III

Sachez donc qu’après la décollation du Précurseur, son corps décapité

fut enlevé par ses disciples et enterré par eux aux abords de la ville

de Sébaste, où sa sépulture ne tarda pas à devenir le théâtre d’une

infinité de prodiges. Ils étaient encore si fréquents et si notoires au

temps de Julien l’Apostat que le bruit en arriva jusqu’aux oreilles de

ce prince. Furieux, il commanda d’exhumer les saintes reliques, de les

brûler et d’en disperser les cendres au vent. Les Gentils n’eurent rien

de plus pressé que d’obéir. Mais le bûcher ne fut pas plus tôt allumé

qu’une pluie providentielle survint, si véhémente qu’elle éteignit le

feu. Les chrétiens aux aguets purent sauver une partie des ossements,

les uns entiers, les autres calcinés à demi, et les déposer en lieu sûr

pour, ensuite, se les partager et les répandre à travers le monde.

Il serait peut-être un peu compliqué de suivre chacune de ces reliques

en son exode, quoique le Père Albert ne s’en fasse point faute.

Attachons-nous seulement à l’index de la main droite, qui fut le doigt

par lequel saint Jean désigna le Sauveur, en disant la grande parole

annonciatrice: «Voici l’Agneau de Dieu!...» Les Maltais prétendent le

posséder en leur île. Mais notre auteur n’est pas éloigné de penser que

les Maltais sont gens sujets à caution. Par esprit de conciliation

toutefois, il leur concède qu’il se peut qu’ils détiennent un des quatre

autres doigts de la dextre du Baptiste. Pour l’index, en revanche, pas

de contestation possible. Plutôt que de transiger sur cet article, «nos

Bretons voudraient mourir». L’index véritable est à Plougaznou, et nulle

part ailleurs. Et ce qui en fait foi, c’est la manière même dont il y

fut apporté.

Sur le territoire de la commune de Buhulien, au bord de Léguer, dans la

plus romantique des vallées trégorroises, dort, bercée par le tic-tac

d’un moulin, une petite chapelle sans style et sans âge, un fruste

oratoire des prairies autour duquel se viennent ébattre les «artisanes»

lannionaises, une fois l’an, le jour du pardon, mais qui n’a guère pour

visiteuses, en temps ordinaire, que des pastoures gardant leurs vaches

ou de rares «pèlerines» restées fidèles à des dévotions surannées. A

l’intérieur, se voit au-dessus de l’unique autel la statue d’une sainte,

vêtue de la robe blanche des vierges, la palme du martyre à la main et,

à ses pieds, un buisson de flammes qui montent vers elle, mais sans la

toucher. C’est l’image de la patronne du lieu. Elle a nom Tècle, ou,

comme disent les Bretons, Tékla. Cette pauvre «maison de prière» est, je

crois bien, la seule en Bretagne qui lui soit consacrée. Une gwerz

incomplète nous relate, d’après les passionnaires, quelques traits de sa

légende.

Elle était d’Iconium et fut une des premières catéchumènes de saint

Paul. Sa mère ayant voulu la contraindre à se marier, elle préféra

braver les plus cruels supplices plutôt que d’y consentir. Condamnée à

être brûlée vive, elle s’élança d’elle-même dans «le feu brillant». Mais

les flammes s’écartèrent, refusant d’«offenser son corps et d’effleurer

ses habits». En même temps crevait une pluie soudaine qui noyait d’eau

le bûcher, à la grande stupéfaction des bourreaux. Pareille intervention

divine s’était produite, on l’a vu, pour les restes de saint

Jean-Baptiste. Est-ce à cause de l’identité des deux miracles que Tècle

passa dans la suite pour avoir été une des pieuses personnes qui

aidèrent à la diffusion de ses reliques en Occident? Ce n’est point

Albert de Morlaix qui pourrait nous renseigner à cet égard. Sa science

hagiographique s’arrête aux frontières de son pays, et Tècle, en sa

qualité de sainte exotique, n’était pas pour l’intéresser. Sans doute

n’avait-il jamais descendu l’ombreuse vallée du Léguer où se blottit le

toit de sa petite chapelle, comme une hutte de berger, dans les hautes

herbes. Il nous confesse avec son habituelle sincérité que tout ce qu’il

sait de cette «jeune vierge», c’est qu’à une époque qu’il ignore elle

fit don du précieux index à une bourgade inconnue de Normandie.

