CHAPITRE VIII

Seconde mission de Franklin à Londres.--Ses habiles négociations pour

empêcher une rupture entre l'Angleterre et l'Amérique, au sujet des

taxes imposées arbitrairement par la métropole à ses colonies.--Objet

et progrès de cette grande querelle.--Rôle qu'y joue Franklin.--Sa

prévoyance et sa fermeté.--Écrits qu'il publie.--Trames qu'il

découvre.--Outrages auxquels il est en butte devant le conseil privé

d'Angleterre.--Calme avec lequel il les reçoit, et souvenir profond

qu'il en conserve.

Franklin n'avait pas combattu avec tant de persévérance et de succès

les exigences des _propriétaires_ de la Pensylvanie sans encourir leur

inimitié. Ceux-ci, appuyés sur l'autorité du gouverneur, secondés par

les partisans qu'ils conservaient encore dans la colonie, mirent tout

en oeuvre pour écarter leurs adversaires de l'Assemblée, lors de son

renouvellement à l'automne de 1764. Ils dirigèrent particulièrement

leurs efforts contre l'élection de Franklin, qu'ils parvinrent à

empêcher. Après quatorze années d'un mandat toujours donné sans

opposition, toujours rempli avec dévouement, Franklin fut dépossédé de

son siége dans l'assemblée coloniale; mais son parti, qui y conservait

la majorité, l'envoya de nouveau, comme agent de la province, auprès de

la cour d'Angleterre.

La veille de son départ, il fit à ses compatriotes des adieux touchants:

«Je vais, dit-il, prendre congé peut-être pour toujours du pays que je

chéris, du pays dans lequel j'ai passé la plus grande partie de ma vie.

Je souhaite toutes sortes de bonheur à mes ennemis.»

Il était chargé de supplier le roi de racheter des _propriétaires_ le

droit de gouverner la colonie. Mais un plus grand rôle l'attendait

en Angleterre. «Cette seconde mission, dit le docteur William Smith,

semblait avoir été préordonnée dans les conseils de la Providence; et

l'on se souviendra toujours, à l'honneur de la Pensylvanie, que l'agent

choisi pour soutenir et défendre les droits d'une seule province à la

cour de la Grande-Bretagne, devint le champion intrépide des droits

de toutes les colonies américaines, et qu'en voyant les fers qu'on

travaillait à leur forger il conçut l'idée magnanime de les briser avant

qu'ont pût les river.»

La querelle commença bientôt. Une taxe que le parlement d'Angleterre

voulut, en 1765, étendre aux colonies, en fut le premier signal. Les

Anglais jouissaient, dans toute l'étendue de l'empire britannique, des

garanties politiques et civiles que leurs ancêtres avaient consacrées

par la _grande charte_ et par le _bill des droits_. La sûreté de leurs

personnes, la liberté de leur pensée, la possession protégée de leurs

biens, le vote discuté de l'impôt, le jugement par jury, l'intervention

dans les affaires communes, voilà ce qu'ils tenaient de leur naissance

et ce qu'ils devaient aux institutions de leur pays, si laborieusement

acquises, si patiemment perfectionnées, si respectueusement maintenues.

Ces garanties inviolables de leur liberté et de leur propriété, cette

participation aux lois qui devaient les régir, les colons anglais

les avaient transportées avec eux sur les rivages de l'Amérique

septentrionale en s'y établissant. Ils les pratiquaient avec une fierté

tranquille; il y étaient attachés invinciblement comme à un droit de

leur sang, à une habitude de leur vie, à la première condition de leur

honneur et de leur bien-être.

Quoique les treize colonies n'eussent pas la même composition sociale ni

la même administration politique, elles avaient toutes les institutions

fondamentales de l'Angleterre. Au sud et au nord de l'Hudson, les

colonies différaient entre elles par la nature de leur population et le

mode de leur culture. Au sud de l'Hudson, la Virginie, les Carolines, la

Géorgie, avaient une organisation territoriale plus aristocratique.

Les propriétaires y possédaient de plus vastes domaines; ils les

transmettaient à leurs fils aînés, d'après la loi de succession de la

métropole; en beaucoup d'endroits, il les faisaient cultiver par des

esclaves. Au nord, au contraire, l'égalité civile la plus parfaite,

fortifiée par l'indépendance chrétienne la plus absolue, avait rendu

les colonies de Connecticut, de Rhode-Island, de Massachussets, de

New-Hampshire, etc., des États purement démocratiques. Il n'y avait

ni différence dans les conditions, ni majorats dans les familles, ni

travail servile dans les campagnes; on n'y trouvait ni propriétaires

puissants ni cultivateurs esclaves.

