_4 mai._--Temps favorable, annoncent les météorologistes dans la

matinée. Avec quelle ardeur on commence le branle-bas d’appareillage!

Pendant que nous nous employons à mettre les oiseaux en état de vol, les

navires se préparent à aller en reconnaissance dans le Nord. Entre temps

s’élève une brise aigre de nord-est; la température glaciale qu’elle

détermine empêche les mécaniciens d’achever leurs derniers travaux. Le

départ est par suite remis.

_5 mai._--Le _Farm_ et le _Hobby_ lèvent l’ancre à destination de l’île

des Danois; ils examineront si dans cette région la banquise n’offre pas

un terrain favorable pour l’envol.

Le soir, 18° sous zéro. Par un froid pareil, impossible de travailler

dehors.

_6 mai._--Un radio du _Farm_ annonce un temps incertain à la pointe

nord-ouest du Spitzberg et conseille en conséquence de différer l’envol.

Autour de l’île des Danois, son capitaine n’a trouvé aucun terrain de

départ; partout la banquise se présente accidentée de gros monticules

engendrés par les collisions des «champs» de glace entre eux.

La limite de charge utile de chaque appareil, fixée par les

constructeurs à 2.600 kilos, sera sensiblement dépassée. Réduits au plus

strict nécessaire, les approvisionnements et le matériel de chaque avion

atteindront 3.000 kilos, peut-être même plus. Les pilotes pensent qu’ils

réussiront cependant à décoller en prenant leur départ sur la glace. Le

directeur Schulte-Frohlinde en doute; moi, j’ai pleine confiance dans

mes deux collaborateurs; ils ont l’habitude de ce terrain. Tous,

d’ailleurs, sont d’accord pour affirmer qu’aussi lourdement chargés, les

appareils ne pourraient prendre leur envol sur l’eau.

[Illustration: SPITZBERG.--Débarquement de la coque du _N-25_ à Ny

Aalesund.]

_8 mai._--Dans la soirée, le _Hobby_ rentre de sa reconnaissance dans le

Nord. Là-haut, l’état des glaces est peu favorable, le temps venteux et

la température très basse. Le thermomètre est descendu à 23° sous zéro

pendant la croisière. Une nouvelle attente s’impose donc; ce serait

folie de partir dans de telles conditions atmosphériques.

_9 mai._--L’avion _N-25_ fait des essais de glissade sur la glace; ils

donnent toute satisfaction.

_11 mai._--Le matin, le _Farm_ rentre à son tour au mouillage.

Maintenant tout est prêt et même archiprêt; aussitôt que les

météorologistes prédiront un temps favorable, nous prendrons l’air.

... De jour en jour la température monte; le printemps s’annonce enfin!

_17 mai._--La Fête nationale en Norvège! Dès le matin, salves; puis,

dans l’après-midi, joutes; le soir, grand dîner.

_18 mai._--Le docteur Bjerknes me prévient que le temps paraît devenir

propice et que nous devons nous tenir parés pour le départ.

_19 mai._--La situation atmosphérique ne répond pas encore aux

desiderata des météorologistes. Quoi qu’il en soit, on fait les derniers

préparatifs. Les appareils sont amenés au sommet du plan incliné en

glace que nous avons aménagé pour qu’ils puissent glisser de là sur la

banquise du fjord.

_20 mai._--Mauvais temps local. Encore une fois l’envol est différé.

Nous faisons le plein d’essence; nous sommes donc complètement prêts.

_21 mai._--Quand, au réveil, je mets le nez à la fenêtre, je me rends

compte tout de suite que l’heure du départ a enfin sonné, sans avoir

besoin pour cela de recevoir l’avertissement des météorologistes. Un

clair soleil resplendit dans un ciel sans nuages; une vraie journée de

printemps. Une légère brise souffle sur le fjord, bref, un temps à

souhait.

Le départ est fixé à 16 heures. A ce moment de la journée la position du

soleil deviendra favorable pour l’emploi des compas solaires.

