nos

camarades et examiner la situation avec notre chef; seul, de notre

petite troupe, il possède l’expérience des glaces, par suite, peut,

seul, juger notre position en pleine connaissance de cause.

[35] Banquise. (_Note du traducteur._)

... Nous entassons les vivres dans le canot pliant et le chargeons sur

le traîneau[36]. Avant le départ, Amundsen ne nous a-t-il pas expliqué

qu’en cas de perte des avions l’expédition battrait en retraite vers le

sud en transportant son matériel sur ce véhicule.

[36] Le modèle dit _Skikjelk_.

Partis plein d’espoir et d’entrain, nous nous arrêtons épuisés et

découragés, après seulement un parcours de quelques centaines de mètres.

Figurez-vous, tous les vingt ou trente pas, des crêtes formées de blocs

accumulés! A la force du poignet, il faut hisser le traîneau au sommet

de ces monticules, puis l’en faire descendre, et cette dernière manœuvre

n’est pas la moins difficile. De toute évidence, jamais nous

n’arriverons au but dans un temps raisonnable, si nous nous obstinons à

haler notre lourd véhicule. Donc, nous décidons son abandon et chargeons

nos bagages sur le dos. Quoique réduit au strict nécessaire, chaque sac

pèse dans les 40 kilos. Cela fait, nous nous remettons en route, après

avoir chaussé nos _skis_. Toujours de hautes chaînes de monticules et

des massifs de mamelons; sur ce terrain diabolique les patins deviennent

plus gênants qu’utiles; donc, nous les enlevons. Après cela, voici des

canaux recouverts de «jeune glace». Sur cette surface lisse nous

reprenons les skis; mais, attention! elle menace de se briser sous notre

poids. Cette marche à travers la banquise est bien l’exercice le plus

dangereux et le plus épuisant que l’on puisse imaginer; en revanche, que

d’émotions et de surprises il apporte! J’admire l’adresse d’Ellsworth;

quoique ne possédant pas la pratique du patinage, il se tire d’affaire

avec aisance; c’est un excellent _sportsman_ dans la meilleure acception

du terme.

L’expérience acquise par Omdal en Alaska nous est très utile, en ce

qu’elle lui permet de découvrir les passages faciles. En dépit des

obstacles accumulés sur notre route, nous avançons. Le _N-25_ devient de

plus en plus visible. Nous voici à peu près à mi-chemin. Là, nouvelle

déconvenue. Un chenal, large de 450 mètres environ, s’ouvre devant nous;

la «jeune glace», dont il est recouvert, très frêle, est impraticable;

d’autre part, impossible de contourner cette nappe: elle s’étend à perte

de vue à droite comme à gauche. Et le camp d’Amundsen se trouve à

l’autre côté! Nous en sommes si proches que, sans le secours de la

jumelle, nous pouvons communiquer avec nos camarades par signaux à bras.

Ils nous engagent à ne pas nous aventurer plus loin et à regagner notre

camp. Nous convenons de reprendre la conversation demain, à 10 heures

(temps moyen de Greenwich).

Après une marche épuisante de sept heures, nous rallions la tente,

complètement éreintés. Aussitôt nous nous couchons. Il fait un froid de

chien; malgré cela, nous dormons profondément, notre première bonne nuit

depuis le départ du Spitzberg. Nous commençons, il est vrai, à savoir

nous servir des sacs de couchage. Toute une éducation est nécessaire

pour apprendre à s’installer confortablement avec le ballot de vêtements

dont on est couvert. Avant de nous coucher, ne nous mettons-nous pas sur

le dos toute notre garde-robe.

_25 mai._--Le temps gris habituel, si déprimant; par moment

chasse-neige; température: environ 10° sous zéro.

Essai infructueux de mise en marche du moteur arrière. A la suite de cet

insuccès, Omdal change de nouvelles soupapes d’échappement, sans arriver

à un meilleur résultat; il ne se produit pas de compression.

A 10 heures du matin, conversation avec l’autre camp. A leur avis, avec

de légères charges et en observant la plus grande prudence, nous

pourrons réussir à les rallier.

