Accueil que Franklin reçoit en France.--Proposition faite à Louis XVI,
par M. de Vergennes, de soutenir la cause des _États-unis_ immédiatement
après leur déclaration d'indépendance.--Secours particuliers qu'il leur
donne.--Démarches actives de Franklin auprès de la France, de l'Espagne,
de la Hollande.--Son établissement à Passy.--Résistance magnanime
de Washington à l'invasion anglaise à Trenton, à Princeton, à
Germantown.--Victoire remportée par le général américain Gates sur
le général anglais Burgoyne, forcé de se rendre à Saratoga.--Traité
d'alliance et de commerce conclu par Franklin entre les États-Unis et
la France, le 6 février 1778.--Sa présentation à la cour.--Enthousiasme
dont il est l'objet; sa rencontre avec Voltaire.
Nommé commissaire des États-Unis auprès de la France, et accrédité
bientôt aussi auprès de l'Espagne, qu'unissait étroitement à elle le
pacte de famille, Franklin partit de Philadelphie le 28 octobre 1776,
accompagné de ses deux petits-fils, William Temple Franklin et Benjamin
Franklin Bache. Il avait été précédé à Paris par M. Silas Deane, et il
devait y être suivi par M. Arthur Lee, que le congrès lui avait
donnés pour collègues. Après une traversée de cinq semaines, il arriva
heureusement, le 3 décembre, dans la baie de Quiberon. Ce n'était pas
la première fois qu'il visitait la France; il l'avait déjà traversée en
1768, après un voyage qu'il avait fait sur le continent, lorsqu'il était
agent des colonies à Londres. A cette époque, il avait été présenté à
Louis XV, qui avait voulu voir celui dont le hardi génie avait dérobé la
foudre aux nuages. Il venait persuader maintenant au successeur de Louis
XV d'arracher la domination de l'Amérique aux Anglais.
Après avoir passé quelques jours à Nantes, il se rendit à Paris, où
l'annonce de son arrivée avait produit et où sa présence entretint une
sensation extraordinaire. La lutte des Américains contre les Anglais
avait ému l'Europe, et surtout la France. Les _insurgents_, comme on
appelait les colons révoltés, y étaient l'objet d'un intérêt incroyable.
Dans les cafés et dans les lieux publics, on ne parlait que de la
justice et du courage de leur résistance. Tous ceux dont l'épée était
oisive et dont le coeur aimait les nobles aventures, voulaient s'enrôler
à leur service. La vue de Franklin, la simplicité sévère de son costume,
la bonhomie fine de ses manières, le charme attrayant de son esprit, son
aspect vénérable, sa modeste assurance et son éclatante renommée,
mirent tout à fait à la mode la cause américaine. «Je suis en ce moment,
écrivait-il un peu plus tard à propos de l'engouement dont il était
l'objet, le personnage le plus remarquable dans Paris.» Il ajoutait dans
une autre lettre: «Les Américains sont traités ici avec une cordialité,
un respect, une affection qu'ils n'ont jamais rencontrés en Angleterre
lorsqu'ils y ont été envoyés.»
Cependant il ne voulut point prendre encore de caractère public, de peur
d'embarrasser la cour de France et de compromettre le gouvernement de
l'Union, si ce caractère n'était point reconnu. Aussi ne fut-il d'abord
reçu qu'en particulier par M. de Vergennes, qui aurait craint, s'il
avait reçu officiellement lui et ses collègues, d'exciter les ombrages
de l'Angleterre sans qu'on fût prêt à la combattre encore. En homme
d'État prévoyant et résolu, ce ministre avait poussé depuis plusieurs
mois le gouvernement de Louis XVI à s'engager dans cette guerre. Dès que
la déclaration d'indépendance avait été connue, il avait adressé, le
31 août 1776, au roi, en présence de MM. de Maurepas, de Sartine, de
Saint-Germain et de Clugny, membres de son conseil, un rapport sur le
parti qu'il convenait de prendre dans ce moment solennel. Avec la vue
la plus nette et par les considérations les plus politiques et les plus
hautes, il déclarait que la guerre deviendrait tôt ou tard inévitable,
qu'elle serait uniquement maritime, et qu'elle aurait à la fois
l'opportunité de la vengeance, le mérite de l'utilité et la gloire de la
réussite.