Inutile d’envoyer prévenir mes collaborateurs que l’envol aura lieu

aujourd’hui même. Dès qu’ils ont ouvert les yeux, ils ont, comme moi,

compris, à la vue du ciel, que le moment tant désiré était venu. Autour

des avions, ce sont des allées et venues constantes: pilotes,

observateurs, mécaniciens arrivent, portant des tas de choses, entrent

dans les appareils et en ressortent les mains vides, puis reviennent

bientôt avec de nouveaux colis. A chacun de ces voyages, la charge des

avions augmente. Résultat: lorsque tous les bagages sont embarqués, elle

atteint 3.100 kilos, 500 kilos de plus que le poids utile prévu.

Comme d’habitude, nous déjeunons au «Speilen». Pendant le repas règne le

calme le plus complet; ni émotion ni surexcitation chez aucun de nous.

Seul l’aspect habituel de la table se trouve modifié par une rangée de

six thermos, contenant du chocolat pour la route. Bref, on eût dit un

déjeuner pris dans les circonstances habituelles de la vie, si, à la

fin, notre excellent intendant, l’ami Zappfe, ne s’était levé pour nous

souhaiter le succès. Ce fut notre dernière réunion dans ce baraquement;

après quoi le restaurant fameux du Spitzberg revint à sa destination

première d’atelier de menuiserie. _Sic transit gloria mundi!_

En quittant la chambre confortable que j’ai occupée chez le directeur de

la mine, je trouve à la porte sa femme de charge. Quand je la remercie

des prévenances dont elle m’a comblé, elle me tend deux paquets. «Un

pour chaque équipage, c’est une petite collation pour le voyage», me

dit-elle en souriant. Vingt-quatre heures plus tard, sur la banquise,

nous partagions fraternellement les tartines beurrées et les œufs durs

qu’ils contenaient. Si cette excellente femme avait vu combien nous

fîmes honneur à ses friandises, les dernières que nous devions déguster

de longtemps, si elle avait pu entendre les remerciements que nous lui

adressâmes à cette occasion, combien elle eût été heureuse.

_15 heures._--Nous sommes réunis près des appareils. Le directeur

Frohlinde, et, Green, le mécanicien des Rolls-Royce, inspectent tout

avec le plus grand soin.

_16 heures._--On fait tourner les moteurs pour les échauffer; en même

temps on met en marche les compas solaires. Le moment solennel approche.

Les membres de l’expédition endossent leur tenue de voyage. Pilotes et

observateurs revêtent d’épais sous-vêtements en laine et par-dessus de

chaudes fourrures. Pendant longtemps la question de la chaussure m’a

préoccupé. Comment préserver les pieds du froid redoutable que nous

ressentirons en avion, étant donné la basse température de l’air et le

vent de la marche? L’expérience de mes campagnes antérieures m’a donné

la solution du problème. Souvent, au cours de mes voyages, j’ai exécuté

des observations astronomiques par des froids de 50° et même 60°. En

pareille circonstance, pour éviter le gel des membres inférieurs pendant

les longues stations nécessitées par ces opérations, j’ai employé avec

succès des mocassins esquimaux en peau de phoque, garnis de deux ou

trois paires de chaussettes en fourrures, le tout inséré dans de longues

bottes de toile à voile remplies de _sennegress_[17], de manière que les

pieds fussent complètement enveloppés d’une épaisse couche de ce

végétal. Pour notre voyage aérien, j’ai adopté ce genre de chaussure, à

cela près que les mocassins ont été remplacés par des bottes en feutre.

Le résultat fut excellent. En cours de route, plusieurs de mes camarades

se plaignirent d’avoir trop chaud aux pieds. Les pilotes portent des

moufles en fourrure protégeant complètement leurs mains; quant à moi, je

me servis simplement de gants en laine usagés, pendant le vol, ayant

pris des notes presque tout le temps, je ne les mis pas pour ainsi dire.

Devant sans cesse se déplacer entre le groupe moteur et la chambre à

essence et _vice versa_, les mécaniciens sont plus légèrement vêtus;

avec un matelas de fourrure sur le dos, ils ne pourraient passer par

l’étroite ouverture faisant communiquer ces deux compartiments.

