IV

En général, il fait beau. La fête s’ouvre, en effet, le deuxième

dimanche de juillet, dans la période la plus aimable de l’été breton.

J’ai assisté à la plus récente, à celle de 1893. Au petit matin, je

prenais avec les pèlerins de la région de Quimper le train de

Douarnenez. Il vous dépose à la station dite de Guengat,--une

maisonnette mélancolique, ceinte de landes et de marais, à plusieurs

kilomètres de tout centre habité. Comme personnel, un employé unique,

une femme, dont la principale besogne consiste à regarder passer de

temps à autre quelques wagons et à écouter tinter, le soir, des angélus

lointains. Un étroit ruban pierreux conduit à une route vicinale, à une

de ces délicieuses et minuscules routes bretonnes qui s’en vont, comme

la race elle-même, d’une allure de flânerie, s’attardent en mille

détours et se laissent mener par leur rêve pour n’aboutir nulle part. On

voyage dans une ombre lumineuse, entre des talus tapissés d’un fouillis

de plantes, de fleurettes pâles, d’herbes longues et fines, pendantes

comme des chevelures. On ne voit, on n’entend rien que le reflet mouvant

des feuillages sur la chaussée criblée de gouttes de soleil et un léger

bruit d’eau dans les cressonnières aux deux bords du chemin.

Brusquement, dans une éclaircie, surgit la montagne sacrée, la croupe

encore fumante des buées de l’aube. Des silhouettes de pèlerins se

dessinent, imprécises, sur la crête et le long des pentes. Les Troménies

individuelles,--plus fécondes en grâces, dit-on, sans doute parce que

plus conformes à l’esprit de la tradition primitive,--ont commencé de

circuler à partir de minuit. Aussi y a-t-il déjà des gens qui

reviennent, les traits un peu las, les vêtements détrempés par la rosée.

Un premier calvaire se dresse au pied du mont; sur les marches, des

femmes sont assises et déjeunent d’un morceau de pain bis graissé de

lard. L’une d’elles, m’interpellant au passage, me crie:

--Inutile de vous presser. Vous arrivez trop tard. Le saint n’est plus

chez lui.

Leurs dévotions scrupuleusement accomplies, nos paysannes plaisantent

volontiers. Je riposte:

--Eh bien! alors, j’irai chez Kébèn.

--Pour celle-là, vous la rencontrerez! m’est-il répondu.--Et même au

lieu d’une, vous en trouverez cinq cents.

Il faut savoir que le mauvais renom de la mégère de Kernévez s’est

étendu, bien injustement du reste, à toutes les ménagères du quartier:

il a fait tache d’huile à travers les siècles.

Entre Locronan et Quéménéven

Il n’y a femme qui ne soit une Kébèn,

dit un adage inventé, je suppose, par quelque commère du bourg voisin, à

l’époque où la prospérité de ce petit pays industrieux faisait autour

d’elle tant de jaloux. Le vieil individualisme celtique est demeuré

vivace en Bretagne, et les rivalités, les rancunes s’y perpétuent d’un

village à l’autre, avec une jovialité féroce...

Je suis déjà haut dans la montée que j’entends encore, derrière moi,

rire à gorge déployée mes Cornouaillaises retour de pardon. Mais, à

mesure que je m’élève, il semble que je pénètre dans une atmosphère

d’infini silence; on respire dans l’air ce je ne sais quoi de religieux

qui enveloppe partout les sommets et qui les fit vénérer de nos ancêtres

aryens comme des tabernacles de la divinité. La brise, qui souffle par

lentes bouffées, est chargée de parfums d’une essence rare, de la fine

senteur des herbes aromatiques; et les groupes de nuages dans le ciel

ressemblent à de grandes figures agenouillées... Les sons d’une

clochette ont retenti. Une voix psalmodie en breton:

--Passant, donnez une obole!... Pour l’amour de saint Thégonnec, donnez!

