CHAPITRE III

Relâchement de Franklin dans ses croyances et dans sa conduite Ses

fautes, qu'il appelle ses _errata_.

La conduite de Franklin se ressentit du changement de ses principes:

elle se relâcha. C'est alors qu'il commit les trois ou quatre fautes

qu'il nomme les _errata_ de sa vie, et qu'il corrigea ensuite avec grand

soin, tant il est vrai que les meilleurs instincts ont besoin d'être

soutenus par de fermes doctrines.

La première faute de Franklin fut un manque de bonne foi à l'égard de

son frère. Il n'avait pas à se louer de lui. Son frère était exigeant,

jaloux, impérieux, le maltraitait quelquefois, et il exerçait sans

ménagement et sans affection l'autorité que la règle et l'usage

donnaient au maître sur son apprenti. Il trouvait le jeune Franklin trop

vain de son esprit et de son savoir, bien qu'il eût tiré de l'un et de

l'autre un très-bon parti pour lui-même. Il avait en effet commencé vers

1721 à imprimer un journal intitulé _the New England Courant_. C'était

le second qui paraissait en Amérique. Le premier s'appelait _the Boston

News Letter_. Le jeune Franklin, après en avoir composé les planches et

tiré les feuilles, le portait aux abonnés. Il se sentit capable de

faire mieux que cela, et il déposa clandestinement des articles dont

l'écriture était contrefaite, et qui réussirent beaucoup. Le succès

qu'ils obtinrent l'enhardit à s'en désigner comme l'auteur, et il

travailla depuis lors ouvertement au journal, au grand avantage de son

frère. Or il arriva qu'un jour des poursuites furent dirigées, pour un

article politique trop hardi, contre James Franklin, qui fut emprisonné

pendant un mois. De plus, son journal fut supprimé.

Les deux frères convinrent de le faire reparaître sous le nom de

Benjamin Franklin, qui en avait été quitte pour une mercuriale. Il

fallut pour cela annuler l'ancien contrat d'apprentissage, afin que le

cadet sortît de la dépendance de l'aîné, devînt libre de sa conduite et

responsable de ses publications. Mais, pour que James ne fût pas privé

du travail de Benjamin, on signa un nouveau brevet d'apprentissage qui

devait rester secret entre les parties, et les lier comme auparavant.

Quelque temps après, une des nombreuses querelles qui s'élevaient entre

les deux frères étant survenue, Benjamin se sépara de James; il profita

de l'annulation du premier engagement, pensant bien que son frère

n'oserait pas invoquer le second. Mais celui-ci, outré de son manque

de foi et soutenu par son père, qui embrassa son parti, empêcha que

Franklin n'obtînt de l'ouvrage à Boston.

Franklin résolut d'en aller chercher ailleurs. Au tort qu'il avait eu

de se soustraire à ses obligations envers son frère, il ajouta celui de

quitter secrètement sa famille, qu'il laissa plongée dans la désolation.

Sans le prévenir de son projet, après avoir vendu quelques livres

pour se procurer un peu d'argent, il s'embarqua en septembre 1723 pour

New-York. Ce fut dans le trajet de Boston à cette ville qu'il cessa de

se nourrir uniquement de végétaux. Il aimait beaucoup le poisson; les

matelots, retenus dans une baie par un grand calme, y avaient pêché des

morues. Pendant qu'ils les arrangeaient pour les faire cuire, Franklin

assistait aux apprêts de leur repas, et il aperçut de petites morues

dans l'estomac des grandes, qui les avaient avalées. «Ah! ah!

dit-il, vous vous mangez donc entre vous? Et pourquoi l'homme ne

vous mangerait-il pas aussi?» Cette observation le fit renoncer à son

système, et il se tira d'une manie par un trait d'esprit.

Il ne trouva point de travail à New-York, où l'imprimerie n'était pas

plus florissante que dans le reste des colonies, qui tiraient encore

tout de l'Angleterre, et le peu de livres dont elles avaient besoin, et

le papier qu'elles employaient, et les gazettes qu'elles lisaient, et

les almanachs mêmes qu'elles consultaient. Il était un jour réservé à

Franklin de faire une révolution à cet égard; mais, pour le moment, il

n'eut pas le moyen de gagner sa vie à New-York, et il se détermina à

pousser jusqu'à Philadelphie. Il s'y rendit par mer, dans une mauvaise

barque que les vents ballottaient, que la pluie inonda, où il souffrit

la faim, fut saisi par la fièvre, et d'où il descendit harassé, souillé

de boue, en habit d'ouvrier, avec un dollar et un schelling dans sa

poche. C'est dans cet équipage qu'il fit son entrée à Philadelphie, dans

la capitale de la colonie dont il devait être le mandataire à Londres,

de l'État dont il devait être le représentant au Congrès et le président

suprême.

