CHAPITRE V

Moyens qu'emploie Franklin pour s'enrichir.--Son imprimerie.--Son

journal.--Son Almanach populaire et sa _Science du bonhomme

Richard_.--Son mariage, la réparation de ses fautes.--Age auquel, se

trouvant assez riche, il quitte les affaires commerciales pour les

travaux de la science et pour les affaires publiques.

Franklin était retourné de Londres à Philadelphie le 11 octobre 1726. Il

fit un moment le commerce avec un marchand assez riche et fort habile,

qui, l'ayant remarqué à Londres pour son intelligence, son application,

son honnêteté, l'avait pris en amitié et voulait se l'associer. Ce

marchand, qui se nommait Denham, lui donna d'abord cinquante livres

sterling par an, et devait l'envoyer, avec une cargaison de pain et de

farines, dans les Indes occidentales. Mais une maladie l'emporta, et

Franklin rentra comme ouvrier chez l'imprimeur Keimer. Celui-ci le paya

d'abord fort bien pour qu'il instruisît trois apprentis, auxquels il

était incapable de rien apprendre lui-même; et, lorsqu'il les crut en

état de se passer de leçons, il le querella sans motif et l'obligea à

sortir de chez lui. Ce procédé était entaché d'ingratitude en même temps

que d'injustice. Franklin avait adroitement suppléé aux caractères qui

manquaient à l'imprimerie de Keimer. On n'en fondait pas encore dans les

colonies anglaises. Se servant de ceux qui étaient chez Keimer comme de

poinçons, Franklin avait fait des moules et y avait coulé du plomb.

A l'aide de ces matrices imitées, il avait complété généreusement

l'imprimerie de Keimer, lequel ne tarda point à se repentir de s'être

privé de son utile coopération. Franklin n'était pas seulement très-bon

compositeur et fondeur ingénieux, il pouvait être habile graveur.

Or il arriva que la colonie de New-Jersey chargea Keimer d'imprimer pour

elle un papier-monnaie. Il fallait dessiner une planche, et la graver

après y avoir tracé des caractères et des vignettes qui en rendissent la

contrefaçon impossible; personne autre que Franklin ne pouvait faire cet

ouvrage compliqué et délicat. Keimer le supplia de revenir chez lui, en

lui disant que d'anciens amis ne devaient pas se séparer pour quelques

mots qui n'étaient l'effet que d'un moment de colère. Franklin ne se

laissa pas plus tromper par ses avances qu'il ne s'était mépris sur ses

emportements. Il savait que l'intérêt dictait les unes comme il avait

suggéré les autres. Il s'était déjà entendu avec un des apprentis de

Keimer, nommé Hugues Mérédith, dont l'engagement expirait dans quelques

mois, et qui lui avait proposé de monter alors en commun une imprimerie,

pour laquelle lui fournirait ses fonds et Franklin son savoir-faire. La

proposition avait été acceptée, et le père de Mérédith avait commandé à

Londres tout ce qui était nécessaire pour l'établissement de son fils et

de son associé.

En attendant que Mérédith devînt libre, et que la presse et les

caractères achetés en Angleterre arrivassent, Franklin ne refusa point

l'offre de Keimer. Il grava une planche en cuivre, avec des ornements

qu'on admira d'autant plus qu'elle était la première qu'on eût vue en ce

pays. Il alla l'exécuter à Burlington, sous les yeux des hommes les plus

distingués de la province, chargés de surveiller le tirage des billets

et de retirer ensuite la planche. Keimer reçut une somme assez forte; et

Franklin, dont on loua beaucoup l'habileté, gagna, par la politesse

de ses manières, l'étendue de ses connaissances, l'agrément de ses

entretiens, la sûreté de ses jugements, l'estime et l'amitié des membres

de l'assemblée du New-Jersey, avec lesquels il passa trois mois. L'un

d'eux, vieillard expérimenté et pénétrant, l'inspecteur général de la

province, Isaac Detow, lui dit: «Je prévois que vous ne tarderez pas

à succéder à toutes les affaires de Keimer, et que vous ferez votre

fortune à Philadelphie dans ce métier.»