Au fond d’une hutte façonnée, comme jadis celle de Ronan, de branchages

entrelacés et recouverte d’un drap en guise de toiture, un homme est

accroupi sur une escabelle, un _glazik_ en veste neuve bordée d’un large

galon jaune. Devant lui est une table parée à l’instar d’un autel et,

sur la table, une statuette de saint, noire, enfumée, une de ces images

barbares particulièrement chères aux Armoricains, à cause de leur

antiquité même. Un plat de cuivre, à demi plein de gros sous, est posé

auprès de l’icône pour recevoir les offrandes. C’est là une espèce de

péage mystique établi de place en place sur tout le pourtour de la

Troménie. On en compte jusqu’à soixante et soixante-dix, de ces logettes

éparses aux flancs du mont. Les quatre paroisses qui avaient une portion

de leur territoire comprise dans l’ancien minihy s’y font représenter

non seulement par le patron de leur église, mais encore par la multitude

des «petits saints» indigètes en honneur dans les chapelles locales. Et

près de chacun d’eux se tient un délégué de la fabrique qui, dans un

boniment naïf, énumère ses vertus, rappelle ses miracles, vante les

merveilleuses propriétés de l’eau de sa fontaine, quelquefois tend à

baiser aux pèlerins des fragments de ses reliques. Le proverbe «chacun

prêche pour son saint» n’a jamais été d’une application plus directe et

plus littérale. Ainsi le culte de Ronan devient une source de profits

pour tous les sanctuaires de la région. Il est juste d’ajouter que cet

usage, d’une origine fort reculée, ne s’explique pas uniquement par des

raisons de lucre. C’est une croyance répandue dans toute la péninsule

que les saints d’un même canton se doivent faire visite le jour de leurs

pardons respectifs. Si on ne prend soin de les y mener, ils s’y

transportent, dit-on, spontanément. Des pêcheurs de la côte trégorroise

m’ont affirmé avoir vu Notre-Dame de Port-Blanc se rendre par mer, la

nuit, à la fête votive de Notre-Dame de la Clarté. Ne nous étonnons donc

pas si les Urlou, les Corentin, les Thujen, les Thégonnec et tant

d’autres thaumaturges, en perpétuelles relations de voisinage avec

Ronan, délaissent momentanément leurs oratoires, à l’occasion de la

Troménie, pour le venir saluer sur les limites de son domaine. Que s’ils

bénéficient par surcroît de quelque aumône, ce serait cruauté de leur en

vouloir. Ils sont si pauvres, les bons vieux saints, et leurs rustiques

maisons si misérables!...

Le sentier traditionnel traverse en cet endroit la grand’route. A l’un

des angles du carrefour s’érige une croix fruste taillée tout d’une

pièce, peut-être dans un menhir, plus probablement dans un de ces blocs

de granit connus sous le nom de _lec’h_ qui servirent, aux premières

époques du christianisme, à marquer en Bretagne les sépultures. C’est

ici la tombe de Kébèn. L’herbe y est maigre et brûlée; jamais fleur n’y

a fleuri; les bruyères même s’en écartent, et les humains les imitent;

ils la contournent à distance d’un pas rapide, en se signant. Qui sait

si, en dépit du lourd monolithe qui l’opprime, l’esprit de rébellion

enfermé là ne va pas tout à coup faire éruption comme un volcan? J’y ai

cependant vu s’agenouiller une vieille femme, et cela non par

inadvertance, car à sa fille qui la morigénait elle répondit:

--Vous êtes jeune encore. Quand vous aurez été plus longtemps à l’école

de la vie, vous aurez appris la pitié.

Incessamment des Troménieurs passent, gravement, tête nue, leur chapeau

dans une main, dans l’autre un chapelet. Ils cheminent en silence sans

échanger une parole: la Troménie est un «pardon muet». A leurs yeux

vagues, obstinément fixés devant eux, on devine que toute leur âme est

concentrée dans une oraison intérieure dont rien ne la saurait

distraire, pas même le splendide horizon qui, vu de ces hauteurs, semble

se déployer au loin comme les branches mouvantes et merveilleusement

nuancées d’un éventail prestigieux. Ils marchent isolés ou par troupes.

C’est tantôt une famille, avec tous ses membres, tantôt un village

entier, un clan de laboureurs émigré en masse, hommes et femmes, enfants

et chiens. Les profils se détachent avec une extraordinaire netteté sur

le bleu délicat du ciel, puis s’évanouissent dans les sinuosités de la

montagne.

