Le lendemain branle-bas d’appareillage. Les vivres sont arrimés à bord

pour le cas où l’envol réussirait. A 14 h. 15 les moteurs sont chauds;

tout est paré pour le départ. Riiser-Larsen et Feucht prennent place

dans l’appareil, le premier au volant du poste de commande; le second

dans le groupe moteur, tandis que nous quatre demeurons sur la glace

pour faciliter la marche de l’avion. Tantôt il faut le pousser, tantôt

le retenir, manœuvres d’autant plus difficiles qu’à chaque pas nous

enfonçons profondément dans de la neige pulvérulente. Bientôt nous

sommes littéralement à bout et cela sans aucun résultat. La piste,

longue de 500 mètres, aménagée au prix de tant de travail, se rompt sous

le poids du _N-25_. Donc insuccès complet; nous ne nous avouons pas

vaincus pour cela. Faisant virer l’appareil, nous allons essayer de nous

envoler dans la direction opposée à celle primitivement adoptée; nous

prendrons le départ sur le chenal d’eau libre existant maintenant à la

place du champ de «jeune glace» que nous venons d’effondrer. Mais dans

les régions polaires à peine a-t-on triomphé d’un obstacle qu’un nouveau

se dresse devant vous. Voici maintenant une brume épaisse, gluante; on

ne distingue rien à 5 mètres devant soi. Dans ces conditions inutile de

songer à prendre l’air. Dans l’Arctique plus que partout ailleurs de la

patience et toujours de la patience! Seulement à 10 heures du soir nous

allons nous coucher.

Feucht prend la veille; il devra, pendant la nuit, imprimer à

l’hydravion un mouvement de va-et-vient pour empêcher la bouillie de

glace flottant à la surface du canal de se solidifier et par suite de le

retenir prisonnier. Après avoir été tenu éveillé pendant quelque temps

par le bruissement des cristaux de glace contre la coque, je venais de

fermer les yeux, lorsque, brusquement, des cris interrompent mon

sommeil. «Tout le monde sur le pont! La glace presse!» Je bondis dehors.

La situation est, en effet, singulièrement périlleuse, presque

désespérée. Les deux rives du canal se rapprochent à vue d’œil;

l’impression d’un étau que l’on serre. Une catastrophe semble

inéluctable; le _N-25_ va être écrasé entre les deux masses de glace qui

tendent à se réunir. Riiser-Larsen, Dietrichson, Omdal, Feucht,

travaillent à repousser les blocs les plus menaçants et à faire virer

l’avion de 45° pour soulager ses flancs; pendant ce temps, Ellsworth et

moi jetons sur la «vieille glace» les vivres et les effets d’équipement

les plus essentiels. Seulement après des efforts désespérés nous restons

maîtres de la situation. Peu s’en est fallu que ce ne fût la fin.

Cette chaude alerte terminée, nous nous mettons en quête d’un terrain

moins dangereux. Nous le trouvons près du _N-24_; il y a là une nappe de

glace tout à fait propice, semble-t-il. Nous y transportons notre

appareil, puis commençons les travaux nécessaires pour l’aménagement de

la piste. Cette fois encore nos efforts ne furent pas récompensés; de

nouveau la glace se rompt sous le poids du _N-25_. Ce second insuccès

nous procure toutefois un avantage; nous trouvant maintenant tout près

de l’avion de Dietrichson, nous ne serons plus astreints à de longs et

pénibles charrois pour transporter à notre camp les cylindres d’essence

qu’il contient. Quelle triste figure fait cet appareil abandonné, une

aile en l’air et l’autre portant sur la glace.

De ce côté la banquise paraît offrir des conditions plus favorables. Aux

environs du camp s’ouvre un canal d’eau libre, long de 400 mètres, et

dans son voisinage la «jeune glace» présente un aspect engageant.

L’après-midi, troisième tentative de départ; elle ne réussit pas mieux

que les précédentes.

Après cet échec, nous décidons d’établir un passage pour l’avion entre

le canal et la nappe de «jeune glace» qui lui fait suite; nous

disposerons ainsi d’une piste de 700 mètres. Peut-être l’appareil

gardera-t-il la vitesse qu’il aura acquise sur l’eau lorsqu’il arrivera

sur la glace, peut-être, par suite, pourra-t-il décoller?

Le 4 juin, dès 2 heures du matin, nous nous mettons à l’œuvre. Le soir,

après avoir peiné toute la journée, la piste est achevée, mais encore

une fois la brume nous condamne à l’inaction.

