la banquise est constituée de glaçons de faible étendue, entourés
d’entassements de blocs. Nulle part les chaînes de monticules
n’affectent une orientation définie; partout un chaos de glaçons
amoncelés, enchevêtrés. L’eau libre est aussi rare qu’il y a un mois;
nulle part un canal atteignant une certaine étendue; seuls quelques
étangs sont visibles.
Par 82° de latitude nord, de nouveau la brume. Pendant quelque temps,
nous essayons de voler en dessous de ce plafond. Les personnes friandes
d’émotions trouveraient largement leur compte dans cette manœuvre
audacieuse. Le nuage descend de plus en plus bas, jusqu’à toucher, pour
ainsi dire, le sommet des crêtes de glace. Rasant ces monticules à la
vitesse de 120 kilomètres, nous éprouvons alors, pour la première fois,
la sensation de voler.
Lorsque l’on navigue à une grande hauteur, on n’a pas l’impression de la
vitesse; on croit, au contraire, marcher lentement. Il me semble, à
plusieurs reprises, que nous allons heurter le sommet des glaçons. Non,
nous les passons sans encombre. En tout cas, l’espace entre l’avion et
ces blocs ne doit pas être grand.
Finalement, la situation devient extrêmement dangereuse. Brume et
banquise se confondent dans une même grisaille; le pilote ne peut plus
distinguer quoi que ce soit. D’autre part, le Spitzberg ne doit pas être
loin. A marcher ainsi à l’aveuglette, nous risquons d’aller nous aplatir
contre quelque falaise que nous n’aurons pas aperçue à temps. Dans ces
conditions, montons au-dessus des nuages.
A l’altitude de 100 mètres, soleil éblouissant.
Maintenant, la brume commence à se dissiper; elle se morcelle en larges
franges, et, par ses déchirures, la banquise devient visible; pas
précisément engageante comme terrain d’atterrissage! Un agglomérat de
petits glaçons séparés par d’étroites flaques d’eau. Si, brusquement,
une descente devenait nécessaire, ce serait, à n’en pas douter, la mort
certaine. Au premier contact avec ce chaos de blocs, l’appareil serait
brisé et nous en même temps.
... Le plafond gris se lève de plus en plus; bientôt il s’efface
complètement sous le souffle d’un vent de sud. Dans cette direction, les
nuées demeurent accumulées au loin, mais, là aussi, elles commencent à
bouger; des pans s’en détachent pour former de petits nuages qui filent
dans la brise.
Mais où est le Spitzberg? Notre étonnement est grand de ne pas l’avoir
déjà aperçu. Notre route serait-elle entachée d’une telle erreur, que
nous serions passés, soit dans l’ouest, soit dans l’est de l’archipel?
Tant et tant de fois on m’a affirmé que dans ces parages les indications
de l’aiguille aimantée sont complètement fausses que je commence à le
croire. Et, pourtant, le compas solaire prouve l’exactitude des
directions données par la boussole. Non, en vérité, mon inquiétude est
injustifiée; en dépit des raisonnements que je me tiens, je garde
cependant un doute angoissant. Il demeure, en tout cas, certain que la
terre devrait être en vue et que nous ne l’apercevons pas. Cette
situation me préoccupe d’autant plus que notre provision d’essence
approche rapidement de sa fin.
... Soudain, une énorme calotte de brume se disperse, découvrant une
haute montagne baignée de lumière. Le Spitzberg, enfin!! Très loin dans
le nord, des îles, évidemment les Sept-Iles, et, dans l’ouest, une
longue ligne de côtes. Que ce soit le Spitzberg ou non, peu importe. La
terre ferme se trouve là devant nous; c’est l’essentiel. Au nord-ouest
de l’archipel en vue s’étend une large bande sombre: la mer, la mer
libre!! Quel soulagement! Voir la mer et la terre, et plus un seul
glaçon!
A partir de ce moment, changement de route. Riiser-Larsen s’éloigne de
la région montagneuse pour incliner vers la nappe d’eau que nous
apercevons dans l’ouest. Une décision judicieuse de sa part; je serai
tenté de dire un simple réflexe de l’instinct chez ce pilote
incomparable. Peut-être a-t-il pris ce parti, parce que la commande des
ailerons de gauchissement ne lui semble plus agir à sa convenance. Quoi
qu’il en soit, il n’y avait pas dix minutes que nous volions au-dessus
de l’eau que, brusquement, cette commande était coincée. Une descente
immédiate devient nécessaire.
