CHAPITRE XII

Tentatives de réconciliation faites auprès de Franklin par le

gouvernement anglais.--Bills présentés par lord North et votés par le

gouvernement britannique.--Ils sont refusés en Amérique.--Diversion que

la guerre contre l'Angleterre de la part de la France, de l'Espagne

et de la Hollande, amène en faveur des États-Unis.--Succès des

alliés.--Démarches et influence de Franklin.--Expédition française

conduite par Rochambeau, qui, de concert avec Washington, force lord

Cornwallis et l'armée anglaise à capituler dans York-Town.--Négociations

pour la paix.--Signature par Franklin du traité de 1783, qui consacre

l'indépendance des États-Unis, que l'Angleterre est réduite à

reconnaître.

L'Angleterre avait été profondément troublée par la capitulation de

Saratoga. La conquête des colonies insurgées n'avançait point; le

général Howe, réduit à l'impuissance sur la Delaware, demandait à être

remplacé; le général Bourgoyne, battu sur l'Hudson, était contraint de

se rendre. Au lieu d'opérer l'invasion des États-Unis par le Canada, on

avait à craindre de nouveau l'invasion du Canada par les États-Unis.

Le ministère, déconcerté dans ses plans et revenu de ses présomptueuses

espérances, voyait s'accroître les attaques de l'opposition, qui

l'accusait à la fois d'injustice et de témérité, s'envenimer le

mécontentement du peuple, qui lui reprochait les charges financières

dont il était accablé et la détresse commerciale dont il souffrait.

Il redoutait, de plus, que la France et l'Espagne ne se décidassent à

embrasser, comme elles le firent, la cause devenue moins incertaine des

États-Unis, et qu'à la guerre avec les rebelles d'Amérique ne se joignît

la guerre avec les deux puissances maritimes de l'Europe les plus fortes

après la Grande-Bretagne.

Lord North, tout en se livrant aux plus vastes préparatifs militaires

pour faire face à toutes les inimitiés, essaya de les conjurer. Il

s'adressa d'abord à Franklin, auquel l'Angleterre croyait le pouvoir

d'apaiser un soulèvement dont elle le considérait comme le provocateur.

Vers les commencements de janvier 1778, lorsqu'il était en pleine

négociation avec la France, ses vieux amis David Hartley, secrètement

attaché à lord North quoique membre whig de la Chambre des communes,

et le chef des Frères moraves, James Hutton, qui avait ses entrées

au palais de Georges III, furent chargés de lui proposer une

réconciliation. James Hutton vint lui offrir à Paris les conditions

que lord North présenta bientôt au parlement. Franklin refusa, comme

insuffisante, la restitution des anciens privilèges dont les colonies

auraient été satisfaites avant la guerre, et dont elles ne pouvaient

plus se contenter après leur séparation. Il leur fallait maintenant

l'indépendance. Elles étaient résolues à ne pas s'en départir, et

l'Angleterre n'était point encore prête à la leur accorder. James Hutton

retourna attristé à Londres, d'où il conjura Franklin de faire à son

tour quelque proposition, ou tout au moins de lui donner son avis.

«L'Arioste prétend, répondit Franklin au frère morave, que toutes les

choses perdues sur la terre doivent se trouver dans la lune; en ce cas,

il doit y avoir une grande quantité de bons avis dans la lune, et il

y en a beaucoup des miens formellement donnés et perdus dans cette

affaire. Je veux néanmoins, à votre requête, en donner encore un petit,

mais sans m'attendre le moins du monde qu'il soit suivi. Il n'y a que

Dieu qui puisse donner en même temps un bon conseil et la sagesse pour

en faire usage.

«Vous avez perdu par cette détestable guerre, et par la barbarie avec

laquelle elle a été poursuivie, non-seulement le gouvernement et le

commerce de l'Amérique, mais, ce qui est bien pis, l'estime, le respect,

l'affection de tout un grand peuple qui s'élève, qui vous considère à

présent, et dont la postérité vous considérera comme la plus méchante

nation de la terre. La paix peut sans doute être obtenue, mais en

abandonnant toute prétention à nous gouverner.»

Il demandait donc qu'on disgraciât les _loyalistes_ américains qui

avaient provoqué la guerre, les ministres anglais qui l'avaient

déclarée, et les généraux qui l'avaient faite; qu'on gardât tout au plus

le Canada, la Nouvelle-Écosse, les Florides, et qu'on renonçât à tout le

reste du territoire de l'Amérique, pour établir une amitié solide avec

elle. «Mais, ajoutait-il, je connais votre peuple: il ne verra point

l'utilité de pareilles mesures, ne voudra jamais les suivre, et trouvera

insolent à moi de les indiquer.»

Ces mesures, que l'Angleterre se vit contrainte d'adopter en grande

partie cinq années plus tard, furent remplacées par les _bills

conciliatoires_ de lord North. Ce ministre proposa au parlement, qui y

consentit, de renoncer à imposer des taxes à l'Amérique septentrionale,

de retirer toutes les lois promulguées depuis le 10 février 1763,

d'accorder aux Américains le droit de nommer leurs gouverneurs et leurs

chefs militaires. Des commissaires anglais furent désignés pour offrir à

l'Amérique ces bills, que David Hartley envoya le 18 février à Franklin.

