Le début de l’opération a un plein succès. Nous amerissons sur la

bouillie de neige et de glace, flottant à la surface du canal. Par un

côté la présence de ce magma glacé est un bien, en ce qu’il amortit

notre vitesse; par contre, sur ces eaux sirupeuses en quelque sorte,

l’appareil n’obéit plus aussi rapidement. Nous rasons un premier

monticule sur la rive droite; aussitôt après un second se lève de

l’autre côté; nous le frôlons presque, en soulevant un tourbillon de

neige sur ses flancs; après cela, en voici un troisième à droite, plus

gros, plus dangereux que les deux premiers. Réussirons-nous à le

doubler? Simple spectateur, j’éprouve une poignante anxiété. Sur la

physionomie de Riiser-Larsen, pas un muscle ne bouge; notre pilote garde

le plus admirable sang-froid... Veine! nous franchissons sans accroc ce

cap périlleux, nous avons dû passer à un millimètre de sa muraille, cela

dit sans la moindre exagération. A tout instant, je m’attends à ce

qu’une aile frappe un mamelon et ne soit arrachée. Très épaisse, la

bouillie de neige amortit de plus en plus notre élan; finalement nous

nous arrêtons à l’extrémité du canal, le nez tout contre un gros

monticule. Là encore un millimètre de plus et l’avion se brisait.

Nous sommes sauvés.

CHAPITRE IV

La lutte pour la vie sur la banquise.

Notre premier terrassement sur la banquise.--L’avion transformé en

habitation.--Un incident dramatique.--Réunion des deux équipages.--Le

récit de Dietrichson.--Profondeur de l’océan Glacial.--Nouveaux travaux

de terrassement et tentatives infructueuses d’envol.--Une œuvre de

Titans.--Le départ.

Le bras de l’étang sur lequel nous avons ameri se termine par une petite

nappe dans une enceinte de gros monticules de glace. L’avant du _N-25_

touche un de ces mamelons, tandis que sa queue s’allonge vers l’entrée

du bassin.

Aussitôt stoppés, nous sautons «à terre» pour examiner la situation.

Elle n’est pas précisément rassurante. A tout instant, poussés par les

courants ou par les vents, les énormes glaçons entourant notre bassin

peuvent se rapprocher et venir se souder après quelque heurt violent; si

pareille collision se produit, l’avion sera infailliblement écrasé et

nous-mêmes du même coup perdus sans rémission! Le plus tôt possible il

importe donc de sortir d’ici, et pour cela de faire virer l’appareil de

180°, afin d’amener son avant dans la direction de l’issue de la nappe

d’eau. Pendant des heures nous travaillons pour obtenir ce résultat;

tous nos efforts demeurent vains; une épaisse bouillie glaciaire

solidifiée autour de la coque la retient captive. Il faut donc essayer

autre chose.

En attendant, déterminons notre position. A quelle distance nous

trouvons-nous du Pôle? Je prends le sextant, l’horizon artificiel et les

montres. Résultat de l’observation: 87° 43′ de latitude nord et 10° 20′

de longitude ouest de Greenwich. Ainsi que je le supposais, en cours de

route, nous avons dérivé dans l’Ouest.

Il est 8 heures du matin. Depuis vingt-quatre heures nous sommes debout,

et pendant cette journée quel effort nous avons fourni et quels soucis

nous avons éprouvés! Ce serait peut-être le moment de nous restaurer et

de prendre quelque repos. Auparavant, toutefois, nous débarquons les

effets de campement, les provisions, bref, tout ce qui est essentiel à

la vie, et les mettons en sûreté sur un glaçon capable de résister à des

chocs violents; si, pendant notre sommeil, la banquise entrait en

convulsion, notre matériel pourrait être englouti; dans ce cas, notre

sort serait vite réglé. En second lieu, avant de faire un somme, je

voudrais voir ce qu’il est advenu du _N-24_. Nous avons cru entendre un

coup de fusil, après l’amerissage. Peut-être est-ce une illusion? Dans

ses collisions constantes la glace produit souvent des bruits semblables

à la détonation d’armes à feu. Je grimpe sur le monticule le plus élevé

voisin du camp: la dernière fois pendant la descente que nous avons

aperçu le _N-24_, il volait très bas de l’autre côté de l’étang. S’il a

continué dans cette direction, nos camarades se trouvent dans le Sud.

