Croyance philosophique de Franklin.--Son art de la vertu.--Son algèbre
morale.--Le perfectionnement de sa conduite.
En lisant la Bible et, dans la Bible, le livre des Proverbes, Franklin
y avait vu: _La longue vie est dans ta main droite et la fortune dans ta
main gauche_. Lorsqu'il examina mieux l'ordre du monde, et qu'il aperçut
les conditions auxquelles l'homme pouvait y conserver la santé et s'y
procurer le bonheur, il comprit toute la sagesse de ce proverbe. Il
pensa qu'il dépendait, en effet, de lui de vivre longtemps et de devenir
riche. Que fallait-il pour cela? Se conformer aux lois naturelles et
morales données par Dieu à l'homme.
L'univers est un ensemble de lois. Depuis les astres qui gravitent
durant des millions de siècles dans l'espace infini, en suivant
les puissantes impulsions et les attractions invariables que leur
a communiquées le suprême Auteur des choses, jusqu'aux insectes qui
s'agitent pendant quelques minutes autour d'une feuille d'arbre, tous
les corps et tous les êtres obéissent à des lois. Ces lois admirables,
conçues par l'intelligence de Dieu, réalisées par sa bonté, entretenues
par sa justice, ont introduit le mouvement avec toute sa perfection,
répandu la vie avec toute sa richesse, conservé l'ordre avec toute son
harmonie, dans l'immense univers. Placé au milieu, mais non au-dessus
d'elles, fait pour les comprendre, mais non pour les changer, soumis aux
lois matérielles des corps et aux lois vivantes des êtres, l'homme, la
plus élevée et la plus compliquée des créatures, a reçu le magnifique
don de l'intelligence, le beau privilége de la liberté, le divin
sentiment de la justice. C'est pourquoi, intelligent, il est tenu de
savoir les lois de l'univers: juste, il est tenu de s'y soumettre;
libre, s'il s'en écarte, il en est puni: car on ne saurait les
enfreindre, soit dans l'ordre physique, soit dans l'ordre moral, sans
subir le châtiment de son ignorance ou de sa faute. La santé ou la
maladie, la félicité ou le malheur, dépendent pour lui du soin habile
avec lequel il les observe, ou de la dangereuse persévérance avec
laquelle il y manque. C'est ce que comprit Franklin.
De la contemplation de l'ordre du monde, remontant à son auteur,
il affirma Dieu, et l'établit d'une manière inébranlable dans son
intelligence et dans sa conscience. De la nature différente de
l'esprit et et de la matière, de l'esprit indivisible et de la matière
périssable, il conclut, avec le bon sens de tous les peuples et les
dogmes des religions les plus grossières comme les plus épurées, la
permanence du principe spirituel, ou l'immortalité de l'âme. De la
nécessité de l'ordre dans l'univers, du sentiment de la justice dans
l'homme, il fit résulter la récompense du bien et la punition du mal,
ou en cette vie ou en une autre. L'existence de Dieu, la survivance de
l'âme, la rémunération ou le châtiment des actions, suivant qu'elles
étaient conformes ou contraires à la règle morale, acquirent à ses yeux
l'autorité de dogmes véritables. Sa croyance naturelle prit la certitude
d'une croyance révélée, et il composa, pour son usage personnel, une
petite liturgie ou forme de prières, intitulée _Articles de foi et actes
de religion_.
A cette religion philosophique il fallait des préceptes de conduite.
Franklin se les imposa. Il aspira à une sorte de perfection humaine. «Je
désirais, dit-il, vivre sans commettre aucune faute dans aucun temps,
et me corriger de toutes celles dans lesquelles un penchant naturel,
l'habitude ou la société pouvaient m'entraîner.» Mais les résolutions
les plus fortes ne prévalent pas tout de suite contre les inclinations
et les habitudes. Franklin sentit qu'il faut se vaincre peu à peu et se
perfectionner avec art. Il lui parut que la méthode morale était aussi
nécessaire à la vertu que la méthode intellectuelle à la science. Il
l'appela donc à son secours.