Les traités avec la France étaient alors signés, et, six jours après

leur conclusion, Franklin avait écrit à Hartley: «L'Amérique a été jetée

dans les bras de la France. C'était une fille attachée à ses devoirs

et vertueuse. Une cruelle marâtre l'a mise à la porte, l'a diffamée, a

menacé sa vie. Tout le monde connaît son innocence et prend son parti.

Ses amis désiraient la voir honorablement mariée... Je crois qu'elle

fera une bonne et utile femme, comme elle a été une excellente et

honnête fille, et que la famille d'où elle a été si indignement chassée

aura un long regret de l'avoir perdue.»

Lorsqu'il connut les bills, il les déclara trop tardifs, tout à fait

inadmissibles, et plus propres à éloigner la paix qu'à y conduire.

William Pultney se joignit à James Hutton et à David Hartley pour le

conjurer d'opérer, entre la métropole et les colonies, un rapprochement

qu'ils croyaient dépendre de lui. Franklin leur assura à tous que

désormais ce rapprochement ne pouvait s'effectuer qu'au prix de

l'_indépendance reconnue des États-Unis_, et au moyen d'un simple traité

d'amitié et de commerce. David Hartley se rendit alors à Paris, pour

essayer de rompre l'union redoutable que l'Amérique venait de conclure

avec la France. Il y arriva dans la dernière quinzaine d'avril. Il fit

à Franklin l'ouverture d'un traité de commerce, où certains avantages

seraient concédés à l'Angleterre, avec laquelle l'Amérique s'engagerait

de plus dans une alliance défensive et offensive, même contre la France.

Franklin répondit que l'Angleterre serait heureuse si on l'admettait,

malgré ses torts, à jouir des avantages commerciaux qu'avait obtenus la

France; qu'elle se trompait si elle croyait, en signant la paix avec

les Américains, les enchaîner dans une guerre contre la nation généreuse

dont ils avaient trouvé l'amitié au moment de leur détresse et de leur

oppression, et qu'ils la défendraient en cas d'attaque, comme les y

obligeaient le sentiment de la reconnaissance et la foi des traités.

David Hartley, n'ayant pu réussir à ébranler la nouvelle alliance,

retourna, le 23 avril, en Angleterre. En quittant Franklin, il lui

écrivit: «Ni mes pensées ni mes actes ne manqueront jamais pour pousser

à la paix dans un temps ou dans un autre. Votre puissance, à cet égard,

est infiniment plus grande que la mienne; c'est en elle que je place mes

dernières espérances. Je finis en vous rappelant que ceux qui procurent

la paix sont bénis.» Il semblait craindre pour son vieil ami quelque

danger, puisqu'il ajoutait d'une façon mystérieuse: «Les temps orageux

vont venir, prenez garde à votre sûreté; les événements sont incertains,

et les hommes mobiles.» Franklin, tout en le remerciant de son

affectueuse sollicitude, lui répondit avec une spirituelle tranquillité:

«Ayant presque achevé une longue vie, je n'attache pas grand prix à

ce qui m'en reste. Comme le marchand de drap qui n'a plus qu'un petit

morceau d'une pièce, je suis prêt à dire: Ceci n'étant que le dernier

bout, je ne veux pas être difficile avec vous; prenez-le pour ce qui

vous plaira. Peut-être le meilleur parti qu'un vieil homme puisse tirer

de lui est de se faire martyr.»

Il eut soin de tenir la cour de France au courant de toutes les

tentatives faites auprès de lui, afin qu'aucun nuage ne troublât le

bon accord, et qu'aucune incertitude ne dérangeât le concert des deux

alliés. M. de Vergennes l'en remercia au nom de Louis XVI: «Le grand

art du gouvernement anglais, lui dit-il, est d'exciter toujours les

divisions, et c'est par de pareils moyens qu'il espère maintenir son

empire. Mais ce n'est ni auprès de vous ni auprès de vos collègues que

de semblables artifices peuvent être employés avec succès... Au reste,

il est impossible de parler avec plus de franchise et de fermeté que

vous ne l'avez fait à M. Hartley: il n'a aucune raison d'être satisfait

de sa mission.»

M. de Vergennes exprimait la même confiance envers le peuple des

États-Unis: il ne se trompait point. Les bills conciliatoires de lord

North parvinrent en Amérique plus tôt que les traités avec la France:

ils y furent connus vers le milieu d'avril. Washington les jugea

insuffisants et inadmissibles, tout comme l'avait fait Franklin; et

le congrès, partageant la pensée des deux plus sensés et plus glorieux

soutiens de l'indépendance américaine, les rejeta sans hésitation et à

l'unanimité des voix. Il déclara qu'il n'admettrait aucune proposition

de paix, à moins que l'Angleterre ne retirât ses troupes et ses flottes,

et ne reconnût l'indépendance des États-Unis. A peine avait-il repoussé

les bills, qu'arrivèrent (le 2 mai) les traités; ils causèrent des

transports de joie. L'espérance fut universelle. Le congrès les ratifia

sur-le-champ, et nomma Franklin son ministre auprès de la cour de

France, qui, de son côté, accrédita M. Gérard de Rayneval auprès

du gouvernement des États-Unis. Dans la noble effusion de sa

reconnaissance, le congrès écrivit à ses commissaires: «Nous admirons la

sagesse et la vraie dignité de la cour de France, qui éclatent dans la

conclusion et la ratification des traités faits avec nous. Elles tendent

puissamment à faire disparaître cet esprit étroit dans lequel le genre

humain a été assez malheureux pour s'entretenir jusqu'à ce jour. Ces

traités montrent la politique inspirée par la philosophie, et fondent

l'harmonie des affections sur la base des intérêts mutuels. La France

nous a liés plus fortement par là que par aucun traité réservé, et cet

acte noble et généreux a établi entre nous une éternelle amitié.»