«Quel plus beau moment, disait-il, la France pourrait-elle choisir pour
effacer la honte de la surprise odieuse qui lui fut faite en 1755, et de
tous les désastres qui en furent la suite, que celui où l'Angleterre
est engagée dans une guerre civile, à mille lieues de la métropole?...»
Persuadé que les colonies étaient irréconciliables avec l'Angleterre,
croyant que la France pouvait établir avec elles une liaison solide,
_nul intérêt ne devant diviser deux peuples qui ne communiquaient entre
eux qu'à travers de vastes espaces de mers_, désirant que le commerce de
leurs denrées et de leurs produits vînt animer ses ports et vivifier
son industrie, conseillant de priver du même coup la Grande-Bretagne des
ressources qui avaient tant contribué à ce haut _degré d'honneur et
de richesse_ où elle était parvenue, il ajoutait: «Si Sa Majesté,
saisissant une circonstance unique, que les siècles ne reproduiront
peut-être jamais, réussissait à porter à l'Angleterre un coup assez
sensible pour abattre son orgueil et pour faire rentrer sa puissance
dans de justes bornes, elle aurait la gloire de n'être pas seulement le
bienfaiteur de son peuple, mais celui de toutes les nations.»
Cette forte politique ne devait pas être adoptée sur-le-champ par M.
de Maurepas ni par Louis XVI. Toutefois, le cabinet de Versailles,
obéissant à l'irrésistible impulsion de ses intérêts, secourut
secrètement les colonies insurgées. Déjà, dans le mois de mai 1776,
il avait mis un million de livres tournois à la disposition des agents
chargés de leur procurer des munitions et des armes. Le fameux
et entreprenant Beaumarchais dirigeait l'achat et l'envoi de ces
fournitures militaires. En 1777, deux millions de plus furent consacrés
sous main à ce service. Les commissaires américains furent admis en
outre à traiter avec les fermiers généraux de France, auxquels ils
vendirent du tabac de Virginie et de Maryland pour deux millions de
livres. Leurs navires furent reçus dans les ports de France, et
le gouvernement ferma les yeux sur l'enrôlement des officiers qui
s'engageaient sous leur drapeau, l'acquisition des armes qui étaient
expédiées pour leurs troupes, la vente des prises qui étaient faites
par leurs corsaires. Cette hostilité couverte, dont se plaignait
l'Angleterre, devait bientôt se changer en guerre déclarée.
En attendant l'occasion qui devait donner la France pour alliée à
l'Amérique, Franklin s'était établi dans l'agréable village de Passy,
aux portes mêmes de Paris; il y occupait une maison commode, avec un
vaste jardin. Il avait dans son voisinage très-rapproché la veuve du
célèbre Helvétius, si généreux comme fermier général, si repoussant
comme philosophe. Elle habitait Auteuil avec une petite colonie d'amis
distingués, au nombre desquels étaient le spirituel abbé Morellet et
le savant médecin Cabanis. Elle recevait tout ce que Paris avait de
considérable dans les lettres et dans l'État. Franklin se lia d'une
étroite amitié avec cette femme excellente et gracieuse, remarquable
encore par sa beauté, recherchée par son esprit, attrayante par sa
douceur, incomparable par sa bonté. Il vécut neuf ans dans son aimable
intimité. C'est auprès d'elle qu'il vit les chefs des encyclopédistes,
d'Alembert et Diderot; c'est à elle qu'il dut son amitié avec Turgot,
le philosophique prophète de l'indépendance américaine, précurseur
entreprenant de la Révolution française. Après avoir annoncé en 1750,
avec une force d'esprit rare, qu'avant vingt-cinq années les colonies
anglaises se sépareraient de la métropole comme un fruit mûr se détache
de l'arbre, Turgot venait de quitter les conseils de Louis XVI pour
avoir voulu mettre les institutions de la France au niveau de ses idées,
accorder son état politique avec son progrès social et prévenir les
violences d'une révolution par l'accomplissement d'une réforme. C'est
surtout chez madame Helvétius qu'il entra en commerce régulier avec tous
ces philosophes du dix-huitième siècle, qui s'étaient rendus les maîtres
des esprits et s'étaient faits les instituteurs des peuples. Secondé par
ce parti généreux, hardi, actif, puissant, Franklin, après avoir gagné
le public à sa cause, n'oubliait rien pour y amener le gouvernement.