Attentivement, nous explorons l’horizon à la jumelle dans toutes les

directions: rien.

La bande de stratus est maintenant plus basse qu’au moment de notre

arrivée. Du grésil commence à tomber. Température: environ 15° sous

zéro.

Notre appareil va désormais nous servir d’habitation. La coque est

divisée en cinq compartiments. Le premier, l’habitacle de l’observateur,

est trop petit pour qu’on puisse y coucher; le second, le poste du

pilote, est, au contraire, suffisamment spacieux pour un ou deux hommes;

le troisième, la chambre à essence, est inhabitable. En revanche, la

quatrième cabine, longue de quatre mètres, est logeable. La cinquième, à

laquelle on accède par une sorte de «trou d’homme» dans la queue de

l’avion, n’est qu’un étroit boyau obscur. Un homme pourrait s’y étendre

si les cintres ne formaient à la surface intérieure des saillies

singulièrement gênantes.

Nous prenons nos quartiers dans le nº 4; ce sera désormais notre salle à

manger, notre mess comme nous l’appelons. Aussitôt installés, nous

allumons le _Primus_[21], et bientôt dégustons un excellent chocolat.

Une douce chaleur règne dans la pièce; tant que nous pûmes la chauffer,

notre habitation fut, ma foi, fort confortable. Pour obtenir une

température agréable, nous avons employé nos appareils _Therm’x_[22].

Les services que ces «réchauffeurs» nous ont rendus sont si grands que

ce serait ingratitude de ma part de ne pas leur consacrer quelques

lignes. Avec un litre d’essence, ils dégagent une chaleur très sensible

pendant douze heures; ajoutez à cela que produisant cette chaleur par

catalyse, donc sans flamme, ils ne présentent aucun danger d’incendie,

avantage inappréciable lorsque l’on est entouré, comme nous le sommes,

de réservoirs de carburant. De plus, ces appareils sont économiques;

deux par cabine suffisaient pour entretenir une douce température dans

tout notre logis. Plus tard, lorsque, pour réduire la consommation

d’essence, nous dûmes renoncer à leur emploi, quel changement

désagréable!

[21] Réchaud au pétrole ou à l’alcool. (_Note du traducteur._)

[22] Ces appareils ont été inventés par MM. Louis Lumière, membre de

l’Institut, et Jean Herck, ingénieur principal du Génie maritime.

Après le déjeuner, nous prenons possession de nos chambres.

Riiser-Larsen s’allonge dans la queue de l’appareil. Comment a-t-il pu

vivre quatre semaines dans ce trou noir et inégal? Il doit certainement

avoir encore les côtes bleues par leur contact prolongé avec les cintres

de l’avion. Feucht occupe la salle à manger et moi l’habitacle du

pilote.

Notre somme fut bref. A 10 heures nous nous réveillons. Ayant une

seconde fois échoué dans nos efforts pour virer l’appareil, nous

renonçons à cette manœuvre et décidons de le hisser sur la banquise,

afin de le soustraire à ses attaques. A tout instant, brusquement, sans

qu’un phénomène prémonitoire ne se produise, les glaces peuvent se

rapprocher et écraser le _N-25_.

Amener l’avion sur la banquise, cela n’ira pas sans l’exécution de

grands terrassements; il sera nécessaire d’abord de raser le monticule

contre lequel son avant repose, ensuite de tailler dans l’épaisseur de

ce glaçon un plan incliné, un _slip_, sur lequel on halera l’appareil.

«Mais avec quoi allons-nous effectuer ce travail?» demande un de mes

compagnons, lorsque j’eus exposé mon programme. Il a raison. Quoique

réduit aux objets les plus indispensables, notre équipement dépassait de

500 kilos la charge utile de chaque hydravion. Par suite, je n’ai pas

emporté d’outils de terrassier pour niveler la glace, d’autant que leur

emploi me semblait plus que problématique. Avant le départ, aucun de

nous ne mettait en doute la possibilité de rencontrer sur la banquise un

bon terrain d’atterrissage nous permettant de faire escale et de

reprendre ensuite notre vol; jamais nous n’avions envisagé une situation

pareille à celle dans laquelle nous nous trouvons. Les regrets sont

superflus. D’abord faisons l’inventaire de nos outils; ils ne sont ni

nombreux ni précisément efficaces: trois _tolleknive_[23], un solide et

long couteau, celui dont Rönne m’a fait cadeau et que je considérai, à

la baie du Roi, comme une inutilité, une ancre à glace pouvant servir de

pic, enfin une grande et une petite pelles en bois. Mais à quels

résultats n’arrive-t-on pas sous l’empire de la nécessité et lorsqu’on

est animé d’une résolution inébranlable?