Cette étroite union ne pouvant être ébranlée, il fallait essayer de la

vaincre. L'Angleterre poursuivit donc la guerre avec l'Amérique, et la

commença avec la France. La France s'y attendait et s'y était préparée.

Grâce au patriotisme d'un grand ministre, sa marine, si faible et si

humiliée dans la guerre de Sept ans, s'était rétablie et relevée. Le duc

de Choiseul y avait appliqué son génie prévoyant, et, avec une fierté

toute nationale, il avait commencé, sous les dernières années de Louis

XV, la restauration maritime de la France, que les ministres de Louis

XVI avaient soigneusement continuée, surtout depuis les désaccords qui

avaient éclaté entre les colonies américaines et leur métropole.

Des flottes étaient réunies dans les principales rades; des vaisseaux

étaient en construction sur tous les chantiers. A leur bravoure

ordinaire, nos marins joignaient une instruction supérieure et une

grande habileté de manoeuvres. Aussi les vit-on durant cinq années,

sous les d'Orvilliers, les d'Estaing, les de Grasse, les Guichen, les

Lamotte-Piquet, les Suffren, etc., affronter résolûment et combattre

sans désavantage les flottes anglaises sur toutes les mers, dominer dans

la Méditerranée, balancer la fortune dans l'Océan, résister héroïquement

dans l'Inde, et réussir en Amérique. Belle et patriotique prévoyance

qui permit à Louis XVI d'entreprendre avec hardiesse, de poursuivre avec

constance, d'exécuter avec bonheur une des choses les plus grandes et

les plus glorieuses de notre histoire!

Le premier effet de son intervention en Amérique fut d'amener

l'évacuation de la Pensylvanie par les Anglais. Tandis que le comte

d'Orvilliers livrait la mémorable bataille navale d'Ouessant à l'amiral

Keppel, dont l'escadre, maltraitée, prenait le large, le comte d'Estaing

s'avançait vers l'Amérique avec une flotte de douze vaisseaux de ligne

et de quatre frégates, pour aller, sur le conseil de Franklin, bloquer

l'amiral Howe dans la Delaware, et enfermer dans Philadelphie sir Henri

Clinton, qui avait succédé au commandement militaire du général Howe.

Mais la flotte et l'armée anglaises avaient échappé au péril en quittant

ces parages. L'une avait reçu l'ordre de transporter cinq mille hommes

dans la Floride pour protéger cette province, et l'autre avait opéré sa

retraite sur New-York. Lorsque le comte d'Estaing arriva, il ne trouva

plus ceux qu'il venait surprendre; la crainte seule de son approche

avait fait reculer l'invasion anglaise.

Washington, fidèle à son plan d'une entreprenante défensive, harcela

Clinton dans sa marche sur New-York, repassa la Delaware après lui,

l'attaqua avec avantage à Montmouth dans le New-Jersey, se porta de

nouveau du côté oriental de l'Hudson; et lorsque les Anglais, revenant

presque à leur point de départ, se furent renfermés dans cette ville,

il prit, à peu de distance de leur quartier général, de fortes

positions d'où il put surveiller leurs mouvements et s'opposer à leurs

entreprises. Il forma une ligne de cantonnements autour de New-York,

depuis le détroit de Long-Island jusqu'aux bords de la Delaware.

Les Anglais ne furent point expulsés du territoire américain dans cette

campagne, mais ils perdirent une grande partie de ce qu'ils y avaient

conquis. Dans la campagne suivante, ils eurent à combattre un nouvel

ennemi. L'Espagne, après un impuissant essai de médiation, se joignit

à la France dans l'été de 1779 (juin), et fut secondée bientôt par

la Hollande, que l'Angleterre attaqua en 1780, parce qu'elle s'était

montrée commercialement favorable aux _insurgents_ en 1778. L'appui des

trois principales puissances maritimes de l'Europe, et la neutralité

armée conclue vers ce temps (juillet et août 1780) entre la Russie, le

Danemark, la Suède, contre les théories et les pratiques oppressives

des anciens maîtres de la mer, furent pour les États-Unis une diversion

puissante et un heureux encouragement.