Une des principales étapes est celle qui va de la tombe de Kébèn à la

«Jument de pierre». Le sentier s’engage entre des ajoncs, franchit des

carrières abandonnées, côtoie des champs de blé noir, se perd enfin dans

une lande, vaste étendue de gazon roussi, luisante au soleil comme un

miroir immense que les nuages balaient de leurs grandes ombres. Au

milieu de la lande est vautré le monstre de granit. Il a bien les formes

étranges et colossales de quelque animal des temps fabuleux. Le culte

dont il est l’objet remonte certainement à une époque de beaucoup

antérieure à notre ère. On sait de quel naturalisme profond était

empreinte la mythologie celtique. Tout dans la nature lui apparaissait

comme divin, les arbres, les sources, les rochers. Ces antiques

conceptions sont demeurées vivaces au cœur du peuple breton. Le

christianisme s’est superposé à elles ou les a tirées à lui: ne les

pouvant détruire, il les a confisquées. Mais il n’est pas nécessaire de

creuser très avant dans l’âme de la race pour retrouver intact le fond

primitif. En ce qui est de la pierre de Ronan, on lui a longtemps

attribué une vertu fécondante. Il y a peu d’années encore, les jeunes

épousées s’y venaient frotter le ventre, dans les premiers mois du

mariage, et les femmes stériles, pendant trois nuits consécutives, se

couchaient sur elle, avec l’espoir de connaître enfin les joies de la

maternité. On abandonne aujourd’hui ces pratiques, mais je me suis

laissé dire qu’elles ne sont peut-être pas aussi mortes qu’elles en ont

l’air.

Les pèlerins de la Troménie se contentent, en général, de faire le tour

de la pierre sacrée. Les plus dévots, néanmoins, et aussi les gens

fiévreux ou sujets à des maladies nerveuses ne manquent pas de s’asseoir

dans une anfractuosité du roc, sorte de chaire naturelle sculptée par

les pluies, que Ronan affectionnait en ses heures de sieste et de

méditation. Il jouissait de cette place d’un des plus admirables

panoramas qui se puissent contempler.

Les vieux thaumaturges de la légende armoricaine n’étaient point des

ascètes moroses, des contempteurs de l’univers. Ils font plutôt songer

aux _richis_ de l’Inde. Les austérités de la vie érémitique ne fanaient

en eux ni la délicatesse du sentiment, ni la fraîcheur de l’imagination.

S’ils recherchaient la solitude, c’était sans doute pour se vouer plus

exclusivement à Dieu, mais aussi pour entrer en un contact plus direct,

plus intime, avec la frémissante beauté des choses. Ils étaient des

poètes en même temps que des saints. La magie de la nature les

enchantait. La tradition nous les montre cheminant des jours, des mois,

avant de s’arrêter au choix définitif d’une demeure. Une boule, dit-on,

roulait devant leurs pas: entendez par là qu’un instinct supérieur les

guidait. Ils attendaient pour bâtir leur cellule d’avoir rencontré un

paysage digne d’alimenter leur rêve. Aux uns il fallait les hauts lieux,

l’immensité des horizons; d’autres préféraient le mystère des vallées,

toutes chuchotantes du bruissement des eaux et du frisson des

feuillages. Presque toujours ils s’arrangeaient de façon à avoir--petite

ou grande--une ouverture sur la mer. La plupart de leurs oratoires sont,

en effet, situés dans la zone maritime, dans l’_Armor_. Ils aimaient la

mer pour elle-même, parce qu’elle est la mer, la seule chose au monde

peut-être dont le spectacle ne lasse jamais; et aussi, parce qu’elle est

comme la face visible de cet infini qui obsédait leur âme; et enfin,

parce que ses flots baignaient là-bas leur patrie ancienne, les grandes

îles brumeuses d’Hibernie et de Breiz-Meur d’où la tourmente saxonne les

avait chassés. Aux soirs nostalgiques, leur pensée dut s’en retourner

plus d’une fois, dans la houleuse chevauchée des vagues, vers les

monastères tant regrettés d’Iona, de Clonard, de Laniltud, de Bangor.

Devant les yeux de Ronan, la baie de Douarnenez, ou, pour parler comme

les Bretons, la Baie--à leur avis, elle est l’unique--développait sa

courbe harmonieuse, faisait étinceler le sable fin de ses grèves et, sur

la perspective des eaux, découpait en une suite de figures austères et

hardies la majesté de ses promontoires. On comprend sans peine la

prédilection du saint pour ce versant du _ménez_. Il n’y a guère de

sites en Bretagne d’où la vue s’étende plus à l’aise sur un décor à la

fois plus éternel et plus changeant.

