Vie publique de Franklin.--Divers emplois dont il est investi par la
confiance du gouvernement et par celle de la colonie.--Son élection
à l'Assemblée législative de la Pensylvanie.--Influence qu'il y
exerce.--Ses services militaires pendant la guerre avec la France.--Ses
succès à Londres comme agent et défenseur de la colonie contre les
prétentions des descendants de Guillaume Penn, qui en possédaient le
gouvernement héréditaire.
La vie publique de Franklin avait commencé bien avant que se terminât sa
vie commerciale. Il les mêla quelque temps ensemble, jusqu'à ce qu'il se
consacrât tout à fait à la première en abandonnant la seconde. Dès 1736,
il avait été nommé secrétaire de l'Assemblée législative de Pensylvanie.
Le maître général des postes en Amérique l'avait désigné, en 1737, comme
son délégué dans cette colonie. A la mort de ce fonctionnaire important,
survenue en 1753, le gouvernement britannique, appréciant son habileté,
l'investit de cette grande charge, qui lui offrit l'occasion de rendre
les relations plus actives et la civilisation plus étendue en Amérique,
de procurer à l'Angleterre un revenu postal plus considérable, et de
percevoir lui-même de vastes profits. Il déboursa beaucoup d'argent
pendant les premières années pour améliorer ce service, qui rapporta
ensuite trois fois plus, et dont se ressentirent utilement l'agriculture
et le commerce des colonies.
La confiance qu'inspiraient son intelligente sagesse et son inaltérable
justice lui valut les emplois les plus divers. Le gouverneur le nomma
juge de paix; la corporation de la cité le choisit pour être l'un des
membres du conseil commun, et ensuite _alderman_. Ses concitoyens, sans
qu'il briguât leur suffrage, l'envoyèrent à l'assemblée de la province,
et renouvelèrent d'eux-mêmes son mandat par dix élections successives.
Il avait pour maxime de ne jamais _demander, refuser ni résigner aucune
place_, et il les remplissait toutes aussi bien que s'il n'en avait eu
qu'une seule.
Entré dans l'Assemblée de Pensylvanie, il y obtint un crédit immense.
Il devint l'âme de ses délibérations, et rien ne s'y fit sans qu'il en
inspirât le projet et qu'il en dirigeât l'exécution. Il avait toujours
soin de disposer les esprits à ce qu'il fallait voter ou entreprendre
par des publications courtes, vives, concluantes, qui lui valaient
l'assentiment du public et entraînaient sa coopération. C'est ainsi
qu'il fut le conseiller permanent de la colonie pendant la paix, et même
son défenseur militaire pendant les guerres qui survinrent, après 1742
et 1754, entre la Grande-Bretagne et la France. Ces deux guerres, dont
l'une éclata au sujet de la succession d'Autriche, et dont l'autre
s'éleva à l'occasion de la Silésie que le roi de Prusse avait depuis
peu conquise, divisèrent ces deux grandes puissances, qui embrassaient
toujours des partis différents, par rivalité de politique et opposition
d'intérêts. Durant la première, la France ayant attaqué, de concert
avec le roi de Prusse, la maison d'Autriche, l'Angleterre se déclara
en faveur de l'impératrice Marie-Thérèse; durant la seconde, la France
s'étant unie à Marie-Thérèse pour envahir les États du roi de Prusse,
l'Angleterre devint la protectrice de Frédéric II. Les effets de leur
désaccord s'étendirent du continent d'Europe à celui d'Amérique.
Il fallut mettre les colonies en état de défense. La Pensylvanie en
avait particulièrement besoin; elle n'avait ni troupes ni armes. Sur la
provocation de Franklin, dix mille hommes s'associèrent pour s'organiser
en milice et pour acquérir des canons. On en acheta huit à Boston, on
en commanda à Londres; et Franklin alla en réclamer auprès du gouverneur
royal de New-York, Clinton, qui ne voulait pas en donner d'abord, et de
qui il en obtint dix-huit au milieu des épanchements adroits d'un repas.