[17] Plantes palustres de la famille des joncs employées par les

Lapons en guise de chaussettes. Elles ont la vertu de tenir les

pieds très chauds, par suite d’empêcher leur congélation. (_Note du

traducteur._)

Les costumes de route endossés, nous prenons place dans les appareils.

J’embarque sur le _N-25_, comme observateur; Riiser-Larsen est mon

pilote et Feucht mon mécanicien. De nationalité allemande, Feucht est

employé depuis plusieurs années aux établissements de Marina di Pisa, où

il a acquis la réputation d’un spécialiste hors ligne. Au cours des

événements qui vont suivre il a justifié pleinement la haute opinion que

l’on avait de son habileté.

L’autre appareil, le _N-24_, a également un équipage de trois hommes; le

lieutenant Dietrichson, pilote; Ellsworth, observateur; le lieutenant

Omdal, mécanicien.

Avant le départ, je laisse les instructions suivantes:

1º Le capitaine Hagerup, commandant du _Farm_, assumera la direction de

la partie de l’expédition demeurée à la baie du Roi;

2º Pendant les deux premières semaines après l’envol, période durant

laquelle le retour des aviateurs par la voie des airs demeure possible,

le _Farm_ et le _Hobby_ croiseront dans les parages de l’île des Danois,

aussi longtemps que le temps demeurera clair sur la côte nord du

Spitzberg. Si la visibilité devient moindre dans cette dernière région,

le _Hobby_ longera la terre vers l’Est, sans dépasser, toutefois, le

Verlegen Hook;

3º Ce laps de deux semaines écoulé, le _Hobby_ fera route dans l’Est, le

long de la côte septentrionale du Spitzberg jusqu’au cap Nord, si

possible. En liaison avec le _Farm_, il patrouillera aussi près de la

lisière de la banquise polaire que les circonstances le permettront. Il

est recommandé aux deux navires de faire une veille attentive dans cette

dernière direction;

4º Du 16 au 19 juin le _Farm_ ira nettoyer ses chaudières dans la baie

du Roi;

5º Les navires croiseront sur la côte nord pendant quatre semaines, soit

jusqu’au début de la septième semaine à compter du jour de notre départ.

Si le _Farm_ est rappelé au Sud, le _Hobby_ restera chargé de la

patrouille. Une fois le délai fixé ci-dessus passé, ce navire ira

embarquer le matériel laissé par nous à la baie du Roi et le

transportera à Tromsö, d’où il sera réexpédié à destination par les

soins de Zappfe, suivant les instructions qu’il a reçues à cet effet;

6º Lorsque le _Farm_ ralliera la baie du Roi pour procéder au nettoyage

de ses chaudières, les membres de l’expédition qui en manifesteront le

désir pourront revenir à Ny Aalesund et retourner ensuite en Norvège à

la première occasion. Le lieutenant Horgen, Ramm et Berge sont exclus de

cette autorisation; ils doivent rester au Spitzberg jusqu’au départ

définitif des navires.

_17 h. 10._--Les moteurs sont chauds. Green hoche la tête en signe

d’approbation; son bon sourire exprime la plus entière confiance. Un

dernier échange de poignées de mains et le _N-25_ est mis à toute

vitesse; l’appareil frémit comme un pur sang impatient.

Nous partirons les premiers. Riiser-Larsen essaiera de décoller en

direction de l’embouchure du fjord et en profitant de la brise, afin

d’éviter un virage à basse altitude au fond de la baie. Si cette

manœuvre ne réussit pas, le cap sera mis dans le vent vers les glaciers

de l’extrémité supérieure du fjord. Nous convenons que les deux

appareils voleront de conserve et que tout mouvement de l’un sera

immédiatement effectué par l’autre.

Glissant lentement sur le plan incliné, le _N-25_ atteint la banquise du

fjord sur laquelle il prendra son envol. Le voyage commence. Bonne

chance! A demain! me crie une voix. A la vitesse de 1.800 tours à la

minute nous nous dirigeons vers le terrain de départ situé au milieu de

la baie. Soudain, en avant, la glace s’ouvre et l’eau se répand à flots

à sa surface. Immédiatement, Riiser-Larsen incline l’appareil dans

l’Est, en donnant 2.000 tours. Un moment de poignante anxiété.