Il fit un dénombrement exact des qualités qui lui étaient nécessaires,
et auxquelles il voulait se former. Afin de s'en donner la facilité
par la pratique, il les distribua entre elles de façon qu'elles se
prêtassent une force mutuelle en se succédant dans un ordre opportun.
Il ne se borna point à les classer, il les définit avec précision,
pour bien savoir et ce qu'il devait faire et ce qu'il devait éviter.
En plaçant sous treize noms les treize préceptes qu'il se proposa de
suivre, voici le curieux tableau qu'il en composa:
«Ier. Tempérance. Ne mangez pas jusqu'à vous abrutir, ne buvez pas
jusqu'à vous échauffer la tête.
«IIe. Silence. Ne parlez que de ce qui peut être utile à vous ou aux
autres.
«IIIe. Ordre. Que chaque chose ait sa place fixe. Assignez à chacune de
vos affaires une partie de votre temps.
«IVe. Résolution. Formez la résolution d'exécuter ce que vous devez
faire, et exécutez ce que vous aurez résolu.
«Ve. Frugalité. Ne faites que des dépenses utiles pour vous ou pour les
autres, c'est-à-dire ne prodiguez rien.
«VIe. Industrie. Ne perdez pas le temps; occupez-vous toujours de
quelque objet utile. Ne faites rien qui ne soit nécessaire.
«VIIe. Sincérité. N'employez aucun détour: que l'innocence et la justice
président à vos pensées et dictent vos discours.
«VIIIe. Justice. Ne faites tort à personne, et rendez aux autres les
services qu'ils ont droit d'attendre de vous.
«IXe. Modération. Évitez les extrêmes; n'ayez pas pour les injures le
ressentiment que vous croyez qu'elles méritent.
«Xe. Propreté. Ne souffrez aucune malpropreté sur vous, sur vos
vêtements, ni dans votre demeure.
«XIe. Tranquillité. Ne vous laissez pas émouvoir par des bagatelles ou
par des accidents ordinaires et inévitables.
«XIIe. Chasteté....
«XIIIe. Humilité. Imitez Jésus et Socrate.»
Cette classification des règles d'une morale véritablement usuelle, ne
recommandant point de renoncer aux penchants de la nature, mais de les
bien diriger; ne conduisant point au dévouement, mais à l'honnêteté;
préparant à être utile aux autres en se servant soi-même; propre de tous
points à former un homme et à le faire marcher avec droiture et succès
dans les voies ardues et laborieuses de la vie; cette classification
n'avait rien d'arbitraire pour Franklin. «Je plaçai, dit-il, la
_tempérance_ la première, parce qu'elle tend à maintenir la tête froide
et les idées nettes; ce qui est nécessaire quand il faut toujours
veiller, toujours être en garde, pour combattre l'attrait des anciennes
habitudes et la force des tentations qui se succèdent sans cesse. Une
fois affermi dans cette vertu, le _silence_ deviendrait plus facile; et
mon désir étant d'acquérir des connaissances autant que de me fortifier
dans la pratique des vertus; considérant que, dans la conversation, on
s'instruit plus par le secours de l'oreille que par celui de la langue;
désirant rompre l'habitude que j'avais contractée de parler sur des
riens, de faire à tout propos des jeux de mots et des plaisanteries,
ce qui ne rendait ma compagnie agréable qu'aux gens superficiels,
j'assignai le second rang au _silence_. J'espérai que, joint à
l'_ordre_, qui venait après, il me donnerait plus de temps pour suivre
mon plan et mes études. La _résolution_, devenant habituelle en moi,
me communiquerait la persévérance nécessaire pour acquérir les autres
vertus; la _frugalité_ et l'_industrie_, en me soulageant de la dette
dont j'étais encore chargé, et en faisant naître chez moi l'aisance et
l'indépendance, me rendraient plus facile l'exercice de la _sincérité_,
de la _justice_, etc.»