Il pressait la cour de Versailles; il écrivait à celle de Madrid, avec
laquelle le congrès, se reposant _sur sa sagesse et son intégrité_,
l'avait chargé de négocier un traité d'amitié et de commerce; il
envoyait Arthur Lee à Amsterdam et à Berlin; il garantissait la sûreté
de l'emprunt qui devait permettre d'acquérir des armes et de poursuivre
la guerre; il hâtait enfin de ses voeux comme de ses efforts la
résolution que prendrait l'Europe d'embrasser la défense de l'Amérique.
Ce moment arriva. La résistance prolongée et sur quelques points
heureuse des _insurgents_ décida le gouvernement de Louis XVI à les
secourir. Après la défaite de Long-Island, l'évacuation de New-York, la
prise des forts de l'Hudson, la conquête de New-Jersey, Washington
avait sauvé son pays par la mâle constance de son caractère et l'habile
circonspection de ses manoeuvres. Non-seulement il avait évité de se
laisser acculer entre l'armée et la flotte anglaise, comme l'aurait
voulu le général Howe pour lui faire mettre bas les armes, mais il avait
conçu et il exécuta le dessein de surprendre, au coeur de l'hiver, les
corps britanniques dispersés dans le New-Jersey. Lorsqu'on le croyait
affaibli, abattu, impuissant, il passa la Delaware sur la glace, se
dirigea, le 25 décembre 1776, par une audacieuse marche de nuit, vers
Trenton, qu'il surprit et dont il s'empara, après avoir forcé les
troupes hessoises à se rendre prisonnières. Tous les détachements
anglais qui bordaient le cours de la Delaware se replièrent; et,
au moment où lord Cornwallis vint avec des forces supérieures pour
reprendre Trenton, le général des insurgés, se dérobant à lui par un
mouvement aussi hardi qu'heureux, alla, sur ses derrières mêmes, battre
un corps britannique à Princeton. A la suite d'avantages aussi brillants
et aussi inattendus, Washington établit ses quartiers d'hiver, non plus
en Pensylvanie, mais dans le New-Jersey, qu'abandonna en grande partie
l'armée d'invasion. Il se plaça dans la position montagneuse et forte
de Morristown, d'où il ne cessa de harceler les Anglais par des
détachements envoyés contre eux. Ces victoires relevèrent dans l'opinion
la cause américaine, mais elles ne parvinrent à suspendre qu'un instant
les progrès de la conquête anglaise.
En effet, dans la campagne de 1777, le général Howe se transporta en
Pensylvanie pour occuper cette province centrale et s'établir au siége
du gouvernement insurrectionnel. Au lieu d'y pénétrer par le New-Jersey,
il entra par la baie de la Chesapeake. A la tête de dix-huit mille
hommes qu'il avait débarqués, il marcha sur Philadelphie. Washington
essaya de couvrir la capitale de l'Union américaine. Il avait reçu
vingt-quatre mille fusils envoyés de France, et il avait été joint par
le chevaleresque précurseur de ce grand peuple, par le généreux marquis
de la Fayette, qui, se dérobant aux tendresses d'une jeune femme,
enfreignant les ordres formels d'une cour encore indécise, avait quitté
son régiment, sa famille, son pays pour aller mettre son épée et sa
fortune au service de la liberté naissante, de cette liberté dont il
devait être, pendant soixante ans, le noble champion dans les deux
mondes, sans l'abandonner dans aucun de ses périls, sans la suivre dans
aucun de ses égarements.
Investi de pouvoirs extraordinaires que lui avait conférés le congrès
dans ce moment redoutable, Washington attendit les Anglais sur la
Brandywine. Il ne put les empêcher de franchir cette rivière et d'entrer
victorieusement, après l'avoir battu le 11 septembre, dans Philadelphie,
d'où le congrès se retira d'abord à Lancaster, et puis à York-Town.
