II

Si jamais vous visitez Locronan, faites en sorte d’y arriver par la

«vieille côte». La montée, au début, n’est pas engageante; c’est moins

un chemin qu’une ravine, que le lit desséché d’un torrent. Mais, à

mesure que l’on approche de la crête, la route s’aplanit, se dilate,

retrouve sa noble aisance d’ancienne voie royale. Borné encore, vers

l’occident, par un dernier renflement des terres, l’horizon s’est

découvert peu à peu dans la direction du sud et du septentrion. Derrière

vous s’estompent les grandes houles bleues du Quimperrois; à votre

droite s’enlève sur le ciel la montagne sacrée, avec son énorme croupe

creusée de plissements rugueux où les traînées de bruyères semblent des

fumées roses courant à ras de sol; à gauche, un pays vert--d’un vert

lumineux, d’un vert fauve--déroule jusqu’à la mer océane la nappe

onduleuse de ses feuillages. Des pins bordent la route, mais sans

entraver la vue qui se joue librement entre leurs fûts ébranchés; et

l’on a au-dessus de soi l’aérienne mélopée de leurs cimes. Ajoutez que

nulle part ailleurs, en Bretagne, on ne respire mieux ce que le poète

appelle

L’ivresse de l’espace et du vent intrépide.

Le vent s’acharne d’une aile infatigable sur ce haut plateau. On est,

pour ainsi dire, bouche à bouche avec l’Atlantique qui vous souffle à la

face, de tout près, sa rude haleine salée, vous fouette la peau de ses

larges embruns. Le bruit des vagues se fait si distinct qu’on se

croirait sur un sommet de falaise: on s’attend à recevoir dans les

jambes un paquet d’écume. Point. De l’abîme, béant à vos pieds, c’est un

clocher qui surgit, un clocher veuf de sa flèche, une énorme tour carrée

aux étroites et longues ogives d’où s’envolent, non des goélands, mais

des corbeaux. Plus bas, voici l’église tassée de vieillesse, sous sa

toiture gondolée; et près d’elle se montre le cimetière, un arpent de

montagne clos de murs en ruine et foisonnant d’herbe. On descend une

pente raide, sinueuse, presque une rue, avec les restes d’un pavage

ancien. Jadis, au temps d’une prospérité qui n’est plus qu’un

mélancolique souvenir, c’était par ici que la diligence de Quimper à

Brest faisait à Locronan son entrée, dans un fracas de ferrailles et de

grelots, semant sur son passage le mouvement, la gaieté, la vie. Les

femmes, leur poupon dans les bras, accouraient sur le seuil des petites

maisons basses qui, toutes, portent inscrites dans leur linteau la date

de leur construction et les noms des ancêtres qui les édifièrent. Les

hommes eux-mêmes, tisserands pour la plupart, se soulevaient sur les

pédales des métiers et, par la lucarne entr’ouverte, saluaient le

postillon d’un lazzi, les voyageurs d’un souhait de bon voyage. A

l’animation d’autrefois a succédé, hélas! un morne silence. Les chemins

de fer ont tué les messageries, et les machines les métiers à main. De

ceux-ci, il subsiste peut-être une dizaine, et qui chôment plus souvent

qu’ils ne travaillent. Au commencement du siècle, ils étaient environ

cent cinquante, où se venaient approvisionner de toile à voile tous les

ports du littoral cornouaillais. Du matin au soir et d’un bout du bourg

à l’autre retentissait alors, selon l’expression d’un habitant du lieu,

l’allègre chanson de la navette.

On vous contera que saint Ronan fut l’inventeur de cette industrie,

qu’il la pratiqua lui-même--sans doute dans l’intervalle de ses

promenades--et l’enseigna au penn-tiern, son compagnon de prière. Avant

lui les pêcheurs se contentaient de suspendre des peaux de bêtes aux

mâts de leurs embarcations. Il fit planter du chanvre, montra l’art d’en

tisser les fibres. Une source d’abondance et de richesse ruissela sur le

pays. L’opulence des bourgeois de Locronan devint aussi proverbiale que

celle des armateurs de Penmarc’h. On en peut contempler d’éloquents

vestiges dans les pignons élégamment sculptés ou dans les façades

monumentales qui encadrent la place. Ce sont demeures de grand style,

dont quelques-unes traitées avec goût dans la manière de la Renaissance.

Si déchues soient-elles de leur antique splendeur, elles ont encore

fière mine, gardent jusqu’en leur délabrement un air de noblesse et de

solennité, communiquent à l’humble bourg un je ne sais quoi de magistral

qui en impose. Rien de banal, ni de mesquin. Cela a la majesté solitaire

des belles ruines; cela en a aussi la pénétrante tristesse. Le cœur se

serre à parcourir les menues ruelles qui, contournant les maisons,

rampent vers la campagne ou plongent à pic au fond du quartier de

Bonne-Nouvelle (Kêlou-Mad). Ce ne sont que murs croulants, décombres

épars, jonchant au loin les jardins en friche. On a le sentiment d’une

cité qui s’effrite pierre à pierre, et qui ne se relèvera plus. Ses

habitants même, de jour en jour, l’abandonnent, émigrent, comme si un

sort pesait sur elle, quelque malédiction à longue échéance proférée,

voilà treize cents ans, par le thaumaturge de la montagne.

Mais non. L’esprit de Ronan ne s’est pas retiré de sa bourgade. Tout au

contraire, il en est resté le génie bienfaisant. C’est grâce à lui si

elle retrouve, à de périodiques intervalles, un semblant d’animation et

de vie. Tous les sept ans, en effet, comme il arrive, dit-on, pour les

villes mortes de la légende, Locronan se réveille, voit abonder dans son

désert un peuple de pèlerins. Durant l’espace d’une semaine, il peut se

croire revenu aux jours les plus brillants de son histoire. Ce miracle,

c’est la _Troménie_ qui l’opère.

Au pays des pardons · 第 38 / 47 题