Non-seulement la composition, mais le gouvernement des colonies

n'étaient pas les mêmes. Ainsi, d'après les chartes de leur fondation,

les unes, comme la Pensylvanie, le Maryland, les Carolines et la

Géorgie, cédées en propriété à un homme ou à un établissement, avaient à

leur tête un gouverneur désigné par leurs _propriétaires_. Ce

gouverneur y était chargé du pouvoir exécutif, et les administrait sous

l'inspection et le contrôle de la couronne. D'autres, à l'instar de

New-York, étaient régies par un gouverneur royal; d'autres, enfin,

au nombre desquelles se trouvaient le Connecticut, le New-Jersey, le

Massachussets, Rode-Island, le New-Hampshire, s'administraient sous le

patronage de la mère patrie.

Mais si les colonies différaient sous ces rapports, elles se

ressemblaient sous d'autres. Ainsi toutes étaient divisées en communes

qui formaient le comté, en comtés qui formaient l'État, en attendant

que les États formassent l'_Union_. Dans toutes, les communes décidaient

librement les affaires locales; les comtés nommaient des représentants

à l'Assemblée générale de l'État, qui était comme le parlement des

colonies. Ce parlement, où l'on délibérait sur les intérêts communs de

la colonie, où l'on faisait les bills qui devaient la régir, où l'on

votait les taxes nécessaires à ses besoins, était plus démocratique

que le parlement d'Angleterre. Il ne formait qu'une chambre, la grande

noblesse féodale et le corps épiscopal, qui, dans la mère patrie,

avaient donné naissance à la chambre des lords, n'ayant point traversé

les mers. Il y avait bien une noblesse dans la Virginie et dans la

Caroline, mais, en général, les émigrants qui avaient fondé les colonies

appartenaient aux communes. La division de l'autorité législative, qui

n'y existait point en vertu de la différence des classes, ne s'y était

pas encore opérée, comme cela se fit après la guerre de l'indépendance,

selon la science des pouvoirs. L'institution d'une pairie héréditaire

n'avait pas été remplacée par l'établissement d'un sénat électif; une

seule Assemblée, annuellement nommée, exerçait dans chaque colonie la

souveraineté, sous le contrôle et la sanction du gouverneur.

Jusqu'alors, les colonies avaient exercé le droit de se taxer

elles-mêmes. Le roi leur demandait, par l'entremise des gouverneurs, les

subsides qui étaient nécessaires à la mère patrie, et elles votaient

ces subsides librement. Outre les sommes extraordinaires que les

Anglo-Américains accordaient dans ces moments de besoin, ils payaient

sur leurs biens et sur leurs personnes des impôts montant à dix-huit

pence par livre sterling; sur tous leurs offices, toutes leurs

professions, tous leurs genres de commerce, des taxes proportionnées à

leur gain, et s'élevant à une demi-couronne par livre. Ils acquittaient

en outre un droit sur le vin, sur le rhum, sur toutes les liqueurs

spiritueuses, et versaient au fisc anglais dix livres sterling par

tête de nègres introduits dans les colonies à esclaves. Ce revenu

considérable, que le gouvernement britannique percevait dans l'Amérique

du Nord, correspondait à un profit non moins étendu qu'en retirait

la nation anglaise en y exerçant le monopole du commerce et de la

navigation. La métropole fournissait ses colonies de tous les objets

manufacturés qu'elles consommaient. Celles-ci, dont la population et la

richesse s'accroissaient avec une étonnante rapidité, avaient couvert de

villes laborieuses et d'opulentes cultures une côte naguère déserte et

boisée. Un peu plus d'un siècle avait suffi pour transformer quelques

centaines de colons anglais en un peuple de deux millions cinq cent

mille Américains, qui tirait de l'Angleterre, trois ans avant sa rupture

avec elle, pour six millions vingt-deux mille cent trente-deux livres

sterling de marchandises. Cette somme équivalait presque à la totalité

des exportations anglaises dans le monde entier pendant l'année 1704,

c'est-à-dire moins de trois quarts de siècle auparavant. Le revenu pour

le trésor public, le gain pour la nation, la grandeur pour l'État, qui

résultaient du prospère développement des colonies, de leur attachement

filial et de leur libre dépendance, l'Angleterre les compromit par une

orgueilleuse avidité et un téméraire esprit de domination.

