D’ordinaire, quand ces sortes de substitutions remontent, comme c’est le
cas, à des époques assez reculées, il est difficile, pour ne pas dire
impossible, de savoir dans quelles conditions elles se sont produites.
Ceux qui les provoquent ne se soucient naturellement pas d’en perpétuer
le souvenir. Plutôt s’emploieraient-ils à le faire disparaître, ne
fût-ce que pour renforcer la tradition récente de toute l’autorité des
longs âges. Ici, nous avons, par exception, la chance d’être renseignés,
grâce au plus crédule, au plus indiscret, mais au plus charmant aussi
des hagiographes bretons: j’ai nommé Albert Legrand.
Il vivait dans la première moitié du XVIIe siècle, à Morlaix, dont il
était originaire et où il s’était fait moine, au couvent de Cuburien. Il
unissait à un esprit cultivé l’âme la plus enfantine. Il avait conservé
tous les goûts du peuple dont il était sorti: l’amour des belles
histoires, la passion du merveilleux. Sa dévotion pour les saints de son
pays, pour les «saints patriotes» comme il les appelle, était sans
bornes. Leurs surprenantes odyssées, la richesse et la variété de leurs
aventures l’enchantaient. Elles étaient flottantes encore, pour la
plupart, livrées aux hasards et aux incertitudes de la mémoire
populaire. Il jugea qu’il ne pouvait faire œuvre à la fois plus
chrétienne et plus bretonne que de les fixer. Dès qu’il en eut obtenu
licence de ses supérieurs, il entra proprement en campagne.
Il ne s’agissait, en effet, de rien moins que de parcourir toute
l’Armorique, de la visiter par le menu, en interrogeant les archives et
les gens, en s’arrêtant aux églises, aux oratoires, partout où quelque
personnage de notre légende dorée avait laissé l’empreinte de ses pas ou
le parfum de ses vertus. On ne vit plus qu’Albert de Morlaix par les
routes. Ce frère quêteur fut une espèce de Pausanias breton. Il
conversait avec les rustiques dans leur langue qui est, chez nous, le
seul sésame. Sa qualité de franciscain lui ouvrait, d’autre part, les
presbytères. Non content de s’informer auprès des «recteurs», il
questionnait encore à la cuisine leurs gouvernantes, les _carabassenn_.
On n’avait pas avec lui de réticences: on lui confiait tout ce que l’on
savait, et lui, pèlerin fervent, se faisait tout oreilles. Il put
engranger ainsi, gerbe à gerbe, la plus opulente moisson. De retour à
Cuburien, en ce calme paysage d’arbres et d’eaux où défilaient, le soir,
devant sa cellule monacale, des voiles et des chants de mariniers, il
rédigeait avec une conscience admirable les notes recueillies au cours
de ses excursions, édifiant du labeur de ses nuits sa volumineuse _Vie
des saints de la Bretagne Armorique_, se délectant lui-même à rassembler
les épisodes épars de cette espèce de théogonie bretonne qui mêle,
combine, embrasse et comprend tout, l’histoire et le roman, le poème
épique et le conte. Il y eut chez Albert Legrand de l’Homère, de
l’Hésiode, de l’Hérodote et du Plutarque. Il a été le premier et le plus
délicieusement ingénu de nos folkloristes.
Nulle route ne dut lui être plus familière que celle de Plougaznou, la
grande paroisse côtière de qui relevait à cette époque la chapellenie de
Saint-Jean-du-Doigt. Elle était déjà très fréquentée des Morlaisiens,
qui y trouvaient pour leurs jours de désœuvrement une promenade fort
alléchante et des plus variées. On n’avait pas attendu que les touristes
de France ou d’Angleterre eussent découvert les puissantes maçonneries
géologiques qui ceignent comme autant de bastions cyclopéens la Pointe
de Primel, pour aimer à s’étendre dans leur ombre, sur les tapis d’herbe
fine et drue qui feutrent leur base, devant l’horreur magnifique d’une
mer que hérissent, même par temps calme, d’étincelantes crinières de
vagues et que déchirent des fronts d’écueils noirs, pareils à des
licornes des âges monstrueux. Frère Albert n’eût pas été Breton, s’il
n’avait eu le sentiment le plus vif de la magie de la nature. Et cette
disposition, le commerce presque exclusif qu’il avait noué avec les
saints de sa race n’avait pu que la confirmer, que la développer encore.