Je gagne le bourg en compagnie d’une aïeule toute branlante, toute

disloquée, qui s’appuie d’une main sur son bâton de pèlerine, de l’autre

sur l’épaule d’un garçonnet de douze à quinze ans, son arrière

petit-fils. L’enfant flotte en des vêtements trop larges, défroque

presque neuve de quelque frère aîné «péri en mer». Il a une petite mine

drôle, très éveillée, avec un je ne sais quoi de vieillot déjà dans

l’expression, des regards d’une gravité singulière, pleins de choses

d’ailleurs, un air de tristesse prématurée.

--Il va s’embarquer pour le long cours, m’explique la bonne femme.

Alors, je suis venue le présenter à saint Ronan. C’est la neuvième

Troménie que j’accomplis. Oui, ce sentier m’a vue passer neuf fois, avec

mon homme, mes gars, et les fils de mes gars. Je les ai pleurés tous et

n’en ai enseveli aucun. Ils sont dans le cimetière sans croix. Celui-ci

est le dernier qui me reste. J’ai idée que la mer le prendra comme elle

a pris les autres. Cela est dur, mais il faut que chacun suive son

destin...

Le mousse, lui, ne dit rien, sourit vaguement du côté des boutiques

installées sur la place; et la mer, au pied des collines, s’étale,

glauque, pailletée d’or, attirante et chantante, sirène délicieuse, doux

miroir à prendre les hommes.

Du dehors, l’église de Locronan dont le vaisseau principal appartient au

XVe siècle a la noblesse, l’ampleur de proportions d’une cathédrale.

L’intérieur en est d’un caractère saisissant. On y accède par un vaste

porche en arc surbaissé. Une impression de vétusté, de délabrement, de

grandeur aussi--de grandeur solitaire et quasi farouche--vous envahit

l’âme, dès le seuil. Des masses d’ombre se balancent suspendues aux

voûtes ou rampent le long des parois. On se croirait dans un sous-bois

ténébreux, traversé çà et là de clartés verdâtres. On respire l’horreur

des forêts sacrées. Les piliers, couverts de mousses, de végétations

parasites, rappellent effectivement les arbres pétrifiés de la légende.

Ou bien encore, on songe à l’église d’une de ces villes englouties,

Tolente, Ker-Is, Occismor, tant les murs dégagent d’humidité, tant la

lumière qui les baigne est étrange, crépusculaire, spectrale.

La chapelle du Pénity, accotée à la nef, brille d’un rayonnement plus

vif. Là est la tombe de l’anachorète, là se détache en relief sur une

table de Kersanton l’hiératique et rude image de Ronan. Les traits sont

d’une belle sérénité fruste: dans la fixité des prunelles semblent nager

encore les grands rêves interrompus. Une des mains tient le bâton

pastoral, l’autre le livre d’heures. A l’autel, un prêtre officie[64].

Il bénit l’assistance, et le défilé commence autour du tombeau. Les

dévots circulent en rangs pressés. Plus de femmes que d’hommes, et

presque toutes de la région de Douarnenez. Elles sont fraîches, roses,

et comme nacrées, avec des yeux gris, du gris azuré de la fleur de lin.

La coiffe, qui enserre étroitement le visage, lui donne un air

inoubliable de candeur et de mysticité. Elles touchent du front, à tour

de rôle, le reliquaire en forme de navette que leur présente un diacre;

puis, se retournant vers le thaumaturge de pierre, elles lui impriment

sur la face leurs lèvres saines dont les souffles de la montagne ont

singulièrement avivé l’éclat.

[64] C’était, si je ne me trompe, l’abbé Thomas, aumônier du Lycée de

Quimper, et l’un des principaux zélateurs du culte des vieux saints

nationaux dans le Finistère. On lira avec fruit l’importante

brochure qu’il a consacrée à la Troménie.

Et c’est ici la vraie revanche de Ronan.