Dès 1739, on avait proposé à Robert Walpole de les imposer, pour aider

la métropole à soutenir la guerre contre l'Espagne; mais l'adroit et

judicieux ministre avait répondu en ricanant: «Je laisse cela à faire

à quelqu'un de mes successeurs qui aura plus de courage que moi et

qui aimera moins le commerce. Ce successeur se rencontra en 1764. Le

ministre Grenville ne craignit pas d'entrer dans la voie périlleuse des

usurpations, en transportant au parlement britannique le droit de taxe,

qui avait appartenu jusque-là aux assemblées américaines. Ce n'était pas

seulement une innovation, c'était un coup d'État. Les colonies n'avaient

point de représentant dans la Chambre des communes d'Angleterre, et ne

pouvaient être légalement soumises à des décisions qu'elles n'avaient

pas consenties. Grenville, néanmoins, présenta en 1764 au parlement, et

fit adopter par lui en 1765, l'_acte du timbre_, qui frappait d'un droit

toutes les transactions en Amérique, en obligeant les colons à acheter,

à vendre, à prêter, à donner, à tester, sur du papier marqué, imposé par

le fisc.

Déjà mécontentes de certaines résolutions prises en parlement dans

l'année 1764, pour grever de taxes le commerce américain rendu

libre avec les Antilles françaises, et pour limiter les payements en

papier-monnaie et les exiger en espèces, les colonies ne se continrent

plus à cette nouvelle. Elles regardèrent l'acte du timbre comme

une atteinte audacieuse portée à leurs droits et un commencement de

servitude si elles n'y résistaient pas: elles l'appelèrent la _folie de

l'Angleterre_ et la _ruine de l'Amérique_. Dans leur indignation unanime

et tumultueuse, qui éclata en mouvements populaires et en délibérations

légales, elles défendirent de se servir du papier marqué, contraignirent

les employés chargés de le vendre à se démettre de leur office,

pillèrent les caisses dans lesquelles il était transporté, et le

brûlèrent. Les journaux américains, alors nombreux et hardis, soutinrent

qu'il fallait _s'unir_ ou _mourir_. Un congrès, composé des députés de

toutes les colonies, s'assembla (7 octobre 1765) à New-York, et, dans

une pétition énergique, se déclara résolu, tout en restant fidèle à la

couronne, à défendre sans fléchir ses libertés. Faisant usage des

armes redoutables qu'ils pouvaient employer contre l'Angleterre,

les Anglo-Américains s'engagèrent mutuellement à se passer de ses

marchandises, opposant ainsi l'intérêt de son commerce à l'ambition de

son gouvernement. Une ligue de _non-importation_ fut conclue, et,

qui mieux est, observée. L'Amérique rompit commercialement avec la

Grande-Bretagne.

Devant ces fortes manifestations et ces habiles mesures, la métropole

céda. Un ministère nouveau, formé par le marquis de Rockingham, remplaça

le cabinet que Grenville dirigeait avec une témérité si entreprenante.

Franklin, entendu par la Chambre des communes, mit tant de clarté

dans ses renseignements, tant d'esprit dans ses observations, tant de

justesse dans ses conseils, qu'il contribua puissamment à ruiner l'acte

du timbre, dont il fit sentir tout le poids pour l'Amérique et tout le

péril pour l'Angleterre. Cet acte fut révoqué le 22 février 1766, mais

avec une sagesse incomplète.

En effet, le gouvernement anglais renonça à une imprudente mesure, mais

il ne se désista point du droit exorbitant qu'il s'était arrogé de la

prendre. Il prétendait que le pouvoir législatif du parlement s'étendait

sur toutes les parties du territoire britannique. La révocation de

l'acte du timbre fut donc accompagnée d'un bill établissant que le roi,

les lords et les communes de la Grande-Bretagne avaient le droit de

faire des lois et des statuts obligatoires pour les colonies. Cette

dangereuse théorie ne tarda point à recevoir une nouvelle application.

Dans l'été de 1769, le gouvernement anglais, croyant que les colonies

supporteraient plus facilement une taxe indirecte ajoutée au prix des

objets de consommation qu'elles tiraient de la métropole, mit un droit

sur le verre, le papier, le cuir, les couleurs et le thé. Il

recommença ainsi la lutte qui devait aboutir cette fois à un entier

assujettissement ou à une indépendance absolue des colonies.