L'Angleterre se vit obligée de disperser ses forces dans toutes les

régions du monde. Elle eut à se défendre dans la Méditerranée, où les

Français et les Espagnols lui reprirent Minorque et tentèrent de lui

enlever Gibraltar; vers les côtes d'Afrique, où elle perdit tous ses

forts et tous ses établissements sur le Sénégal; aux Indes, où après

s'être emparée tout d'abord de Pondichéry, de Chandernagor, de Mahé,

elle fut privée de Gondelour et eut à combattre le redoutable Hyder-Aly

et l'héroïque bailli de Suffren; en Amérique, où les Français,

qu'elle avait dépouillés des îles de Saint-Pierre, de Miquelon et

de Sainte-Lucie, conquirent sur elle la Dominique, Saint-Vincent,

la Grenade, Tabago, Saint-Christophe, Nevis, Montserrat, et où les

Espagnols se rendirent maîtres de la Mobile et soumirent la Floride

occidentale avec la ville de Pensacola, qu'ils avaient cédée dans la

paix du 10 février 1763. Malgré la coalition ouverte ou secrète du monde

contre sa puissance, cette fière et énergique nation tint ferme sur

toutes les mers, fit face à toutes les inimitiés, et ne renonça point à

dompter et à punir ses colonies révoltées.

Seulement, elle changea son plan d'attaque. Sir Henri Clinton avait

vainement essayé de reprendre les anciens desseins du général Howe en

se rendant maître de tout le cours de l'Hudson; il avait rencontré la

résistance victorieuse de Washington, qui l'avait réduit à l'inaction

dans New-York. Mais, tandis que le général américain, toujours posté

avec son armée dans des positions qu'il rendait imprenables, défendait

l'accès intérieur du pays, les Anglais se décidèrent à ravager ses côtes

et à porter la ruine là où ils ne pouvaient plus opérer la conquête. Des

corps considérables, détachés de l'armée centrale de New-York, allèrent

sur des flottilles dévaster les rivages des deux Carolines, de

la Virginie, de la Pensylvanie, de New-Jersey, de New-York, de la

Nouvelle-Angleterre. Les villes de Portsmouth, de Suffolk, de New-Haven,

de Farifiel, de Norwalk, de Charlestown, de Falmouth, de Norfolk, de

Kingston, de Bedford, de Egg-Harbourg, de Germanflatts, furent saccagées

et brûlées. De plus, sir Henri Clinton, ayant reçu des renforts

d'Europe, reprit le projet d'invasion, non plus par le centre des

États-Unis, où Washington l'avait fait échouer jusque-là, mais par son

extrémité méridionale, où il devait rencontrer moins d'obstacle. Il alla

joindre, dans le sud, lord Cornwallis, qui se rendit assez promptement

maître des deux Carolines.

Il importait que la France, dont les flottes avaient paru plus qu'elles

n'avaient agi sur les côtes américaines, vînt au secours des États-Unis

d'une manière efficace. Le général la Fayette, qu'une amitié étroite

avait promptement lié à Washington, qui avait acquis la confiance du

congrès par la générosité de son dévouement et la brillante utilité de

ses services, se rendit en Europe pour se concerter avec Franklin et

solliciter, d'accord avec lui, cette assistance devenue nécessaire. Le

plénipotentiaire américain n'avait pas négligé les intérêts de son

pays, et, afin de préparer sa victoire, il avait soigneusement entretenu

l'union entre lui et ses alliés. Il avait repoussé les offres d'une

trêve de sept ans, que lord North lui avait proposée par l'entremise de

David Hartley, dans l'espoir de séparer l'Amérique de la France et de

les accabler tour à tour en les attaquant à part. Il avait demandé que

la trêve équivalût à la paix par une durée de trente ans et qu'elle

fût générale: c'était déjouer les desseins secrets de l'Angleterre, qui

n'insista point. Après avoir obtenu de la cour de Versailles des secours

considérables d'argent, qui s'élevèrent à trois millions pour 1778, à

un seulement pour 1779, à quatre pour 1780, à quatre aussi pour 1781,

indépendamment de la garantie d'un emprunt de cinq millions de florins

contracté par les États-Unis en Hollande, Franklin obtint encore l'envoi

d'une flotte conduite par le chevalier de Ternay, et d'une petite armée

que commanda le comte de Rochambeau, placé sous les ordres directs du

général Washington.

Avant que la Fayette retournât en Amérique, Franklin fut chargé de

remettre une épée d'honneur à ce jeune et vaillant défenseur des

États-Unis. Il la lui envoya au Havre par son petit-fils, en lui

adressant une lettre dans laquelle il lui exprimait, avec le tour

d'esprit le plus délicat, la plus flatteuse des gratitudes: «Monsieur,

lui disait-il, le congrès, qui apprécie les services que vous avez

rendus aux États-Unis, mais qui ne saurait les récompenser dignement, a

résolu de vous offrir une épée, faible marque de sa reconnaissance. Il

a ordonné qu'elle fût ornée de devises convenables; quelques-unes des

principales actions de la guerre dans laquelle vous vous êtes distingué

par votre bravoure et votre conduite y sont représentées; elles en

forment, avec quelques figures allégoriques, toutes admirablement

exécutées, la principale valeur. Grâce aux excellents artistes que

présente la France, je vois qu'il est facile de tout exprimer, excepté

le sentiment que nous avons de votre mérite et de nos obligations envers

vous. Pour cela, les figures et même les paroles sont insuffisantes.»

