Si jamais vous visitez Locronan, faites en sorte d’y arriver par la
«vieille côte». La montée, au début, n’est pas engageante; c’est moins
un chemin qu’une ravine, que le lit desséché d’un torrent. Mais, à
mesure que l’on approche de la crête, la route s’aplanit, se dilate,
retrouve sa noble aisance d’ancienne voie royale. Borné encore, vers
l’occident, par un dernier renflement des terres, l’horizon s’est
découvert peu à peu dans la direction du sud et du septentrion. Derrière
vous s’estompent les grandes houles bleues du Quimperrois; à votre
droite s’enlève sur le ciel la montagne sacrée, avec son énorme croupe
creusée de plissements rugueux où les traînées de bruyères semblent des
fumées roses courant à ras de sol; à gauche, un pays vert--d’un vert
lumineux, d’un vert fauve--déroule jusqu’à la mer océane la nappe
onduleuse de ses feuillages. Des pins bordent la route, mais sans
entraver la vue qui se joue librement entre leurs fûts ébranchés; et
l’on a au-dessus de soi l’aérienne mélopée de leurs cimes. Ajoutez que
nulle part ailleurs, en Bretagne, on ne respire mieux ce que le poète
appelle
L’ivresse de l’espace et du vent intrépide.
Le vent s’acharne d’une aile infatigable sur ce haut plateau. On est,
pour ainsi dire, bouche à bouche avec l’Atlantique qui vous souffle à la
face, de tout près, sa rude haleine salée, vous fouette la peau de ses
larges embruns. Le bruit des vagues se fait si distinct qu’on se
croirait sur un sommet de falaise: on s’attend à recevoir dans les
jambes un paquet d’écume. Point. De l’abîme, béant à vos pieds, c’est un
clocher qui surgit, un clocher veuf de sa flèche, une énorme tour carrée
aux étroites et longues ogives d’où s’envolent, non des goélands, mais
des corbeaux. Plus bas, voici l’église tassée de vieillesse, sous sa
toiture gondolée; et près d’elle se montre le cimetière, un arpent de
montagne clos de murs en ruine et foisonnant d’herbe. On descend une
pente raide, sinueuse, presque une rue, avec les restes d’un pavage
ancien. Jadis, au temps d’une prospérité qui n’est plus qu’un
mélancolique souvenir, c’était par ici que la diligence de Quimper à
Brest faisait à Locronan son entrée, dans un fracas de ferrailles et de
grelots, semant sur son passage le mouvement, la gaieté, la vie. Les
femmes, leur poupon dans les bras, accouraient sur le seuil des petites
maisons basses qui, toutes, portent inscrites dans leur linteau la date
de leur construction et les noms des ancêtres qui les édifièrent. Les
hommes eux-mêmes, tisserands pour la plupart, se soulevaient sur les
pédales des métiers et, par la lucarne entr’ouverte, saluaient le
postillon d’un lazzi, les voyageurs d’un souhait de bon voyage. A
l’animation d’autrefois a succédé, hélas! un morne silence. Les chemins
de fer ont tué les messageries, et les machines les métiers à main. De
ceux-ci, il subsiste peut-être une dizaine, et qui chôment plus souvent
qu’ils ne travaillent. Au commencement du siècle, ils étaient environ
cent cinquante, où se venaient approvisionner de toile à voile tous les
ports du littoral cornouaillais. Du matin au soir et d’un bout du bourg
à l’autre retentissait alors, selon l’expression d’un habitant du lieu,
l’allègre chanson de la navette.
On vous contera que saint Ronan fut l’inventeur de cette industrie,
qu’il la pratiqua lui-même--sans doute dans l’intervalle de ses
promenades--et l’enseigna au penn-tiern, son compagnon de prière. Avant
lui les pêcheurs se contentaient de suspendre des peaux de bêtes aux
mâts de leurs embarcations. Il fit planter du chanvre, montra l’art d’en
tisser les fibres. Une source d’abondance et de richesse ruissela sur le
pays. L’opulence des bourgeois de Locronan devint aussi proverbiale que
celle des armateurs de Penmarc’h. On en peut contempler d’éloquents
vestiges dans les pignons élégamment sculptés ou dans les façades
monumentales qui encadrent la place. Ce sont demeures de grand style,
dont quelques-unes traitées avec goût dans la manière de la Renaissance.
Si déchues soient-elles de leur antique splendeur, elles ont encore
fière mine, gardent jusqu’en leur délabrement un air de noblesse et de
solennité, communiquent à l’humble bourg un je ne sais quoi de magistral
qui en impose. Rien de banal, ni de mesquin. Cela a la majesté solitaire
des belles ruines; cela en a aussi la pénétrante tristesse. Le cœur se
serre à parcourir les menues ruelles qui, contournant les maisons,
rampent vers la campagne ou plongent à pic au fond du quartier de
Bonne-Nouvelle (Kêlou-Mad). Ce ne sont que murs croulants, décombres
épars, jonchant au loin les jardins en friche. On a le sentiment d’une
cité qui s’effrite pierre à pierre, et qui ne se relèvera plus. Ses
habitants même, de jour en jour, l’abandonnent, émigrent, comme si un
sort pesait sur elle, quelque malédiction à longue échéance proférée,
voilà treize cents ans, par le thaumaturge de la montagne.
Mais non. L’esprit de Ronan ne s’est pas retiré de sa bourgade. Tout au
contraire, il en est resté le génie bienfaisant. C’est grâce à lui si
elle retrouve, à de périodiques intervalles, un semblant d’animation et
de vie. Tous les sept ans, en effet, comme il arrive, dit-on, pour les
villes mortes de la légende, Locronan se réveille, voit abonder dans son
désert un peuple de pèlerins. Durant l’espace d’une semaine, il peut se
croire revenu aux jours les plus brillants de son histoire. Ce miracle,
c’est la _Troménie_ qui l’opère.