Pendant la nuit la banquise recommence à s’agiter et à presser;

heureusement ce n’est que de la «jeune glace»; épaisse de 0m,18, un choc

violent d’une de ces flaques pourrait, toutefois, avarier la coque de

l’appareil. Dietrichson et Omdal s’arment, alors, qui d’un bâton en

aluminium, qui du trépied de l’appareil à filmer, et, avec ces

instruments, repoussent les glaçons ou les brisent. Le combat se

prolonge jusqu’au matin pour se terminer à notre avantage. Mais nous ne

jouissons pas longtemps de notre victoire. A peine en avons-nous fini

avec la «jeune glace» que la «vieille glace» avance menaçante. Un

monceau d’énormes blocs, haut de 10 mètres environ, le Sphinx, comme

nous l’appelons en raison de sa ressemblance avec le monument égyptien,

est particulièrement inquiétant.

A la suite de ce mouvement de la banquise, la piste préparée se trouve

complètement bouleversée; le travail de la journée est perdu!

_5 juin._--Brume épaisse, légère pluie. De temps à autre la glace

grince. Ce bruit sinistre nous invite à ouvrir l’œil: l’ennemi nous

guette, prêt à l’attaque.

L’après-midi, Riiser-Larsen, dont aucun échec ne peut entamer l’énergie,

part avec Omdal, à travers les entassements de blocs, à la recherche

d’un bon terrain de départ. La brume masquant la vue, nos camarades

avaient fait demi-tour pour rentrer, lorsque brusquement les nuées

s’écartent. Quelle n’est pas leur joie d’apercevoir une magnifique

plaque de glace, mesurant 500 mètres dans tous les sens; avec de la

patience et du travail, elle pourra être transformée en champ

d’aviation.

Cette plaque est, il est vrai, éloignée du camp et le terrain que l’on

doit traverser pour y parvenir hérissé d’obstacles. Habitués, comme nous

le sommes, aux difficultés, ils ne nous effraient pas; ils sont

cependant singulièrement sérieux. Il faudra d’abord haler l’appareil sur

de la «jeune glace» pendant 300 mètres jusqu’au pied d’un gros glaçon.

Là, nécessité de tailler un plan incliné afin d’amener l’avion au sommet

de ce monticule. Après quoi la route monte escarpée vers une dépression

dominée de chaque côté par deux énormes entassements de blocs, les

Thermopyles, comme nous appelons ce défilé. Sur l’autre versant, au pied

de ce col, s’ouvre une crevasse large de trois mètres et profonde

d’autant. Après avoir fait passer l’appareil par-dessus ce trou, nous

aurons ensuite à le haler sur un nouveau champ, long de 200 mètres, pour

aboutir à une seconde crevasse très difficile. Large de 5 mètres, elle

est entourée de glaçons empilés et d’une épaisse couche de neige

pulvérulente. Une fois seulement cet obstacle vaincu, nous arrivons sur

notre futur terrain de départ.

_6 juin._--Dès le matin, au travail. Nous commençons par creuser un

_slip_ dans le bloc de «vieille glace» voisin du campement. De là la vue

du _N-25_ nous est dérobée par un gros monticule. Etant donnée

l’importance des terrassements à exécuter, la présence de tous est

nécessaire sur le chantier; en conséquence aucune garde n’a été laissée

à bord pour surveiller les mouvements de la banquise et pour parer à ses

attaques éventuelles.

Abattre d’énormes pans de glace avec des couteaux, des haches et une

ancre, la tâche est dure. La gaieté et l’entrain n’en règnent pas moins

parmi notre petite troupe, et c’est en chantant qu’elle poursuit sa

pénible besogne. Maintes fois la situation me paraît désespérée. A peine

une crête de glace est-elle rasée, qu’une nouvelle se dresse devant

nous. Jamais une plainte, jamais un mouvement d’humeur chez mes

camarades. Quelles que soient les difficultés, ils poursuivent la lutte

pour la délivrance. Ils chantent, eux, tandis que l’inquiétude me

dévore. Combien je suis fier de commander à de pareils hommes. Ils font

honneur à l’humanité.

A 13 heures nous allons à bord manger la soupe, avec quel appétit, on le

devine. Après cinq heures de travail comme celui que nous venons de

fournir, il est loin, le déjeuner composé d’une tasse de chocolat à

l’eau et de trois petits biscuits.

La banquise est calme.