Le retour du général la Fayette en Amérique, au mois d'avril 1780,

et l'arrivée en juillet du corps expéditionnaire de Rochambeau à

Rhode-Island, que sir Henri Clinton avait évacué l'année précédente,

n'amenèrent encore rien de décisif dans cette campagne. Rochambeau

fut réduit quelque temps à l'inaction dans Newport par une flotte

britannique supérieure à la flotte française qui l'avait conduit. Les

Anglais, toujours resserrés dans New-York par Washington, ne firent

aucun progrès au centre des États, mais ils continuèrent leur marche

victorieuse au sud. Cornwallis, après avoir battu à Cambden le général

Gates, s'affermit dans les Carolines. Il se disposa à passer dans la

Virginie, qu'Arnold, devenu traître à son pays et infidèle à sa gloire,

ravageait avec une flottille et une troupe anglaises, en remontant la

Chesapeake et le Potomak. Il s'y transporta en effet l'année suivante,

prit possession des deux villes d'York-Town et de Gloucester, où il se

fortifia avec l'intention d'étendre de plus en plus du midi au nord

la conquête anglaise. Mais le général Washington, qui avait opposé

la Fayette à Arnold, Green à Cornwallis, combina bientôt une grande

opération qui couronna la campagne de 1781 par une mémorable victoire,

et mit fin à la guerre.

Pour en fournir les moyens à Washington, Franklin, à qui avait été

envoyé par le congrès le colonel John Laurens, afin qu'il obtînt de la

cour de Versailles de plus grands secours en argent, en hommes et en

vaisseaux, s'était adressé à M. de Vergennes avec les instances les

plus vives et les raisons les plus hautes. A la suite d'une violente et

longue attaque de goutte, il lui avait écrit: «Ma vieillesse s'accroît:

je me sens affaibli, et il est probable que je n'aurai pas longtemps à

m'occuper de ces affaires. C'est pourquoi je saisis cette occasion de

dire à Votre Excellence que les conjonctures présentes sont extrêmement

critiques. Si l'on souffre que les Anglais recouvrent ce pays,

l'opportunité d'une séparation effective ne se présentera plus dans le

cours des âges; la possession de contrées si vastes et si fertiles, et

de côtes si étendues, leur donnera une base tellement forte pour

leur future grandeur, par le rapide accroissement de leur commerce et

l'augmentation de leurs matelots et de leurs soldats, qu'il deviendront

la _terreur de l'Europe_ et qu'ils exerceront avec impunité l'insolence

qui est naturelle à leur nation.» M. de Vergennes partagea le sentiment

de Franklin, et Louis XVI accéda à ses demandes. Une somme de six

millions de livres fut mise à la disposition de Washington; des

munitions, des armes et des effets d'habillement pour vingt mille hommes

furent expédiés en Amérique, et le comte de Grasse reçut l'ordre de s'y

rendre avec une flotte de vingt-six vaisseaux de ligne, de plusieurs

frégates, et une nouvelle troupe de débarquement.

Quant à Franklin, ébranlé par sa dernière indisposition, et craignant

de ne plus mettre au service de son pays qu'un esprit fatigué et une

activité ralentie, il demanda au congrès de lui accorder un successeur.

«J'ai passé ma soixante et quinzième année, écrivait-il au président de

cette assemblée, et je trouve que la longue et sévère attaque de goutte

que j'ai eue l'hiver dernier m'a excessivement abattu. Je n'ai pas

encore recouvré entièrement les forces corporelles dont je jouissais

auparavant. Je ne sais pas si mes facultés mentales en sont diminuées,

je serais probablement le dernier à m'en apercevoir; mais je sens

mon activité fort décrue, et c'est une qualité que je regarde comme

particulièrement nécessaire à votre ministre auprès de cette cour...

J'ai été engagé dans les affaires publiques, et j'ai joui de la

confiance de mon pays dans cet emploi ou dans d'autres, durant le long

espace de cinquante ans. C'est un honneur qui suffit à satisfaire une

ambition raisonnable; et aujourd'hui il ne m'en reste pas d'autre que

celle du repos, dont je désire que le congrès veuille bien me gratifier

en envoyant quelqu'un à ma place. Je le prie en même temps d'être bien

assuré qu'aucun doute sur le succès de notre glorieuse cause, qu'aucun

dégoût éprouvé à son service, ne m'a induit à résigner mes fonctions. Je

n'ai pas d'autres raisons que celles que j'ai données. Je me propose de

rester ici jusqu'à la fin de la guerre, qui durera peut-être au delà de

ce qui me reste de vie; et si j'ai acquis quelque expérience propre

à servir mon successeur, je la lui communiquerai librement et je

l'assisterai, soit de l'influence qu'on me suppose, soit des conseils

qu'il pourra désirer de moi.»