Il fut aussi chargé de négocier à Carlisle un traité défensif avec
les six nations indiennes qui habitaient entre le lac Ontario et les
frontières des colonies anglo-américaines. Ce traité, qu'il conclut
de concert avec le président Norris, délégué comme lui auprès des
belliqueux sauvages de la confédération iroquoise, couvrit au delà des
monts Alleghanys les colonies que les batteries de canon protégèrent sur
le littoral de la mer.
Mais le danger devint plus redoutable pendant la guerre de Sept Ans. Les
Français du Canada, avec les sauvages de leur parti, descendirent
les lacs pour attaquer les colonies anglaises du côté du continent.
Celles-ci, alarmées, envoyèrent des commissaires à Albany pour aviser,
avec les six nations indiennes, aux moyens de défense. Ces commissaires,
au nombre desquels était Franklin, se réunirent en congrès la mi-juin de
l'année 1754. Pour la première fois, on conçut et on proposa des projets
d'_union_ des treize colonies. Celui que présenta Franklin fut préféré
à tous les autres. Il confiait le gouvernement de l'_Union_ à un
_président_ nommé par la couronne et payé par elle, et en remettait la
suprême direction à un _grand conseil_ choisi par les représentants du
peuple qui composaient les diverses assemblées coloniales. Ce plan, à
peu près semblable à celui qu'adoptèrent les colonies au moment de leur
émancipation, fut voté à l'unanimité dans le congrès d'Albany.
Mais il ne se réalisa point. Le gouvernement métropolitain le trouva
trop démocratique, et y vit des dangers pour lui. Il craignit que les
colonies ne devinssent belliqueuses en se défendant, et qu'en apprenant
à se suffire à elles-mêmes elles ne parvinssent à se passer de lui. Il
aima donc mieux se charger de leur défense, et il y envoya le général
Braddock avec deux régiments. Les assemblées coloniales, de leur côté,
eurent peur d'accroître la prérogative royale en mettant à leur tête
un _président_ qui dépendrait de la couronne; et elles ne voulurent pas
s'exposer à affaiblir leur existence particulière par l'établissement
d'une administration générale qui, les représentant toutes, serait
supérieure à chacune d'elles. Cette organisation commune, qui devait
faire la force, assurer la liberté, devenir la gloire des treize
colonies changées en _États-Unis_, ne pouvait être un acte de simple
prévoyance, mais de pressante nécessité. Elle fut ajournée de vingt ans.
Le général Braddock débarqua en Virginie, pénétra dans le Maryland, et
se disposa, après avoir franchi les Alleghanys, à s'avancer, en longeant
les lacs, jusqu'aux frontières du Canada. Les moyens de transport lui
manquaient. L'actif et ingénieux Franklin lui procura en quelques jours
cent cinquante chariots et quinze cents chevaux de selle et de bât
qui lui étaient nécessaires. Il n'y parvint point sans s'engager
personnellement pour quatre cent quatre-vingt mille francs envers ceux
qui les fournirent. Secondé par l'industrieux dévouement de Franklin,
le général Braddock se mit en marche ayant à côté de lui le colonel
virginien George Washington, qui, à peine âgé de vingt-deux ans, avait
donné des signes éclatants d'une bravoure entreprenante et froide et
d'une prudence forte. Au début de la guerre, il avait surpris et mis
en fuite un détachement de Français commandé par Jumonville, qui avait
succombé dans cette rencontre; il connaissait parfaitement ce genre de
guerre. Mais le général Braddock, qui ne savait que la guerre régulière,
voulut se battre dans les ravins boisés de l'Amérique comme il aurait
pu le faire dans les plaines découvertes de l'Europe. Il marcha avec
des masses compactes contre des ennemis embusqués et des Indiens épars.