La femme, dans la conception des Celtes, apparaît comme une magicienne

exquise et perverse tout ensemble, douée d’un pouvoir irrésistible,

surnaturel, et qui prend tout l’homme sans rien livrer d’elle-même. Nos

poètes populaires la célèbrent sans cesse dans les _soniou_, mais avec

quelle tristesse résignée! Et qu’il y a parfois d’angoisse mêlée à leurs

effusions d’amour! Les saints la craignaient, voyaient en elle un

obstacle insurmontable à la sainteté. Efflam, contraint par son père de

se choisir une épouse, ressentit devant la beauté d’Enora un tel trouble

qu’il s’évanouit sur le parquet de la chambre nuptiale. Sans

l’intervention d’un ange, il n’eût jamais eu le courage de s’enfuir.

Enora l’ayant rejoint à travers le péril des eaux, il refusa d’entendre

le son de sa voix et lui fit bâtir un ermitage de l’autre côté de la

colline. Envel ne se montra pas moins impitoyable envers sa sœur Jûna.

Pas une fois il ne lui rendit visite dans sa cellule qu’une vallée

seulement séparait de la sienne. Il n’apprit sa mort que lorsque la

cloche qu’elle avait coutume de sonner à l’heure de la prière ne tinta

plus.

Proscrites, anathématisées par les saints, les femmes usaient de

représailles à leur égard. En plus d’une occasion, elles leur jouèrent

de fort vilains tours[65]. On a vu de quelle haine sans rémission Kébèn

poursuivit Ronan. Je n’ai pas tout rapporté. Un hagiographe raconte

qu’elle l’accusa publiquement d’avoir voulu lui faire violence. Mort,

elle le traita de la façon que l’on sait. La trace de l’immonde crachat

reparaît toute fraîche, dit-on, à chaque Troménie, sur la joue gauche du

cadavre de granit; et c’est elle, c’est cette souillure ineffaçable que

les filles de Cornouailles viennent, de sept ans en sept ans, essuyer

pieusement avec leurs baisers.

[65] Cf. _Les saints bretons, d’après la tradition populaire_. Annales

de Bretagne, 1893-1894.

Cependant les cloches s’ébranlent. Les vibrations d’un glas tombent dans

l’église à coups lugubres et espacés; un chœur de prêtres entonne

l’office des morts. La Troménie n’est pas seulement un pèlerinage de

vivants. Les défunts qui n’ont pu l’accomplir en ce monde se lèvent du

pays des âmes pour y prendre part. Croyez que parmi les êtres visibles

et palpables, agenouillés là sur les dalles, rôde tout un peuple

d’ombres évadé des cimetières. Une haleine froide qui vous fait

frissonner, une odeur souterraine dont l’atmosphère s’imprègne tout à

coup: autant de signes révélateurs de l’approche des défunts, de la

mystérieuse venue des _Anaon_. J’entends dire sous le porche, à une

fermière de Plogonnec, qu’à la dernière Troménie, comme elle était en

oraison, elle se sentit chatouiller la nuque par des doigts glacés.

S’étant retournée, elle faillit se pâmer de stupeur en se trouvant face

à face avec son mari qu’elle avait enterré l’année d’avant et pour qui

justement elle récitait le _De profundis_. «J’allais lui parler, mais il

lut sans doute mon intention dans mes yeux, car aussitôt il

s’éclipsa...»

C’est du haut des degrés qui conduisent au portail qu’il faut jouir du

spectacle de la grand’messe. Par les vantaux ouverts, le regard plonge à

travers la nef jusqu’au fond de l’abside qui, derrière cette forêt de

piliers aux fûts énormes, luit, inondée de soleil, comme une clairière

éblouissante. Les hommes sont groupés aux premiers rangs: un flot de

têtes rudes et carrées aux longues chevelures celtiques. Ensuite

viennent les femmes, prosternées dans toutes les attitudes. On voit

palpiter les ailes de leurs coiffes où le jour multicolore des vitraux

met de chatoyantes irisations. On dirait un vol d’oiseaux de mer

engouffrés dans l’église. Et des chants se traînent en notes éplorées,

des chants pareils à des mélopées barbares, très graves et très doux.