Nous allons de nouveau essayer de faire partir le moteur, puis nous

tenterons de haler le _N-24_ sur le glaçon où nous sommes campés; il y

sera en sécurité, supposons-nous. En conséquence, nous commençons à

tailler un plan incliné dans l’épaisseur de la glace, afin de pouvoir

hisser l’appareil. Tandis que nous sommes occupés à ce travail, le

groupe Amundsen réclame notre aide et nous prie de venir le joindre dès

que nous serons prêts. Nous leur répondons qu’ils peuvent compter sur

nous.

Décidément, le moteur est complètement avarié. La compression se fait

mal. Omdal verse de l’huile chaude sur les pistons, place ensuite tous

les réchauds _Therm’x_ dans le groupe-moteur pour en élever la

température[37]; rien n’y fait; les moteurs refusent de tourner. Autre

sujet de grave préoccupation: les deux rives du bassin où nous avons

ameri se sont rapprochées au point de se joindre, pour ainsi dire; la

nappe d’eau a presque disparu, et les gros morceaux de blocs accumulés

sur l’autre bord, qui ont tout l’air de voisins dangereux, ne sont plus

loin de nous. Donc, situation sérieuse.

[37] Amundsen cite comme exemple de la puissance calorifique des

appareils _Therm’x_, qu’en deux heures ils firent monter la

température de la chambre des moteurs de 11° sous zéro à 25°

au-dessus.

Jusqu’ici nous n’avons pas ouvert une grande brèche dans nos provisions;

depuis notre arrivée nous avons vécu de l’en-cas remis au moment du

départ et d’une tasse de chocolat. Notre dîner, aujourd’hui, se compose

de soupe au pemmican[38]; mais au lieu d’une tablette trois quarts que

comporte la ration de chaque homme, nous n’avons employé que deux

tablettes pour nous trois. Nous économisons également le biscuit;

désormais chaque membre de l’équipage n’en touchera que douze par jour.

A ce moment nous ne nous doutions guère que notre séjour sur la banquise

se prolongerait pendant des semaines.

[38] Mélange de poudre de viande et de graisse. Voir plus loin, p.

203.

Les travaux terminés, nous goûtons sous la tente un repos bien gagné.

Notre maigre souper avalé, j’allume une pipe; tout à coup je ressens des

picotements dans les yeux, puis des douleurs très vives. Aucun doute

n’est possible, je suis atteint d’ophtalmie des neiges! Depuis le

débarquement, le temps ayant été presque toujours couvert, je n’ai pas

porté de lunettes colorées; je paie cher mon imprudence... Ainsi me

voici aveugle pour plusieurs jours; pendant quelque temps je ne serai

plus qu’une pauvre loque, incapable de rendre le moindre service, et

cela au moment où la situation n’est rien moins que rassurante. A quoi

bon se lamenter! Je m’enfonce dans mon sac et ferme les yeux. En dépit

des souffrances et des préoccupations, je m’endors; les fatigues et les

soucis de ces derniers jours m’ont littéralement épuisé.

Le lendemain je me réveille très tard; la tête reste lourde, mais, à ma

grande satisfaction, j’ouvre les yeux. Je ne suis plus aveugle.

Ma montre marque 12 heures. Midi ou minuit[39]?

[39] Cette incertitude est très plausible, le soleil étant

relativement haut, à minuit, en mai, sous le 88° de latitude nord.

Mes deux compagnons dorment encore. Quelques instants après Ellsworth se

réveille; à son avis il est midi; hier soir il s’est couché à 11 heures

et il a l’impression d’avoir dormi longtemps.

Mes yeux coulent encore; néanmoins j’y vois très bien. Instruit par

cette pénible expérience, je mets des lunettes. Aussitôt après avoir

déjeuné, au travail! Malgré tous nos efforts, impossible de démarrer le

moteur. Il a dû subir un tel échauffement pendant le vol que les tiges

des pistons sont grippées; une réparation des cylindres exigerait une

semaine. Dans ces conditions notre ligne de conduite est toute tracée.

Nous allons mettre l’avion en sûreté, puis nous nous acheminerons vers

le camp d’Amundsen. Avec l’assistance de l’autre équipe, et surtout du

second mécanicien, il sera facile de réparer ensuite notre appareil en

quelques jours.

