Retour de Franklin en Amérique.--Sa nomination et ses travaux comme
membre de l'Assemblée de Pensylvanie et du congrès colonial.--Résistance
armée des treize colonies.--Leur mise hors de la protection et de la
paix du roi par le parlement britannique.--Leur déclaration solennelle
d'indépendance, et leur constitution en _États-Unis_.--Organisation
politique de la Pensylvanie sous l'influence de Franklin.--Mission
sans succès de lord Howe en Amérique.--Premières victoires des
Anglais.--Situation périlleuse des Américains.--Envoi de Franklin en
France pour y demander du secours et y négocier une alliance.
Embarqué le 22 mars 1775, Franklin arriva, après six semaines de
traversée, au cap Delaware, et remit le pied sur cette terre d'Amérique
qu'il avait laissée onze années auparavant cordialement soumise à la
mère patrie, et qu'il trouva prête à affronter avec un magnanime élan
tous les périls d'une insurrection sans retour et d'une guerre sans
réconciliation. Il y fut reçu avec les témoignages d'une affectueuse
reconnaissance et d'une vénération universelle. Le lendemain même du
jour où il entra à Philadelphie, la législature de la Pensylvanie le
nomma, d'une commune voix, membre du second congrès qui venait de se
réunir le 10 mai dans cette ville. La guerre avait déjà éclaté. Quelques
détachements de l'armée anglaise s'étaient, le 10 avril 1775, avancés
jusqu'à Lexington et à Concord, y avaient commis d'odieux ravages, et
avaient été obligés de se replier précipitamment sur Boston, poursuivis
par les miliciens américains, peu aguerris, mais pleins d'ardeur et de
courage.
L'attaque de Lexington et de Concord avait irrité l'Amérique au dernier
point. Le congrès décida à l'unanimité que les colonies devaient être
mises en état de défense (15 juin 1776), et à l'unanimité aussi il
décerna le commandement suprême des forces continentales au général
Washington. Admirable accord! Il n'y avait ni envie dans les coeurs,
ni dissentiment dans les volontés. Le peuple donnait l'autorité avec
confiance, les chefs l'acceptaient avec modestie et l'exerçaient avec
dévouement.
Franklin, qui fut à cette époque chargé des missions les plus délicates,
consacra tout son temps à la chose publique. Membre de l'assemblée de
Pensylvanie et du congrès, il se partageait entre les intérêts de sa
province et ceux de l'Amérique entière. Dès six heures du matin,
il allait au comité de sûreté chargé de pourvoir à la défense de la
Pensylvanie; il y restait jusqu'à neuf. De là il se rendait au congrès,
qui ne se séparait qu'à quatre heures après midi. «La plus grande
unanimité, écrivait-il à un de ses amis de Londres, règne dans ces deux
corps, et tous les membres sont très-exacts à leur poste. On aura peine
à croire, en Angleterre, que l'amour du bien public inspire ici autant
de zèle que des places de quelques mille livres le font chez vous.»
Deux jours après l'élévation de Washington au commandement militaire, et
un peu avant son arrivée au camp de Cambridge, le général Gage, pressé
entre Boston et les troupes américaines que dirigeait encore le général
Ward, attaqua celles-ci pour se dégager du côté de Bunker'hill. Il
obtint un succès partiel, mais insignifiant. Ce fut l'unique avantage
que remporta le général Gage. Depuis lors il fut serré de près par
le vigilant Washington dans la presqu'île de Boston, et fut remplacé
bientôt par le général Howe, envoyé en Amérique avec des forces
supérieures. Vers cette époque, Franklin, auquel son bon sens autant que
son désir faisait dire que «la Grande-Bretagne avait perdu les colonies
pour toujours,» écrivit avec originalité et non sans calcul, à un de ses
correspondants d'Angleterre qui semblait douter de la persévérance et de
la réussite des _Yankees_, comme on appelait les Anglo-Américains: «La
Grande-Bretagne a tué dans cette campagne cent cinquante _Yankees_,
moyennant trois millions de dépenses, ce qui fait vingt mille livres par
tête; et sur la montagne Bunker, elle a gagné un mille de terrain, dont
nous lui avons repris la moitié en nous postant sur la partie cultivée.