Il ne se trompait point. La modeste imprimerie de Franklin fut montée

en 1728; elle n'avait qu'une seule presse. Franklin s'établit avec

son associé Mérédith dans une maison qu'il loua près du marché de

Philadelphie, moyennant vingt-quatre livres sterling (cinq cent

soixante-seize francs), et dont il sous-loua une portion à un vitrier

nommé Thomas Godfrey, chez lequel il se mit en pension pour sa

nourriture. Il fallait gagner les intérêts de la somme de deux cents

livres sterling (quatre mille huit cents francs) consacrée à l'achat

du matériel de l'imprimerie, le prix du loyer, et les frais d'entretien

pour Mérédith et pour lui, avant d'avoir le moindre bénéfice. Cela

paraissait d'autant moins présumable, qu'il y avait deux imprimeurs

dans la ville: Bradford, chargé de l'impression des lois et des actes de

l'assemblée de Pensylvanie, et Keimer. Plus de constance dans le

travail et plus de mérite dans l'oeuvre pouvaient seuls lui donner la

supériorité sur ses concurrents; il le sentit, et ne négligea rien de ce

qui devait établir sous ce double rapport sa bonne renommée. Il était

à l'ouvrage avant le jour, et souvent il ne l'avait pas encore quitté à

onze heures du soir. Il ne terminait jamais sa journée sans avoir

achevé toute sa tâche et mis toutes ses affaires en ordre. Ses vêtements

étaient toujours simples. Il allait acheter lui-même dans les magasins

le papier qui lui était nécessaire et qu'il transportait à son

imprimerie sur une brouette à travers les rues. On ne le voyait jamais

dans les lieux de réunion des oisifs; il ne se permettait ni partie de

pêche, ni partie de chasse. Ses seules distractions étaient ses livres;

et encore ne s'y livrait-il qu'en particulier, et lorsque son travail

était fini. Il payait régulièrement ce qu'il prenait, et fut bientôt

généralement regardé comme un jeune homme laborieux, honnête, habile,

exécutant bien ce dont il était chargé, fidèle aux engagements qu'il

contractait, digne de l'intérêt et de la confiance de tout le monde.

Son association avec Mérédith ne dura point. Élevé dans les travaux

de la campagne jusqu'à l'âge de trente ans, Mérédith se pliait

difficilement aux exigences d'un métier qu'il avait appris trop tard. Il

n'était ni un bon ouvrier, ni un ouvrier assidu. Le goût de la boisson

entretenait son penchant à la paresse. Il sentit que la vie aventureuse

des pionniers dans les terres de l'Ouest lui conviendrait mieux que la

vie régulière des artisans dans les villes. Il offrit à Franklin de lui

céder ses droits, s'il consentait à rembourser son père des cent livres

sterling qu'il avait dépensées, à acquitter cent livres qui restaient

encore dues au marchand de Londres, à lui remettre à lui-même trente

livres (sept cent vingt francs), enfin à payer ses dettes, et à lui

donner une selle neuve. Le contrat fut conclu à ces conditions. Mérédith

partit pour la Caroline du Sud, et Franklin resta seul à la tête de

l'imprimerie.

Il la fit prospérer. L'exactitude qu'il mit dans son travail et

la beauté de ses impressions lui valurent bientôt la préférence du

gouvernement colonial et des particuliers sur Bradford et sur Keimer.

L'assemblée de la province retira au premier la publication de ses

billets et de ses actes pour la donner à Franklin; et le second, perdant

tout crédit comme tout ouvrage, se transporta de Philadelphie aux

Barbades. Franklin obtint l'impression du papier-monnaie de la

Pensylvanie, qui avait été de quinze mille livres sterling (trois cent

soixante mille francs) en 1723, et qui fut de cinquante-cinq mille (un

million trois cent mille francs) en 1730. Le gouvernement de New-Castle

lui accorda bientôt aussi l'impression de ses billets, de ses votes et

de ses lois.

Les premiers succès en amènent toujours d'autres. L'industrie de

Franklin s'étendit avec sa prospérité. Au commerce de l'imprimerie il

ajouta successivement la fondation d'un journal, l'établissement d'une

papeterie, la rédaction d'un almanach. Ces entreprises furent aussi

avantageuses à l'Amérique septentrionale que lucratives pour lui. Les

colonies n'avaient ni journaux, ni almanachs, ni papeteries à elles.

Avant Franklin, on y réimprimait les gazettes d'Europe comme elles y

étaient envoyées, on y tirait tout le papier de la métropole, et on y

répandait ces almanachs insignifiants ou trompeurs qui n'apprenaient

rien au peuple, ou qui entretenaient en lui une superstitieuse

ignorance.

