Enfin, arriva le grand jour, le 5 juillet, l’inoubliable réception à

Oslo. Un soleil flamboyant, un vrai ciel de fête. Ayant tous embarqué

dans le _N-25_, nous volons vers la capitale, parée de ses atours de

gala, au bruit des hurrahs poussés par des milliers de spectateurs. Qui

pourrait décrire le spectacle, lorsque notre appareil se pose sur l’eau

au milieu d’une foule innombrable de bateaux, puis la réception au

débarcadère, le cortège triomphal à travers la ville, l’audience chez le

roi, et, pour couronner cette solennité grandiose, le dîner au Château?

Maintenant, tout cela est le passé, et il n’en subsiste qu’une auréole

de souvenirs magnifiques, inoubliables.

DEUXIÈME PARTIE

Ce qu’il est advenu du _N-24_.

PAR

Leif DIETRICHSON

_Lieutenant de vaisseau de la marine norvégienne._

CHAPITRE PREMIER

Du Spitzberg aux approches du pôle.

Le départ de la baie du Roi.--Une grosse émotion.--La banquise

polaire.--Réflexions décourageantes qu’elle inspire.--Une rencontre

inespérée.--La descente.

A l’aide des notes brèves prises en cours de route, j’espère réussir à

présenter un exposé des événements que je suis chargé de raconter. Dans

ce récit, mon principal souci sera l’exactitude et nullement les effets

littéraires.

Mon carnet renferme, à la date du 21 mai, le passage suivant: «Brise

d’est, ciel clair, circonstances très favorables pour l’envol. J’espère

que le grand jour est enfin arrivé. Nous tenterons le départ avec un

chargement de 3.100 kilogrammes, mais nous nous attendons à être obligés

de le réduire.» Ces notes ont été écrites le matin du 21; dans la

journée mon espoir devait se réaliser.

Les météorologistes prédisant le beau temps dans le bassin polaire, les

appareils sont immédiatement mis en état de prendre l’air. Après le

dîner, accompagnés de leurs amis et des habitants de la baie du Roi, les

membres de l’expédition se rendent sur le terrain de départ. L’arrimage

est achevé, les instruments de route accrochés à leurs places et les

moteurs mis en mouvement. Pendant la demi-heure qui s’écoule avant

qu’ils ne soient chauds, tout le monde vient nous souhaiter bon voyage;

les vœux que nous adressent les mineurs et l’équipage du _Farm_ nous

touchent particulièrement.

... Les deux appareils sont parés. Omdal m’informe que les moteurs

fonctionnent bien et Ellsworth que ses instruments d’observation sont en

ordre.

L’avant du _N-25_ est tourné vers la baie où il prendra son envol.

Le _N-24_ se trouve un peu plus en arrière sur terre, parallèlement à la

ligne du rivage, afin de ne pas être atteint par les remous que produira

l’hélice du _N-25_ et par les tourbillons de neige qu’elle soulèvera...

L’appareil d’Amundsen glisse sur le _slip_ taillé dans l’épaisseur de la

glace. Puis, c’est à notre tour. Pour gagner le sommet du plan incliné,

nous devons virer de 90°. La charge considérable de notre avion rend

cette manœuvre difficile; heureusement, les nombreux spectateurs nous

prêtent assistance.

Tout à coup, à travers le vrombissement du moteur, je perçois un bruit

particulier; un rang de rivets de la coque vient de sauter. Le _N-24_

ayant pris sa position de départ, les aides s’éloignent rapidement et

nous descendons sur la glace du fjord en empruntant la trace du _N-25_.

Sans aucun doute, le directeur Schulte-Frohlinde, des établissements de

Pise, a entendu, lui aussi, le bruit qui a attiré mon attention, quoi

qu’il ait dû être moins net au dehors qu’à bord; je m’en rends compte à

l’expression de crainte que je lis sur sa physionomie. Il dut être

rassuré, lorsqu’il nous vit descendre le _slip_. A mes yeux la situation

est claire. La coque de mon appareil a reçu une avarie, mais j’ignore

son importance. Dans ma pensée cet accident ne gênera ni l’atterrissage,

ni même l’amerissage, non plus que l’envol, lorsque nous serons délestés

de 1.000 kilogrammes à la suite de la consommation d’essence et d’huile.