Après avoir franchi les gués de la Monongahela pour aller attaquer
le fort Duquesne, il fut surpris, mis en déroute, et tué. Sur
quatre-vingt-six officiers de sa petite armée, vingt-six restèrent sur
le champ de bataille et trente-sept furent blessés. George Washington,
qui eut quatre balles dans son habit et deux chevaux tués sous lui,
se retira avec les débris des troupes anglaises. Le jeune arpenteur de
Virginie et l'ancien garçon imprimeur de Philadelphie, qui devaient se
rendre l'un et l'autre si célèbres plus tard en défendant l'indépendance
des colonies contre l'Angleterre, se distinguèrent alors en protégeant
la sûreté des colonies contre la France.
Après la défaite de Braddock, Franklin fit voter par l'Assemblée de
Pensylvanie une taxe de cinquante mille livres sterling (un million deux
cent mille francs), à ajouter aux dix mille livres sterling (deux
cent quarante mille francs) qui avaient été levées auparavant, sur sa
proposition. Il obtint qu'on organisât régulièrement la milice, et
qu'on la formât aux manoeuvres. Comme la frontière de cette colonie se
trouvait particulièrement exposée aux invasions, et que les colons y
étaient attaqués par les sauvages qui dévastaient leurs habitations, les
tuaient et les scalpaient, Franklin fut chargé de la protéger au moyen
d'une ligne de forts. Se plaçant à la tête d'une troupe d'environ cinq
cents hommes armés de fusils et de haches, Franklin, qui était bon à
tout, s'avança vers le nord-ouest, à l'âge de cinquante ans, dans les
rigueurs du mois de janvier de l'année 1756, bivaqua au milieu des
pluies et des neiges, fit le général et l'ingénieur, poursuivit les
Indiens, qu'il éloigna, et éleva, dans des lieux propices et à des
distances convenables, trois forts qui se soutenaient mutuellement. Dans
ces forts construits avec des troncs d'arbres, entourés de fossés et de
palissades, il laissa de petites garnisons sous les ordres du colonel
Clapham, très-expérimenté dans la guerre contre les sauvages.
A son retour de Philadelphie, le régiment de la province le nomma son
colonel. Cette nomination, qui lui avait été offerte et qu'il avait
refusée dès 1742, il l'accepta en 1756; il passa en revue douze cents
hommes bien équipés, pleins d'ardeur, enorgueillis de l'avoir pour chef.
Mais le gouvernement britannique, conservant sa défiance à l'égard des
colonies, cassa les bills qui y organisaient des forces permanentes,
enleva les grades qui avaient été conférés, et pourvut à leur défense
en y envoyant le général Loudon. Il leur demandait des taxes et non des
troupes.
Cette question des taxes devint dès ce moment une source de difficultés,
et mit les talents de Franklin dans un jour nouveau et éclatant. Avant
de susciter le grave conflit qui divisa la Grande-Bretagne et ses
colonies, elle amena une lutte très-vive entre la Pensylvanie et les
héritiers de Guillaume Penn, qui étaient les _propriétaires_ de cette
colonie, d'après la charte de son établissement. Penn en avait été tout
à la fois le fondateur et le gouverneur. Cédant une partie du vaste
terrain qu'il avait reçu, il avait soustrait le reste de ses immenses
domaines à toute espèce de taxe, afin de soutenir par là les charges et
l'éclat du gouvernement colonial. Moyennant cette exemption d'impôts,
il ne devait recevoir aucune rétribution pécuniaire. Ses descendants
n'étaient plus dans la même position que lui; ils avaient quitté la
colonie pour s'établir en Angleterre. N'ayant plus l'administration
directe de la province, mais y déléguant des gouverneurs payés par elle,
ils avaient perdu le droit d'exemption de taxes accordé à leur ancêtre
sous une condition qui n'existait plus. Ils ne persistaient pas moins
à l'exiger; et, dans les instructions qu'ils donnaient à leurs
mandataires, ils leur avaient interdit de sanctionner les bills qui
n'affranchiraient pas leurs propriétés des charges imposées au reste
de la province. Depuis quelque temps le désaccord était devenu d'autant
plus animé à cet égard, que l'Assemblée avait voté des levées d'argent
fréquentes et considérables pour les besoins et la défense de la
colonie. Les domaines des _propriétaires_ étaient tout aussi bien
protégés que ceux des colons, et il était juste qu'ils contribuassent
également aux charges publiques. Néanmoins il avait fallu employer
des moyens termes suggérés par l'adresse de Franklin, pour décider les
gouverneurs à ne pas s'y montrer contraires.