Mais, toujours inébranlable, il se maintint devant les Anglais, auxquels
il ne laissa ni sécurité ni repos. Renouvelant à Germantown la
manoeuvre qui lui avait si bien réussi l'année précédente à Trenton et
à Princeton, il attaqua l'armée ennemie non loin de Philadelphie, la
culbuta, et aurait remporté sur elle un plus grand avantage sans un
brouillard qui mit le désordre dans ses troupes et les précipita dans
une retraite soudaine. Il s'établit ensuite dans un camp fortifié à
vingt milles environ de Philadelphie, à Valley-Forge, sur un terrain
couvert de bois, borné d'un côté par le Schuylkill, et de l'autre par
des chaînes de collines, d'où il tint le général Howe en échec.
Tandis que Washington contenait l'armée anglaise sur le Schuylkill et
la Delaware, il s'était passé des événements très-graves sur les lacs
du Nord et sur le haut cours de l'Hudson. Les Américains, arrêtés dans
l'invasion du Canada, avaient été contraints de se replier sur leur
propre territoire, où ils furent attaqués, dans l'été de 1777, par le
général Burgoyne, avec une armée d'environ dix mille hommes, venue en
grande partie d'Angleterre. Ce capitaine entreprenant descendit le lac
Champlain, occupa la forteresse de Ticondéroga, placée en avant du lac
Georges, se rendit maître des autres forts qui couvraient ce côté de la
frontière septentrionale des États-Unis, et passa sur la rive droite de
l'Hudson, dont il suivit le cours, avec le projet de s'emparer d'Albany
et d'aller joindre l'armée centrale établie dans New-York.
Mais, arrivé à Saratoga, il y rencontra le général américain Gates, qui
marchait à sa rencontre à la tête de quinze mille hommes. Là finirent
ses succès et commencèrent ses désastres. Non-seulement Gates l'arrêta,
mais il le battit plusieurs fois, lui enleva tous les moyens d'opérer
sa retraite, l'assiégea dans une position désespérée, et, après une
terrible lutte qui dura tout un mois, le contraignit à se rendre avec
son armée. Le 17 octobre, Burgoyne signa une capitulation par laquelle
les cinq mille huit cents hommes qui lui restaient laissèrent leurs
armes entre les mains de leurs ennemis victorieux, et furent conduits
comme prisonniers de guerre à Boston, d'où on les transporta en Europe,
sous la condition qu'ils ne serviraient plus pendant toute la durée de
la guerre.
Cet événement eut des suites considérables. Jointe à la résistance
opiniâtre de Washington, la victoire de Gates produisit un effet
extraordinaire en Europe. Franklin en tira un grand parti. «La
capitulation de Burgoyne, écrivit-il, a causé en France la joie la plus
générale, comme si cette victoire avait été remportée par ses propres
troupes sur ses propres ennemis, tant sont universels, ardents,
sincères, la bonne volonté et l'attachement de cette nation pour nous
et pour notre cause!» Il saisit ce moment d'enthousiasme et de confiance
pour entraîner le cabinet de Versailles dans l'alliance qu'il lui
proposait depuis longtemps avec les États-Unis. Le 4 décembre, en
apprenant au comte de Vergennes que le général Burgoyne avait capitulé
à Saratoga, il ne craignit pas d'avancer que le général Howe serait
bientôt réduit à en faire autant à Philadelphie. Il le croyait
fermement; car lorsqu'on lui avait annoncé que le général Howe avait
pris Philadelphie, il avait répondu: _Dites plutôt que Philadelphie a
pris le général Howe_. Il fit sentir à la cour de France combien il lui
importait de se décider promptement. Elle pouvait s'unir sans témérité
à un pays qui savait si bien se défendre, et elle devait traiter sans
retard avec lui, de peur qu'il ne trouvât l'Angleterre disposée aux
concessions par la défaite. C'est ce que la cour de Versailles admit
avec sagacité et exécuta avec résolution. Dès le 7 décembre, M. de
Vergennes dicta une note qui fut communiquée à Franklin, à Silas Deane
et à Arthur Lee, pour leur annoncer que la maison de Bourbon, déjà bien
disposée, par ses intérêts comme par ses penchants, en faveur de la
cause américaine, prenait confiance dans la solidité du gouvernement des
États-Unis depuis les derniers succès qu'il avait obtenus, et n'était
pas éloignée d'établir avec lui un _concert plus direct_.