Mais le congrès n'eut garde de priver la cause américaine d'un serviteur

si grand et si utile encore. John Jay, qui était accrédité auprès de la

cour d'Espagne, comme John Adams auprès des Provinces-Unies de Hollande,

avait écrit de Madrid au congrès, en se louant de l'assistance qu'il

avait reçue du docteur Franklin: «Son caractère est ici en grande

vénération, et je crois sincèrement que le respect qu'il a inspiré à

toute l'Europe a été d'une utilité générale à notre cause et à notre

pays.» Le congrès n'accéda donc point à son voeu. Il espérait que des

conférences allaient s'ouvrir sous la médiation de l'Autriche et de la

Russie, et son président lui répondit en lui annonçant qu'il avait été

désigné pour les conduire, avec John Jay, John Adams, Henri Laurens et

Thomas Jefferson. «Vous retirer du service public dans cette conjoncture

aurait des inconvénients, car le désir du congrès est de recourir à

votre habileté et à votre expérience dans cette prochaine négociation.

Vous trouverez le repos qui vous est nécessaire après avoir rendu ce

dernier service aux États-Unis.» Le secrétaire des affaires étrangères,

Robert Livingston, lui exprimait aussi l'espoir «qu'il accepterait la

nouvelle charge qui lui était imposée avec de si grands témoignages

d'approbation du congrès, pour achever de mener à bien la grande cause

dans laquelle il s'était engagé.»

Franklin se rendit. La crise décisive était arrivée. Lorsque le comte

de Grasse avait paru dans les eaux de la Chesapeake avec sa puissante

flotte, Washington, laissant des troupes suffisantes pour défendre les

postes fortifiés de l'Hudson, et trompant sir Henri Clinton sur ses

desseins, se porta vivement, réuni à Rochambeau, vers le sud, pour

dégager cette partie du territoire américain de l'invasion britannique.

Il rejoignit en Virginie la Fayette, qu'avait renforcé le nouveau corps

de débarquement, et tous ensemble, ils allèrent attaquer dans York-Town

lord Cornwallis, jusque-là victorieux. L'armée anglaise, enfermée dans

cette place, où elle fut bloquée du côté de la mer par les troupes

combinées de la France et de l'Amérique, après avoir perdu ses

postes avancés, été chassée de ses redoutes enlevées d'assaut, se vit

contrainte de capituler le 19 octobre 1781. Sept mille soldats, sans

compter les matelots, se rendirent prisonniers de guerre. La défaite de

Cornwallis fut le complément de la défaite de Burgoyne, et Washington

acheva à York-Town l'oeuvre glorieuse de la délivrance américaine,

commencée par le général Gates à Saratoga. La première de ces

capitulations avait procuré l'alliance de la France; la seconde donna la

paix avec l'Angleterre.

L'Angleterre, en effet, comprit dès ce moment l'inutilité de ses efforts

pour reconquérir l'obéissance de l'Amérique. Dans une guerre de six ans

elle n'avait pu ni envahir le territoire de ses anciennes colonies par

le nord, ni s'y avancer par le centre, et elle s'y trouvait maintenant

arrêtée et vaincue au sud. Dépouillée d'une partie de ses possessions

par la France, l'Espagne et la Hollande, qui menaçaient de lui en

enlever d'autres; attaquée dans ses principes de domination maritime par

la Russie, le Danemark, la Suède, l'Autriche et la Prusse qui avaient

formé contre elle la ligue de la neutralité armée; affaiblie dans ses

ressources, paralysée dans son industrie, réduite dans son commerce,

atteinte dans son orgueil, elle songea sérieusement à reconnaître

l'indépendance de ces colonies, dont, sept années auparavant, elle

n'avait pas consenti à supporter les priviléges. Le ministère de

lord North, qui avait refusé naguère la médiation de la Russie et de

l'Autriche, essaya, avant de succomber sous ses fautes politiques et ses

revers militaires, de reprendre les négociations avec Franklin.

Au commencement de janvier 1782, David Hartley pressentit de sa part le

docteur son ami sur une paix séparée, dans laquelle l'_indépendance_ des

États-Unis serait reconnue, mais ne serait pas _dictée et hautainement

commandée par la France_. Franklin ne voulut admettre qu'une paix

commune à l'Amérique et à ses alliés. Ce fut en vain que lord North fit

sonder de nouveau, pour des négociations isolées, les plénipotentiaires

américains par M. Digges, et les ministres du roi de France par M. Fort.

Des deux côtés, avec une habile entente et une égale bonne foi, on lui

répondit qu'on ne consentirait à traiter que de concert, ou qu'on ne

cesserait pas de combattre ensemble. Du reste, le ministère qui avait

amené la guerre ne pouvait conclure la paix. Cette oeuvre était réservée

à un ministère sorti de l'opposition, animé de l'esprit de liberté et

armé de sa puissance. Au mois d'avril 1782, le généreux lord Shelburne

et l'éloquent Charles Fox formèrent, à la place du cabinet téméraire de

lord North, qui venait de se dissoudre, le cabinet conciliant chargé de

rétablir l'harmonie entre l'Angleterre et l'Amérique, et de pacifier le

monde.

Richard Oswald reçut de lord Shelburne l'ordre de se rendre auprès

de Franklin, et d'ouvrir avec lui les premières négociations. Il lui

attesta le désir sincère des nouveaux ministres de conclure la paix

générale, mais sans souffrir qu'on employât des termes capables

d'humilier l'Angleterre, car elle aurait dans ce cas encore assez

de passion, de ressource et de fierté pour reprendre la guerre, et

y persister avec une énergie indomptable. Afin donc que la cour de

Versailles ne parût pas imposer à la cour de Londres l'indépendance de

ses anciennes colonies, les négociations se poursuivirent séparément

de la part des États-Unis et de leurs alliés, mais avec la sincère

résolution de n'agir que de concert et de ne conclure qu'en même temps.

