III

Troménie est une corruption de _Trô-minihy_ et signifie proprement «tour

de l’asile». Ces asiles, ces minihys, dans l’ancienne Église de

Bretagne, étaient des cercles sacrés d’une, de deux, quelquefois de

trois lieues et plus, entourant les monastères et jouissant des plus

précieuses immunités. Celui qui dépendait du prieuré de Locronan

couvrait une vaste étendue, empiétait sur le territoire de quatre

paroisses: Locronan, Quéménéven, Plogonnec et Plounévez-Porzay. Le

pèlerinage de la Troménie consiste à en faire le tour, en suivant une

ligne traditionnelle qui n’a pas varié depuis des siècles. On ne

s’écarte guère des flancs du _ménez_ dont la masse énorme absorbe,

confisque la vue, apparaît comme le centre de la fête. Aussi les

fidèles, peu soucieux d’une étymologie dont le sens pour eux s’est

perdu, expliquent-ils Troménie par _Trô-ar-ménez_ qu’ils traduisent

librement: le Pardon de la Montagne.

Quant au trajet à parcourir, c’est celui-là même--on l’a deviné--où se

complut Ronan le marcheur, du temps qu’il était de ce monde. Voie

étrange hors de toute voie, espèce de sentier mystique, à peine frayé et

que jalonnent seulement, de loin en loin, des calvaires. Il n’est pas

aisé de s’y reconnaître. Mais au besoin le saint en personne s’offre à

remplir les fonctions de guide.

Une pauvresse m’a fait ce récit.

Elle avait promis d’accomplir le pèlerinage, de nuit, et elle s’était

mise en route au crépuscule, comptant sur la lune pour éclairer ses pas.

La lune ne se leva point. D’épais nuages venus de la mer avaient envahi

le firmament. La vieille cheminait néanmoins, trébuchant aux pierres, se

cognant parfois le front aux talus. Quand elle fut au milieu des landes,

elle s’arrêta; elle ne savait plus de quel côté s’orienter dans les

ténèbres. Une grande peur la prit. Elle allait renoncer à son vœu. Mais

tout aussitôt une voix de pitié se fit entendre qui la réconforta.

--Pose tes pieds où je poserai les miens, disait la voix.

Elle chercha à voir qui lui parlait de la sorte. Vainement. Elle ne

distingua rien, si ce n’est deux pieds nus, d’une blancheur

éblouissante, qui marchaient devant elle et qui laissaient à mesure dans

le sol de lumineuses empreintes. Elle put ainsi parvenir sans encombre

au terme de ses dévotions.

--Être secourable, s’écria-t-elle en joignant les mains, apprends-moi

ton nom, que je le bénisse jusqu’à l’heure de ma mort.

--Tu n’as cessé, tantôt, de l’invoquer dans tes litanies, répondit la

voix.

Alors, elle comprit, s’agenouilla pour baiser les pieds du saint; mais

il avait disparu.

Dès le XIIe siècle, la Troménie septennale prenait rang parmi les

grandes assemblées religieuses de la Bretagne. On s’y rendait par clans

des points les plus éloignés,--de l’extrême Trégor, du fond des landes

vannetaises. Saint Yves y figura, accompagné de son inséparable Jehan de

Kergoz. Plus tard les ducs se firent un devoir de s’y montrer. La

tradition s’était déjà répandue qu’il faut avoir passé par Locronan pour

gagner le ciel. Une année, la fête revêtit un éclat particulier. De

beaux seigneurs aux costumes somptueux, montés sur des chevaux richement

caparaçonnés, débouchèrent devers Plogonnec, suivis d’une multitude de

gens d’armes et précédés d’un escadron de trompettes sonnant à pleins

poumons. Ils escortaient un carrosse d’où l’on vit descendre une

mignonnette jeune femme en coiffe du temps, juste comme la procession

traversait la place. Elle était gente et accorte, avec des yeux clairs,

très doux, et un joli front têtu de Bretonne. Quand les porteurs des

reliques eurent défilé, elle vint se joindre pieusement à un groupe de

fermières qui, habillées d’étoffes rouges aux chamarrures d’argent et

d’or, formaient une garde d’honneur à la statue de sainte Anne. Elle

marchait difficilement dans ses petits brodequins peu habitués à fouler

les cailloux des chemins creux ou les aspérités broussailleuses des

landes, et l’on devinait de suite en elle quelque _pennhérès_ de la

ville, mais brave, résolue, «ne plaignant point sa route». Penchée sur

le livre d’heures d’une de ses voisines, elle entonna le cantique à

l’unisson des autres voix. Et, tout le long de la Troménie, elle chanta:

on eût dit qu’un rossignol mélodieux s’égosillait entre ses lèvres, tant

elle savait donner d’onction et de grâce aux rudes syllabes des versets

armoricains. Les gars préposés aux bannières se détournaient sans cesse

pour la regarder. Ils apprirent au retour qu’elle avait nom «la duchesse

Anne» et qu’elle était mariée au roi de France.

Bonne et chère Duchesse, j’ai souvent consulté à ton sujet les

populations de l’Armor trégorrois. Tu n’es déjà plus pour elles qu’un

symbole. Mais en ce canton de Cornouailles ta mémoire vit, et presque ta

personne. Dans une hutte, sous des hêtres,--derniers vestiges de la

forêt de Névet,--des sabotiers m’ont parlé de toi comme s’ils t’avaient

connue. Ils dépeignaient ton visage velouté ainsi qu’un beau fruit; ils

célébraient ta chevelure, ton sourire, ton charme, se souvenaient du

timbre de ta voix. Pour un peu ils eussent juré qu’ils étaient présents

à cette Troménie où tu assistas. Qui oserait, après cela, contester la

magique influence de Ronan?

On en cite des témoignages bien autrement significatifs.

Telle cette Troménie fantastique que le saint, à ce que l’on prétend,

dirigea lui-même. Il tombait depuis la veille une pluie acharnée, et la

montagne était labourée en tous sens par de véritables torrents. Le

clergé décida que la procession n’aurait pas lieu, qu’elle serait

différée au dimanche d’après. Cela mécontenta, paraît-il, le susceptible

Ronan qui, de son vivant, ne s’était jamais préoccupé du temps qu’il

faisait pour vaquer à son pèlerinage quotidien. Voilà que soudain les

cloches s’ébranlent. Un chœur invisible entonne l’hymne de marche et,

par, la baie du portail que le sacristain affirmait pourtant avoir

fermée, jaillit un premier flot de «Troménieurs», puis un autre, puis

d’autres encore, interminablement. On ne sait qui ils sont ni d’où ils

viennent. Ils ont des figures jaunes et moisies. Une fade et bizarre

odeur s’exhale de leurs vêtements d’une forme inconnue. Ils chantent

sans remuer les lèvres, et leur voix est faible, lointaine, semble

sortir des entrailles de la terre. A leur tête s’avance le thaumaturge.

Par-dessus sa robe de bure il a passé les ornements épiscopaux. Un

cercle de lumière entoure son front, et sa barbe neige resplendit comme

une gloire. Il va, et le sol se sèche à mesure devant ses pas, et la

pluie, respectueuse, s’écarte. Les grandes, les lourdes bannières

s’éploient, portées à bras tendus par des vieillards mystérieux aux

carrures athlétiques. Et leurs soies, leurs broderies, leurs images

luisent clair comme par une journée de soleil. Là-haut, dans le ciel,

une trouée d’azur s’est faite, qui se déplace avec la procession, reste

toujours suspendue au-dessus d’elle comme un dais, tandis qu’à l’entour

il ne cesse de pleuvoir, de pleuvoir à verse...

On inspecta le lendemain les bannières, rentrées d’elles-mêmes dans

leurs gaines: elles n’avaient pas reçu une goutte d’eau. Saint Ronan

avait évidemment voulu donner une leçon à son clergé et à ses

paroissiens. L’avertissement fut compris. Depuis lors, au jour et à

l’heure fixés, le cortège de la Troménie se met en marche, quelque temps

qu’il fasse.

Au pays des pardons · 第 39 / 47 题