Simplement avec le moteur avant, je fais avancer le _N-24_ sur le plan

incliné taillé dans la glace. Ellsworth et Omdal se dépensent en efforts

surhumains pour me seconder dans cette manœuvre; mais quelle action

trois hommes peuvent-ils exercer sur une machine pesant plus de trois

tonnes! Quoi qu’il en soit, nous parvenons à hisser assez haut sur la

glace une partie de l’avion; seuls la queue et la partie arrière de la

coque demeurent dans l’eau. Dans cette position le _N-24_ ne pourra pas

couler; d’autre part, suivant toute vraisemblance, la «jeune glace»

empêchera les gros glaçons d’en approcher. L’appareil ne me paraît donc

pas devoir courir des dangers pendant notre absence.

Ces précautions prises, nous recommençons le paquetage en vue du départ.

Nous ne prendrons que les effets les plus indispensables; en dépit de

cette résolution nous ne pouvons nous résoudre à abandonner un tas de

choses, et nous les fourrons dans les sacs, tant et si bien qu’ils

pèsent chacun 40 kilos. Heureusement, sous la poussée de la dérive, le

_N-25_ s’est sensiblement rapproché de nous. La glace qui recouvre

l’étang ne m’inspire qu’une confiance limitée; quoi qu’il en soit, nous

nous y engageons. Omdal marche en tête, je le suis, puis vient

Ellsworth. Après avoir quitté la «jeune glace», nous nous engageons dans

un labyrinthe de crêtes. Sur ce terrain, impossible de se servir des

_skis_; il faut donc les charger sur le dos en sus des sacs. Malgré

cela, nous avançons assez rapidement; bientôt nous voici presque au but,

nous arrivons à portée de voix du camp d’Amundsen. Nous marchions en

complète sécurité, lorsque subitement j’enfonce dans l’eau jusqu’au cou.

Mes _skis_, dont par prudence je n’avais pas bouclé les attaches, se

détachent. Je me trouve ainsi avoir les jambes libres; peut-être

réussirais-je à me tirer d’affaire si le poids de 40 kilos dont je suis

chargé n’entravait mes mouvements. A mon appel, Omdal accourt, mais à

peine m’a-t-il rejoint qu’il enfonce à son tour.

Jetant mon fusil sur la rive, je cherche à me cramponner à la glace; au

début mes efforts demeurent infructueux, toujours elle cède sous ma

prise; seulement après plusieurs tâtonnements, je parviens à trouver un

point d’appui solide. Maintenant je n’ai plus qu’à garder l’immobilité

la plus complète, en attendant qu’Ellsworth vienne à mon aide, si, lui

aussi, n’est pas tombé à l’eau. Le courant rapide drosse mes jambes sous

la glace, si bien que les pointes de mes souliers viennent la toucher.

Gêné par mon sac, jamais je n’arriverai à sortir de l’eau sans aide, et

je ne veux pas essayer de m’en débarrasser, avant de savoir ce qu’il est

advenu d’Ellsworth. De son côté, Omdal appelle au secours, espérant

attirer l’attention de nos camarades du _N-25_.

Ellsworth n’est pas long à arriver. Lorsqu’il nous a vus enfoncer, il a

immédiatement abandonné la «jeune glace» pour un sol plus solide. Afin

de ne pas effondrer la mince croûte qui s’est brisée sous mes pas, il

rampe vers moi en me tendant un _ski_, et, dès que j’ai saisi

l’extrémité du patin, il m’attire rapidement vers lui. Je détache alors

mon sac, et, après l’avoir mis en sûreté sur la glace, gagne un sol

stable. Une fois que je suis sauvé, Ellsworth court au secours d’Omdal

dont les forces faiblissent. Clopin-clopant, je le suis. Epuisé, notre

camarade est incapable de s’aider; seulement au prix d’efforts répétés

nous réussissons à le soulever. Je puis alors couper les courroies de

son sac; après quoi nous parvenons à ramener notre ami sur la glace

solide. Saisi par le froid, il est sur le point de défaillir. Nous

l’avons échappé belle; seules la présence d’esprit d’Ellsworth et la

rapidité de sa décision nous ont sauvés.

Fort heureusement, nous portions nos ceintures de sauvetage, et les

attaches de nos _skis_ n’étaient pas bouclées; sans ces deux

circonstances nous étions perdus.

Quarante minutes après l’accident, nous arrivons au camp d’Amundsen, où

l’accueil le plus cordial nous est fait. Un bon petit verre d’alcool,

puis des vêtements secs et bientôt l’accident est oublié. Après cela,

conversation animée à bâtons rompus en trois langues différentes. Nous

avons tant à raconter à nos camarades, et nous tant à apprendre d’eux.