Un coup de vent soufflant d’un large golfe que, plus tard, nous
reconnûmes être l’Hinlopen Strait, creuse la mer. Néanmoins, grâce à la
maîtrise de Riiser-Larsen, l’amerissage a lieu sans incident. Afin que
l’appareil lève le nez le plus possible, nous nous portons tous à
l’arrière, à l’exception du pilote qui demeure naturellement à son
poste. Sur ces grosses lames, la manœuvre exige du sang-froid et une
grande habileté. Si, à l’arrière, nous sommes au sec, il n’en va pas de
même de Riiser-Larsen. Brisant avec force sur l’appareil, les vagues
couvrent d’eau notre ami. Novice dans cette navigation, je m’attends à
toute minute à ce que nous soyons envoyés par le fond. Seulement, une
heure après l’amerissage, soit à 20 heures, nous arrivons près de terre,
dans un golfe encombré de bancs. Le débarquement n’est pas des plus
faciles, heureusement, une nappe de glace adhérente au rivage nous offre
le moyen de gagner la côte.
... Le vent est tombé, un gai soleil luit; au milieu des grosses pierres
accumulées sur la rive, il donne même une sensation de chaleur. Des
mousses étalent leur jeune fraîcheur, des ruisseaux dégringolant de la
montagne chantent, des vols d’oiseaux jettent des cris joyeux; l’éveil
printanier de la nature arctique; une impression aiguë de grandeur et de
vie. Nous n’avons pas besoin d’une église pour prier Dieu Tout-Puissant
et lui adresser une fervente action de grâces. Cette nature sublime
qu’il a créée est le plus magnifique des temples où nous puissions le
remercier de sa miséricorde. Maintenant, sous une lumière chatoyante, la
mer luit, plate, inerte, ponctuée par les grandes taches blanches de
gros glaçons échoués. Devant ce paysage empli de paix et de sérénité,
une douce émotion nous étreint.
L’appareil ayant été amarré à un bloc de glace autour duquel il peut
éviter sans danger, tous nous débarquons. Deux tâches doivent
immédiatement nous occuper: d’abord déterminer notre position, puis
préparer un repas. Depuis le chocolat et les trois biscuits avalés ce
matin à 8 heures, nous sommes à jeun. Tandis que Dietrichson prend des
hauteurs solaires, nous veillons la popotte. Le menu du dîner ne sera
pas plus copieux que celui du déjeuner; le régime des restrictions
s’impose toujours.
Quel plaisir nous ressentons à nous promener sur la plage, le terrain
n’est pourtant guère propice à la marche; rien que des tas de grosses
pierres, mais qu’importe! Nous redevenons de vrais enfants. La grève est
toute parsemée de bois flotté[25]; le combustible ne nous manquera pas
si nous nous trouvons contraints à un long séjour sur les bords de cette
baie. Nos réservoirs ne contiennent plus que 90 litres d’essence; il
est, par suite, nécessaire de la ménager.
[25] Des bois de Sibérie entraînés par les courants marins et rejetés
ensuite sur les côtes des terres polaires. (_Note du traducteur._)
Au moment où Omdal, qui, soit dit en passant, a, pendant tout le voyage,
rempli les fonctions de cuisinier, va allumer le réchaud, un cri de joie
retentit: «Une voile!» Riiser-Larsen a aperçu un petit «phoquier»[26]
manœuvrant pour doubler la pointe est de notre baie. En vérité, si
longtemps la chance nous a été contraire, maintenant, elle nous comble
de ses faveurs.
[26] Chaque été des bateaux de 30 à 40 tonnes montés par une dizaine
d’hommes partent des ports de la Norvège septentrionale pour aller
chasser le phoque, l’ours blanc, le morse au Spitzberg, à la
Nouvelle-Zemble ou à la côte est du Groenland. (_Note du
traducteur._)
Il est 21 heures. Dietrichson a terminé le calcul de ses observations;
le résultat nous place tout près du cap Nord de la terre du Nord-Est,
précisément le point de la côte du Spitzberg vers lequel nous avions
fait route. Si le pilote a conduit l’avion avec une maîtrise
incomparable, l’officier chargé de la navigation mérite, lui aussi, de
non moindres éloges pour avoir tenu le cap indiqué avec autant de
précision.