Il fut employé par un mauvais imprimeur nommé Keimer, qui s'y était

récemment établi avec une vieille presse endommagée et une petite

collection de caractères usés fondus en Angleterre. Grâce à Franklin,

qui était un excellent ouvrier, cette imprimerie imparfaite marcha assez

bien. Son habileté, sa bonne conduite, la distinction de ses manières

et de son esprit, le firent remarquer du gouverneur de la Pensylvanie,

William Keith, qui aurait voulu l'attacher à la province comme

imprimeur. Il se chargea donc d'écrire à son père Josiah, pour lui

persuader de faire les avances nécessaires à son établissement. Honoré

du suffrage du gouverneur, la poche bien remplie des dollars qu'il avait

économisés, Franklin se hasarda à reparaître dans sa ville natale, au

milieu de sa famille, qui l'accueillit avec joie et sans reproche. Mais

le vieux Josiah ne se rendit point aux voeux du gouverneur Keith, qu'il

trouva peu sage de mettre tant de confiance dans un jeune homme de

dix-huit ans qui avait quitté la maison paternelle. Il refusa donc, et

parce qu'il n'avait pas le moyen de lui monter une imprimerie, et parce

qu'il ne le jugeait pas capable encore de la conduire.

Il ne se trompait point en se défiant de la prudence de son fils.

Franklin commit à cette époque le second de ses _errata_, en se rendant

coupable d'une faute moins blâmable que la première par l'intention,

mais pouvant être plus grave par les conséquences. Un ami de sa famille,

nommé Vernon, le chargea de recouvrer la somme de trente-cinq livres

sterling (huit cent quarante francs de France) qui lui était due à

Philadelphie. Ce dépôt, qu'il aurait fallu garder intact jusqu'à ce que

son possesseur le réclamât, Franklin eut la faiblesse de l'entamer

pour venir en aide à ses propres amis. Deux compagnons d'étude et

d'incrédulité, spirituels mais oisifs, habiles à argumenter et même

à écrire, mais hors d'état de gagner de quoi vivre dans les colonies,

féconds en projets, mais dénués d'argent, l'avaient suivi de Boston

à Philadelphie: ils se nommaient, l'un Collins, et l'autre Ralph. Ils

vécurent à ses dépens, le premier à Philadelphie, le second à Londres,

lorsqu'ils s'y rendirent ensemble avant la fin même de cette année.

Comme le salaire de ses journées ne suffisait pas, il se servit de

la somme dont le recouvrement lui avait été confié. Il avait bien

le dessein de la compléter ensuite, mais en aurait-il la puissance?

Heureusement pour lui, Vernon ne la redemanda que beaucoup plus tard.

Cette faute, qui tourmenta sa conscience pendant plusieurs années, et

qui resta suspendue sur son honnêteté comme une redoutable menace, ne

fut point le dernier de ses _errata_. En arrivant à Philadelphie, la

première personne qu'il avait remarquée était une jeune fille à peu près

de son âge, dont la tournure agréable, l'air doux et rangé, lui avaient

inspiré autant de respect que de goût. Cette jeune fille, qui, six

années après, devint sa femme, s'appelait miss Read. Il lui avait fait

la cour, et elle éprouvait pour lui l'affection qu'il avait ressentie

pour elle. Lorsqu'il fut revenu de Boston, le gouverneur Keith,

persistant dans ses bienveillants projets, qui semblaient s'accorder

avec les intérêts de la colonie, lui dit: «Puisque votre père ne veut

pas vous établir, je me chargerai de le faire. Donnez-moi un état des

choses qu'il faut tirer d'Angleterre, et je les ferai venir: vous me

payerez quand vous le pourrez. Je veux avoir ici un bon imprimeur, et

je suis sûr que vous réussirez.» Franklin dressa le compte qui lui était

demandé. La somme de cent livres sterling (deux mille cinq cents francs)

lui parut suffisante à l'acquisition d'une petite imprimerie, qu'il

dut aller acheter lui-même en Angleterre, sur l'invitation et avec des

lettres du gouverneur.