Un de ses commentateurs, M. de Kerdanet, pense avoir découvert le nom de

la bourgade. Ce serait, à l’entendre, le village de Saint-Jean du Day,

dans les parages de Saint-Lô. Toujours est-il qu’un seigneur de ce

quartier, quel qu’il fût, avait à son service un Bas-Breton de

Plougaznou; Albert Legrand ne spécifie pas à quel titre; mais comme il

nous avertit que c’était au temps où les Français, ranimés par Jeanne

d’Arc et par le connétable de Richemont, achevaient d’expulser de

Normandie les derniers Anglais, il est à présumer que notre Trégorrois

(dommage, observe le légendaire, qu’on n’en sache le nom, digne d’une

éternelle mémoire), il est à présumer, dis-je, que notre Trégorrois

s’était engagé pour combattre l’ennemi héréditaire, le «Saozon» haï. Il

y eut force condottières bretons à payer de leurs personnes dans cette

guerre de Cent Ans. Les femmes même s’embrasaient d’une sorte de fièvre

mystique et se mettaient en chemin, comme pour une croisade. On a retenu

l’histoire de cette humble illuminée, la Pierronne, partie sur la foi de

ses rêves, un chapelet aux doigts, sans autre compagnie qu’une paysanne

de son voisinage, et qui, si elle n’a point partagé la gloire de la

Pucelle, eut du moins avec elle cette ressemblance d’obéir aux mêmes

appels et de mourir de la même mort. Ce qui prouve que le gars de

Plougaznou avait dû, selon l’expression populaire, se louer pour être

homme d’armes, c’est que, son congé fini, il reprit la route de son

terroir. Il y rentrait plus riche qu’il ne l’avait quitté, mais d’un

genre de richesse qui montre admirablement à quel point ce soudard était

bien de son pays et de sa race.

Tandis que, autour de lui, les gens des autres «nations» enrôlés sous la

même bannière tiraient de la guerre, comme c’est l’usage, tous les

profits qu’elle peut donner, devinez à quelle espèce de butin peu

monnayable s’attachaient toutes les convoitises de ce Bas-Breton... Au

doigt de saint Jean? Vous l’avez dit! Chaque fois qu’il allait entendre

messe ou vêpres à l’église, en Breton aussi consciencieux à bien prier

qu’à se bien battre, il ne pouvait distraire sa vue du reliquaire où le

bienheureux index était exposé. Non qu’il lui vînt jamais à l’esprit de

se l’approprier par fraude: l’idée d’une telle profanation aurait

révolté son âme de croyant. «Et pourtant, songeait-il avec mélancolie,

quel cadeau à faire à ma paroisse!» La veille de son départ, il se

rendit «à son accoutumée» devant le tabernacle, pour prendre congé du

saint doigt. Longtemps il demeura prosterné, tendant vers l’objet de son

désir toutes les facultés de son être. Quand il se releva, il fut tout

étonné de se sentir un autre homme; non seulement il n’éprouvait plus le

moindre regret à s’éloigner, mais une allégresse inconnue s’était

répandue dans ses membres, une joie mystérieuse exaltait son cœur et sa

pensée. Il se mit en route d’un pas si léger qu’il lui semblait avoir

des ailes. Il ne marchait pas, il était porté. Les âpres chemins

d’alors, labourés de profondes ornières ou pavés encore par places

d’énormes dalles romaines, s’assouplissaient en quelque sorte sous ses

pieds, se faisaient moelleux et doux, comme des tapis d’autel. Sur son

passage, les herbes des talus frémissaient, ainsi que des chevelures

vivantes; les arbres inclinaient vers lui leurs troncs, en des attitudes

de respect, et de leurs feuillages s’exhalait un bruissement de paroles

confuses, un murmure pieux, comme d’une oraison psalmodiée en commun.

Les pierres même se rangeaient.