Nous pourrons, d’ailleurs, avoir la chance, au cours du voyage,

d’effectuer la descente et de prendre le départ sur la banquise; ce qui

simplifiera la question. Si je m’arrête pour procéder à une réparation,

l’expédition se trouvera remise pour je ne sais combien de temps.

Maintenant ou jamais, me dis-je, et je continue.

Il a été décidé que le _N-25_ partira le premier. Une légère brise

souffle du fond du fjord. Afin d’éviter un virage de 180° à l’extrémité

supérieure de la baie, pour filer ensuite vers la pleine mer, manœuvre

très délicate, étant donné la surcharge de nos appareils, nous devons

essayer de nous enlever en direction de l’entrée du fjord. Pour cela,

nous stoppons au milieu de la banquise. Pendant que nous revêtons la

tenue d’aviateur que nous n’avons pas endossée plus tôt, afin d’éviter

la transpiration au moment de prendre l’air, le _N-25_ file devant nous

à toute vitesse, vers le fond de la baie. Son allure promet le succès de

l’envol, mais je n’ai pas le temps d’en voir davantage. Sous le poids de

notre avion, la glace s’enfonce; il y a déjà plus de 0 m. 30 d’eau

autour de nous, et Omdal annonce qu’elle monte rapidement à notre bord

par la déchirure de la coque. Cela devient grave; immédiatement, je mets

le moteur en marche. Un instant, comme un être animé, l’avion paraît se

recueillir; puis lentement il se met en mouvement, et nous voici

glissant de plus en plus vite sur une belle nappe de glace unie,

recouverte de neige. Devant nous l’énorme glacier qui occupe l’extrémité

supérieure de la baie grandit, menaçant. L’indicateur enregistre une

vitesse régulièrement croissante; dont, aucune crainte à avoir. Lorsque

l’aiguille dépasse le chiffre de 110 kilomètres à l’heure, je vais

pouvoir décoller, me semble-t-il, mais, de crainte de rater le coup, je

pousse jusqu’à 120; alors, seulement, j’agis doucement sur la commande

de profondeur. Nous sommes en l’air! Quel sentiment de satisfaction

j’éprouve alors. Cette expédition si passionnante commence enfin!

L’horrible période de la préparation est terminée. Quelle délivrance! En

même temps, quelle admiration nous éprouvons pour la puissance de notre

appareil. Ainsi que je l’ai dit, nous étions préparés à l’idée d’être

forcés de l’alléger. Le contrat passé avec le constructeur fixait à

2.500 kilos son poids utile. Or, nous sommes partis avec 600 kilos

d’excédent. D’après ce qui m’a été raconté plus tard, avant de décoller,

nous avons parcouru environ 1.400 mètres sur la glace; si cela avait été

nécessaire, j’aurais pu réduire cette distance.

[Illustration: Amundsen et ses compagnons déblayant la banquise pour

mettre le _N-25_ en sécurité sur un grand glaçon.

(Cliché ILLUSTRATION)]

J’exécute un long et prudent virage au fond de la baie, puis me dirige

vers la pleine mer, fouillant l’horizon pour découvrir le _N-25_.

Combien, très souvent, il est difficile à un pilote d’apercevoir un

autre avion, cela semble surprenant. Nous finissons cependant par

distinguer Amundsen. Evidemment, nos camarades nous ont également

cherchés, car, au moment où nous les retrouvons, ils achevaient un

virage pour examiner le ciel vers le sud.

Avant le départ, nous avons discuté longuement les différentes

éventualités pouvant se présenter au cours du voyage; tous, nous avons

été d’accord sur la nécessité de faire route de conserve, si, du moins,

cela était possible. Par suite, des ordres écrits devenaient inutiles;

le seul que j’ai reçu vise le cas où les avions se trouveraient séparés,

il est ainsi libellé: «Au cas où les deux appareils ou leurs deux

équipages perdraient la liaison, le _N-24_ poursuivra l’exécution du

programme du voyage. Son chef, le lieutenant de vaisseau Dietrichson a

pleins pouvoirs pour prendre possession des terres qu’il découvrira au

nom de Sa Majesté le Roi de Norvège.»

