A Madame Émile Cloarec.
I
La fête du solstice d’été, qui n’est plus guère, ailleurs, qu’une façon
de divertissement populaire, se célèbre encore en Bretagne avec une foi
aussi ardente, aussi recueillie qu’au temps des adorations primitives,
des premiers agenouillements de l’homme devant le soleil. Et, dans la
nuit du 23 au 24 juin, l’on peut dire sans exagération que, des hautes
terres de l’intérieur au bas pays du littoral, de l’Argoat à l’Armor, il
n’y a pas une bourgade, pas un hameau, pas même une ferme isolée au
milieu des landes ni une hutte de sabotiers ensevelie sous le couvert
des bois qui ne se fasse une obligation sacrée d’édifier son bûcher
symbolique et d’invoquer la flamme ou de se prosterner autour des
cendres, selon des rites dont le sens s’est perdu au cours des âges,
mais dont les formules et les gestes n’ont pas dû varier beaucoup depuis
les plus lointains passés.
J’ai tâché de décrire naguère le spectacle d’une de ces «Nuits des
feux», tel qu’il m’avait été donné d’y assister en pleine montagne, dans
le site peut-être le plus sauvage de l’Aré. Mais le lieu plus
spécialement réputé pour être le centre et comme le sanctuaire
privilégié des antiques cultes solaires, c’est, à la limite du Trégor,
vers l’ouest, un cap fleuri d’ajoncs qui fait pendant à la pointe de
Primel et protège des âpres vents de Manche la secrète, la délicieuse
vallée de Traoun-Mériadek.
Mériadek est un des noms vénérés de notre hagiographie locale. Celui qui
le porta fut, au dire des légendaires, un personnage de grande race,
arrière-neveu du fabuleux roi Conan, ce Pharamond de la Bretagne. Albert
de Morlaix, qui a rédigé sa vie, nous apprend qu’il mourut évêque de
Vannes, après s’être longtemps voué à la solitude, sans autre compagnon
de pénitence qu’un clerc, en un canton propice à la retraite, non loin
de la ville actuelle de Pontivy. Mais les gens de Traoun-Mériadek
n’acceptent pas cette tradition. «A chacun son saint, affirment-ils.
Mériadek est nôtre et n’a jamais bougé de nos parages depuis le jour
béni où, parti de la terre saxonne avec son frère Primel, il vint
aborder en ce havre sur une roche creusée en forme de barque, que des
goémons enguirlandaient. Le pays était plaisant, abrité, plein de beaux
ombrages, égayé par le chant des ruisseaux. Mériadek dit à Primel: «Je
suis l’aîné: c’est à moi de choisir. J’opte pour cet endroit. Va donc en
ta direction et que Dieu te conduise». Primel baissa la tête et vit un
galet arrondi à ses pieds. Il le ramassa, le brandit, le lança devant
lui. Retombé sur le sol, le galet se mit à rouler comme une boule, du
côté du soleil couchant. Primel le suivit et ne s’arrêta que là où la
pierre s’arrêta elle-même, dans les grèves rocheuses de Plougaznou
qu’elle habitait, il faut croire, avant que la mer l’en eût arrachée. Et
saint Mériadek resta seul parmi nous jusqu’au moment où saint Jean le
Baptiseur lui fut adjoint comme patron de notre église.»
Mériadek subit, en effet, le sort de beaucoup de nos vieux thaumaturges
nationaux. Dès les premières années du XVe siècle, il fut, sinon
dépossédé, du moins relégué au second plan par l’institution d’un
nouveau culte. Sans doute ne le jugeait-on plus assez orthodoxe. Trop
d’éléments païens demeuraient mêlés à la dévotion dont il était l’objet.