A 16 heures, Dietrichson parti pour chercher je ne sais quoi au camp

revient en annonçant que la «vieille glace» lui semble s’être rapprochée

sensiblement de l’avion. Notre camarade ayant été atteint ces jours

derniers d’une violente ophtalmie des neiges, nous doutons de

l’exactitude de la nouvelle qu’il rapporte,... et nous continuons à

piocher. Mal nous en prit de ce scepticisme. A 19 heures, lorsque nous

retournons au camp pour le souper composé de trois biscuits, soit dit en

passant, un spectacle effrayant s’offre à nos yeux. Un énorme glaçon

menace d’écraser le _N-25_. Pour le sauver, pas une minute à perdre; au

prix d’efforts inouïs nous réussissons à le faire rapidement virer de

180° pour le soustraire à l’attaque, puis le halons vers le _slip_

construit dans la journée. Encore quelques coups de hache pour achever

le plan incliné: nous hissons alors le _N-25_ sur la vieille glace. Mes

camarades ne sont pas encore satisfaits; s’attelant à l’appareil, ils

l’amènent jusqu’au pied des Thermopyles, en poussant de joyeux hurrahs.

Il est 23 heures: c’en est assez pour aujourd’hui.

_7 juin._--L’anniversaire de la proclamation de l’indépendance de la

Norvège! D’un bout à l’autre du pays les drapeaux claquent gaîment au

vent; nous aussi, nous célébrons ce grand jour en hissant le pavillon

national sur le _N-25_.

Les monceaux de blocs flanquant de chaque côté les Thermopyles sont trop

rapprochés et trop élevés pour que les ailes de l’appareil puissent

passer. Donc il faut démolir une bonne partie de ces mamelons; après

quoi nous remblayerons la grande crevasse ouverte au pied du col. Pour

cela des tonnes de neige devront y être entassées. En somme, un nouveau

travail colossal. Mais, en ce jour de fête nationale, l’allégresse qui

remplit nos cœurs rend l’effort facile. Bientôt les terrassements sont

achevés. Au passage du pont de neige jeté sur la crevasse, un grave

accident faillit arriver. Peu s’en fallut que le guignol inférieur du

volet de gauchissement ne frappât violemment Dietrichson. «Je t’avais

bien aperçu devant moi, lui dit plus tard Riiser-Larsen, qui, comme

d’habitude, pilotait l’avion, mais je ne pouvais m’arrêter sur le pont

de neige au-dessus de la crevasse.» Il avait raison: après son passage

le pont s’effondra.

Au delà s’étend une belle nappe de neige dure, parfaitement unie. Sur

cette surface lisse point besoin de haler l’appareil; il glisse sous

l’impulsion du moteur, et, assis sur les «nageoires», nous franchissons

cette flaque. Comme cela semble bon d’avancer ainsi sans aucune fatigue!

Malheureusement cette agréable promenade ne dura que quelques minutes.

Les bonnes choses finissent toujours trop vite.

Maintenant, nous voici devant la seconde grande crevasse. Son comblement

n’exige pas moins de six heures de rude labeur; après quoi le _N-25_

atteint, enfin, la large plaque choisie pour notre nouvelle tentative de

départ.

Dégel; un air lourd et chaud, très pénible lorsqu’on doit se dépenser en

efforts.

_8 juin._--La température s’élève à +0°,5; brume fondant en pluie fine.

Une journée désagréable à tous les points de vue. Désormais la ration

quotidienne sera réduite à 250 grammes; un vrai régime de famine, et,

pour l’inaugurer nous avons à fournir un gros travail. Il s’agit de

faire virer le _N-25_, afin de l’orienter dans la direction du départ.

La couche de neige qui recouvre la glace est très profonde, et, par

suite de la température relativement élevée régnant aujourd’hui,

entièrement détrempée. L’appareil y demeure quasiment enlisé; impossible

de le manœuvrer. Après avoir peiné sans résultat pendant plusieurs

heures, nous nous arrêtons épuisés, jamais encore nous ne nous sommes

sentis aussi complètement à bout de forces. Que faire? Nous n’avons pas

le choix entre différentes solutions; la seule possible consiste à

enlever toute cette bouillie jusqu’à ce que en dessous nous rencontrions

de la glace sur laquelle l’avion puisse pivoter. Cette neige fondante

est épaisse de 0m,60 à 0m,90 et lourde comme du plomb; chaque pelletée

que les ouvriers rejettent les oblige à un effort pénible. N’importe,

animés d’une énergie farouche, nous nous mettons à la besogne, et,

bientôt une circonférence d’environ 0m,50 de rayon se trouve nettoyée.