Pleins d’espoir, nous filons de conserve vers le Nord, le long de la

côte ouest du Spitzberg. Successivement, nous passons les Sept-Glaciers,

l’île des Danois, l’île d’Amsterdam. Mais voici d’épaisses brumes; nous

montons alors à 1.000 mètres. A cette hauteur nous retrouvons un ciel

bleu et un soleil étincelant; en dessous une nappe de ouate s’étend à

perte de vue en direction du Pôle.

Nous étions convenus que le voyage jusqu’à la côte septentrionale du

Spitzberg constituerait un vol d’essai; si un des appareils ne donnait

pas entière satisfaction à son pilote, l’escadrille, une fois parvenue

dans cette région, reviendrait à la baie du Roi.

Le _N-25_ poursuivant sa route, c’est donc que tout va bien à son bord.

Quelques instants plus tard, je vois le thermomètre indiquant la

température de l’eau du radiateur pour le moteur arrière, placé sur la

planchette du bord, monter d’une manière extravagante. Immédiatement, je

presse le bouton de la sonnerie électrique reliant mon habitacle à la

chambre à essence. Aussitôt Omdal arrive; après avoir regardé le

thermomètre, il disparaît instantanément. Mon camarade glisse comme un

serpent à travers les boyaux étroits de l’appareil.

Du coin de l’œil, je regarde en arrière, je vois alors que les volets du

radiateur ne sont pas entièrement ouverts. Après qu’ils le sont

complètement, la température continue à monter; bientôt elle dépasse

100°. Nous allons être obligés de descendre. La perspective n’est pas

précisément rassurante; la banquise que l’on entrevoit à travers les

déchirures de la brume est toute hérissée de grosses saillies; un

atterrissage sur ce terrain entraînera certainement le bris de

l’appareil.

... La température du radiateur monte toujours, 115°! Finalement le

thermomètre éclate; du coup mon espoir dans le succès de notre

entreprise tombe à 0°.

Je sonne une seconde fois Omdal. Cette fois il tarde à venir; il est

évidemment très occupé. A mon grand étonnement le moteur arrière

continue à marcher sans à-coup, néanmoins, par prudence, Je réduis la

vitesse à 1.600 tours; quoi qu’il en soit, à chaque instant je m’attends

à quelque rupture fatale.

Comment le moteur avant fonctionne-t-il? Je me le demande avec angoisse.

Le radiateur est, en effet, commun aux deux moteurs. Après quelques

instants d’attente qui me semblent des heures, voici Omdal. Mon

inquiétude est extrême.

--Comment cela marche-t-il? lui demandai-je anxieusement.

--_All right_, tout va à merveille, répond-il imperturbablement.

Après avoir vu la température de l’eau du radiateur monter à 115°,

pareil optimisme me paraît tant soit peu exagéré, pour ne pas dire plus.

Le moteur ne fait entendre, il est vrai, aucun bruit suspect; j’espère

par suite pouvoir continuer le vol en manœuvrant prudemment; chaque

minute qui s’écoule sans amener de catastrophe fait renaître en moi la

confiance.

... De conserve les deux grands oiseaux volent vers la froide et

inhospitalière région du Pôle, depuis des siècles, enjeu de sanglantes

batailles contre les glaces.

Je songe à la différence profonde existant entre le moyen de locomotion

employé par notre expédition pour triompher de l’obstacle créé par les

banquises et ceux dont se sont servis les précédents explorateurs. A

part le malheureux et si sympathique Andrée parti à la conquête du Pôle

en ballon libre, il y a vingt-huit ans, Roald Amundsen est le premier à

utiliser la voie de l’air pour pénétrer au cœur de l’inconnu arctique.

Sa tentative réussira-t-elle?

Cela dépendra des possibilités d’atterrissage. Si nous rencontrons des

terrains propices, et cela à intervalles pas trop éloignés les uns des

autres, la victoire couronnera notre entreprise. Dans le cas contraire

nos chances de succès deviendront singulièrement moindres.

L’atterrissage représente ce que j’appellerai le point d’interrogation

de l’expédition. Sur l’existence de canaux au milieu de la banquise

comme sur les conditions de surface offertes par les glaces polaires,

les compétences ont émis, avant notre départ, des avis contradictoires.

En second lieu, aucun aviateur n’a examiné le _pack_[34] en dérive dans

le bassin arctique; les renseignements précis sur les possibilités d’une

descente sur la grande banquise font donc complètement défaut. Nous

avons une confiance entière dans nos appareils; en mettant les choses au

pis, c’est-à-dire en supposant que nous ne puissions faire escale, ils

pourront, croyons-nous, nous ramener au Spitzberg.