Sentant donc qu'il ne parviendrait point à se donner toutes ces vertus
à la fois, il s'exerça à les pratiquer les unes après les autres. Il
dressa un petit livret où elles étaient toutes inscrites à leur rang,
mais où chacune d'elles devait tour à tour être l'objet principal de
son observation scrupuleuse durant une semaine[1]. A la fin du jour, il
marquait par des croix les infractions qu'il pouvait y avoir faites, et
il avait à se condamner ou à s'applaudir, selon qu'il avait noté plus
ou moins de manquements à la vertu qu'il se proposait d'acquérir. Il
parcourait ainsi en treize semaines les treize vertus dans lesquelles
il avait dessein de se fortifier successivement, et répétait quatre
fois par an ce salutaire exercice. L'_ordre_ et le _silence_ furent plus
difficiles à pratiquer pour lui que les vertus plus hautes, lesquelles
exigeaient une surveillance moins minutieuse. Voici le livret qui était
comme la confession journalière de ses fautes et l'incitation à s'en
corriger:
+-------------+--------+-----+-----+--------+-----+--------+------+
| |Dimanche|Lundi|Mardi|Mercredi|Jeudi|Vendredi|Samedi|
+-------------+--------+-----+-----+--------+-----+--------+------+
| Tempérance | | | | | | | |
| Silence | + | + | | + | | + | |
| Ordre | + | + | + | | + | + | + |
| Résolution | | | + | | | + | |
| Frugalité | | | + | | | + | |
| Industrie | | | | | | | |
| Sincérité | | | | | | | |
| Justice | | | | | | | |
| Modération | | | | | | | |
| Propreté | | | | | | | |
| Tranquillité| | | | | | | |
| Chasteté | | | | | | | |
| Humilité | | | | | | | |
+-------------+--------+-----+-----+--------+-----+--------+------+
[Note 1: Il est daté du dimanche 1er juillet 1733.]
Ce jeune sage, qui disait avec Cicéron que la philosophie était le guide
de la vie, la maîtresse des vertus, l'ennemie des vices, élevait
jusqu'à Dieu la philosophie, à l'aide de laquelle il agrandissait
son intelligence, il épurait son âme, il réglait sa conduite, il se
confessait et se corrigeait de ses imperfections. Il rapportait tout
au Créateur des êtres, à l'Ordonnateur des choses, comme à la source
du bien et de la vérité, et il invoquait son assistance par la prière
suivante:
«O bonté toute-puissante! père miséricordieux! guide indulgent! augmente
en moi cette sagesse qui peut découvrir mes véritables intérêts!
Affermis-moi dans la résolution d'en suivre les conseils, et reçois les
services que je puis rendre à tes autres enfants, comme la seule marque
de reconnaissance qu'il me soit possible de te donner pour les faveurs
que tu m'accordes sans cesse!»
La gymnastique morale que suivit Franklin pendant un assez grand nombre
d'années, et que secondèrent sa bonne nature et sa forte volonté, lui
furent singulièrement utiles. Nul n'entendit aussi bien que lui l'art
de se perfectionner. Il était sobre, il devint tempérant; il était
laborieux, il devint infatigable; il était bienveillant, il devint
juste; il était intelligent, il devint savant. Depuis lors il se montra
toujours sensé, véridique, discret; il n'entreprit rien avant d'y avoir
fortement pensé, et n'hésita jamais dans ce qu'il avait à faire.
Sa fougue naturelle se changea en patience calculée; il réduisit sa
causticité piquante en une gaieté agréable qui se porta sur les choses
et n'offensa point les personnes. Ce qu'il y avait de ruse dans son
caractère se contint dans les bornes d'une utile sagacité. Il pénétra
les hommes et ne les trompa point; il parvint à les servir, en empêchant
qu'ils pussent lui nuire. Il se proposait de donner à ces préceptes de
conduite un commentaire qu'il aurait appelé l'_Art de la vertu_; mais il
ne le fit point. Ses affaires commerciales, qui prirent un développement
considérable, et les affaires publiques, qui l'absorbèrent ensuite
pendant cinquante ans, ne lui permirent pas de composer cet ouvrage,
où il aurait démontré que ceux qui voulaient être heureux, même dans
ce monde, étaient intéressés à être vertueux. Il s'affermit toujours
davantage dans cette opinion, et, vers la fin de sa vie, il avait
coutume de dire que la morale est le seul calcul raisonnable pour le
bonheur particulier, comme le seul garant du bonheur public. «Si les
coquins, ajoutait-il, savaient tous les avantages de la vertu, ils
deviendraient honnêtes gens par coquinerie.»