De midi à deux heures, il se produit une sorte de détente. C’est un rude

pardon que la Troménie, et où l’on ne doit ménager ni sa sueur, ni sa

peine. On n’y gagne pas que des indulgences, mais encore un robuste

appétit. L’air vif des hauteurs, aiguisé de salure marine, et quelque

cinq lieues par les ravines et les landes vous dilateraient l’estomac

d’un citadin; à plus forte raison, d’un rustique. D’ailleurs, il n’est

point de concours religieux en Bretagne qui n’aille sans un semblant de

liesse profane. Donc, tandis que l’église se vide, les auberges

s’emplissent. Trouve place qui peut. D’aucuns vont s’installer hors

bourg, à l’ombre d’un pan de mur, emmi les ruines enguirlandées de

lierre qui jonchent au loin la campagne. L’unique hôtel du lieu, dont la

vieille façade pleure inconsolablement la mort des diligences, a tendu

son hangar de draps blancs, comme pour une noce de village. J’y déjeune

avec les Troménieurs d’importance, patrons de pêche ou riches

laboureurs, gens de Plonéis, de Tréboul, de Kerlaz et de Ploaré. Des

bouffées de brise gonflent les toiles, font claquer autour de nous

toutes ces blancheurs sonores. La foule, sur la place, va, vient,

grossie de quart d’heure en quart d’heure, exaltée, grisée de son propre

bruit. Une allégresse sacrée commence à vibrer dans l’air.

Notez ceci. Dans ce vaste bourdonnement humain, pas une clameur de

mendiant, pas une de ces lamentations geignardes qui vous obsèdent les

oreilles à tous les autres pardons de Bretagne. Les exhibiteurs de

plaies, réelles ou simulées, ne se montrent point à Locronan ni sur le

parcours du pèlerinage. Il est vrai que la Troménie est faite pour

décourager les infirmes, culs-de-jatte, tortillards et béquillards de

toute espèce. Elle est avant tout la solennité des ingambes.

V

Jadis, c’est à coup de poings et de _penn-baz_ qu’on se disputait

l’honneur de porter les grandes bannières à la procession de saint

Ronan. Heureuse la paroisse dont les champions triomphaient! Elle était

assurée pour sept ans d’une prospérité sans égale. Pendant sept ans, il

ne naissait chez elle que des garçons, des «gagneurs de pain», solides

et bien venus; les poutres des greniers rompaient sous le poids des

récoltes; les barques rentraient, le soir, avec des pêches miraculeuses,

et les âmes, comme en un paradis terrestre, fleurissaient exemptes de

souci. Aussi la lutte pour les bannières dégénéra-t-elle plus d’une fois

en combat sanglant. Il y eut des poitrines défoncées, des crânes fendus.

Le clergé jugea nécessaire de faire intervenir la force publique. Mais

la présence de la maréchaussée, loin d’en imposer à la population,

l’exaspéra. Chacun y vit une atteinte aux libertés locales, bien plus,

une sorte de profanation de la fête. Que ne laissait-on les gens

s’arranger entre soi? Et quel besoin d’associer ces intrus, ces

_gallots_, à la glorification de Ronan?

Les Bretons entourent leurs saints d’un culte jaloux. Un vent de révolte

traversa les cerveaux surexcités; on cria haro sur les «Enfants de Marie

Robin[66].» Lors de la Troménie qui fut célébrée le 14 juillet 1737

éclata une véritable émeute dont un procès-verbal publié dans

l’inventaire des archives départementales nous a conservé le souvenir.

Les gendarmes furent pourchassés à coups de pierre et ne durent leur

salut «qu’à la vitesse de leurs chevaux».

[66] _Bugalè Mari Robin_, sobriquet sous lequel on désigne encore les

gendarmes en ce pays.

--Dao!... Dao! hurlaient les pèlerins.

Ce que le sire Dugas traduit en son style de brigadier: «Donnons

dessus!... Saccageons-les!...»

Les choses se passent aujourd’hui d’une façon plus civile. L’honneur de

porter les bannières est toujours un objet de brigue, seulement il se

paie, s’octroie à l’enchère au plus offrant. C’est moins démocratique,

sans doute, mais il y a aussi moins de têtes fracassées et de vestes en

lambeaux. La dévotion n’y perd guère et le trésor du saint y gagne

quelques écus qui, joints à la subvention de l’État, permettront

peut-être de sauvegarder l’église, sinon de rendre à la tour décapitée

la flèche qu’elle n’a plus.