Franklin fut le premier qui, dans le journal de son frère à Boston, et

dans le sien à Philadelphie, discuta les matières les plus intéressantes

pour son temps et pour son pays. Il le fit servir à l'éducation

politique et à l'enseignement moral de ses compatriotes, dont il

développa l'esprit de liberté par le contrôle discret, mais judicieux,

de tous les actes du gouvernement colonial, et auxquels il prouva, sous

toutes les formes, que les hommes vicieux ne peuvent être des hommes de

bon sens. Il devint ainsi l'un de leurs principaux instituteurs avant

d'être l'un de leurs plus glorieux libérateurs.

Son almanach, qu'il commença à publier en 1732, sous le nom de _Richard

Saunders_, et qui est resté célèbre sous celui du _Bonhomme Richard_,

fut pour le peuple ce que son journal fut pour les classes éclairées. Il

devint pendant vingt-cinq ans un bréviaire de morale simple, de savoir

utile, d'hygiène pratique à l'usage des habitants de la campagne.

Franklin y donna, avec une clarté saisissante, toutes les indications

propres à améliorer la culture de la terre, l'éducation des bestiaux,

l'industrie et la santé des hommes, et il y recommanda, sous les formes

de la sagesse populaire, les règles les plus capables de procurer le

bonheur par la bonne conduite.

Il résuma dans la _Science du Bonhomme Richard_, ou le _Chemin de la

fortune_, cette suite de maximes dictées par le bon sens le plus délicat

et l'honnêteté la plus intelligente. C'est l'enseignement même du

travail, de la vigilance, de l'économie, de la prudence, de la sobriété,

de la droiture. Il les conseille par des raisons simples et profondes,

avec des mots justes et fins. La morale y est prêchée au nom de

l'intérêt, et la vérité économique s'y exprime en sentences si

heureuses, qu'elles sont devenues des proverbes immortels. Voici

quelques-uns de ces proverbes, agréables à lire, utiles à suivre:

«L'oisiveté ressemble à la rouille, elle use beaucoup plus que le

travail: la clef dont on se sert est toujours claire.

«Ne prodiguez pas le temps, car c'est l'étoffe dont la vie est faite.

«La paresse va si lentement, que la pauvreté l'atteint bientôt.

«Le plaisir court après ceux qui le fuient.

«Il en coûte plus cher pour entretenir un vice que pour élever deux

enfants.

«C'est une folie d'employer son argent à acheter un repentir.

«L'orgueil est un mendiant qui crie aussi haut que le besoin, et qui est

bien plus insatiable.

«L'orgueil déjeune avec l'abondance, dîne avec la pauvreté, et soupe

avec la honte.

«Il est difficile qu'un sac vide se tienne debout.

«On peut donner un bon avis, mais non pas la bonne conduite.

«Celui qui ne sait pas être conseillé ne peut pas être secouru.

«Si vous ne voulez pas écouter la raison, elle ne manquera pas de se

faire sentir.

«L'expérience tient une école où les leçons coûtent cher; mais c'est la

seule où les insensés puissent s'instruire.»

Cet almanach, dont près de dix mille exemplaires se vendaient tous les

ans, eut un grand succès et une non moins grande influence. Franklin

le fit servir de plus à doter son pays d'une nouvelle industrie: il

l'échangea pour du chiffon qu'on perdait auparavant, et avec lequel il

fabriqua du papier. Sa papeterie fournit les marchands de Boston, de

Philadelphie et d'autres villes d'Amérique, et bientôt, à son imitation,

on fonda cinq ou six papeteries en Amérique. Il apprit ainsi à ses

compatriotes à se passer du papier de la métropole, comme de ses

journaux, de ses almanachs, et bientôt de son administration.

Grâce à lui, les imprimeries se multiplièrent également dans les

colonies. Il forma d'excellents ouvriers, qu'il envoya avec des

presses et des caractères dans les diverses villes qui n'avaient point

d'imprimeurs, et qui sentaient le besoin d'en avoir. Il formait avec

eux, pendant six ans, une société dans laquelle il se réservait un tiers

des bénéfices. Son imprimerie fut ainsi le berceau de plusieurs autres,

et sa confiance généreuse se trouva toujours si bien placée, qu'elle ne

l'exposa jamais à un regret ni à un mécompte.