L'Amérique résista à l'impôt des marchandises avec la même énergie et la

même unanimité qu'à la taxe du timbre. La province de Massachussets,

qui était la plus populeuse et la plus puissante, donna le signal de

l'opposition. Elle avait provoqué la réunion du congrès de New-York en

1765, elle provoqua alors le renouvellement de la ligue coloniale contre

l'importation des produits anglais. Son Assemblée ordinaire ayant été

dissoute, elle convoqua hardiment une Assemblée extraordinaire sous le

non de _Convention_. Elle s'imposa ces généreux sacrifices qui annoncent

chez les peuples le profond sentiment du droit et les préparent, par les

rudes efforts de la vertu, au difficile usage de la liberté. Des troupes

furent envoyées dans Boston, capitale de cette province, où le sang

coula, mais où la résistance ne faiblit point. La ligue fut signée dans

les treize colonies. Partout on s'imposa des privations: on renonça

à prendre du thé, on se vêtit grossièrement; on rejeta les matières

premières et les objets manufacturés venant d'Angleterre; on ne consomma

que les produits de l'Amérique, dont les fabriques naissantes furent

protégées par des souscriptions. Unanimes et persévérantes dans leur

système de _non-importation_, les colonies annulèrent ainsi le droit que

s'arrogeait la métropole, en repoussant ses marchandises.

La perte imminente de ce vaste débouché, l'inutile et sanglant emploi

des troupes envoyées de New-York dans le Massachussets, la crainte de

détacher l'Amérique de l'Angleterre en l'habituant à lui désobéir et en

l'obligeant à la détester, semblèrent ramener un moment le gouvernement

britannique à de meilleurs conseils. Lord North, chef d'un nouveau

ministère, supprima, le 5 mars 1770, toutes les taxes établies sur

les marchandises, excepté celle sur le thé. Ce n'était point assez.

La réconciliation ne fut pas entière, la défiance se maintint. Des

confédérations secrètes se formèrent pour la défense des libertés

américaines, et la lutte, restée sourde en 1771, reprit en 1772, lorsque

le gouvernement anglais résolut d'assurer l'exécution de ses lois dans

les colonies en y mettant les divers magistrats sous la dépendance

unique de la couronne.

Franklin n'était point resté inactif durant cette longue crise. Après

son efficace intervention contre la taxe du timbre, il avait été nommé

agent du Massachussets, du New-Jersey et de la Géorgie. Il n'avait rien

oublié pour réconcilier la Grande-Bretagne et l'Amérique, en éclairant

l'une sur ses intérêts, et en soutenant l'autre dans ses droits. Il

aurait voulu maintenir l'intégrité de l'empire britannique, mais il

était trop clairvoyant pour ne pas en apercevoir l'extrême difficulté.

Il jugea de bonne heure, avec son ferme bon sens, toute la gravité

et toute l'étendue du désaccord survenu. Il prévit que ce désaccord

conduirait presque inévitablement à une rupture; que cette rupture

entraînerait une guerre redoutable; que cette guerre exigerait des

sacrifices prolongés; que, pour persévérer dans ces sacrifices, déjà

difficiles aux peuples fortement constitués, un peuple nouveau devait

se pénétrer peu à peu des sentiments de patriotisme et de dévouement qui

les inspirent; qu'il fallait, pour lui donner ces sentiments, épuiser

tous les moyens de conciliation, et le convaincre ainsi tout entier

qu'il ne lui restait d'autre ressource que celle de s'insurger et de

vaincre.

C'est d'après cette opinion, que partageaient avec lui John Jay, John

Adams, George Washington, Thomas Jefferson, et d'autres excellents

personnages qui prirent rang parmi les sauveurs de l'Amérique, qu'il se

conduisit, soit dans ses rapports avec le gouvernement métropolitain,

soit dans ses conseils à ses compatriotes. Il publia de nombreux

écrits pour éclairer l'Angleterre sur l'injustice et la faute qu'elle

commettait. Il exposa d'une manière claire et piquante les priviléges

et les griefs des colonies. Dans le premier ouvrage qu'il imprima,

avec cette épigraphe: _Les flots ne se soulèvent que lorsque le vent

souffle_, il prouva que le parlement où les colonies n'étaient point

représentées, n'avait pas plus le droit de les taxer qu'il ne possédait

celui de taxer le Hanovre. Afin de mettre en évidence l'absurdité de

cette prétention, il fit imprimer et répandre un édit supposé du roi de

Prusse, qui établissait une taxe sur les habitants de l'Angleterre comme

descendants d'émigrés de ses domaines. Ne se contentant point de la

démonstration du droit, il s'adressa à l'intérêt de l'Angleterre et

l'avertit que, si elle persistait dans ce système d'illégalité et

d'oppression, elle perdrait les colonies et se mutilerait de ses propres

mains. C'est ce qu'il exposa, sous la forme ironique du conseil, dans

une brochure intitulée _Moyen de faire un petit État d'un grand empire_.