... Le voilier se dirige vers le large, évidemment il ne nous a pas
aperçus. Il marche très vite; sans aucun doute, il est muni d’un moteur.
Que faire? nous demandons-nous, nous autres débutants en matière de
navigation aérienne, et qui, par suite, n’avons pas l’habitude des
décisions rapides qu’elle comporte. Que faire? interroge Riiser-Larsen.
«Embarquez toujours, vous le verrez ensuite.» En hâte, nous rassemblons
les ustensiles de cuisine et reprenons place dans l’appareil; le moteur
est mis en marche et nous voici lancés à la poursuite du bateau. Fendant
la mer à toute vitesse, quelques minutes plus tard, nous stoppions le
long de son bord.
C’est le cutter _Sjöliv_, du Balsfjord[27], capitaine Nils Vollan. Il
met à la mer un canot ramé par deux matelots. Capitaine et équipage
montrent d’abord une certaine défiance à la vue de notre troupe barbue
et noire de crasse, mais cela dure peu. M’étant tourné de leur côté, ils
me reconnaissent; aussitôt, à leur réserve succède une cordialité
agissante.
[27] Fjord voisin de Tromsö (Norvège septentrionale). (_Note du
traducteur._)
Notre provision d’essence étant presque épuisée, je demande à Vollan de
nous remorquer jusqu’à la baie du Roi. Il accepte immédiatement; ce
brave marin nous remorquerait jusqu’en Chine, si je l’en priais. Quelle
joie cet excellent homme manifeste en nous recevant à son bord, et
quelle franche hospitalité il nous offre.
Dès que des amarres ont été frappées sur le _N-25_, nous montons à bord
du _Sjöliv_.
Maintenant l’expédition se trouve terminée, et bien terminée. Nous nous
serrons alors les mains avec émotion, sans dire mot. La chaleur de
l’étreinte exprime mieux que la parole les sentiments de reconnaissance
que nous éprouvons les uns à l’égard des autres.
Le capitaine nous invite à descendre dans sa cabine; elle n’est pas
grande, deux mètres carrés environ; après quatre semaines passées sur la
banquise, combien cependant elle nous semble confortable. Préoccupé de
nous recevoir du mieux qu’il peut, cet excellent homme nous abandonne
son propre domaine. Les deux cadres de la cabine sont suffisamment
spacieux pour que quatre d’entre nous puissent y dormir. Nos deux autres
camarades s’installeront dans le poste de l’équipage.
«--Une tasse de café? nous demande Vollan.
«--Oh! oui, volontiers, et ensuite une bonne pipe!»
Notre provision de tabac étant épuisée depuis plusieurs jours, la
privation de fumer nous était particulièrement pénible.
Après le café, des œufs sur le plat, des beefsteaks de phoque. Nous
engloutissons tout, bien qu’auparavant nous nous fussions promis de nous
tenir sur la réserve, lorsque nous retrouverions l’abondance. Après
notre diète prolongée, cela eût été prudent.
[Illustration: LE SPITZBERG.--Face à l’océan Glacial arctique, le cap
Nord près duquel Amundsen amérit, au retour de son envol vers le Pôle.]
Au début, le remorquage de l’avion s’opère dans d’excellentes
conditions. Plus avant dans la nuit, la brise fraîchit; par moment, elle
tombe des montagnes en rafales furieuses. Avant l’Hinlopen Strait,
fouettée par ces coups de vent, la mer devient si grosse que le _Sjöliv_
doit aller mouiller sous la côte. Seulement à 5 h. 1/2 du matin, après
avoir absorbé je ne sais combien de soupers, nous songeons à prendre un
peu de repos.
A 11 heures, de nouveau nous sommes debout. Des rafales descendent
toujours des montagnes et l’ancrage est mauvais. Nous faisons alors
route vers la baie la plus proche. Si nous y découvrons un emplacement
offrant toute sécurité, nous y laisserons le _N-25_ et partirons pour la
baie du Roi. Très certainement le _Hobby_ ou quelque autre vapeur nous
attend dans ce dernier fjord; il nous ramènera ensuite vers notre avion,
et par la voie des airs nous rallierons notre base de départ.
La baie la plus proche est la Brandewijnsbay, la baie de l’Eau-de-vie.
Sur nos lèvres, ce nom fait naître un sourire: «Est-il licite
d’entrer dans un mouillage portant semblable appellation? nous
demandons-nous[28].»