Elles furent actives et longues. Les pourparlers préliminaires et les

discussions définitives durèrent un an et demi. Il y avait à régler,

outre l'indépendance de la nouvelle nation, l'étendue de son territoire,

les droits de sa navigation, les lieux de ses pêcheries, les intérêts

antérieurement et réciproquement engagés du côté des Américains en

Angleterre, du côté des Anglais en Amérique; il y avait de plus à

déterminer ce que les alliés garderaient de leurs conquêtes et ce qu'ils

en restitueraient à la Grande-Bretagne, pour rentrer eux-mêmes dans

les possessions qu'ils avaient perdues. D'un sang-froid patient, d'une

fermeté habile, d'une droiture insinuante, Franklin, toujours uni à la

France, mena ces négociations, dont il eut la principale conduite, à une

conclusion heureuse.

Les articles préliminaires signés par les plénipotentiaires

américains avec Richard Oswald, le 30 novembre 1782, le furent par les

plénipotentiaires français et espagnols avec Alleyne Fitz-Herbert le 20

janvier, et les plénipotentiaires hollandais le 2 septembre 1783. Ces

articles préliminaires, changés en clauses définitives par les traités

conclus le même jour (3 septembre 1783) à Versailles et à Paris,

assurèrent à la France et à l'Espagne une partie considérable de leurs

conquêtes, et à l'Amérique les précieux avantages qui étaient l'objet de

son ambition, la cause de son soulèvement, et qui devinrent le prix

de sa persévérance et de sa victoire. Par le traité de Versailles, la

France garda Tabago et Sainte-Lucie, dans les Antilles; ne se dessaisit

point des établissements du Sénégal, bien qu'elle récupérât l'île de

Gorée en Afrique; obtint la restitution de Chandernagor, de Mahé, de

Pondichéry, avec les promesses d'un territoire plus étendu dans les

Indes orientales; l'Espagne conserva Minorque, qu'elle avait reprise

dans la Méditerranée, et la Floride, dont elle s'était emparée en

Amérique; la Hollande, enfin, rentra en possession des colonies qu'elle

avait perdues, sauf Negapatnam, qu'elle céda à l'Angleterre. Par le

traité de Paris, que Franklin signa avec son vieil et persévérant ami

David Hartley, la métropole admit la pleine indépendance et la légitime

souveraineté de ses anciennes colonies; elle leur concéda le droit de

pêche sur les bancs de Terre-Neuve, dans le golfe Saint-Laurent et

dans tous les lieux où les Américains l'avaient exercé avant leur

insurrection. Elle leur reconnut pour limites: à l'est, la rivière

Sainte-Croix; à l'ouest, les rives du Mississipi; et, au nord, une ligne

qui, partie de l'angle de la Nouvelle-Écosse, traversait par le

milieu le lac Ontario, le lac Érié, le lac Huron, le lac Supérieur, et

aboutissait au lac Woods pour descendre de là jusqu'au Mississipi, dont

la navigation leur était garantie.

Le congrès ratifia sans hésitation et sans délai le traité qui faisait

des États-Unis une grande nation pour tout le monde. Avant même qu'il

fût signé, les hostilités avaient été suspendues, et les troupes

françaises étaient retournées en Europe. Après sa conclusion, les

forces anglaises évacuèrent New-York, et le congrès licencia l'armée

américaine. En se séparant de ses soldats, auxquels il avait communiqué

son héroïque constance et sa patriotique abnégation, qui avaient

accompli par huit ans de travaux, de souffrances, de victoires, la

magnifique tâche de la délivrance de leur pays, Washington vit les

larmes couler de leurs yeux, et son noble visage en fut ému. Il leur fit

de mâles et touchants adieux. Se rendant ensuite au milieu du congrès,

il déposa le commandement militaire dont il avait été investi, et qu'il

avait si utilement et si glorieusement exercé. «Bien des hommes, lui

dit le président de cette assemblée, ont rendu d'éminents services pour

lesquels ils ont mérité les remercîments du public. Mais vous, Monsieur,

une louange particulière vous est due; vos services ont essentiellement

contribué à conquérir et à fonder la liberté et l'indépendance de votre

pays; ils ont droit à toute la reconnaissance d'une nation libre.» Le

congrès décida unanimement qu'une statue équestre lui serait érigée dans

la ville qui servirait de siége au gouvernement, et qui prit elle-même

son nom. Après avoir sauvé sa patrie, Washington retourna avec la

simplicité d'un ancien Romain dans sa terre de Mont-Vernon, où il

présida lui-même à la culture de ses champs, et vécut comme le plus

désintéressé des citoyens et le plus modeste des grands hommes.