«Je suis heureux de vous revoir», dis-je à Amundsen en lui serrant la

main. Ici cette formule banale de politesse revêt sa véritable

signification et toute sa sincérité. C’est, en effet, une joie de

retrouver un chef d’une telle expérience, d’une intelligence si

remarquable, et dont l’énergie sait triompher de toutes les difficultés.

«Moi aussi, je suis heureux de vous revoir», me répond Amundsen; dans

cette simple phrase, je sens la chaleur de son affection comme il a

senti celle que je lui porte dans mon bref salut. Sur la banquise, les

mots ne servent pas à déguiser la pensée.

Nous sommes là tout l’équipage du _N-24_ sain et sauf, et nous avons la

satisfaction d’annoncer à nos camarades que notre appareil se trouve en

sécurité, tout au moins pour quelque temps, et qu’il pourra repartir

promptement si, tous les six, nous travaillons à le réparer.

Le _N-25_ est dans une situation précaire; pour le sauver les efforts

réunis des deux équipages ne seront pas superflus. Il a dû accomplir une

descente forcée, comme nous l’apprenons. Si sa position au milieu de la

glace est plus mauvaise que celle du _N-24_, par contre ses moteurs sont

intacts. Les courants marins, au lieu de rapprocher les deux camps, les

eussent-ils éloignés l’un de l’autre, selon toute vraisemblance nos deux

groupes n’auraient pu communiquer, ni ensuite se rejoindre. Dès lors,

chaque équipage se serait trouvé réduit à ses seules forces; dans de

telles conditions, il est douteux que les appareils aient pu être remis

en état de vol.

Même maintenant, alors que nous sommes tous réunis, nous nous demandons

avec inquiétude comment, avec les primitifs engins en notre possession,

nous parviendrons à hisser le _N-25_ sur le grand glaçon où il doit être

amené. Dans cette situation critique l’ingéniosité de notre chef

suppléera à tout, et l’avenir montrera que six hommes, lorsqu’ils

luttent pour la vie, peuvent accomplir l’impossible.

La plupart d’entre nous ont compris très tôt que la remise en état de

nos appareils ou tout au moins de l’un d’eux constituait notre unique

moyen de salut. Une retraite à pied à travers les banquises, quelle que

fût la direction adoptée, aurait présenté moins de chances de réussite;

l’expérience que nous autres du _N-24_ venions de faire de ce genre

d’exercice nous a instruit à cet égard.

Notre vie laborieuse pendant les semaines suivantes a été décrite plus

haut. Au début, ce fut pour nous un crève-cœur d’abandonner notre avion.

A mesure que le temps s’écoula et que nous prîmes conscience des

difficultés que nous devions vaincre pour arriver à libérer le _N-25_,

ce sentiment s’apaisa, et, lorsque le 15 juin nous réussîmes à prendre

l’air, nous perdîmes de vue, sans trop de regrets, l’excellent appareil

qui nous avait portés jusqu’aux approches du Pôle.

[Illustration: Ours fuyant devant une embarcation du _Hobby_ qui lui

donnait la chasse.]

TROISIÈME PARTIE

En patrouille sur la côte nord du Spitzberg.

(21 mai-18 juin)

PAR

Fredrik RAMM

CHAPITRE PREMIER

L’attente.

A l’extrémité nord-ouest du Spitzberg.--Premières

préoccupations.--Aventures de chasseurs norvégiens dans

l’Arctique.--Soleil et brume.

_21 mai._--Baie du Roi.--A 17 h. 15 le _N-25_ descend sur la glace; un

instant après le _N-24_ suit; sept minutes plus tard les deux avions ont

disparu de l’horizon.

Si, au cours de leur vol le long de la côte ouest du Spitzberg, les

appareils ne fonctionnent pas à la convenance des pilotes, ils

reviendront à la baie du Roi. De même, si pendant cette partie du voyage

un des deux avions est forcé de descendre, l’autre fera immédiatement

demi-tour pour aller avertir les navires mouillés à la baie du Roi de se

porter au secours de l’unité en panne. Aussi avec quelle anxiété les

membres de l’expédition demeurés à Ny Aalesund épient l’horizon...

Dix-neuf heures..., vingt heures... aucun vrombissement; le voyage

jusqu’à l’île des Danois s’est donc effectué sans incident.

En avion vers le pôle nord · 第 7 / 12 段