Dans le même temps, il est né en Amérique soixante mille enfants sur
notre territoire. D'après ces données, sa tête mathématique trouvera
facilement, par le calcul, quels sont et les dépenses et le temps
nécessaires pour nous tuer tous et conquérir nos possessions.»
L'Angleterre ne voulut pas comprendre la gravité de cette situation.
Elle ne vit pas que les Américains avaient encore plus d'intérêt à lui
résister qu'elle n'en avait à les soumettre, et qu'ils déploieraient
pour affermir leur liberté politique autant d'énergie qu'en avaient
montré leurs opiniâtres ancêtres pour assurer leur liberté religieuse.
Au lieu d'accueillir une dernière supplication que les colonies
adressèrent à la mère patrie pour se réconcilier avec elle si les
bills attentatoires à leurs priviléges étaient révoqués, le parlement
britannique les mit _hors de la paix du roi et de la protection de la
couronne_. A cette déclaration d'inimitié il n'y avait plus à répondre
que par une déclaration d'indépendance. Le moment était venu pour
l'Amérique de se détacher entièrement de l'Angleterre, et les esprits y
étaient merveilleusement préparés.
Le congrès donc, sur le rapport d'une commission composée de Benjamin
Franklin, de Thomas Jefferson, de John Adams, de Rogers Sherman, de
Philipp Livingston, annonça, le 4 juillet 1776, que les treize
colonies, désormais affranchies de toute obéissance envers la couronne
britannique, et renonçant à tout lien politique avec l'Angleterre,
formaient des États libres et indépendants, sous le nom d'_États-Unis
d'Amérique_. Cette mémorable déclaration d'indépendance fut rédigée par
l'avocat virginien Jefferson avec une généreuse grandeur de pensées
et une mâle simplicité de langage dignes d'inaugurer la naissance d'un
peuple. Pour la première fois, les droits d'une nation étaient fondés
sur les droits mêmes du genre humain, et l'on invoquait, pour établir
sa souveraineté, non l'histoire, mais la nature. Les théories de l'école
philosophique française, adoptées sur le continent américain avant
d'être réalisées sur le continent d'Europe, succédaient aux pratiques
du moyen âge; les constitutions remplaçaient les chartes, et à
la concession ancienne des priviléges partiels se substituait la
revendication nouvelle des libertés générales. Voici comment parlaient
ces grands novateurs:
«Nous croyons, et cette vérité porte son évidence en elle-même, que tous
les hommes sont nés égaux, qu'ils ont tous été dotés par leur Créateur
de certains droits inaliénables; qu'au nombre de ces droits sont la vie,
la liberté et la recherche du bien-être; que, pour assurer ces droits,
il s'est établi parmi les hommes des gouvernements qui tirent leur
légitime autorité du consentement des gouvernés; que, toutes les fois
qu'une forme de gouvernement devient contraire à ces fins-là, un peuple
a le droit de la modifier ou de l'abolir, et d'instituer un gouvernement
nouveau fondé sur de tels principes, et si bien ordonné, qu'il puisse
mieux lui garantir sa sécurité et assurer son bonheur. Il est vrai
cependant que la prudence invite à ne pas changer légèrement, et pour
des causes passagères, les gouvernements anciennement établis. Et, en
fait, l'expérience a montré que les hommes sont plus disposés à souffrir
lorsque leurs maux sont supportables qu'à user de leurs droits pour
abolir les établissements auxquels ils sont habitués. Mais, lorsqu'une
longue suite d'abus et d'usurpations invariablement dirigés vers le même
but démontre qu'on a le dessein de les soumettre à un despotisme absolu,
il est de leur droit, il est de leur devoir de se soustraire au joug
d'un pareil gouvernement, et de pourvoir à leur sécurité future en la
confiant à de nouveaux gardiens. Telle a été jusqu'ici la patience
de ces colonies, et telle est maintenant la nécessité qui les force à
changer les bases du gouvernement.»