Nous ne sommes pas, hélas! au terme de nos tribulations. Les redans de

la coque de l’hydravion enfoncent dans la glace; impossible par suite

d’obtenir la giration de l’appareil. Nous serons-nous épuisés à ce

déblaiement en pure perte? «Si on plaçait un _ski_ par-dessous en guise

de semelle?» suggère quelqu’un. L’idée est excellente, mais comment la

réaliser?

L’avion pèse quatre tonnes et demi, et nous ne sommes que cinq hommes

disponibles, le sixième devant glisser le morceau de bois sous la coque.

Il n’est pas besoin, il est vrai, de la soulever de plus de deux

centimètres. Néanmoins, cela sera terriblement dur. Allons! les gars,

allons-y de toutes nos forces jusqu’à ce que nous crachions le sang! La

manœuvre obtint un plein succès.

Une rude journée, celle du 8 juin, vingt-quatre heures d’affilée nous

avons peiné sans autres repos que le temps de prendre nos maigres repas,

et tout cela pour aboutir à un nouvel échec. Une fois le terrain

préparé, nous faisons sans succès un essai de départ. Notre cinquième

déconvenue!... Quand la fortune nous favorisera-t-elle?

_9 juin._--Brume épaisse et pluie.

Riiser-Larsen jalonne un sixième terrain de départ.

_10 juin._--Creuser une piste longue de 500 mètres sur une largeur de 12

dans une neige humide, épaisse d’un mètre, tel est le travail que

nécessite l’aménagement du nouveau champ de départ. Notez que les

déblais devront être rejetés à 6 mètres au moins de chaque côté de la

tranchée pour ne pas empêcher l’appareil de glisser. Et pour nous

soutenir pendant un tel labeur, nous n’avons que des rations de 250

grammes!... Aussi bien le soir nous sommes fourbus.

_11 juin._--Aujourd’hui nous travaillons mollement. Les coups de bêche

sont lents et les pauses fréquentes; nous nous sentons littéralement à

bout de forces. Finalement d’un commun accord le creusement de la

tranchée est arrêté. Inutile de la continuer; nous ne pourrions

l’achever en temps utile. Pendant que nous discutons la situation, Omdal

piétine la neige de long en large. Pur hasard; en tout cas, ce hasard

entraîna des conséquences extrêmement heureuses. «Voyez, s’écrie notre

camarade, comme la neige devient ferme quand on la tasse! Que ne la

foulons-nous? Nous obtiendrons la surface solide que nous avons

jusqu’ici cherchée en profondeur.» La nappe piétinée par Omdal est, en

effet, devenue compacte; après une légère gelée elle constituera une

excellente piste. De l’avis général, l’expérience est décisive; donc,

immédiatement après le déjeuner, nous nous mettons tous à fouler la

neige avec ardeur. Le résultat est parfait; sous la pression, la couche

molle et détrempée dans laquelle nous pataugions devient compacte.

Qu’une nuit froide arrive vite, le terrain sera parfait. Entre temps

nous reprenons nos travaux de sapeur. De larges et longues saillies de

glace formant des sortes de chaînes affleurent au milieu de la neige;

pour que l’avion puisse glisser sans heurt et ne soit pas exposé à

capoter en prenant son envol, il est nécessaire de les raser.

Le 14 juin, l’aménagement de la piste est achevé. Je ne crois pas

exagérer en évaluant à 500 tonnes le volume de déblais que nous avons

effectués, tant glace que neige.

Ce jour-là, deux nouvelles tentatives de départ, la sixième et la

septième, ne sont pas plus heureuses que les précédentes. Le terrain

ayant été détrempé par un dégel survenu dans la journée, l’appareil,

tantôt enfonce, tantôt entraîne une masse de neige, par suite, ne peut

acquérir la vitesse nécessaire pour décoller. Attendons un abaissement

de température.

Si le 15 juin nous n’avons pas réussi à nous envoler, nous nous

réunirons en conseil pour aviser aux décisions à prendre. Nous n’aurons

pas à nous prononcer entre de nombreuses solutions. Nous aurons à

choisir entre la retraite vers la terre la plus proche ou l’attente,

peut-être longue, d’une occasion favorable de départ par la voie des

airs. Nous avons réalisé ce prodige de quitter le Spitzberg avec trente

jours de vivres et d’en posséder aujourd’hui pour six semaines après un

mois de séjour sur la glace. Nous avons ainsi la vie assurée jusqu’au

1er août.