Les habitants de cette côte sont tenus, de nos jours encore, pour des
cerveaux peu dociles. Lorsque, il y a quelque cent ans, le voyageur
Cambry passa chez eux, il fut frappé de leur réserve ombrageuse et de
l’accent farouche avec lequel ils se proclamaient les «durs gars de la
zone maritime», _pôtred called an Arvorik_. Isolés du monde par des
remparts de collines abruptes et par une mer hérissée d’écueils, ils se
sont attardés, avec un entêtement invincible, dans des conceptions et
des pratiques plusieurs fois millénaires. En aucune autre région de la
Bretagne, peut-être, l’esprit du vieux naturalisme celtique ne s’est
perpétué plus intact. Les choses, il est vrai, n’y ont pas moins
contribué que les âmes. Ce ne sont, de tous côtés, que fontaines qui
sourdent: elles s’épanchent des prés, des landes, elles jaillissent du
roc même, donnant l’impression d’une fécondité intarissable, de mamelles
toujours ruisselantes qui verseraient éperdument la force, la fraîcheur,
la santé, la vie. Comment la vénération des pèlerins ne se fût-elle pas
agenouillée de tout temps aux margelles de ces divonnes sacrées? Et,
quand on lève les yeux vers les hauteurs d’alentour, à contempler
l’aspect solennel de ces grands promontoires où le soleil, l’Heöl
breton, frère de l’Hélios grec, promène par les purs matins d’été les
frissons d’une lumière si délicate et, le soir, laisse traîner des
clartés si longues, des pourpres si somptueuses, comment s’étonner que
des générations de Celtes en aient fait un lieu d’adoration, une sorte
de temple à ciel ouvert dédié à celui qu’ils appellent encore «le roi
des astres» et dont la rayonnante présence leur est d’autant plus douce
que dans leur climat brumeux ils en sont fréquemment privés?
Impuissant à détruire ces idolâtries locales, le christianisme tenta,
comme on sait, de les détourner à son profit. Il édifia des chapelles
auprès des sources, plaça des images de la Vierge au creux des chênes
druidiques, démarqua les mythes en les frappant à son empreinte et
substitua les noms de ses saints aux forces naturelles divinisées. C’est
ainsi, je suppose, que le bon Mériadek, hypothétique évêque de Vannes,
fut convié à recueillir, en ce coin du Trégor, des hommages
antérieurement adressés au soleil. Certains traits de sa légende
justifiaient cette attribution. Un Mystère cornique, précieuse épave
d’un idiome aujourd’hui sombré, nous le montre doué du «don de lumière»,
dissipant la nuit des yeux éteints, rouvrant à la clarté céleste les
prunelles enténébrées.
Il est à penser toutefois que l’intronisation de son culte dans la combe
de Traoun-Mériadek n’eut pas tous les effets heureux qu’on en attendait.
L’âme des Bretons est un peu comme leur terre. On croit l’avoir écobuée
à fond, avoir passé au feu les moindres souches. Qu’elle reste seulement
une année en jachère: au printemps d’après les racines brûlées sont
redevenues vivaces et, bruyères, ajoncs, gentils, toute la végétation
primitive a refleuri. Aux environs du XVe siècle, la vertu de saint
Mériadek avait probablement perdu son efficace. L’ancienne frondaison
barbare, riche d’une sève plus profonde, l’avait, sans songer à mal,
envahie, recouverte, à demi étouffée. Cela était dans l’ordre des
choses. Et puis, qui sait! Le clergé lui-même avait peut-être cessé
d’avoir foi aux mérites de ce saint suranné. Il y a une mode pour les
saints, et qui est sujette aux pires vicissitudes, comme toutes les
modes. En Bretagne, nos pères n’ont eu que trop souvent l’occasion de le
constater.
Renan a conté quelque part l’histoire d’une statue de saint Budoc que le
curé, sous prétexte qu’elle tombait de vétusté, remplaça subrepticement
par une vierge de Lourdes. Que d’escamotages de ce genre on pourrait
citer! Longue, par exemple, serait la liste des paroisses bretonnes où
le patron celtique a dû s’effacer devant saint Pierre. L’œuvre de
romanisation à laquelle s’acharnèrent en vain les légions des empereurs,
il semblerait parfois que les prêtres, issus pourtant de la race, se
fussent donné pour tâche de la faire aboutir. De bonne heure ils se sont
appliqués à dénationaliser la piété de leurs ouailles. Ils y ont en
partie réussi. Saint Mériadek est une de leurs nombreuses victimes. On
s’aperçut un beau jour qu’il manquait décidément de prestige et, tout
aussitôt, son humble chapelle se transformait en une spacieuse église où
l’on voulait bien le tolérer comme un hôte, mais dont le seigneur et
maître devenait dorénavant le Baptiste. La vallée même, désignée par son
vocable, changea de nom. Il ne fut plus question de Traoun-Mériadek: ce
fut désormais la trêve--aujourd’hui la commune--de Saint-Jean-du-Doigt.