Après avoir énuméré leurs griefs, et exposé toutes les tentatives qu'ils
avaient faites, mais en vain, pour se réconcilier avec un peuple resté
sourd à la voix de la justice comme à celle du sang, ils ajoutaient:
«Nous donc, les représentants des États-Unis d'Amérique, réunis en
congrès général, en appelant au Juge suprême du monde de la droiture de
nos intentions, au nom et par l'autorité du peuple de ces colonies, nous
proclamons et déclarons que ces colonies unies sont de droit et doivent
être des États libres et indépendants;..... que, comme États libres
et indépendants, elles possèdent le droit de poursuivre la guerre, de
conclure la paix, de contracter des alliances, de faire des traités
de commerce, et d'accomplir tous les actes qui appartiennent aux États
indépendants. Pour soutenir cette déclaration, mettant toute notre
espérance et toute notre foi dans la protection de la divine Providence,
nous nous engageons mutuellement, les uns envers les autres, à y
employer nos vies, nos biens et notre honneur.»
Ce grand acte d'affranchissement, cette fière revendication de la pleine
souveraineté, furent accueillis avec transport dans les treize colonies,
qui se disposèrent à les maintenir avec une énergique persévérance. Le
congrès devint le gouvernement général de l'_Union_. La guerre, la paix,
les alliances, les emprunts, l'émission du papier-monnaie, la formation
des armées, la nomination des généraux, l'envoi des ambassadeurs, toutes
les mesures d'intérêt commun furent dans ses attributions, tandis
que les États particuliers conservèrent, en l'étendant, leur libre
administration et leur souveraineté législative. Il fallut toutefois
dégager les gouvernements de ces treize États des liens qui les
rattachaient encore au gouvernement métropolitain, et leur donner une
organisation séparée et complète. Ils furent donc invités par le congrès
à se constituer eux-mêmes; ils le firent dans des assemblées appelées
_conventions_.
La convention de Pensylvanie élut pour son président Franklin, dont les
idées prévalurent dans la constitution qu'elle se donna. Ce législateur
original, portant dans l'organisation politique le besoin de simplicité
et la hardiesse de conception qu'il avait montrés dans la pratique de
la vie et dans l'étude de la science, sortit entièrement des doctrines
comme des habitudes anglaises. Il changea même la forme des deux
principaux ressorts du gouvernement. Ayant confiance dans la pensée
humaine et se mettant en garde contre l'ambition politique, il se
prononça pour l'unité du pouvoir législatif et pour la division du
pouvoir exécutif. Il ne fit admettre en Pensylvanie qu'une seule
assemblée délibérante et déléguer qu'une autorité partagée.
L'organisation du gouvernement pensylvanien était en complet désaccord
avec la constitution du gouvernement britannique, où le pouvoir
législatif était divisé et le pouvoir exécutif concentré, ce qui rendait
la délibération plus lente et plus sage, l'action plus prompte et plus
sûre. La théorie de Franklin n'était que séduisante. L'histoire ne
lui était pas favorable, et l'expérience la fit bientôt abandonner.
Cependant la théorie pensylvanienne, qui cessa de convenir à l'Amérique
douze années après, fit fortune en Europe; Franklin y devint chef
d'école. Il inspira, en 1789, les organisateurs nouveaux de la France;
et l'un des principaux et des plus sages d'entre eux, le vertueux duc
de la Rochefoucauld, membre du comité avec Sieyès, Mirabeau, Chapelier,
etc., disait alors de lui: «Franklin seul, dégageant la machine
politique de ces mouvements multipliés et des contre-poids tant admirés
qui la rendaient si compliquée, proposa de la réduire à la simplicité
d'un seul corps législatif. Cette grande idée étonna les législateurs de
la Pensylvanie; mais le philosophe calma les craintes d'un grand nombre
d'entre eux, et les détermina enfin tous à adopter un principe dont
l'Assemblée nationale a fait la base de la constitution française.»