Il n’avait pas été sans remarquer que, dans le choix qu’ils faisaient de
leurs établissements, l’instinct esthétique ne les guidait pas moins que
la préoccupation religieuse. En fuyant le monde pour se rapprocher de
Dieu, ils ne renonçaient point à la beauté des choses. Ils voulaient à
leur prière un vaste champ de contemplation. Leurs «maisons de
pénitence» s’ouvraient tantôt sur les solennelles perspectives des bois,
tantôt, et plus souvent, sur les infinis de la mer. Cette mer, qu’il
s’agisse de la britannique ou de l’océane, Albert Legrand n’en prononce
jamais le nom sans une sorte d’attendrissement pénétré. Il l’aime
visiblement, de l’indéfectible amour qu’elle inspire à quiconque naquit
sur ses bords.
Mais ce n’est point à cause d’elle seulement qu’il eut toujours une
prédilection particulière pour la région de Plougaznou et de
Saint-Jean-du-Doigt. Il y était attiré encore par les rendez-vous
annuels que s’y donnaient d’énormes affluences de pèlerins accourus des
quatre évêchés bretons. La petite vallée perdue aux confins du Trégor
était, en effet, devenue depuis le siècle précédent le foyer peut-être
le plus ardent de la dévotion nationale. Sa réputation miraculeuse
s’était répandue dans toute la péninsule, avait même reçu la
consécration officielle. Nos ducs avaient pris sous leur patronage
l’humble ravin; ils avaient contribué de leurs deniers à l’érection de
la nouvelle et spacieuse église qui avait remplacé l’ancien sanctuaire,
et sans cesse témoignaient envers elle de leur sollicitude, en la
comblant de cadeaux de toute nature, reliquaires précieux, lourdes
bannières historiées, ostensoirs d’or, croix sonnantes en argent massif.
L’an de grâce 1506 avait mis le dernier sceau, et le plus significatif,
à la gloire de Traoun-Mériadek. La reine Anne qui gardait jusque sur le
trône de France ses nostalgies de «petite Brette» avait obtenu du roi
Louis XII de se venir conforter l’âme en son pays. Elle voulut tout
revoir, accomplir, elle aussi, son _Trô-Breiz_ selon l’usage de ces
temps où nul Breton ne se fût jugé quitte envers sa conscience, s’il
n’avait, au moins une fois en sa vie, fait le pèlerinage des sept saints
et visité dans leurs cathédrales respectives les sept apôtres
patriarcaux, les sept chefs spirituels de la Bretagne. Partie de Nantes,
elle traversa successivement Guérande, Vannes, Quimper, fit neuvaine à
Notre-Dame du Folgoët, et se rendit par Saint-Pol à Morlaix, où
l’attendait une réception triomphale. Elle y arriva assez mal en point.
«Une défluxion, nous dit Albert Legrand, lui était tombée sur l’œil
gauche.» Naturellement, on ne manqua pas de lui faire observer que le
remède était là tout près. L’occasion était trop belle de concilier à
Saint-Jean-du-Doigt les bonnes grâces de la reine. Elle ne se fit point
prier et, toute transportée des merveilles qu’on lui contait de la
sainteté du lieu, elle parla même d’entreprendre à pied le trajet, comme
la plus humble des «pardonneuses». C’est tout au plus si elle accepta de
se laisser mener en litière une partie du chemin. Passé le village de
Kermouster, comme on s’engageait sur la haute crête aride connue sous le
nom de Lann ar Festour, elle commanda qu’on la mît à terre. Un calvaire
se dressait au milieu des ajoncs, sur le bord de la route: elle s’assit,
à en croire la tradition, sur une des marches, pour se déchausser; et ce
fut pieds nus, prétend un poète populaire, qu’en vraie Bretonne qu’elle
était, elle dévala vers Saint-Jean. Inutile d’ajouter qu’elle y trouva
prompte guérison et qu’elle s’en montra royalement reconnaissante. Elle
commença par anoblir tous les habitants de la bourgade et, d’un clan de
paysans et de pêcheurs, fit, selon le mot d’un de leurs descendants, une
«bordée» de gentilshommes. L’église n’était pas entièrement achevée:
elle assura de quoi la parfaire. Enfin, les multitudes de pèlerins qui
s’empressaient annuellement vers Traoun-Mériadek étant contraints le
plus souvent, faute de place dans les maisons, de gîter à la belle
étoile, sur l’aire des cours ou dans l’herbe des prés, elle eut la
délicate idée de fonder à leur intention une hôtellerie fort bien
pourvue qui subsiste encore.