Le produit de plus en plus abondant de ces diverses industries lui

procura d'abord l'aisance, puis la richesse. Il n'avait pas attendu ce

moment pour corriger ses anciens _errata_. Il avait restitué à Vernon la

somme qu'il lui devait, en joignant les intérêts au capital. Il s'était

cordialement réconcilié avec son frère James. Le tort qu'il lui avait

fait autrefois, il le répara envers son fils, en formant celui-ci à

l'état d'imprimeur, et en lui donnant ensuite toute une collection de

caractères neufs. Ces réparations soulagèrent sa conscience, mais il y

en eut une qui contenta son coeur. Il épousa, en 1730, miss Read, qu'à

son retour de Londres, en 1726, il avait trouvée mariée et malheureuse.

Sa mère l'avait unie à un potier nommé Rogers, rempli de paresse et de

vices, dissipé, ivrogne, brutal, et qu'on sut depuis être déjà

marié ailleurs. Le premier mariage rendait le second nul; et Rogers,

disparaissant de Philadelphie, où il était perdu de dettes et de

réputation, abandonna la jeune femme qu'il avait trompée. Franklin,

touché du malheur de miss Read, qu'il attribuait à sa propre légèreté,

et cédant à son ancienne inclination pour elle, lui offrit sa main,

qu'elle accepta avec un joyeux empressement.

«Elle fut pour moi, dit-il, une tendre et fidèle compagne, et m'aida

beaucoup dans le travail de la boutique; nous n'eûmes tous deux qu'un

même but, et nous tâchâmes de nous rendre mutuellement heureux.» Ils

le furent l'un par l'autre pendant plus de cinquante ans. Laborieuse,

économe, honnête, la femme eut des goûts qui s'accordèrent parfaitement

avec les résolutions du mari. Elle pliait et cousait les brochures,

arrangeait les objets en vente, achetait les vieux chiffons pour faire

du papier, surveillait les domestiques, qui étaient aussi diligents que

leurs maîtres, pourvoyait aux besoins d'une table simple, pendant que

Franklin, le premier levé dans sa rue, ouvrait sa boutique, travaillait

en veste et en bonnet, brouettait, emballait lui-même ses marchandises,

et donnait à tous l'exemple de la vigilance et de la modestie. Il était

alors si sobre et si économe, qu'il déjeunait avec du lait sans thé,

pris dans une écuelle de terre de deux sous avec une cuiller d'étain.

Un matin pourtant, sa femme lui apporta son thé dans une tasse de

porcelaine avec une cuiller d'argent. Elle en avait fait l'emplette, à

son insu, pour vingt-trois schellings; et, en les lui présentant, elle

assura, pour excuser cette innovation hardie, que son mari méritait une

cuiller d'argent et une tasse de porcelaine tout aussi bien qu'aucun de

ses voisins. «Ce fut, dit Franklin, la première fois que la porcelaine

et l'argenterie parurent dans ma maison.»

Comme la femme forte de la Bible, elle remplit dignement tous ses

devoirs, et elle dirigea avec des soins intelligents la première

éducation des enfants qui naquirent d'une union que la Providence

ne pouvait manquer de bénir. Associée aux humbles commencements de

Franklin, elle partagea ensuite son opulence, et jouit de sa grande et

pure célébrité. Cet homme industrieux sans être avide, ce vrai sage,

sachant entreprendre et puis s'arrêter, ne voulut pas que la richesse

fût l'objet d'une recherche trop prolongée de sa part. Après avoir

consacré la moitié de sa vie à l'acquérir, il se garda bien d'en perdre

l'autre moitié à l'accroître. Son premier but étant atteint, il s'en

proposa d'autres d'un ordre plus élevé. Cultiver son intelligence,

servir sa patrie, travailler aux progrès de l'humanité, tels furent les

beaux desseins qu'il conçut et qu'il exécuta. A quarante-deux ans, il

se regarda comme suffisamment riche. Cédant alors son imprimerie et son

commerce à David Halle, qui avait travaillé quelque temps avec lui, et

qui lui conserva pendant dix-huit ans une part dans les bénéfices, il

se livra aux travaux et aux actes qui devaient faire de lui un savant

inventif, un patriote glorieux, et le placer parmi les grands hommes.

Vie de Franklin · 第 9 / 46 题