[23] Voir la note de la page 44.

Le _N-25_ représente notre unique chance de salut; pour le sauver, il

faut à tout prix abattre le monticule contre lequel il est appuyé,

dussions-nous pour cela gratter la glace avec nos ongles. Au début

l’ouvrage avança très lentement. La volonté et la persévérance

triomphent de n’importe quel obstacle; nous en avions, et, à la fin,

nous réussîmes dans notre difficile entreprise.

Pendant les pauses, nous grimpons, tantôt sur l’appareil, tantôt sur un

bloc de glace pour voir si nous ne découvrons pas l’équipage du _N-24_.

Dans une expédition comme celle-ci tout peut arriver. Durant les repas

nous discutons les événements qui ont pu se produire. A l’amerissage nos

camarades ont-ils éprouvé un accident? Peut-être même, en présence de ce

chaos de glace, Dietrichson n’a-t-il pas jugé possible de descendre?

Dès le second jour, nos dispositions sont prises pour battre en retraite

vers le cap Columbia, la pointe extrême vers le nord de la terre Grant,

la portion la plus septentrionale de l’archipel polaire américain, où un

dépôt de vivres a été établi à notre intention. Rapidement le traîneau

est gréé; dès lors nous pourrons nous mettre en route immédiatement, si

la glace brise le _N-25_. Nos approvisionnements ont été calculés à

raison d’un kilogramme par jour et par homme pendant un mois. Etant

donné la gravité de la situation, je décide de réduire les rations à 350

grammes. Pendant une courte période cela pourra aller. Toutefois, les

effets de cette restriction ne tardèrent pas à se manifester; chaque

jour nous devions serrer la ceinture d’un cran.

Nos effets de couchage consistent en sacs en peau de renne légers,

confectionnés en vue d’une campagne d’été. Au début de notre séjour sur

la banquise, alors que la température oscillait autour de −10°, la

plupart de mes camarades se plaignaient du froid, faute de savoir

s’installer dans ces sacs. Pour passer la nuit au chaud, il importe de

s’y enfoncer complètement et de ne point laisser le haut du corps en

dehors.

_23 mai._--Une couche de glace s’est formée sur le petit bassin où

l’avion est mouillé.

De bon matin au travail. Nous continuons à tailler notre _slip_. Pendant

un repos je monte sur l’appareil, pour explorer l’horizon, toujours dans

l’espoir de découvrir l’autre équipe. Cette fois, enfin, j’aperçois le

_N-24_. Il se trouve dans le Sud-Ouest, sur l’autre rive du grand étang,

et ne paraît pas avarié. A sa gauche, je distingue une tente; un peu

plus loin, au sommet d’un monticule, un drapeau flotte au vent. Avec

quelle satisfaction cette nouvelle est accueillie par mes compagnons;

tout de suite ils plantent notre pavillon sur un gros glaçon, tandis que

je regarde si les autres nous voient. Oui! ils agitent leur drapeau. La

distance qui nous sépare étant trop grande pour l’emploi des signaux à

bras, nous communiquons à l’aide du système Morse. Dietrichson annonce

qu’au départ de la baie du Roi une grosse voie d’eau s’est déclarée dans

la coque de son appareil; néanmoins, il espère se tirer d’affaire. Je

l’informe que notre avion est en bon état.

Après cela nous nous remettons à l’ouvrage.

_24 mai._--Nous continuons l’aménagement du _slip_ destiné à nous

permettre d’amener le _N-25_ sur la banquise. La glace est dure comme du

silex; par suite, progrès très lents.

L’après-midi, grand mouvement autour du _N-24_. Nos camarades vont et

viennent affairés, chaussent leurs _skis_, puis chargent de gros ballots

et finalement s’acheminent de notre côté.

Une surprise, combien agréable, cette prochaine réunion! Dietrichson et

ses deux compagnons vont nous apporter une aide fort utile. Tant qu’ils

ont travaillé à leur appareil, je n’ai pas voulu les appeler.

L’essentiel, en effet, était qu’ils remissent le _N-24_ en état de vol.