[28] Allusion au régime sec en vigueur en Norvège depuis plusieurs
années et qui soulève de nombreuses protestations dans le pays.
A son extrémité supérieure, la baie en question est encore garnie d’une
solide banquette de glace adhérente à la terre. Nous hissons dessus
l’avion; il sera là complètement à l’abri, et, à 20 heures, nous
appareillons pour la baie du Roi.
[Illustration: Les deux avions sur la banquise à 254 kilomètres du
Pôle.]
La traversée de l’Hinlopen Strait fut mouvementée; la mer était grosse
et le _Sjöliv_ s’en donna à cœur joie de rouler et de tanguer.
_17 juin._--Toute la journée, longé la côte nord du Spitzberg. Un soleil
resplendissant, chaud même, un véritable temps d’été. Rencontré
plusieurs «phoquiers». Nous les hélons pour avoir des nouvelles du
_Hobby_; aucun n’a rencontré notre bateau.
En passant devant le port Virgo, le _Sjöliv_ hisse son grand pavois. Par
cette manifestation nous voulons rendre hommage à la mémoire d’Andrée,
l’audacieux qui, le premier, en 1897 tenta de pénétrer dans l’inconnu de
l’océan Glacial par la voie des airs. Nul plus que nous n’est qualifié
pour glorifier ce héros. Devant le rivage, témoin de son téméraire
départ, nos pavillons sont abaissés en signe de respect.
A 23 heures, nous doublons le cap Mitra. La baie du Roi s’étend là
devant nous. La vue de ce paysage ami nous cause un sentiment d’intense
satisfaction. La glace a complètement disparu, et, sur les eaux libres
du fjord des troupes d’oiseaux s’ébattent joyeusement au soleil. A
mesure que le _Sjöliv_ pénètre dans la baie, l’attente grandit parmi
nous.
«Le _Hobby_ est-il au mouillage?
«Non, répond le capitaine installé dans le _nid de corbeau_[29] pour
mieux voir. Il n’y a qu’un charbonnier à quai.»
[29] Tonne vide placée au sommet du grand mât des navires naviguant
dans les mers encombrées de glace. Installé dans ce poste commandant
un horizon, le capitaine peut distinguer les canaux ouverts au
milieu de la banquise et par suite diriger la marche de son bateau.
Nous continuons à avancer. Mes camarades grimpent à leur tour dans la
mâture. «Oui, le _Hobby_ est là, crie l’un d’eux, et, à côté, le
_Heimdal_[30].»
[30] Navire de guerre norvégien.
Arrivés un peu plus loin, nous apercevons deux hydravions, deux
Hansa-Brandenburg, parés pour prendre l’air.
Pourquoi cette assemblée de navires et d’appareils? Les hydravions ont
été sans doute envoyés ici pour exécuter le lever de la côte nord du
Spitzberg, projet dont il était question avant notre départ. Pas un
instant l’idée ne nous vient que cette escadrille a été mobilisée, afin
de nous rechercher.
... Nous approchons. Des bateaux au mouillage les jumelles sont braquées
sur le nouvel arrivant. Personne ne soupçonne notre présence à son bord.
Passant à portée de voix du _Hobby_, l’un de nous, apercevant un ami à
bord, le hèle: «Dis donc, cela va bien chez toi?»
Du coup, on nous reconnaît, et les cris de joie et les hurrahs
d’éclater. Le _Sjöliv_ stoppe, puis vient le long du _Hobby_. Quelle
réception nous est faite! On rit, on pleure, on s’embrasse. Bon Dieu!
est-ce bien vous? Nos amis n’osent en croire leurs yeux; ils nous
content leur longue attente, leur poignante anxiété; jamais ils
n’avaient cru à un désastre, mais au fond du cœur ils en avaient
l’appréhension. Et voici que tout à coup nous revenons. Les morts sont
ressuscités!
Dès que nous avons pris terre, nous sommes entourés et chaudement
félicités. Les membres de l’expédition demeurés à la baie du Roi, ainsi
que les officiers du _Heimdal_ et ceux des hydravions expriment en
termes touchants leur joie de nous revoir. Puis arrive le bon Knutsen,
le directeur du charbonnage. Lorsque nous nous retrouvons face à face,
une poignante émotion nous saisit l’un et l’autre. Pas un jour, pas une
heure même pendant notre absence, cet excellent ami n’a cessé de penser
à nous; chaque matin, comme chaque soir, il épiait l’horizon, guettant
notre retour.