Quant à Franklin, après avoir consolidé la libre existence de son pays

par le traité de Paris, il en étendit et en régularisa les relations

commerciales dans divers pays de l'Europe. Ou seul, ou associé à Adams,

à Jay et à Jefferson, il conclut des traités de commerce avec la Suède

et la Prusse, en négocia avec le Portugal, le Danemark et l'Empire. En

même temps qu'il agissait en patriote, il vivait en sage. Il pratiquait

toujours les vertus fortes et aimables qu'il s'était données dans sa

jeunesse. Disposant de lui-même au milieu des plus nombreuses affaires,

ne paraissant jamais soucieux lorsqu'il portait le poids des plus graves

préoccupations, il avait son temps libre pour ceux qui voulaient le

voir, il conservait sa gaieté spirituelle pour ceux qu'il voulait

charmer.

Aussi sa compagnie était recherchée, non comme la plus illustre, mais

comme la plus agréable. Il inspirait à ses amis de la tendresse et du

respect, de l'attrait et de l'admiration: il ne les aimait pas non

plus faiblement. Il éprouvait surtout une vive affection pour madame

Helvétius, qu'il appelait _Notre-Dame-d'Auteuil_, et qui venait toutes

les semaines dîner au moins une fois chez lui à Passy avec sa petite

colonie. Il avait perdu sa femme en 1779; et, malgré ses soixante-seize

ans, il proposa à madame Helvétius, un peu avant la fin de la guerre, de

l'épouser. Mais elle avait refusé la main de Turgot, et elle n'accepta

point la sienne. Franklin lui écrivit alors une lettre qui est un modèle

d'esprit et de grâce:

«Chagriné, lui dit-il, de votre résolution prononcée si fortement hier

soir, de rester seule pendant la vie, en l'honneur de votre cher mari,

je me retirai chez moi, je tombai sur mon lit, je me crus mort, et je me

trouvai dans les Champs-Élysées.

«On m'a demandé si j'avais envie de voir quelques personnages

particuliers.--Menez-moi chez les philosophes.--Il y en a deux qui

demeurent ici près, dans ce jardin. Ils sont de très-bons voisins, et

très-amis l'un de l'autre.--Qui sont-ils?--Socrate et Helvétius.--Je les

estime prodigieusement tous les deux; mais faites-moi voir premièrement

Helvétius, parce que j'entends un peu de français et pas un mot

de grec.--Il m'a reçu avec beaucoup de courtoisie, m'ayant connu,

disait-il, de caractère, il y a quelque temps. Il m'a demandé mille

choses sur la guerre et sur l'état présent de la religion, de la liberté

et du gouvernement en France. Vous ne me demandez donc rien de votre

amie Madame Helvétius? et cependant elle vous aime encore excessivement,

et il n'y a qu'une heure que j'étais chez elle.--Ah! dit-il, vous me

faites souvenir de mon ancienne félicité; mais il faut l'oublier pour

être heureux ici. Pendant plusieurs années je n'ai pensé qu'à elle,

enfin je suis consolé: j'ai pris une autre femme, la plus semblable à

elle que je pouvais trouver. Elle n'est pas, c'est vrai, tout à fait

si belle, mais elle a autant de bon sens et d'esprit, et elle m'aime

infiniment: son étude continuelle est de me plaire. Elle est sortie

actuellement chercher le meilleur nectar et ambroisie pour me régaler

ce soir. Restez chez moi, et vous la verrez.--J'aperçois, disais-je, que

votre ancienne amie est plus fidèle que vous; car plusieurs bons partis

lui ont été offerts, qu'elle a refusés tous. Je vous confesse que je

l'ai aimée, moi, à la folie; mais elle était dure à mon égard, et m'a

rejeté absolument, pour l'amour de vous.--Je vous plains, dit-il, de

votre malheur; car vraiment c'est une bonne femme et bien aimable...--A

ces mots, entrait la nouvelle Madame Helvétius; à l'instant je l'ai

reconnue pour Madame Franklin, mon ancienne amie américaine. Je l'ai

réclamée; mais elle me disait froidement: «J'ai été votre bonne femme

quarante-neuf années et quatre mois, presque un demi-siècle. Soyez

content de cela. J'ai formé ici une connexion qui durera l'éternité.»

Mécontent de ce refus de mon Eurydice, j'ai pris tout de suite la

résolution de quitter ces ombres ingrates, et de revenir en ce bon monde

revoir ce soleil et vous. Me voici; vengeons-nous.»

Mais il lui fallut bientôt quitter madame Helvétius, et avec elle

son agréable demeure de Passy, et cette France où il avait tant

d'admirateurs et tant d'amis. Son pays avait encore besoin de lui. Après

la paix de 1783, la fédération américaine était près de se dissoudre, et

les États particuliers, par un excès d'indépendance, semblaient sur le

point de perdre la république, qu'on avait eu tant de peine à fonder.

La présence de Franklin, qui avait enfin obtenu d'être remplacé par M.

Jefferson, comme ministre près la cour de Versailles, était nécessaire

en Amérique pour arrêter une désunion menaçant de devenir fatale.

«Il faut absolument, disait Jefferson, que ce grand homme retourne en

Amérique. S'il mourait, j'y ferais transporter sa cendre; son cercueil

réunirait encore tous les partis.» Franklin, après avoir si habilement

développé la civilisation de son pays, si puissamment contribué à

l'établissement de son indépendance, avait à consolider son avenir en

fortifiant sa constitution.

Vie de Franklin · 第 17 / 46 题