Le timbre de l’antique horloge paroissiale a retenti. Les cloches qui

n’attendaient que la sonnerie de l’heure se mettent en branle toutes à

la fois, et, des églises lointaines, des petites chapelles enfouies sous

le couvert des bois, d’alertes carillons leur répondent.

Dans la baie du porche, les voici paraître, les lourdes, les vénérables

bannières, avec leurs hampes énormes où se crispent les poings des

porteurs. Elles s’inclinent pour franchir la voûte, balaient le sol de

leurs franges, puis, matées à grand’peine, se tendent soudain comme des

voiles prêtes à prendre le vent. Un frémissement parcourt leurs vieilles

soies; des feux jaillissent de leurs paillettes. Et l’on croit voir les

saintes images cligner les paupières aux rayons du «soleil béni» que

depuis sept ans elles n’ont point affronté. La procession peu à peu

s’organise. En tête s’avancent les croix de vermeil et d’argent massif,

garnies de clochettes qui tintent, tintent sans fin, avec de jolies voix

claires, comme autrefois la clochette en fer de Ronan. Elle est là

aussi, la clochette enchantée, mais muette, immobile, clouée sur un

coussin de velours, précédant de quelques pas la statue du thaumaturge.

Que n’a-t-on épargné à celui-ci les ornements épiscopaux dont il se

montra de son vivant si dédaigneux? Il eût été plus beau, ce me semble,

et plus _nature_, dans son manteau de laine sombre, couleur de peau de

bête, la moitié antérieure du crâne rasée, conformément au canon de la

tonsure celtique, et, dans les mains, au lieu d’une crosse, son bâton de

Troménieur éternel. Une longue, longue file de saints lui fait cortège.

Les reliquaires suivent, minuscules arches d’or balancées dans un roulis

d’épaules. En dernier lieu viennent les prêtres, et, sur leurs talons,

houleuse, bigarrée, la foule se précipite.

Des tambours et des fifres donnent le signal du départ. Et, sous le

soleil qui darde à pic, entre les façades grises des maisons, comme

transfigurées par la joie, la théorie se déroule en un pêle-mêle

splendide et silencieux. Le ciel, la montagne, la mer brillent d’une

même clarté blonde, coupée seulement, à de rares intervalles, par les

grandes nappes d’ombre brune qui tombent des nuées en marche. Toutes

choses, dans cette atmosphère fluide, sont en quelque sorte fondues.

Rien ne borne le regard, les lointains se sont évaporés, dissous.

Mais, déjà l’on s’enfonce dans les petits chemins. Nous avons laissé

derrière nous la route battue, ses oratoires champêtres que le clergé

salue au passage d’un cantique, et sa poussière, et son aveuglante

blancheur. Nous tournons le dos à la montagne, à la lumière. Le sol se

creuse toujours plus profondément sous nos pas. C’est presque une voie

sépulcrale, pavée d’ossements de granit. Des deux côtés, de hauts talus

surplombent, et au-dessus s’entrelacent des frondaisons denses où se

tordent, ainsi que les vieilles poutres au plafond des manoirs, des

souches bizarres qu’on dirait sculptées. Et le soleil ne pénètre plus.

C’est à peine si un jour mystérieux filtre à travers les branches, pleut

çà et là en larmes d’argent pâle. Les gens défilent en silence: hommes,

femmes, glissent sans bruit, du pas furtif et pressé des apparitions

dans les légendes.

--On se serait cru en purgatoire,--murmure auprès de moi un paysan, non

sans un vif sentiment d’aise, quand, la vertigineuse descente enfin

terminée, nous nous retrouvons à ciel ouvert. Impossible de mieux rendre

l’espèce de trouble superstitieux auquel chacun a été en proie, durant

cette partie du trajet.

Désormais, tout redevient lumineux, vivant. On barbotte gaiement dans

l’eau des prés; on franchit les fondrières sur des jonchées d’iris, de

roseaux, de genêts fauchés ce matin par les pâtres d’alentour; on

traverse des cours de fermes où des filles se tiennent accoudées au

puits, une écuelle à la main, pour offrir à boire aux pèlerins altérés.

Nous entrons dans le terroir de Kernévez, à la limite de Quéménéven.