Avant de partir, il aurait été assez enclin à épouser miss Read. Mais la

mère de celle-ci, les trouvant trop jeunes, renvoya sagement le mariage

au moment où Franklin reviendrait de Londres et s'établirait comme

imprimeur à Philadelphie. Ayant _conclu_, pour employer ses propres

paroles, _avec miss Read un échange de douces promesses_, il quitta le

continent américain, suivi de son ami Ralph. A peine arrivé à Londres,

il s'aperçut que le gouverneur Keith l'avait leurré. Les lettres de

recommandation et de crédit qu'il lui avait spontanément offertes, il

ne les avait pas envoyées. Par une disposition étrange de caractère, le

désir d'être bienveillant le rendait prodigue de promesses, la vanité

de se mettre en avant le conduisait à être trompeur. Il offrait sans

pouvoir tenir et devenait funeste à ceux auxquels il s'intéressait, sans

toutefois vouloir leur nuire.

Franklin, au lieu de devenir maître, se vit réduit à rester ouvrier. Il

s'arrêta dix-huit mois à Londres, où il travailla successivement chez

les deux plus célèbres imprimeurs, Palmer et Wats. Il y fut reçu d'abord

comme pressier, ensuite comme compositeur. Plus sobre, plus laborieux,

plus prévoyant que ses camarades, il avait toujours de l'argent; et,

quoiqu'il ne bût que de l'eau, il répondait pour eux auprès du marchand

de bière, chez lequel ses camarades buvaient souvent à crédit. «Ce petit

service, dit-il, et la réputation que j'avais d'être un bon plaisant et

de savoir manier la raillerie, maintinrent ma prééminence parmi eux. Mon

exactitude n'était pas moins agréable au maître, car jamais je ne fêtais

_saint Lundi_, et la promptitude avec laquelle je composais faisait

qu'il me chargeait toujours des ouvrages pressés, qui sont ordinairement

les mieux payés.» Son ami Ralph était à sa charge. Sur ses économies, il

lui avait fait des avances assez considérables. Mais leur liaison n'eut

pas une meilleure issue que ne l'avait eue l'amitié de Franklin pour

Collins. Celui-ci, devenu dissipé, ivrogne, impérieux, ingrat, avait

rompu avec Franklin avant son départ d'Amérique, et alla lui-même mourir

aux îles Barbades, en y élevant le fils d'un riche Hollandais. Ralph,

malgré son talent littéraire, fut réduit à s'établir dans un village

comme maître d'école. Marié en Amérique, il avait contracté à Londres

une liaison intime avec une jeune ouvrière en modes. Franklin visitait

celle-ci assez souvent pendant l'absence de Ralph; il lui donnait même

ce dont elle avait besoin et ce que son travail ne suffisait point à

lui procurer. Mais il prit trop de goût à sa compagnie et se laissa

entraîner à le lui montrer. Il avait complétement négligé de donner de

ses nouvelles à miss Read, ce qui fut le troisième de ses _errata_;

et non-seulement il se rendit coupable d'oubli envers elle, mais il

courtisa la maîtresse de son ami: ce qui fut le quatrième et le dernier

de ses _errata_. S'étant permis à son égard quelques libertés qui furent

repoussées, comme il l'avoue, avec un _ressentiment convenable_, Ralph

en fut instruit, et tout commerce d'amitié cessa entre eux. Ralph

signifia à Franklin que sa conduite annulait sa créance, le dispensait

lui-même de toute gratitude ainsi que de tout payement, et il ne lui

restitua jamais les vingt-sept livres sterling (six cent quarante-huit

francs) qu'il lui devait.

En réfléchissant aux écarts de ses amis et à ses propres fautes,

Franklin changea alors de maximes. Les principes relâchés de Collins, de

Ralph et du gouverneur Keith, qui l'avaient trompé; l'affaiblissement

de ses croyances morales, qui l'avait conduit lui-même à méconnaître

l'engagement contracté envers son frère, à violer le dépôt confié à sa

probité par Vernon, à oublier la promesse de souvenir et d'affection

faite à miss Read, à tenter la séduction de la maîtresse de son ami, lui

montrèrent la nécessité de règles fixes pour l'esprit, inviolables

pour la conduite. «Je demeurai convaincu, dit-il, que la _vérité_,

la _sincérité_, l'_intégrité_ dans les transactions entre les hommes

étaient de la plus grande importance pour le bonheur de la vie, et je

formai par écrit la résolution de ne jamais m'en écarter tant que je

vivrais.» Cette résolution, qu'il prit à l'âge de dix-neuf ans, il la

tint jusqu'à l'âge de quatre-vingt-quatre. Il répara successivement

toutes ses fautes et n'en commit plus. Il accomplit, d'après des idées

raisonnées, des devoirs certains, et s'éleva même jusqu'à la vertu.

Comment y parvint-il? C'est ce que nous allons voir.

Vie de Franklin · 第 7 / 46 题