Aussitôt débarqués, nous devons passer et repasser devant l’objectif. On
veut conserver l’image de nos visages amaigris, recouverts d’une épaisse
couche de crasse qu’encadre une barbe de plus d’un mois.
Après cela, nous nous dirigeons vers les bâtiments de la mine où nous
avons passé des jours inoubliables avant le départ. C’est comme un rêve
enchanteur de revoir ces maisons hospitalières. Sur la banquise, que de
fois n’avons-nous pas évoqué leur souvenir. Ah! quand nous serons de
retour à la baie du Roi, on ne s’en fera plus et on pourra manger à sa
faim, disions-nous. Ce jour est enfin arrivé. Voici la salle qui nous
est si familière; voici sa table chargée d’un tas de bonnes choses
appétissantes. Est-ce possible? Aurons-nous la liberté de manger tout
cela? Ne serons-nous pas obligés de compter les biscuits que nous
avalerons? Non, la dure existence au milieu des glaces est finie; elle
appartient à un passé déjà lointain.
Au moment de notre entrée dans la pièce, des salves retentissent au
dehors; tous, d’un même élan, les larmes aux yeux, nous entonnons alors
le chant si cher à nos cœurs, l’hymne national. Que Dieu bénisse notre
patrie! Notre beau pays aimé! Avec joie nous serons toujours prêts à te
sacrifier nos vies comme nos biens.
Dans la matinée nous procédons à notre transformation en civilisés.
D’abord un bon bain de vapeur, puis tonte générale. Combien nous avons
maigri pendant ces quatre semaines de labeur épuisant, la cravate de
Riiser-Larsen en fournit la démonstration. Avant le départ, elle serrait
notre ami tant soit peu; aujourd’hui elle est si longue qu’elle peut
faire deux tours de cou.
A quelle heure nous nous couchons ce jour-là, je ne m’en souviens pas.
Le lendemain, lorsque je me réveille, mes yeux s’ouvrent sur une de ces
scènes prenantes qui demeurent gravées dans la mémoire. Sur une
éminence, devant la maison, le pavillon national flotte au souffle d’une
légère brise d’été! Un chaud soleil flambe, couvrant de rutilances les
glaciers environnants. Les oiseaux remplissent l’air de leurs chants, de
jolies petites fleurs éclairent le mamelon voisin de leurs couleurs
éclatantes, tandis que sur les bateaux mouillés en rade, le grand pavois
claque gaîment au vent. Toute la nature est emplie d’un air de fête.
Devant ce spectacle d’une beauté impressionnante dans son calme joyeux,
je me frotte les yeux, me demandant si je suis bien réveillé. J’ai
l’impression de vivre un songe merveilleux.
Le 20 juin, à 2 heures du matin, le _Heimdal_ part avec les aviateurs,
les mécaniciens, le photographe, pour aller chercher le _N-25_ dans la
Brandewijnbay. Le lendemain, à 8 heures du soir, l’expédition ramène
l’appareil en parfait état.
A partir de ce moment nous sommes en vacances. Comme elles sont les
bienvenues! Comme elles semblent agréables après la rude existence menée
ces dernières semaines et les lourdes préoccupations avant le départ! Je
ressens la même joie que lorsque, enfant, je m’échappais vers la
campagne à la fin de l’année scolaire.
Tous les jours la T. S. F. nous apporte des félicitations du monde
entier. Les premiers, le roi et la reine de Norvège nous adressent un
message; puis arrivent des dépêches du prince héritier, du
_Storting_[31] du cabinet norvégien, de toutes les villes du royaume, de
nombre de communes et de sociétés, de tous les ministres étrangers
accrédités à Oslo. Le roi de Grande-Bretagne nous envoie également un
télégramme.
[31] Parlement norvégien.
La Saint-Jean est fêtée, suivant la tradition, par un feu de joie, des
chants et des danses.
La veille, le _Hobby_ était parti pour rallier son port d’attache. En
voyant s’éloigner ce bateau, nous avons l’impression de quitter un vieux
camarade; il nous a rendu de si grands services! Deux jours plus tard
nous prenons à notre tour la route du sud, à bord d’un charbonnier,
l’_Albr.-W.-Selmer_. Le _N-25_ est installé sur la partie avant du pont
et les deux appareils de la marine royale sur la partie arrière. Leurs
ailes dépassent les pavois de chaque côté, donnant au navire un aspect
singulier; il a l’air d’un être étrange, tenant à la fois de l’oiseau et
du poisson.