Réussirons-nous à décoller ou devrons-nous stopper pour nous alléger? Le

pilote tient le volant du poste de commande, aussi calme que s’il

déjeunait paisiblement dans sa chambre. Toutefois, à mesure que la

vitesse augmente et que nous nous rapprochons du glacier, sa physionomie

prend une expression de gravité particulière. Nous glissons sur la glace

à une allure vertigineuse; chaque seconde elle devient encore plus

grande. Soudain, l’extraordinaire s’accomplit, l’avion décolle! Nous

volons! Riiser-Larsen a accompli un vrai coup de maître. Une simple

exclamation exprime le soulagement qu’il éprouve; puis, tous, nous

poussons de joyeuses acclamations. Après cela notre pilote reprend son

calme imperturbable; jamais plus ensuite il ne l’abandonnera.

Feucht va et vient constamment du groupe moteur à la cabine des

réservoirs à essence. Sa mission consiste à tenir le pilote informé de

la marche des moteurs, de la consommation de carburant. Tout fonctionne

parfaitement et le mécanicien accomplit ponctuellement sa tâche.

Au cap Mitra, nous sommes déjà à une hauteur de 400 mètres. Comme d’ici

tout paraît petit! J’ai beau fouiller le ciel, je n’aperçois pas le

_N-24_. Nous virons alors pour venir dans le Sud et voir ce qu’il

advient de notre camarade. Peut-être un accident lui est-il arrivé au

départ? Peut-être la glace du fjord s’est-elle disloquée complètement

sous son poids? Peut-être la lourdeur de sa charge l’a-t-il empêché de

décoller?

... Quelque chose brille au loin... Je regarde attentivement dans cette

direction. Cette tache lumineuse, ce sont les ailes du _N-24_ qui

reluisent au soleil! Notre camarade arrive à grande vitesse. Tout paraît

en bon ordre à son bord. Au départ, son pilote a, lui aussi, accompli un

magnifique exploit.

CHAPITRE III

Droit au Nord par les airs.

Les dernières terres du Spitzberg.--La brume.--Curieux phénomène de

réfraction.--Le grand désert blanc.--Descente sur la banquise.

Aussitôt que nous avons aperçu le _N-24_, nous virons de nouveau pour

mettre le cap droit au Nord. Les deux grands oiseaux commencent leur vol

vers l’inconnu.

A ce moment, ma pensée se porte vers mes collaborateurs, pleine de

reconnaissance à leur égard. Je leur dois tant! Je suis pénétré de

gratitude envers Riiser-Larsen, dont l’habileté a rendu possible le

départ, envers Ellsworth qui m’a si généreusement apporté le concours de

ses libéralités, bref envers tous mes compagnons. Ne m’ont-ils pas

témoigné le dévouement le plus absolu et la confiance la plus complète?

Et maintenant ne risquent-ils pas leur vie avec entrain pour le succès

de mon entreprise? Désormais, grâce à eux, je ne sentirai plus le dédain

méprisant qui tant de fois, durant les années de mauvaise fortune, fit

courber mes épaules[18]. En admettant même que nos appareils s’abattent

ici même, on ne pourra plus nier que mon expédition ne soit sérieuse et

que son principe ne soit juste.

[18] Allusion aux attaques aussi violentes qu’injustes dont Amundsen

fut l’objet dans son propre pays, à la suite de ses échecs répétés

pour pénétrer dans le bassin arctique. (_Note du traducteur._)

Nous avançons rapidement le long de la côte nord-ouest du Spitzberg,

au-dessus d’une mer libre de glaces. Voici la baie de la Madeleine, la

South Gat, l’île des Danois, et, après une heure de vol, l’île

d’Amsterdam. Là, brusque changement de décor. Devant nous une muraille

noire, la brume, l’hôte si redoutable de l’Arctique. Elle est épaisse

comme de la bouillie de gruau. Ce sont d’abord de longs filaments

tourbillonnant sous la poussée du vent de Nord-Est, puis une immense

nappe, grise, froide, de plus en plus dense.