[34] Voir plus haut, page 60.

Emporté vers l’extrême nord, dans un fauteuil pour ainsi dire, je pense

aux efforts surhumains déployés par les précédentes expéditions, à leurs

souffrances, à leurs privations de toute nature. Des semaines et des

semaines, des mois et des mois, elles cheminaient péniblement sur la

surface rugueuse de la banquise; chaque jour, du matin au soir, elles

avaient à escalader d’interminables chaînes de monticules de glace, et,

quand au prix d’un labeur épuisant, elles avaient réussi à gagner

quelques kilomètres dans la direction désirée, une nappe d’eau venait

leur barrer la route. En pareil cas, il fallait mettre à la mer les

frêles embarcations, chargées sur les traîneaux, établir un long et

difficile va-et-vient pour le transbordement des bagages, ou bien

contourner à pied l’étang au prix de longs détours, toujours sur un

terrain diabolique, parfois en perdant quelques-uns des kilomètres

précédemment gagnés, au prix de tant de peines.

Combien différente est notre situation. Nous avançons sans effort, ni

fatigue; un simple mouvement de la main suffit à diriger l’appareil qui

nous porte, nous et notre matériel, et il nous fait franchir à la

vitesse de plusieurs kilomètres à la minute les obstacles qui tant de

fois ont arrêté les anciens explorateurs. Dans la relation de son raid

vers le Pôle en compagnie de Johansen, Nansen raconte avoir souvent

souhaité de se transformer en oiseau, afin de passer d’un coup d’aile

par-dessus les accumulations de blocs de glace dont l’escalade mettait

ses forces à une si rude épreuve. Aujourd’hui le souhait de notre

illustre compatriote se trouve réalisé. Tant que nous tiendrons l’air,

ces crêtes de glace qui hérissent la banquise ne nous gêneront pas.

Mais revenons au récit du voyage. La mer de nuages s’étend plus loin que

je ne le supposais au début; si elle n’entrave pas notre marche, elle

nous empêche, par contre, de connaître notre vitesse et notre dérive.

Ellsworth m’a raconté plus tard avoir été impressionné par la situation.

Lorsque l’ombre de l’appareil porte sur la brume, son image apparaît,

entouré d’une double auréole présentant les couleurs du prisme. Ce

phénomène de réfraction persista tant que nous survolâmes le brouillard.

Amundsen l’observa également à bord du _N-25_.

Au delà de 82° de latitude nord les nuages disparaissent; dès lors dans

toutes les directions se découvre à perte de vue une blancheur d’une

monotonie fatigante. Je me tiens à une altitude variant de 1.000 à 3.000

mètres.

La banquise présente un aspect complètement différent de celui sous

lequel je me la représentais. A la place de grandes plaques de glace

unie, longues de plusieurs kilomètres, que je m’attendais à rencontrer,

je ne vois qu’un agglomérat de menus glaçons irréguliers, accidenté de

crêtes et déchiré de crevasses. Sur un pareil terrain, un atterrissage

entraînerait fatalement une catastrophe. Quant aux larges canaux

serpentant à travers les champs de glace dont on m’a tant parlé avant le

départ, ils se réduisent à d’étroites fentes pareilles à des fêlures,

craquelant la croûte rigide étendue sur la mer; sur un espace aussi

étroit, on ne saurait non plus amerir. Donc, nulle part, possibilité de

descendre. Je cherche à me réconforter en pensant qu’aux approches du

Pôle les «champs» deviendront plus étendus et moins tourmentés. Les

heures passent et aucun changement ne se produit dans leur aspect.

Malgré cela, et quoique le moteur arrière m’inspire de sérieuses

craintes, ma confiance demeure entière. Le vrombissement si parfaitement

régulier des Rolls-Royce me rassure. Et j’ai besoin de l’être; un pilote

comprendra le sentiment que j’éprouve.

Que de fois les prophètes de malheur nous ont prédit un froid

intolérable pendant le vol; or, nous ne sommes nullement incommodés par

la température, moi tout le premier, quoique, en ma qualité de pilote,

je ne puisse prendre aucun mouvement. C’est que, grâce à l’expérience de

notre chef en matière de voyage dans l’extrême Nord, notre vestiaire est

approprié aux circonstances. J’appréhendais surtout le froid pour les

pieds et les mains; mes craintes furent vaines, nos chaussures, comme

nos moufles, nous donnèrent toute satisfaction.