Si fréquemment je me suis trouvé dans des circonstances où la prise

d’une décision était singulièrement délicate, jamais je n’ai été aussi

perplexe qu’aujourd’hui. La retraite vers la terre la moins éloignée

représente évidemment le parti le plus sage. En effet, avant

l’épuisement des vivres nous pourrons arriver dans une région giboyeuse.

En outre, ce parti présente le très grand avantage de nous maintenir en

activité, par suite d’éviter le découragement. Par contre, pour une

telle marche, notre équipement est fort incomplet et nous ne sommes

guère en forme. Après avoir pesé longtemps le pour et le contre, je

conclus toujours en faveur d’une retraite immédiate vers la terre la

plus voisine. Mais à peine ai-je pris cette résolution que le doute

m’envahit. Notre appareil est intact, ses réservoirs pleins d’essence.

Allons-nous l’abandonner pour nous aventurer à travers la banquise si

remplie d’embûches, où nous risquerons la mort à chaque pas, alors que

du jour au lendemain il est possible qu’un canal s’ouvre au milieu des

glaces et que nous puissions nous envoler. Dans ce cas, en huit heures

nous rallierons le Spitzberg. Dans une circonstance aussi troublante,

l’hésitation n’est-elle pas permise?

[Illustration: SPITZBERG.--L’envol du _N-24_ sur la glace recouvrant la

baie du Roi. (Cliché ILLUSTRATION)]

Le 14 juin, nous préparons le départ. On ne conservera à bord que

l’équipement strictement nécessaire; tout le reste sera abandonné sur la

banquise, enfermé dans un canot pliant. Nous ne gardons que les

quantités d’huile et d’essence suffisantes pour un vol de huit heures,

un canot pliant, deux fusils de chasse, 200 cartouches, six sacs de

couchage, une tente, les appareils de chauffage et des vivres pour

quelques semaines. En fait de vêtements, nous ne prenons que ceux que

nous avons sur le dos; à regret nous sacrifions nos excellentes

chaussures pour les _skis_, mais l’avion doit être allégé le plus

possible. Malgré les coupes sombres opérées, les bagages pèsent encore

dans les 300 kilos.

_15 juin._--Le grand jour! Nos efforts désespérés vont-ils être

couronnés de succès? Le _N-25_ pourra-t-il prendre son envol sur cette

piste qui nous a coûté tant de peines?

La journée s’ouvre dans des conditions favorables, 3° sous zéro! Avec

cela une légère brise de sud-est, juste le vent que nous désirons. Durci

par la gelée nocturne, le terrain semble excellent. Par contre

l’éclairage est mauvais; de longs stratus couvrent le ciel, ne laissant

passer qu’une lumière diffuse. Qu’importe. Même si le temps est

complètement bouché, nous tenterons de prendre l’air.

Sous ce jour flou, la piste se distingue mal; or, la moindre erreur de

direction à droite ou à gauche pourrait entraîner une catastrophe. Donc,

nous jalonnons le terrain de départ d’objets noirs.

A 9 h. 30, tout est paré. Les moteurs sont mis en marche. Pas avant

trois quarts d’heure ils seront suffisamment chauds. En attendant,

examinons le terrain. Il s’étend dans le sud-est. Près du _N-25_,

premier obstacle, une étroite crevasse; son diamètre ne dépasse pas

quelques pouces, mais d’une minute à l’autre elle peut s’élargir et

séparer la flaque sur laquelle se trouve l’appareil du reste du champ

d’aviation. Au delà, sur une distance de 100 mètres, la neige présente

une très légère protubérance, puis devient parfaitement horizontale. A

200 mètres de l’extrémité sud-est de la piste, seconde crevasse,

beaucoup plus dangereuse que la première. Que de soucis et que de

tablature ne nous a-t-elle pas déjà donnés? Large de 0 m. 60, pleine

d’eau et de glace fondante, elle se trouve, selon toute vraisemblance,

en communication avec la mer; elle peut donc réserver des surprises

désagréables. Si elle s’agrandit, les 200 derniers mètres se trouveront

isolés du reste du terrain de départ, et, faute d’espace, notre nouvelle

tentative d’envol échouera. Après cela, troisième danger, un canal,

large de 3 mètres; puis, de l’autre côté, une plaque de glace plate,

longue de 40 mètres. Comme cette description le montre, la piste laisse

fort à désirer, mais il n’en existe pas de meilleure dans la région.