Mais la méthode qu'il a laissée et l'expérience qu'il en a faite
suffisent à ceux qui seraient tentés de l'imiter. Ils s'en trouveraient
aussi bien qu'il s'est trouvé bien lui-même d'imiter Socrate, avec
lequel il avait quelques ressemblances de nature. Il faut toujours
se proposer de grand modèles pour avoir de hautes émulations. A sa
gymnastique morale on pourrait joindre ce qu'il appelait son _algèbre
morale_, qui servait à éclairer ses actions, comme l'_Art de la vertu_
à les régler. Voici en quoi consistait cette algèbre. Toutes les fois
qu'il y avait une affaire importante ou difficile, il ne prenait ses
résolutions qu'après un très-mûr examen durant plusieurs jours de
réflexion. Il cherchait les raisons _pour_ et les raisons _contre_. Il
les écrivait sur un papier à deux colonnes, en face les unes des autres.
De même que dans les deux termes d'une équation algébrique on élimine
les quantités qui s'annulent, il effaçait dans ses colonnes les raisons
contraires qui se balançaient, soit qu'une raison _pour_ valût une, deux
ou trois raisons _contre_, soit qu'une raison _contre_ valût plusieurs
raisons _pour_. Après avoir écarté celles qui s'annulaient en s'égalant,
il réfléchissait quelques jours encore pour chercher s'il ne se
présenterait point à lui quelque aperçu nouveau, et il prenait ensuite
son parti résolûment, d'après le nombre et la qualité des raisons qui
restaient sur son tableau. Cette méthode, excellente pour étudier
une question sous toutes ses faces, rendait la légèreté de l'esprit
impossible, et l'erreur de la conduite improbable.
Franklin puisa, comme nous allons le voir, dans l'éducation intelligente
et vertueuse qu'il se donna à lui-même d'après un plan qui n'arriva
pas tout de suite à sa perfection, la prospérité de son industrie,
l'opulence de sa maison, la vigueur de son bon sens, la pureté de sa
renommée, la grandeur de ses services. Aussi, quelques années avant de
mourir, écrivait-il pour l'usage de ses descendants: _Qu'un de leurs
ancêtres, aidé de la grâce de Dieu, avait dû_ à ce qu'il appelait
CE PETIT EXPÉDIENT _le bonheur constant de toute sa vie, jusqu'à sa
soixante et dix-neuvième année_.--«Les revers qui peuvent encore lui
arriver, ajoutait-il, sont dans les mains de la Providence; mais s'il
en éprouve, la réflexion sur le passé devra lui donner la force de les
supporter avec plus de résignation. Il attribue à la _tempérance_ la
santé dont il a si longtemps joui, et ce qui lui reste encore d'une
bonne constitution; à l'_industrie_ et à la _frugalité_, l'aisance qu'il
a acquise d'assez bonne heure, et la fortune dont elle a été suivie,
comme aussi les connaissances qui l'ont mis en état d'être un citoyen
utile, et d'obtenir un certain degré de réputation parmi les hommes
instruits; à la _sincérité_ et à la _justice_, la confiance de son pays
et les emplois honorables dont il a été chargé; enfin, à l'influence
réunie de toutes les vertus, même dans l'état d'imperfection où il a
pu les acquérir, cette égalité de caractère et cet enjouement de
conversation qui font encore rechercher sa compagnie, et qui la rendent
encore agréable aux jeunes gens.»
Montrons maintenant l'application qu'il fit de sa méthode à sa vie, et
voyons-en les mérites par les effets.