... Depuis huit heures nous tenons l’air. Marchant à raison d’environ

150 kilomètres à l’heure, nous ne devons plus être loin du Pôle. A

quelle distance? cela dépend de la force du vent contraire que nous

avons rencontré, en d’autres termes de notre vitesse par rapport au sol.

Qu’allons-nous faire? Sur la banquise pas la moindre possibilité

d’atterrir sans risquer le bris de l’appareil, sinon la mort de

l’équipage. Pendant que je me livre à ces réflexions peu réconfortantes,

Omdal arrive près de moi; après avoir jeté les yeux sur la glace

sous-jacente, il hoche la tête d’un air découragé, lui l’homme de toutes

les énergies.

Tout à coup que voyons-nous? Là-bas quelque chose brille au soleil. Nous

regardons attentivement dans cette direction... Aucun doute n’est

possible; c’est une nappe d’eau bleue, crêtée de vagues blanches, la

première que nous avons aperçue depuis que nous avons laissé la brume

derrière nous. Nous n’en pouvons croire nos yeux. Ayant également aperçu

cet étang, le _N-25_ descend immédiatement dans sa direction. Je suis

son mouvement. Quoique divisée par des goulets et par des champs de

glace, la nappe est suffisamment étendue pour un amerissage. A l’entour,

la banquise est extrêmement accidentée; à mesure que nous nous en

rapprochons, elle paraît de plus en plus bosselée et rugueuse;

impossible par suite d’y atterrir. Dans un virage, je vois le _N-25_ se

poser sur un bras de l’étang. Il me semble trop étroit pour que deux

appareils puissent y descendre. En conséquence, je me dirige un peu plus

au sud vers un petit bassin. Notre amerissage a lieu dans les meilleures

conditions du monde. Après cela, à vitesse très réduite, je me dirige

vers le plus grand glaçon du voisinage et m’y amarre. Au cours de cette

navigation, le moteur arrière s’arrête dès que j’ai ralenti.

Lorsque nous arrivons au milieu de la glace, quel n’est pas mon

étonnement d’apercevoir un phoque barbu! Curieux comme tous ses pareils,

il suit attentivement tous nos mouvements. D’après ce que j’avais

entendu dire, je ne m’attendais pas à rencontrer un être vivant à

pareille latitude; de son côté, le phoque paraît non moins étonné que

nous; très certainement jamais auparavant il n’avait vu un aéroplane.

CHAPITRE II

Sur la banquise.

Nous apercevons le camp de nos camarades.--Première tentative pour

rejoindre Amundsen.--La vie sur la banquise.--Nous entrons en

communication avec l’autre groupe.--Deuxième tentative pour rallier

Amundsen.--Essais infructueux pour remettre un moteur en marche.--Deux

hommes en perdition.--Nous rallions l’équipage du «N-25».

Une fois l’appareil amarré, nous sautons sur la glace pour voir ce qu’il

est advenu du _N-25_ et de son équipage. J’ai observé la direction dans

laquelle il a ameri; d’après mon estime, il est descendu à 3 milles

marins (5,5 kilomètres) du point où nous nous trouvons. Pour nous

orienter, nous gravissons le monticule de glace le plus élevé, voisin du

mouillage. Profondément décourageante, la vue que nous découvrons du

sommet de ce belvédère. A part l’étang où nous nous sommes posés, de

tous côtés de la glace à perte de vue et quelle glace! Pas le moindre

espace plan, rien que des mamelons et des crêtes formés par des

entassements de glaçons. Lorsque je me trouvais en l’air, la banquise ne

m’avait certes pas paru constituer un bon terrain d’atterrissage,

néanmoins ce que je vois maintenant dépasse tout ce que j’aurais pu

imaginer. Ce panorama nous donne à tous le frisson, en même temps qu’il

nous émeut par sa grandeur et sa désolation.

Mais trêve de rêveries, et occupons-nous de chercher nos camarades.