A la première ville qu’il traversa, sur le soir de cette journée, il se

produisit un phénomène encore plus étrange, si possible. Les cloches de

tous les clochers entrèrent en branle spontanément, dans les églises

déjà closes, saluant le gars breton d’un carillon triomphal, tel qu’on

n’en avait jamais ouï même aux visites de l’archevêque. Les habitants,

épouvantés, crurent d’abord à un tocsin d’alarme. Puis, quand il fut

avéré que la cause de toutes ces retentissantes sonneries, c’était

uniquement ce vagabond mal vêtu, à l’air simplet, on l’arrêta.

Interrogé, il ne sut que répondre. Et d’ailleurs, qu’eussent pu

comprendre ces Normands à son baragouin de Plougaznou? Il fut accusé de

sorcellerie et enfermé à triple verrou, en attendant d’être jugé. Lui,

cependant, ne s’émut point; il s’endormit plein de calme, et, dans son

sommeil, il rêva qu’il était assis sur la hauteur, au-dessus de

Traoun-Mériadek, à la place où de temps immémorial se construit le

_tantad_[56]. Quand il se réveilla, le matin, ce fut vainement qu’il

chercha autour de lui les murailles sombres de la prison. Il se trouvait

que son rêve était devenu une réalité. Il était assis, en effet, dans le

fin gazon parfumé de la lande bretonne. De cachot il n’y avait plus

trace. Sur sa tête, au lieu d’une voûte de pierre, planait l’immensité

du ciel libre. Le soleil d’août se dégageait tout flambant des dernières

vapeurs de l’aube, faisait étinceler de mille feux les gouttes de rosée

suspendues aux toiles des araignées nocturnes, parmi les ajoncs, et

réfléchissait dans les miroirs encore brouillés de la mer les

prestigieuses irisations de ses rayons naissants. L’exilé respira

l’haleine de son pays. Ses yeux reconnurent le visage des choses

familières: les voix de la terre ancestrale bourdonnèrent délicieusement

à son oreille. Près de lui, chuchotait derrière sa margelle moussue

l’eau prophétique d’une fontaine qu’il avait dû consulter plus d’une

fois sur son destin, et, du fond de la vallée, montait vers lui

l’angélus de Saint-Mériadek, dans un clair tintement d’allégresse.

[56] _Tantad_, bûcher.

Il se leva, s’engagea dans la descente abrupte. Deux ou trois chaumines

formaient à cette époque tout le village. Le charron, l’aubergiste

_bonjourèrent_ successivement le voyageur, sans d’ailleurs se douter que

ce fût quelqu’un de la «contrée». Il ne tourna pas la tête pour leur

répondre, mais, franchissant l’échalier du cimetière, s’empressa vers la

chapelle où le desservant commençait l’office matinal. Une assistance de

dévotes étaient là, agenouillées à entendre la messe. Notre homme prit

place parmi elles et, comme elles, se prosterna en oraison. Soudain,

comme il avait les mains jointes, il lui sembla que la paume de sa

droite s’ouvrait. Le sang ne coula point, mais de la fissure béante une

_chose_ jaillit et, par-dessus la balustrade du chœur, alla tomber, du

côté de l’Épître, sur la nappe du maître-autel. En même temps les

cierges s’enflammaient, sans que personne y eût mis le feu, et, dans la

tour, les cloches (dont nul sonneur pourtant ne tirait les cordes)

lancèrent à toute volée, aux quatre coins du ciel, le plus superbe des

«grands carillons».

Vous pensez s’il y eut bientôt foule dans le sanctuaire. De tout le pays

on accourut. Les dames nobles descendirent vers le Traoun à l’amble de

leurs haquenées; les moissonneurs, désertant l’août, abandonnèrent leurs

faucilles en plein sillon et s’en vinrent tels qu’ils étaient, en corps

de chemise, dans le débraillement du travail. Il va sans dire que, dans

le nombre, figuraient les parents du jeune Breton. Et l’on se

bousculait, et l’on criait:

--Qu’est-ce qu’il y a?... Qu’est-ce qu’il y a encore?

Il y avait que l’esquille qui avait si miraculeusement sauté du bras du

soudard sur l’autel n’était autre--on l’a deviné--que le doigt de saint

Jean. La précieuse relique n’avait pas voulu se séparer de son fervent

adorateur. Elle l’avait suivi, à son insu, logée entre sa peau et sa

chair, et, plantant là les Normands, acceptait, pour l’amour de lui, de

se faire naturaliser bretonne...

Au pays des pardons · 第 30 / 47 题