Le lendemain même, Franklin, Silas Deane et Arthur Lee se montrèrent
prêts à entrer en négociation. Ils renouvelèrent la proposition d'un
traité de commerce et d'amitié; et, le 16, ils entrèrent en pourparlers
à Passy avec M. Gérard de Rayneval, premier commis des affaires
étrangères et secrétaire du conseil d'État, que Louis XVI avait désigné
pour être son plénipotentiaire. On convint sans peine d'une étroite
alliance, et il fut promis aux négociateurs américains un secours
additionnel de trois millions pour le commencement de l'année 1778. On
aurait pu signer sur-le-champ ce grand accord, si la France n'avait pas
voulu agir de concert avec l'Espagne. Afin d'avoir son utile concours,
on expédia un courrier au cabinet de Madrid, trop lent pour se décider
vite, et ayant trop à perdre dans l'émancipation des colonies du nouveau
monde pour ne pas hésiter à en seconder le premier exemple. L'invitation
ne fut pas encore acceptée de sa part, et l'on se borna, par une clause
secrète, à lui réserver une place dans le traité, en même temps que, par
un autre article, on provoquait à entrer dans l'alliance tous les
États qui, ayant reçu des injures de la Grande-Bretagne, désiraient
l'abaissement de sa puissance et l'humiliation de son orgueil.
Les deux traités furent signés le 6 février. Le 8, les plénipotentiaires
américains, en les envoyant au président des États-Unis, lui disaient:
«Nous avons la grande satisfaction de vous apprendre, ainsi qu'au
congrès, que les traités avec la France sont conclus et signés. Le
premier est un traité d'amitié et de commerce; l'autre est un traité
d'alliance, dans lequel il est stipulé que si l'Angleterre déclare
la guerre à la France, ou si, à l'occasion de la guerre, elle tente
d'empêcher son commerce avec nous, nous devons faire cause commune
ensemble, et joindre nos forces et nos conseils. Le grand objet de
ce traité est déclaré être d'_établir la liberté, la souveraineté,
l'indépendance absolue et illimitée des États-Unis, aussi bien en
matière de gouvernement qu'en matière de commerce_. Cela nous est
garanti par la France avec tous les pays que nous possédons et que nous
posséderons à la fin de la guerre.
«Nous avons trouvé, en négociant cette affaire, la plus grande
cordialité dans cette cour; on n'a pris ni tenté de prendre aucun
avantage de nos présentes difficultés pour nous imposer de dures
conditions; mais la magnanimité et la bonté du roi ont été telles, qu'il
ne nous a rien proposé que nous n'eussions dû agréer avec empressement
dans l'état d'une pleine prospérité et d'une puissance établie et
incontestée. La base du traité a été la plus _parfaite égalité et
réciprocité_. En tout, nous avons de grandes raisons d'être satisfaits
de la bonne volonté de cette cour et de la nation en général, et nous
souhaitons que le congrès la cultive par tous les moyens les plus
propres à maintenir l'union et à la rendre permanente.»
Ainsi s'accomplit ce grand acte, sans lequel, malgré la constance
valeureuse de ses généraux et la déclaration magnanime de son congrès,
l'Amérique aurait fini par succomber sous les efforts de la trop
puissante Angleterre. Il marqua le véritable avénement des États-Unis
parmi les nations. La France se chargea de les y introduire avec une
habile générosité. Le plus ancien roi de l'Europe, fidèle aux traditions
de sa race et à la politique de son pays, devint le protecteur de la
république naissante du nouveau monde, comme ses ancêtres avaient été
les utiles alliés des républiques du vieux monde, et avaient soutenu
tour à tour les cantons suisses, les villes libres d'Italie, les
Provinces-Unies de Hollande et les États confédérés de l'Allemagne.
La France ne craignit pas de s'engager dans une longue guerre pour
atteindre un grand but.