Anxieusement nous scrutons l’horizon à la jumelle... Après un examen

assez long, nous voici fixés; par-dessus un monticule, j’aperçois

l’extrémité d’une aile et le bout d’une pale d’hélice. Nos amis se

trouvent à 3 ou 4 milles marins (5,5 à 7,4 kilomètres) dans le nord.

Lorsque nous nous serons restaurés, nous irons les rejoindre. Depuis

notre départ de la baie du Roi, je n’ai ni mangé, ni bu. Si, pendant le

voyage, mon estomac n’a rien réclamé, maintenant il se montre exigeant.

Nous déjeunons avec l’en-cas qui nous a été remis au moment de décoller.

Après ce repas sommaire, Omdal travaille à ses chers moteurs, pendant

qu’Ellsworth exécute des observations météorologiques et que je prends

une hauteur solaire. Résultat approximatif: 87° 50′ de latitude nord.

L’avion me paraissant en sécurité, je m’achemine avec Ellsworth vers le

_N-25_. En suivant le bord de l’étang, ce sera l’affaire d’une heure et

demie, pensons-nous. Pour parer à toute éventualité, nous emportons le

canot pliant, mais ni provisions, ni matériel de campement. Avant le

départ, nous plantons le pavillon norvégien sur le sommet du monticule

voisin du camp.

Dans notre ignorance des conditions de la marche sur la banquise,

Ellsworth et moi partons pleins d’illusions; ni l’un ni l’autre n’avons

le moindre doute que nous ne réussissions à rejoindre Amundsen. Cette

belle assurance ne fut pas longue. Dès les premiers pas les difficultés

se révèlent aussi nombreuses que variées; sans répit nous devons gravir,

puis descendre de gros monticules; cela irait encore si nous ne

traînions notre canot. Non seulement ce portage est très fatigant, mais

encore il exige de grandes précautions pour ne pas crever la toile de

l’embarcation sur quelque arête de glace pointue. Pour varier, de temps

à autre une crevasse remplie d’eau et de menus morceaux de glace nous

ferme la route; il faut alors lancer le canot et nous en servir comme

d’un bac. D’autres fois nous rencontrons un canal relativement large; en

pareil cas nous embarquons et naviguons pendant quelque temps.

Lentement, très lentement, nous gagnons du terrain. Le _N-25_ devient de

plus en plus distinct. Tout à coup nous voyons une de ses hélices

tourner. Quelle joie nous éprouvons! Evidemment l’équipage est sain et

sauf et l’appareil probablement en bon état. De la coupe aux lèvres il y

a loin. Nous en fîmes l’expérience ce jour-là et combien cruelle. Nous

touchions presque au but, lorsqu’une nappe de «jeune glace», trop mince

pour supporter le poids d’un homme, nous arrête. Impossible de la

contourner; par suite point d’autre ressource que de revenir en arrière.

En pure perte nous avons peiné pendant plusieurs heures. La retraite fut

aussi pénible que l’aller, agrémentée en plus de bains de siège dans une

eau glacée. Nous rentrons au camp littéralement fourbus.

A l’arrivée, Omdal nous offre un excellent chocolat. Bon Dieu! que cela

fait du bien d’absorber une boisson chaude!

En notre absence, notre mécanicien a procédé à la revision du moteur

arrière; plusieurs soupapes d’échappement se trouvant grippées devront

être changées. Ce travail prendra de deux à trois jours.

De la glace s’étant formée autour de l’avion, nous décidons de le faire

virer de manière à placer son avant en direction de l’étang, pour le cas

d’un départ. Si un envol devient nécessaire, peut-être sera-t-il

possible de l’effectuer avec le seul secours du moteur avant? Le virage

de l’appareil ne fut pas précisément facile; d’abord il fallut casser la

glace autour de la coque, ensuite peiner longuement pour obtenir sa

giration. Au total, trois heures d’un pénible labeur, agrémenté de

nouveaux bains glacés.

L’équipage du _N-25_ nous a-t-il aperçus? Telle est la question que nous

nous posons constamment. Il nous semble invraisemblable qu’ils ne voient

pas notre pavillon. S’ils n’ont éprouvé aucun accident, selon toutes

probabilités, ils viendront nous rejoindre, une fois leurs observations

terminées. S’ils reprennent l’air en volant bas, ils nous découvriront

certainement. Donc, nous sommes certains de ne pas être abandonnés à

notre sort.

En avion vers le pôle nord · 第 6 / 12 段