Mais enfin, en 1757, l'Assemblée ayant voté pour le _service du roi_ une
somme de cent mille livres sterling (deux millions quatre cent quarante
mille francs), dont une partie devait être remise au général Loudon, le
gouverneur Denny en interdit la levée, parce qu'elle devait peser aussi
sur les biens des _propriétaires_. Les représentants de la Pensylvanie,
indignés de cet acte d'égoïsme et d'injustice, députèrent Franklin à
Londres avec une pétition au roi, pour se plaindre de ce que l'autorité
du gouverneur s'exerçait au détriment des privilèges de la colonie et
des intérêts de la couronne.
Arrivé en Angleterre, le délégué de la Pensylvanie y trouva l'opinion
publique mal instruite et mal disposée. On avait représenté la colonie
comme ingrate envers les descendants de son fondateur, et comme refusant
elle-même les moyens de résister aux Français du Canada et de repousser
les sauvages des hauts lacs. Avec son habileté patiente, Franklin
s'occupa de faire connaître la question avant de chercher à la faire
résoudre. Il écrivit des articles dans les journaux, et il publia
un ouvrage concluant _sur la constitution de la Pensylvanie et les
différends qui s'étaient élevés_ entre les gouverneurs et l'Assemblée
de la colonie. Quand il eut rendus évidents le droit de la colonie et
le tort des _propriétaires_; quand il eut montré que la première avait
toujours agi dans un intérêt général et juste, que les seconds avaient
recherché la satisfaction d'un intérêt particulier et non fondé, il
poursuivit l'affaire devant les lords du conseil, qui en étaient les
juges. Les _propriétaires_, redoutant une condamnation, entrèrent en
arrangement. Ils se soumirent à être taxés dans leurs biens, à
condition qu'ils le seraient d'une manière modérée et équitable. Cette
transaction, ménagée par Franklin, fut agréée par la colonie.
Le succès qu'avait obtenu l'habile négociateur de la Pensylvanie lui
fit un grand honneur dans le reste de l'Amérique. Aussi le Maryland, le
Massachussets, la Géorgie, pleins de confiance en lui, le nommèrent leur
agent auprès de la métropole. Il rendit profitable à toute l'Amérique
anglaise la prolongation de son séjour à Londres. Ce fut sur son conseil
et d'après ses indications que le premier et le plus grand des Pitt,
lord Chatham, entreprit et exécuta la conquête du Canada. Franklin lui
démontra ensuite combien la conservation de cette colonie française
serait utile à la sûreté des colonies de la Grande-Bretagne, qui ne
pourraient plus être envahies ou inquiétées du côté de la terre ferme.
Après en avoir provoqué la conquête, il en prépara la cession. Le traité
du 10 février 1763, qui termina la guerre de Sept Ans, laissa le Canada
à l'Angleterre. Dès ce moment les colonies anglaises furent à l'abri
de tout danger sur le continent américain, et purent se développer sans
obstacle vers l'ouest. Lorsque Franklin, dont le fils avait été nommé
gouverneur de New-Jersey, retourna à Philadelphie dans l'été de 1762,
l'Assemblée de Pensylvanie, voulant le dédommager de ses dépenses et
reconnaître l'efficace intervention de son patriotisme, lui accorda une
indemnité de cinq mille livres sterling (cent vingt mille francs), et
lui adressa des remercîments publics, _tant_, dit-elle, _pour s'être
fidèlement ac__quitté de ses devoirs envers la province que pour avoir
rendu des services nombreux et importants à l'Amérique en général,
pendant son séjour dans la Grande-Bretagne_.
Après les différends de la Pensylvanie avec les descendants de son
fondateur, survinrent des contestations plus graves entre toutes les
colonies et la métropole. Cette fois aussi Franklin fut chargé
de soutenir les droits de l'Amérique contre les prétentions de
l'Angleterre.