Hélas! la France ne put pas supporter plus longtemps que l'Amérique
cette organisation trop simple et trop faible, qui ne préservait point
la loi des décisions précipitées et irréfléchies, qui ne couvrait point
l'État contre la fougue des passions subversives. Les machines les plus
complexes ne sont pas les moins sûres; et lorsque les ressorts en sont
bien adaptés entre eux, elles donnent la plus grande force dans la plus
grande harmonie. Image de la société si compliquée dans ses besoins, la
machine politique réclame des ressorts multiples et savamment combinés,
qui concourent par leur action diverse à l'utilité commune.
Quoi qu'il en soit, peu de temps après la déclaration générale
d'indépendance et la constitution particulière des treize États, lord
Howe, investi du commandement de la flotte anglaise, arriva en Amérique
pour faire des propositions aux colonies avant de les attaquer à fond.
Son frère, le général Howe, successeur du général Gage comme chef des
troupes de terre, devait avoir sous ses ordres une forte armée, composée
surtout d'Allemands. Lord Howe n'était chargé que d'inviter les colonies
à l'obéissance en leur offrant le pardon métropolitain. Il écrivit, du
bord du vaisseau amiral, à son ami Franklin, avec lequel il avait déjà
négocié secrètement à Londres, et qu'il priait de le seconder dans sa
mission. Franklin lui répondit: «Offrir le pardon à des colonies qui
sont les parties lésées, c'est véritablement exprimer l'opinion que
votre nation mal informée et orgueilleuse a bien voulu concevoir de
notre ignorance, de notre bassesse et de notre insensibilité; mais
cette démarche ne peut produire d'autre effet que d'augmenter notre
ressentiment. Il est impossible que nous pensions à nous soumettre à un
gouvernement qui, avec la barbarie et la cruauté la plus féroce, a brûlé
nos villes sans défense au milieu de l'hiver, a excité les sauvages à
massacrer nos cultivateurs, et nos esclaves à assassiner leurs maîtres,
et qui nous envoie en ce moment des mercenaires étrangers pour inonder
de sang nos établissements. Ces injures atroces ont éteint jusqu'à la
dernière étincelle d'affection pour une mère patrie qui nous était jadis
si chère.»
Lord Howe s'étant adressé au congrès, cette assemblée désigna pour
l'entendre Franklin, Adams et Rutledge. Les commissaires américains
entrèrent en conférence avec l'amiral anglais dans l'île des États
(Staten-Island), en face d'Amboy. Aux propositions de rentrer dans
le devoir, avec la promesse vague d'examiner de nouveau les actes qui
faisaient l'objet de leurs plaintes, ils répondirent qu'il n'y avait
plus à espérer de leur part un retour à la soumission; qu'après avoir
montré une patience sans exemple, ils avaient été contraints de se
soustraire à l'autorité d'un gouvernement tyrannique; que la déclaration
de leur indépendance avait été acceptée par toutes les colonies, et
qu'il ne serait plus même au pouvoir du congrès de l'annuler; qu'il ne
restait donc à la Grande-Bretagne qu'à traiter avec eux comme avec les
autres peuples libres. Cette froide et irrévocable signification de leur
désobéissance et de leur souveraineté fut confirmée par le congrès,
qui, le 17 septembre 1776, publia le rapport de ses commissaires, en
approuvant leur langage et leur conduite. Il fallait maintenant faire
prévaloir une aussi fière résolution les armes à la main, et lui donner
la consécration indispensable de la victoire.
Ce n'était point le tour qu'avaient pris jusque-là les choses. La guerre
n'avait pas été heureuse pour les Américains. Ils avaient tenté tout
d'abord une diversion hardie, en entreprenant la conquête du Canada,
qui les aurait préservés de toute hostilité vers leur frontière
septentrionale, et aurait privé les Anglais de leur principal point
d'appui sur le continent. Le général Montgomery s'était avancé par
les lacs pour attaquer cette province du côté de Montréal, tandis que
Washington avait envoyé de son camp de Cambridge le colonel Arnold, qui,
remontant l'Hudson et la Sorel, devait y pénétrer du côté de Québec.