A 10 h. 1/2, Riiser-Larsen s’installe au volant du poste de commande,

et, Dietrichson et moi, nous nous casons derrière lui. Pendant le

retour, Dietrichson assumera les fonctions d’observateur; ce départ

offre trop de dangers pour que je laisse cet ami à son poste à l’avant

de l’appareil; Omdal et Feucht prennent place dans le groupe moteur,

Ellsworth dans le «mess».

Quelle émotion nous saisit tous, lorsque le _N-25_ commence à glisser.

Dans quelques instants, notre sort va se décider. Dès le début, la

chance semble tourner en notre faveur. La vitesse que nous acquérons

immédiatement est notablement plus grande que dans les tentatives

précédentes. Au sommet de la bosse de neige, les moteurs sont mis à

2.000 tours à la minute. L’avion frémit; il semble comprendre la

situation et rassembler toutes ses forces pour sauter le canal de 3

mètres à l’extrémité de la piste. D’un bond, il le franchit, file sur la

plaque de 40 mètres et décolle... Nous sommes en l’air. Tous, nous nous

levons, mus par un mouvement de joie intense, puis Dietrichson va

prendre son poste à l’avant.

Alors commence le vol vers le Spitzberg, qui restera un des événements

les plus extraordinaires de l’histoire de l’aviation, un vol de 850

kilomètres en frôlant constamment la mort. Notre équipement et nos

vivres sont réduits à la plus simple expression. Si une panne de moteur

ou quelque autre accident nous oblige à atterrir, en admettant même que

nous ne nous fracassions pas sur la rugueuse banquise, notre sort est

réglé d’avance.

CHAPITRE V

Le retour au Spitzberg.

Vers la terre du Nord-Est.--Route au compas.--Vue de la banquise.--Un

vol émotionnant.--Les premières îles du Spitzberg.--Nous touchons la

terre ferme.--Rencontre d’un voilier.--Retour à la baie du Roi.--La

rentrée en Norvège.

Les nuages sont très bas; dans ces conditions, pendant deux heures, nous

volons à une hauteur ne dépassant pas 50 mètres.

L’aspect du ciel nous fait croire un instant à l’existence de nappes

d’eau libre dans ces parages. Pure illusion, nulle part la moindre

flaque liquide; rien qu’un entassement indescriptible de glaçons. Très

certainement le champ de neige sur laquelle le _N-25_ a pris son départ

est le seul espace à peu près plan existant sur des centaines de

kilomètres à la ronde.

Un suprême adieu au _N-24_, désormais abandonné aux vicissitudes des

courants marins et des convulsions de la banquise.

Les moteurs fonctionnent régulièrement; nous sommes donc pleins d’espoir

dans l’issue du voyage. Les compas solaires marchent, eux aussi,

parfaitement; dès que le soleil se montrera, ils fourniront de

précieuses indications. Les compteurs de dérive et de vitesse sont

également en place. Comme à l’aller, Riiser-Larsen tient le volant du

poste de commande, toujours avec le même flegme imperturbable et la même

résolution. Le poste d’observateur est occupé par Dietrichson, en qui

j’ai la confiance la plus complète, et les moteurs surveillés par deux

mécaniciens de choix. Pendant toute la durée du vol, Ellsworth prendra

des observations météorologiques et des photographies. Oisif, je regarde

attentivement ce qui se passe autour de moi; à l’aller, je n’avais pu le

faire, absorbé que j’étais par mes fonctions d’observateur.

Nous faisons route vers le cap Nord de la terre du Nord-Est, la partie

la plus septentrionale du Spitzberg. Pendant les deux premières heures,

nous nous dirigeons exclusivement d’après le compas; contrairement à ce

que l’on croyait, l’emploi de la boussole est possible sous ces hautes

latitudes. A cet égard, notre expérience est concluante; lorsque le

soleil parut, ses rayons vinrent exactement frapper le périscope du

compas solaire, preuve éclatante,--c’est le cas de le dire,--de

l’excellente tenue de notre route.

Pendant trois heures, bonne visibilité; après cela, brume épaisse.

Montant à 200 mètres, nous naviguons au-dessus de cette mer de nuages

dans un ciel resplendissant. Nous pouvons, par suite, employer le compas

solaire et prendre des comparaisons avec le compas ordinaire.

En avion vers le pôle nord · 第 4 / 12 段