Avec anxiété je suis leur marche à travers les chaînes de monticules. A

en juger par sa lenteur, ils doivent porter de lourdes charges. Mais que

vois-je? Ils descendent droit vers l’étang; la couche de glace qui le

recouvre, tout nouvellement formée, est très frêle. Je retiens

littéralement ma respiration lorsqu’ils s’engagent sur cette nappe

fragile; à tout moment elle peut se rompre sous leurs pas; alors, quelle

catastrophe! Un poids se lève de ma poitrine quand ils se rapprochent de

la vieille glace. Quelques instants plus tard, ils font halte, mettent

sacs à terre, puis brandissent deux pavillons; ils désirent communiquer

avec nous. Riiser-Larsen accourt pour remplir les fonctions de timonier.

Dietrichson nous demande de venir à son secours; sans aide il ne peut

dégager son appareil. Comme il me paraît avoir l’intention de traverser

la «jeune glace», je le presse de retourner en arrière le plus

rapidement possible et de ne pas s’écarter de la glace solide. Je ne

suis tranquille qu’après les avoir vus regagner un sol stable.

Nous convenons de reprendre la conversation demain, à 10 heures.

_25 mai._--Nous réussissons à amener l’avant du _N-25_ sur le plan

incliné. Il se trouve maintenant soutenu par de la «vieille glace». Si

une pression se produit, elle aura pour effet de pousser l’avion plus

haut sur le _slip_.

A 10 heures, échange de signaux avec Dietrichson. Il annonce une

meilleure situation. Nous le prions de nous rejoindre lorsqu’il aura

achevé sa besogne.

Pendant cette conversation, un phoque barbu (_Phoca barbata_) se montre

dans un trou voisin de la banquise. Un phoque par 88° de latitude Nord!

Je ne m’attendais pas à pareille rencontre.

Au souper, lorsque nous dégustons le chocolat bouillant, la satisfaction

est générale. Notre position s’est grandement améliorée. Si notre

appareil ne se trouve pas encore en complète sécurité, nous avons la

certitude que de nouveaux efforts nous permettront de le sauver.

Jusqu’ici nous avons vécu un véritable cauchemar. Pas un instant les

chaînes de monticules entourant notre bassin n’ont cessé de grincer,

nous menaçant des pires calamités.

_26 mai._--Temps couvert; 10° sous zéro. Une journée dramatique. Pendant

la nuit la glace a été agitée autour de l’étang. Ses mouvements ont eu

pour résultat de rapprocher les «champs» sur lesquels les deux escouades

sont campées, si bien que ce matin nous distinguons à l’œil nu les

mouvements de Dietrichson et de ses compagnons.

Nous continuons à creuser notre plan incliné; ce soir il sera achevé et

l’avion placé en lieu sûr, du moins nous l’espérons.

A 15 heures, grand remue-ménage chez nos voisins. Ils se disposent,

semble-t-il, à rallier notre camp.

A la suite des pressions éprouvées par la banquise, la nuit dernière,

l’étang a perdu une notable surface et se trouve maintenant complètement

entouré par de la «vieille glace». Lorsque nous voyons nos amis se

mettre en marche, nous supposons qu’ils contourneront cette nappe d’eau

en se tenant constamment sur ce terrain solide. Donc, ils n’arriveront

pas avant plusieurs heures. Aussi, jugez de mon étonnement lorsque,

vingt minutes plus tard, nous les apercevons tout près de nous, à 200

mètres environ, avançant péniblement à travers de difficiles chaînes de

monticules. Un étroit canal s’ouvre entre ces mamelons et notre camp.

Immédiatement Riiser-Larsen et moi gréons le bateau pliant, afin de leur

faire passer ce chenal. Je reste sur la rive, pendant que mon pilote

conduit l’embarcation au-devant de la petite troupe. Tout à coup un

appel de détresse! Mes cheveux se dressent sur la tête, tant son accent

est poignant; puis, d’autres cris de plus en plus déchirants. Un drame

affreux se passe derrière le mur de glace au delà du canal. Très

certainement un homme se noie, et je ne puis rien pour le sauver. Peu à

peu le silence se fait. Maintenant le drame est fini! Combien de

victimes la banquise meurtrière a-t-elle faites parmi nous?