Grâce à ces deux vaillants hommes, cette audacieuse invasion fut sur le
point de réussir. Montgommery entra dans Montréal, se rendit à marches
forcées devant Québec, l'investit avec sa petite troupe, et allait s'en
rendre maître par un assaut, lorsqu'il tomba sous la mitraille anglaise.
Le colonel Arnold, après des fatigues incroyables et des périls sans
nombre, ayant traversé des pays impraticables au coeur d'un hiver
rigoureux, arriva pour continuer l'héroïque entreprise de Montgommery
sans avoir le moyen de l'achever. Être arrêté un instant dans
l'exécution des desseins qui dépendent de la promptitude des succès et
de l'étonnement des esprits, c'est y avoir échoué. Québec, dont la prise
avait été manquée par la mort soudaine de Montgommery, s'était mis en
état de défense; et le Canada, n'ayant point été enlevé aux Anglais par
surprise, ne pouvait être conquis sur eux par une guerre régulière.
Les Anglais devaient bientôt y être plus forts que les Américains, et
contraindre ceux-ci à l'évacuer pour toujours.
Non-seulement le plan d'attaque des insurgés contre les possessions
britanniques n'avait point réussi, mais leur plan de défense sur leur
propre territoire avait été accompagné de grands revers. Les Anglais,
n'ayant plus à châtier une seule province, mais à dompter les treize
colonies, avaient changé leurs dispositions militaires. Il ne convenait
point de rester à Boston, dont le golfe était trop tourné vers l'une
des extrémités de l'Amérique insurgée, et ils songèrent à occuper une
position plus centrale. Le beau fleuve de l'Hudson, près de l'embouchure
duquel était assise la riche ville de New-York, et dont le cours
séparait presque en deux les colonies du nord-est et les colonies du
sud-ouest, établissait, par le lac Champlain et la rivière de la Sorel,
une communication intérieure avec le Canada. Cette ligne était, sous
tous les rapports, importante à acquérir pour les Anglais. Maîtres des
bouches et du cours de l'Hudson, ils pouvaient, du quartier général de
New-York comme d'un centre, diriger des expéditions militaires sur les
divers points de la circonférence insurgée, et envahir les provinces de
la rive gauche ou celles de la rive droite, selon que les y pousserait
leur politique ou leur ressentiment. Ils résolurent donc de s'en emparer
et de s'y établir.
Ils avaient évacué Boston au printemps (17 mars) de 1776. Leur armée
ne s'élevait pas alors au-dessus de onze mille hommes; mais ils avaient
reçu dans l'été des renforts qui leur étaient venus de l'Europe, des
Antilles et des Florides. Le général Howe avait de vingt-quatre à trente
mille hommes disciplinés et aguerris, lorsqu'il se décida à attaquer
l'île Longue (Long-Island), située en avant de New-York, et dont la
pointe méridionale s'avance vers les bouches de l'Hudson. Le prévoyant
Washington avait quitté son camp de Cambridge, et, devinant le dessein
des Anglais, il s'était posté avec treize mille miliciens sur le point
qu'ils voulaient envahir, pour le leur disputer. Mais ses forces
étaient trop peu considérables, et la qualité de ses troupes était trop
inférieure pour qu'il eût l'espérance d'y parvenir. Le mérite de ce
grand homme devait être pendant longtemps de soutenir sa cause en
se faisant battre pour elle, et de se montrer assez constant dans le
dessein de sauver son pays et assez inébranlable aux revers, pour se
donner le temps comme le moyen de vaincre.
Les Anglais descendirent dans Long-Island, et y gagnèrent une sanglante
bataille sur les Américains, qui y perdirent près de deux mille hommes.