Prenant aussitôt de la hauteur, nous naviguons au-dessus de cette mer de

nuages. Le _N-24_ nous suit à une moindre altitude.

Entre temps apparaît le plus bel effet de réfraction dont j’ai jamais

été témoin. Sur la nuée se reflète notre avion entouré d’un halo

brillant de toutes les couleurs du prisme.

Après avoir relevé le sommet de l’île d’Amsterdam, le cap est mis au

Nord. Cette brume me surprend; je ne m’attendais pas à la rencontrer si

tôt, non plus que sur une aussi grande étendue. Le phénomène, loin

d’être local, se manifeste sur une surface énorme. Pendant pas moins de

deux bonnes heures, nous survolons ces nuages; ils doivent donc

atteindre une longueur de 200 kilomètres au minimum. De temps en temps,

des trous s’ouvrent dans la grisaille; malheureusement ils sont trop

étroits pour permettre l’emploi du compteur de vitesse et du

dérivomètre. A travers ces jours nous apercevons des fragments de la

banquise. Jusqu’au 82° de latitude, elle est formée de glaçons de

faibles dimensions séparés par des canaux; nul doute qu’un bateau muni

d’une machine quelconque ne puisse se frayer un passage à travers cette

masse flottante.

Peu après 20 heures, la brume devient moins épaisse; elle s’éclaire par

en bas, quelques instants plus tard, brusquement, elle disparaît;

l’impression d’un rideau que l’on déchire, et devant nous se découvre la

grande banquise polaire. D’horizon en horizon une blancheur illimitée.

Les heures passent; toujours du blanc, du blanc, toujours et partout

rien que du blanc. Cette immensité immaculée, en apparence rigide,

constitue une des forces aveugles les plus redoutables de la nature.

Depuis des siècles, que de catastrophes elle a causées! Que de drames se

sont déroulés à sa surface! Seuls quelques géants ont réussi à la

vaincre, Nansen et Johansen, le duc des Abruzzes, Peary. Mais pour

quelques victoires, combien de défaites et combien de morts! Combien

d’intrépides explorateurs, partis pleins d’ardeur et de foi dans le

triomphe, ont succombé sous son étreinte mortelle? Combien de beaux et

solides navires ont coulé, broyés dans son étau irrésistible? Nulle

trace, nul vestige n’en subsiste. Toutes ses victimes demeurent

ensevelies sous ce blanc éternel.

Un aviateur envisage constamment l’éventualité d’un atterrissage. A tout

moment une panne de moteur peut se produire; en pareil cas, s’il

n’existe pas à proximité un terrain permettant la descente dans de

bonnes conditions, la situation deviendra singulièrement périlleuse. Or,

à perte de vue dans toutes les directions, pas une seule plaque propice

à un atterrissage ne se découvre à la surface de la banquise. Le

_pack_[19] polaire présente l’aspect d’une suite continue de champs

entourés de hautes murettes; les champs sont très étroits et les

murettes très larges, plus larges même que les champs. Nulle part le

moindre espace plan; partout de longues chaînes de monticules et des

labyrinthes de saillies rébarbatives. Parfois un petit ruisseau se

découvre, mais si petit qu’on pourrait le franchir d’une enjambée.

Jamais je n’ai vu un paysage aussi uniforme. Si je n’étais constamment

occupé à prendre des observations et des notes, très certainement la

monotonie du panorama et du vrombissement du moteur m’endormirait.

Riiser-Larsen avoua plus tard s’être assoupi quelques instants; je le

crois sans peine.

[19] Banquise dans le vocabulaire technique. (_Note du traducteur._)

Pendant le vol, la température moyenne a été d’environ 13° sous zéro.

Tout le temps le _N-24_ se montre dans notre voisinage; jamais nous ne

le perdons de vue.

A plusieurs reprises j’essaie, sans succès, de prendre des hauteurs

solaires. Le soleil est très visible, mais la ligne d’horizon demeure

flou. Pendant notre séjour à la baie du Roi, nous avons expérimenté des

sextants munis d’un horizon artificiel, des sextants à bulbe de

construction américaine; les résultats ont été si défectueux que nous

avons renoncé à leur emploi. Dans ces conditions force est de me

contenter de ce que la nature m’offre; or, ce qu’elle m’offre n’est

guère satisfaisant. Au loin banquise et ciel se confondent complètement.