L’ombre de Kébèn y rôde encore. Son lavoir est là, sous les saules; là

aussi, la pierre où elle avait coutume de s’agenouiller, les jours de

lessive. La trace de ses genoux y est restée marquée, et l’on prétend

qu’à minuit, lorsqu’il fait clair de lune, on l’y peut voir tordant son

suaire entre ses doigts de squelette et exprimant de la toile un mélange

abominable de pus et de sang. Du moins la malédiction qui pèse sur elle

n’a-t-elle pas nui au lieu qu’elle habita. C’est, en effet, un des coins

exquis de la région, avec des vergers opulents, une mer de blés, des

avenues de hêtres superbes où la Troménie s’attarde à plaisir et

rassemble ses forces avant d’entreprendre l’assaut de la montagne.

De ce côté, le _ménez_ se dresse en apparence inexpugnable. Il a la

raideur abrupte des collines où les Anciens édifiaient leurs acropoles.

Porteurs de croix et porteurs de bannières l’attaquent de front,

hardiment, au pas de charge. Ne vous imaginez point que ce soit par

vaine ostentation de vigueur. S’ils n’escaladaient tout d’une haleine ce

sentier de chèvres, ils s’affaisseraient exténués à mi-pente. Les

tambours et les fifres les soutiennent de leur mieux, et la procession

suit comme elle peut, à la débandade, haletante, congestionnée. Qu’il

fait bon respirer l’air de là-haut, s’éventer aux souffles de

l’Atlantique et humer la grande fraîcheur qui se lève de l’occident, aux

premières approches du soir!...

Le point du plateau où nous sommes parvenus a gardé le nom de

_Plaç-ar-C’horn_. Kébèn dut avoir la main robuste pour faire voler

jusqu’ici, d’un coup de battoir, la corne du bœuf de Ronan. Le chariot

qui portait le cadavre du saint stationna, dit-on, quelques minutes en

cet endroit, sans doute afin de permettre au thaumaturge d’embrasser une

dernière fois du regard son horizon préféré. Il y a quelque dix ans, on

y a érigé sa statue, en granit. Elle a un grand tort: celui de n’avoir

point été sculptée par n’importe quel tailleur de pierres dans la

manière si expressive des primitifs imagiers bretons. Au socle est

adossée une chaire d’où un prêtre va tout à l’heure haranguer la foule.

Et ce sera vraiment le _Sermon sur la Montagne_, au centre d’un paysage

comparable pour la délicatesse, pour l’harmonieuse sobriété des lignes

aux sites les plus ravissants de la Galilée d’autrefois. En attendant,

les pèlerins se restaurent sous les tentes installées là par des

cabaretiers des bourgs voisins, ou s’allongent sur le gazon, brisés de

fatigue, ivres de soleil, sans pour cela s’interrompre de prier. Le

sermon fini, ils se reformeront en procession, descendront le versant

opposé du _ménez_ par les sentiers de lande que j’ai parcourus ce matin

et ne rejoindront guère Locronan qu’aux premières étoiles.

Je n’ai pu entendre le prédicateur, mais je n’ai pas de peine à me

figurer les choses très simples et très émouvantes qu’il a dû trouver à

dire en un tel lieu, devant un tel auditoire, à cette heure, en quelque

sorte religieuse, du couchant, si propice à l’évocation des légendes en

un pays qui n’a jamais cessé d’y croire, si même elles ne sont à ses

yeux l’unique réalité.

... Les bannières, les croix reposent, appuyées au revers des talus. La

baie de Douarnenez s’étend muette, pâlie par le soir, striée de ces

moires d’azur qui sont comme les veines de la mer. De fantastiques

promontoires se haussent au-dessus des eaux et peu à peu se rapprochent

ainsi que des murailles mobiles pour enclore l’horizon. Des chants

lointains, des tintements de clochettes annoncent que les Troménieurs se

sont remis en marche. Et maintenant, tout s’est tu, même le vent. Une

paix immense plane dans la douceur grise du crépuscule. Les grèves, les

plaines, les vallons s’effacent, noyés d’ombre. Seule, la croupe de la

montagne sainte se détache en clair sur un fond de nuages et demeure

auréolée d’un nimbe de lumière mourante.

Au pays des pardons · 第 40 / 47 题