Mais ses sages avis, ses courageuses remontrances, ses ingénieuses et

prophétiques menaces, n'eurent aucune influence sur le gouvernement

britannique. Il est des moments où ceux qui conduisent les États ne

voient et n'écoutent rien. On ne les éclaire pas en les avertissant, on

les irrite. Franklin devint suspect aux ministres anglais et haï du roi.

On l'accusa de fomenter la résistance des colonies et de les pousser

à rompre avec la métropole, d'après un plan perfidement conçu

et astucieusement suivi. La couronne étendit donc sur elles ses

usurpations, et crut, en diminuant leurs priviléges, les priver des

moyens de lui désobéir. C'est alors qu'elle voulut y placer dans

sa dépendance la justice comme l'administration. Introduisant cette

innovation dans le Massachussets, elle paya le président de la cour

supérieure, qui avait reçu jusqu'alors ses appointements de la colonie.

L'Assemblée protesta; elle fut dissoute. Le complot contre les libertés

de cette puissante province ne s'arrêta point là. Le gouverneur

Hutchinson, le secrétaire André Olivier, et quelques colons infidèles,

avaient écrit en Angleterre pour provoquer la révocation de la charte du

Massachussets et l'emploi de mesures coercitives. Ces lettres tombèrent

entre les mains de Franklin, qui les communiqua à ses commettants.

L'indignation qu'on en ressentit dans la colonie fut extrême. La chambre

des représentants porta plainte contre les coupables auteurs de cette

correspondance, comme ayant suggéré des mesures tendant à détruire

l'harmonie entre la Grande-Bretagne et la colonie de Massachussets,

fait introduire une force militaire dans cette colonie, et comme s'étant

rendus responsables des malheurs causés par la collision des soldats

et des habitants. Elle les accusa devant le conseil privé d'Angleterre.

Franklin fut chargé de poursuivre l'accusation.

Le ministère anglais et le roi George, qui le détestaient, crurent

avoir trouvé l'occasion de le perdre en le diffamant. Un avocat hardi,

facétieux, impudent, nommé Wedderburn, fut chargé de défendre les

accusés et d'outrager l'accusateur. Le vénérable docteur Franklin, que

le monde entier admirait et respectait, fut, pendant plusieurs heures,

en butte à de grossiers sarcasmes et aux plus violentes injures.

L'avocat Wedderburn le traita de _voleur_ de lettres, dit qu'il voulait

le _faire marquer du sceau de l'infamie_, et il provoqua plusieurs fois

le rire indécent des lords du conseil, qui s'associèrent aux outrages

de ce déclamateur vénal. Quant à lui, assis en face de l'avocat, il

l'écouta fort tranquillement et du visage le plus serein. A chaque

injure il faisait un petit signe de la main par-dessus son épaule, pour

indiquer que l'injure passait outre et ne l'atteignait pas. Mais, sous

la forte impassibilité du sage, le ressentiment pénétra dans le coeur

froissé de l'homme, et Franklin dit en sortant à un ami qui l'avait

accompagné: «Voilà un beau discours, que l'acheteur n'a pas encore fini

de payer; il pourra lui coûter plus cher qu'il ne pense.» George III

le paya, en effet, bientôt de la perte de l'Amérique. Le souvenir

que Franklin conserva de cette séance du 20 janvier 1774, où les

provocateurs des usurpations anglaises furent absous avec honneur, où le

défendeur des libertés américaines fut diffamé avec préméditation,

resta profondément gravé dans son âme. L'habit complet de velours

de Manchester qu'il portait le jour où il fut ainsi offensé, il s'en

revêtit quatre ans après, le 6 février 1778, en signant à Paris, avec

le plénipotentiaire du roi de France, le traité d'alliance qui devait

faciliter la victoire et assurer l'indépendance des colonies insurgées.

Vie de Franklin · 第 13 / 46 题