Franklin eut le mérite d'avoir préparé et signé les deux actes qui
procurèrent à sa patrie un belliqueux défenseur, proclamèrent sa
souveraineté, garantirent son existence, étendirent son commerce,
assurèrent sa victoire, et lui ouvrirent les plus vastes perspectives
sur le continent américain. Ces deux traités, où furent introduites les
dispositions les plus libérales; où le droit d'aubaine, qui rendait la
propriété immobilière incomplète pour les étrangers dans chaque pays,
fut aboli; où la liberté des mers fut consacrée par la solennelle
admission du droit des neutres que les Anglais ne respectaient point,
et par la condamnation des blocus fictifs et du droit de visite que les
Anglais avaient établis dans leur code maritime pour la commodité de
leur domination; où la France se fit la protectrice des Américains
dans la Méditerranée contre les Barbaresques, comme elle le devint
dans l'Océan contre les Anglais; où les deux parties contractantes
se promirent de ne pas déposer les armes avant que l'indépendance
américaine fût reconnue, et de ne pas traiter l'une sans l'autre; ces
deux traités, où les intérêts mutuels furent avoués avec franchise,
réglés avec équité, et soutenus jusqu'au bout avec une persévérante
bonne foi, firent le plus grand honneur à Franklin. On peut dire que le
principal négociateur de l'Amérique contribua à la sauver tout autant
que son plus vaillant capitaine: il fut alors au comble du bonheur et de
la renommée.
Aussi, lorsque M. de Vergennes le présenta à Louis XVI dans le château
de Versailles, il y fut l'objet d'une véritable ovation, jusque parmi
les courtisans. Il parut à cette royale audience avec une extrême
simplicité de vêtements. Son âge, sa gloire, ses services, l'alliance si
souhaitée qu'il venait de conclure, avaient attiré une grande foule dans
les vastes galeries du palais de Louis XIV. On battit des mains sur son
passage, saisi qu'on était d'un sentiment de respect et d'admiration à
la vue de ce vieillard vénérable, de ce savant illustre, de ce patriote
heureux. Le roi l'accueillit avec une distinction cordiale. Il le
chargea d'assurer les États-Unis d'Amérique de son amitié, et, le
félicitant lui-même de tout ce qu'il avait fait depuis qu'il était
arrivé dans son royaume, il lui en exprima son entière satisfaction. Au
retour de cette audience, la foule accueillit Franklin avec les mêmes
manifestations, et lui servit longtemps de cortége.
L'enthousiasme dont il fut l'objet à Versailles se renouvela bientôt
pour lui à Paris. Ce fut sur ces entrefaites que Voltaire, âgé de
quatre-vingt-quatre ans, quitta Ferney, et revint, avant de mourir, dans
cette ville où dominaient alors ses disciples, et où il ne rencontra
plus d'adversaires de son génie et d'envieux de sa gloire. Tout le
monde voulut voir ce grand homme, applaudir l'auteur de tant de
chefs-d'oeuvre, s'incliner devant le souverain intellectuel qui
gouvernait l'esprit humain en Europe depuis cinquante ans. Franklin
ne fut pas des derniers à visiter Voltaire, qui le reçut avec les
sentiments de curiosité et d'admiration qui l'attiraient vers lui. Il
l'entretint d'abord en anglais; et comme il avait perdu l'habitude de
cette langue, il reprit la conversation en français, et lui dit avec une
grâce spirituelle: _Je n'ai pu résister au désir de parler un moment la
langue de M. Franklin_. Le sage de Philadelphie, présentant alors son
petit-fils au patriarche de Ferney, lui demanda de le bénir: _God and
liberty_, Dieu et la liberté, dit Voltaire en levant les mains sur
la tête du jeune homme, voilà la seule bénédiction qui convienne au
petit-fils de M. Franklin.»
Peu de temps après, ils se rencontrèrent encore à la séance publique
de l'Académie des sciences, et se placèrent à côté l'un de l'autre. Le
public contemplait avec émotion ces deux glorieux vieillards qui avaient
surpris les secrets de la nature, jeté tant d'éclat sur les
lettres, rendu de si grands services à la raison humaine, assuré
l'affranchissement des esprits et commencé l'émancipation des
peuples. Cédant eux-mêmes à l'irrésistible émotion de l'assemblée, ils
s'embrassèrent au bruit prolongé des applaudissements universels. On dit
alors, en faisant allusion aux récents travaux législatifs de Franklin
et aux derniers succès dramatiques de Voltaire, que _c'était Solon qui
embrassait Sophocle_; c'était plutôt le génie brillant et rénovateur
de l'ancien monde qui embrassait le génie simple et entreprenant du
nouveau.