Ils débarquèrent ensuite sur le continent, marchèrent sur New-York, que
l'armée des insurgés évacua, remontèrent l'Hudson, et s'emparèrent des
forts Washington et Lee, placés sur ses deux rives vis-à-vis l'un de
l'autre, et commandant le cours du fleuve. Ils conquirent ensuite la
province voisine de New-Jersey, où s'était d'abord retiré le général
américain avec les faibles débris de son armée. Suivi de quatre mille
hommes seulement, il s'était posté à Trenton, sur la Delaware, et
bientôt les forces supérieures du général anglais l'avaient réduit à
quitter cette dernière position dans le New-Jersey. Battu, mais non
découragé, dépourvu de moyens de résistance, mais soutenu par une
volonté indomptable, il passa alors la Delaware, afin de couvrir
Philadelphie, où siégeait le congrès et où devait marcher d'un moment
à l'autre l'armée victorieuse, pour prendre la capitale et disperser le
gouvernement de l'insurrection.
La situation ne pouvait pas être plus périlleuse: elle semblait
désespérée. L'Amérique avait un habile général, mais elle n'avait
pas d'armée régulière. Manquant d'armes, de munitions, de vivres, de
vêtements même pour les soldats, Washington était obligé de lutter
contre des troupes régulières, bien conduites, fournies de tout, avec
des miliciens braves mais mal organisés, qui arrivaient et se retiraient
selon le terme de leurs engagements, et qui conservèrent longtemps
l'indiscipline de l'insurrection. Le congrès lui-même exerçait une
souveraineté générale, faible et mal obéie. Il ne pouvait ni faire des
lois obligatoires pour les États particuliers, ni lever des troupes
sur leur territoire, ni les soumettre à des impôts. Ces divers droits
appartenaient aux États eux-mêmes, qui possédaient la souveraineté
effective, et auprès desquels le congrès n'intervenait que par la voie
du conseil et des recommandations. Il avait été émis, pour le service
de l'_Union_, vingt-quatre millions de dollars (cent vingt millions
de francs) d'un papier-monnaie qui fut promptement discrédité. Dans ce
moment de suprême péril, où il devait pourvoir à tant de besoins avec un
papier-monnaie sans valeur, résister, avec une armée presque dissoute, à
l'invasion anglaise qui s'étendait, et au parti métropolitain qui, sous
le nom de _loyaliste_, levait hardiment la tête, le congrès n'avait
d'autre ressource que de chercher au dehors des secours en armes et en
argent par des emprunts, des secours en hommes et en vaisseaux par des
alliances.
Il tourna d'abord les yeux vers la France. Cette nation, depuis
longtemps célèbre par la générosité de ses sentiments, était devenue,
par la récente liberté de ses idées, plus accessible encore à l'appel
d'un peuple opprimé qui tentait de s'affranchir. Pays des pensées
hardies et des nobles dévouements, la France était plus disposée que
jamais à se passionner pour les causes justes, à s'engager dans les
entreprises utiles aux progrès du genre humain. Elle marchait à grands
pas, par la voie des théories, vers le même but où les Américains
avaient été conduits par la route des traditions, et sa révolution de
liberté était à treize ans de date de leur révolution d'indépendance.
D'ailleurs, le penchant de la nation se rencontrait ici avec les calculs
du gouvernement, et l'enthousiasme populaire était cette fois d'accord
avec l'intérêt politique. Assister les Américains contre les Anglais,
c'était se préparer un allié et se venger d'un ennemi. Personne mieux
que Franklin ne pouvait aller plaider en France la cause de l'Amérique.
Le libre penseur devait y obtenir l'appui zélé des philosophes qui
dirigeaient dans ce moment l'esprit public; le négociateur adroit devait
y décider la prompte coopération du ministre prévoyant et capable qui y
conduisait les affaires étrangères; l'homme spirituel devait y plaire
à tout le monde, et le noble vieillard ajouter aux sympathies du peuple
pour son pays par le respect que le peuple porterait à sa personne.
Aussi le congrès le désigna-t-il, malgré son grand âge, pour cette
lointaine et importante mission.