... Soudain une tête émerge au-dessus des monticules, puis une seconde,

puis une troisième. Tous sont sains et saufs! Quel soulagement! Les deux

premiers se secouent comme des chiens sortant de l’eau. Riiser-Larsen

établit un va-et-vient à travers le chenal, et bientôt j’ai la joie de

presser les mains de mes amis.

Dietrichson et Omdal sont tombés dans une eau glacée et demeurés ensuite

exposés à un vent violent par une température de 10° sous zéro. Trempés

jusqu’aux os, ils claquent des dents au point de ne pouvoir prononcer un

mot. Rapidement nous les emmenons dans notre habitation. J’ai alors une

idée que je me permets de qualifier de lumineuse. Dès leur arrivée à

bord, je fais prendre à Dietrichson et à Omdal un petit verre d’alcool à

97 %; puis nous leur donnons des vêtements secs. L’accident n’entraîna

aucune suite fâcheuse; peut-être ma médication énergique a-t-elle sauvé

ces deux braves?

Après cet incident tragique, le travail est délaissé pour entendre le

récit de l’équipage du _N-24_.

«Nous avons quitté notre camp à 15 heures, raconte Dietrichson, montés

sur nos _skis_[24] et les ceintures de sauvetage sanglées autour du

corps. Chacun de nous portait une charge de 40 kilos environ.

[24] Afin de n’être pas entravés par ces longs patins en cas de chute

dans une nappe d’eau, nos camarades avaient eu soin de ne pas en

boucler les attaches. Cette précaution les sauva de la noyade.

«Des crevasses rendant la marche pénible sur la «vieille glace», nous

avons alors coupé au plus court, à travers une nappe de formation

récente. L’ayant franchie sans encombre, nous arrivâmes sur l’autre rive

de l’étang constituée de blocs épais; mais elle était tellement

accidentée que nous dûmes l’abandonner pour nous engager sur une couche

de «jeune glace». A ce moment Omdal marchait en tête, je le suivais,

puis venait Ellsworth. Tout à coup, continue Dietrichson, j’éprouve la

sensation de l’engloutissement. Je pousse un cri. Omdal se retourne; à

son tour il disparaît. Alors, n’écoutant que son courage, Ellsworth

accourt à mon aide et me remet sur pied. Après quoi, nous nous portons

au secours d’Omdal, sur le point de disparaître, entraîné par le

courant. Le saisissant par la bretelle de son sac, nous parvenons à le

ramener sur la glace solide.»

A notre retour, S. M. le Roi de Norvège a décerné à Lincoln Ellsworth la

médaille destinée à récompenser les actes de dévouement. Nul n’en est

plus digne. Par le noble altruisme dont il a fait preuve en cette

circonstance, il a sauvé l’expédition; moins de six hommes n’auraient

pu, en effet, remettre le _N-25_ en état d’effectuer le retour.

Après cela, Dietrichson fait le récit de son envol à la baie du Roi.

Bien qu’au départ une large déchirure se fût ouverte dans la coque de

son appareil, il a poursuivi sa route, ne voulant pas obliger le _N-25_

à la retraite. Il a préféré risquer sa vie, plutôt que d’apporter un

nouveau retard au départ de l’expédition. Pure folie! s’exclameront

certains en haussant les épaules. Moi, au contraire, je salue très bas

des hommes capables d’un pareil mépris du danger. Puisse notre pays

compter beaucoup d’individualités de cette trempe.

Lorsque Dietrichson vit descendre le _N-25_, il prit ses dispositions

pour la même manœuvre. Sachant que, dès qu’elle toucherait l’eau, la

coque de son hydravion se remplirait immédiatement, il résolut d’amerir

aussi près que possible de la «vieille glace», afin de pouvoir tirer

ensuite au sec son appareil. Atterrir sur la banquise même, il ne

fallait pas y songer; elle n’était qu’un hérissement de monticules. Une

fois l’oiseau posé, nos camarades le maintinrent à flot en pompant, puis

le halèrent «à terre», de telle sorte que la moitié de la coque reposât

sur de la glace solide. Le _N-24_ était sauvé, mais une grande partie de

son matériel était trempé. Pour «mettre le linge au sec», des cartahuts

furent installés le long de la masse sombre de l’appareil; grâce à cette

disposition, malgré une température de 10° sous zéro, nos amis obtinrent

un résultat satisfaisant en peu de temps relativement.

[Illustration: SPITZBERG.--La mise en place des hélices.