A 11 heures du soir l’_Albr.-W.-Selmer_ sort de la baie par un temps
éblouissant. Le soleil de minuit brille dans un ciel magnifique,
illuminant les montagnes des plus merveilleuses colorations. Au passage
le _Heimdal_ nous salue par les accents de l’hymne national; à terre les
salves succèdent aux salves. En remerciement de ces manifestations nous
abaissons notre pavillon; bientôt après l’hospitalière station de Ny
Aalesund disparaît.
En quittant la baie du Roi, nous avions décidé de faire route
directement par la pleine mer vers l’entrée du fjord d’Oslo. Les
événements en décidèrent autrement. Passé la pointe sud du Spitzberg,
une grosse houle d’est imprima au navire un roulis si violent que les
aéroplanes amarrés sur le pont se trouvèrent en danger de tomber à
l’eau. En présence de cette situation, le capitaine chercha l’abri de la
terre le plus tôt possible, et, le 29 juin, à 11 heures, nous entrions,
par le chenal de Fuglö[32], dans l’archipel côtier de Norvège.
[32] Fuglö, île au nord de Tromsö.
Un peu plus loin, un paquebot postal nous croise. Aussitôt il hisse son
grand pavois, tire des salves, pendant que passagers et équipage
poussent de longues acclamations. C’est le premier salut que nous
adresse le pays natal. Inattendu, il nous va droit au cœur.
En approchant de Tromsö, nous distinguons un grand mouvement sur rade.
Deux vapeurs pavoisés, chargés d’une foule joyeuse, avancent au-devant
de nous: plus loin l’_Hobby_, lui aussi, en tenue de fête, est couvert
de spectateurs. Discours, salves, hurrahs; les habitants de cette ville
du Nord nous reçoivent avec la chaleur de sentiments qui fait le renom
de leur hospitalité.
Pendant toute notre navigation le long de la côte de Norvège, un temps
resplendissant. Pas un village, pas une maison qui ne soit pavoisé, et,
partout, des réceptions enthousiastes. De temps à autre, nous
rencontrons un petit bateau pêcheur solitaire; quand nous le rangeons,
son équipage se lève, et, tête-nue, nous crie ses souhaits de bienvenue.
Si simple, mais si vraie, cette manifestation me touche profondément,
plus profondément même que les cérémonies officielles. Devant la
sympathie de ces humbles, j’ai les larmes aux yeux, je me sens la gorge
serrée.
Au large de Kristiansand, quatre _Hansa-Brandenburg_ volent à notre
rencontre, nous apportant les félicitations de l’armée et de la marine.
Après avoir évolué autour de l’_Alb.-W.-Selmer_, ils s’éloignent pour
rejoindre leur centre.
Au cours de l’après-midi du 4 juillet, nous entrons dans le fjord
d’Oslo; aussitôt, les hurrahs éclatent de tous côtés, sur terre, sur
mer, dans l’air. A Fugle-Huk nous mouillons; alors se produit la scène
la plus émouvante que nous ayons vécue depuis notre retour, la première
entrevue de nos aviateurs Riiser-Larsen et Dietrichson avec leurs
femmes. L’échelle est abaissée, toutes les têtes se découvrent devant
ces deux nobles épouses si courageuses. Elles, aussi, ont tant souffert
pendant notre voyage. Que n’ai-je les moyens de les recevoir à notre
bord comme deux reines, deux reines parées des plus hautes et des plus
nobles vertus de la femme.
A 23 heures, l’_Alb.-W.-Selmer_ entre dans le port de Horten. Je renonce
à raconter l’accueil que nous y recevons: un véritable Conte des Mille
et Une Nuits.
Pour la première fois depuis mon retour je foule le sol de la Norvège.
Cette ville m’a rendu tant de services que je suis heureux de lui
témoigner ma gratitude. A toutes mes expéditions la marine nationale[33]
n’a-t-elle pas prêté un très utile concours, à celle qui vient de se
terminer en particulier? N’est-ce pas grâce à ses aviateurs, n’est-ce
pas grâce aux grandes qualités qu’elle sait développer chez ses
officiers que notre vol polaire a pu s’accomplir?
[33] Horten est le port militaire de la Norvège. (_Note du
traducteur._)