Je passe sur quantité d’autres dons. Aucun d’eux ne valait sa visite
même. Le nouvel établissement était désormais certain de prospérer. Il
avait pour lui la plus glorieuse des attestations, inscrite au registre
de ses fastes: la «Duchesse bénie», la «Douce des Douces» figurait au
nombre de ses miraculées!... A l’époque d’Albert Legrand, sa fortune
avait probablement atteint son apogée. C’est par milliers, par dizaines
de mille, que les dévots s’assemblaient, dès la matinée du 23 juin, dans
la combe trop étroite, couronnaient les hauteurs circonvoisines,
débordaient jusque sur la grève. Autant de gens à confesser, à faire
communier, à diriger dans les évolutions complexes des rites que
j’essaierai tout à l’heure de décrire. Le clergé local n’y pourrait
suffire aujourd’hui, avec ses seules forces: encore moins l’eût-il pu il
y a deux cents ans. Les prêtres des paroisses d’alentour lui venaient en
aide, comme c’est l’usage; mais, le principal renfort, nul doute que ce
ne fût Cuburien, avec son rucher de moines, qui le lui fournit. Et,
parmi eux, comment le premier convié à la tâche n’eût-il pas été
l’infatigable zélateur des saints et des sanctuaires de la Bretagne, le
Père Albert? Qui donc était plus qualifié que lui pour présider, dans la
contrée, à ces solennelles assises de la foi bretonne dont il s’était
donné pour mission de reconstituer l’histoire et de débrouiller les
origines? A Morlaix, paraît-il, ceux qui le croisaient dans la rue
avaient coutume de dire, en le désignant:
--Voilà celui qui revient du paradis et qui a conversé avec nos saints.
Il n’était pas moins universellement connu à la campagne qu’à la ville,
ni moins universellement aimé. Privilège presque unique, car les membres
des ordres religieux ne semblent pas avoir joui, chez nous, d’une bien
grande sympathie. La mémoire populaire leur est, en général, peu
clémente et nos chants, nos _gwerziou_, nos traditions orales les
traitent avec une rancune parfois féroce. Il en est qui rangent le froc
au nombre des fléaux les plus redoutables, sur la même ligne que la
lèpre, la famine et la peste. Le Père Albert est peut-être le seul moine
que la vindicte paysanne ait épargné.
--Oh! lui,--me déclarait naguère, à son propos, une vieille fileuse de
Lanmeur,--il n’y a pas eu deux hommes de son espèce. J’ai ouï conter
qu’il avait fait, de son vivant, le voyage du ciel et qu’ensuite,
lorsqu’il cheminait par les routes, on devinait de loin son approche à
l’odeur suave qui s’exhalait de ses habits.
Dans toute la banlieue de Morlaix, et même au delà, il n’était pas de
grand pardon sans lui. Celui de Saint-Jean-du-Doigt le vit souvent.
Je me le représente grimpant les montées poudreuses, en robe brune de
récollet, tête nue, sous les ardeurs du soleil dont c’est la fête, salué
d’une parole déférente par les pèlerins qui passent, se mêlant à leurs
groupes, causant avec eux dans leur langue, et surtout s’employant à les
faire causer. Puis, c’est le soir, là-bas, au fond de la verdoyante
vallée, dans le potager du presbytère, aussi vaste qu’un jardin
d’abbaye. Retiré derrière le treillis de quelque tonnelle, le doux
religieux en qui revit un peu de l’âme de François d’Assise, père de son
ordre, médite sous le foisonnement embaumé des chèvrefeuilles et parmi
des vols de martinets le sermon qu’il doit prononcer le lendemain, à la
messe d’aube. Et il relit, dans le crépuscule encore lumineux, l’ode en
distiques latins que publia, vers 1605, dans ses _Nugæ poeticæ_, messire
Guillaume le Roux, prêtre, natif de la paroisse de Plougaznou. Et il
feuillette à nouveau les mémoires manuscrits de noble et discret Yves
Legrand, un de ses parents peut-être, chanoine de Léon, aumônier du duc
François II, dont il a su dénicher les cahiers, à demi rongés des vers,
dans les bahuts à offrandes de la sacristie de Saint-Jean. Et il s’use
enfin les yeux à tenter de déchiffrer une fois de plus, en la
ressuscitant à l’aide «d’un secret qu’il possède», l’écriture presque
entièrement effacée d’une vieille charte communiquée par un sieur de
Pen-ar-Prat, de Guimaëc, et qui n’est rien moins, à son avis, que le
procès-verbal, dûment authentique, de la visite de la reine Anne, ainsi
que des circonstances surnaturelles dont cette visite fut accompagnée.
Maintenant que nous connaissons ses textes, asseyons-nous aussi près que
possible de la chaire pour écouter son prône. La mélopée glapissante de
la horde des mendiants s’est tue dans le cimetière. Une foule recueillie
remplit la nef, moutonne par delà le porche, s’immobilise à croppetons,
emmi les tombes. Ayons le cœur simple de ces fidèles. Ce que le bon
franciscain va nous conter, c’est l’_Histoire de la translation
miraculeuse du doigt de saint Jean-Baptiste, de Normandie en Bretagne,
le premier jour d’aoust_.