(Cliché ILLUSTRATION)]

Maintenant il s’agit de nous caser tous les six dans nos étroits

logements. Dietrichson et Omdal partageront le «mess» avec Feucht,

Ellsworth l’habitacle du pilote avec moi. Nous sommes tant soit peu

serrés, mais par 88° de latitude N. on se montre coulant sur le chapitre

du confort. Les trois camarades installés dans le mess doivent tous les

soirs en recouvrir le plancher avec les _skis_, pour pouvoir s’allonger

sur une surface à peu près plane.

_27 mai._--Travaillé pour soustraire le _N-25_ aux attaques éventuelles

des glaces.

Maintenant que nous nous trouvons réunis, l’entrain est général. Tant

que nous ignorions le sort de nos camarades l’inquiétude paralysait nos

efforts et la besogne n’avançait guère. Maintenant les rires et les

chants éclatent à tout instant; qui serait témoin de notre gaieté ne

pourrait croire que nous sommes captifs dans la plus solide prison que

la nature ait construite.

Le _slip_ était achevé, lorsque l’équipage du _N-24_ nous rejoignit,

mais l’appareil n’avait pu être hissé à son sommet. Impossible, lorsque

nous n’étions que trois, cette manœuvre devient, au contraire, facile

avec six hommes. Après cela nous amènerons l’avion sur une plaque plus

éloignée, très solide, propice, semble-t-il, pour l’envol. Avant d’y

parvenir, il est nécessaire d’en traverser une première, toute hérissée

de monticules et déchirée de deux crevasses, larges de deux mètres. Pour

que le _N-25_ puisse passer, il faut commencer par raser les saillies de

ce «champ» et en combler ensuite les trous. Au cours de ce travail,

Riiser-Larsen se révèle ingénieur des Ponts et Chaussées de tout premier

ordre. A 20 heures les terrassements sont achevés, et, au bruit des

hurrahs, l’appareil amené sur le glaçon en question. Il paraît capable

de résister aux collisions; l’avion semble donc en sûreté.

_28 mai._--Nous sondons. Résultat: 3.750 mètres. Lorsque nous avons

opéré la descente, la vue portait jusqu’au 88° 30′ de latitude. Aucune

terre n’était alors visible. Cette observation, rapprochée de celles de

Peary et de la sonde que nous venons d’obtenir, indique que, selon toute

vraisemblance, aucune île n’existe dans le secteur norvégien de l’océan

Polaire.

Dans la nuit du 28 au 29 l’étendue de l’étang a de nouveau diminué; la

distance entre les deux avions se trouve maintenant réduite à un

kilomètre à vol d’oiseau.

Le soir, Dietrichson, Ellsworth, Omdal et Feucht vont examiner la

position du _N-24_. La glace est agitée à tel point qu’en revenant ils

sont obligés à un long détour et contraints d’abandonner une bonbonne

d’essence qu’ils rapportaient.

Lorsque nous aurons récupéré une partie du carburant du _N-24_, nous

repartirons pour le Spitzberg. D’ici au Pôle ce n’est qu’un entassement

de glaces flottantes; il est donc inutile de tenter un vol dans cette

direction.

_30 mai._--Le réservoir d’essence abandonné hier est ramené au camp.

Ensuite Dietrichson et Omdal retournent au _N-24_ et en rapportent la

majeure partie des vivres qui y avaient été laissés.

De jour en jour la température monte; en moyenne elle s’élève

actuellement à 6° au-dessous de zéro.

Nous croyons pouvoir prendre notre envol sur la «jeune glace» de

l’étang. Aussi avec quelle attention anxieuse nous surveillons sa

croissance! Quand sera-t-elle suffisamment solide pour supporter le

poids de l’appareil? Le 1er juin son épaisseur, 15 centimètres, me

paraît suffisante. A côté de surfaces unies, cette plaque renferme des

blocs saillants de «vieille glace» pris dans sa masse, et, en certains

endroits, est déchirée de crevasses. Donc nous commençons par niveler

tous ces accidents de terrain; après cela nous taillons un nouveau plan

incliné afin de faire descendre l’appareil du glaçon surélevé où il est

garé sur notre futur champ d’aviation. Combien de tonnes de glace et de

neige avons-nous remuées dans cette journée! N’importe, le soir

l’ouvrage est terminé.

En avion vers le pôle nord · 第 3 / 12 段