Deux heures après avoir relevé l’île d’Amsterdam je puis mesurer notre

vitesse et notre dérive. Mais que s’est-il passé, dans l’intervalle,

durant le vol au-dessus de la mer de nuages? Si la vitesse et la dérive

demeurent inconnues, il devient impossible de déterminer la direction du

vent; surtout lorsque l’on marche à raison de 150 kilomètres à l’heure.

Quand nous sortons de la brume, le temps est clair; seulement dans l’Est

quelques cirrus très hauts. Vers 22 heures, un rideau de stratus légers

à une altitude considérable; le soleil n’en reste pas moins parfaitement

visible. Sa position et la déclinaison du compas indiquent que nous

avons été notablement déportés dans l’Ouest. En conséquence,

progressivement nous venons dans l’Est.

Non, je n’ai jamais vu un désert aussi absolu, une pareille absence de

vie. Je m’attendais à apercevoir un ours de temps à autre, mais non, ni

ours, ni phoque, ni oiseau, pas un être vivant!

Le 22, à 1 h. 15, pour la première fois, nous découvrons une nappe d’eau

tant soit peu étendue, un grand étang envoyant d’étroites branches dans

diverses directions, la première surface propice à une descente observée

depuis que nous survolons la banquise. Notre estime nous place par

environ 88° de latitude, mais par quelle longitude? nous n’en avons pas

la moindre idée. Nous avons été déportés dans l’Ouest, cela est certain;

de combien? nous l’ignorons complètement.

Sur ces entrefaites, Feucht annonce que la moitié de la provision

d’essence est consommée. Dans ces conditions nous allons essayer une

descente. Mon intention est d’atterrir, d’effectuer les observations

astronomiques nécessaires pour déterminer notre position; après quoi je

verrai, je déciderai au mieux des circonstances.

[Illustration: SPITZBERG.--Le débarquement des hydravions à la baie du

Roi.

Remarquer les caisses contenant les ailes placées debout pour être

débarquées. (Cliché ILLUSTRATION)]

Il s’agit maintenant de choisir le terrain sur lequel nous allons nous

poser. Un amerissage sur l’étang offre, certes, le moins de risques; par

contre, la situation pourra devenir ensuite extrêmement périlleuse. D’un

moment à l’autre cet étang peut se fermer, les nappes d’eau que l’on

rencontre au milieu de la banquise sont si éphémères! Il est possible

que les champs de glace entourant ce bassin viennent brusquement à se

rejoindre; l’avion sera alors écrasé avant que nous ayons réussi à le

sortir de l’eau. Pour cette raison nous décidons d’atterrir sur la

banquise, si nous découvrons un emplacement favorable. Afin de nous

rendre compte du terrain, nous descendons en décrivant de grands orbes.

Soudain, pendant cette manœuvre, le moteur arrière a de très fréquents

ratés. Du coup la situation change complètement. Une descente immédiate

devient nécessaire, nous nous poserons où la fortune nous conduira.

Etant donné la faible hauteur à laquelle nous volons maintenant,

impossible d’atteindre le grand étang. Nous allons tenter d’amerir sur

l’un de ses bras.

Rempli de petits glaçons et de neige fondante, il n’est pas précisément

engageant, mais nous n’avons pas le choix. C’est dans de telles

circonstances que l’on se félicite d’être piloté par un homme d’un

sang-froid imperturbable et à décision rapide. La moindre hésitation

peut, en effet, devenir fatale. Le chenal est suffisamment large pour

l’avion, mais gare les hauts monticules de glace[20] dressés sur ses

rives; nous risquons de briser nos ailes contre ces mamelons, une fois

que nous aurons touché l’eau.

[20] Monceaux de blocs créés par les collisions des champs de glace

les uns contre les autres. (_Note du traducteur._)

En avion vers le pôle nord · 第 2 / 12 段