VI

Il s’est assis en face de moi, auprès de la fenêtre ouverte par où nous

arrive à petites bouffées la délicieuse fraîcheur de la nuit.

--Oui, pourquoi ce pardon s’appelle-t-il le _pardon des chanteurs_? Vous

me le direz peut-être, vous Yann, qui savez toutes choses. Il doit y

avoir une autre raison que celle que m’a donnée le conscrit.

--Assurément, il y en a une autre, la vraie. Je vais vous l’apprendre,

puisque vous l’ignorez. C’est de l’histoire, ceci.

Lorsque le roi Gralon, après avoir terminé son purgatoire sur la terre,

franchit enfin le seuil du paradis, la première personne qu’il rencontra

fut la Vierge, laquelle se mit à le remercier fort honnêtement de la

belle église qu’il avait commandé de lui bâtir. «S’il manquait encore

quelque chose à votre bonheur, ajouta-t-elle, sachez que je suis toute

disposée à vous l’accorder.--Hélas! répondit le vieux roi, tant que ma

fille Ahès continuera de faire dans la mer de Bretagne son triste métier

de tueuse d’hommes, cette idée me poursuivra et je ne serai pas

heureux.» La Vierge baissa la tête. «A cela je ne peux rien,

dit-elle.--Tu pourrais du moins l’empêcher de nuire, écarter d’elle la

malédiction des peuples en lui ôtant sa voix séduisante, instrument de

tous ses crimes!--Non plus, ô Gralon. Ce qui est doit être. Mais écoute.

Je ferai naître une race de chanteurs qui chanteront à voix aussi douce

que la sirène et, par les mêmes armes, combattront ses maléfices.

J’unirai en eux le don des beaux rythmes au culte des pieuses pensées.

Où Ahès aura passé, semant le deuil et l’épouvante, ils passeront,

semant l’espérance et le réconfort. Ils berceront les douleurs qu’elle

aura causées, rendront la paix aux âmes qu’elle aura remplies de

consternation. Et, de même que je suis la Vierge de Tout-Remède, ils

seront les guérisseurs de tout souci. Le mois de mai, qui est mon mois,

les verra chaque année accourir à mon pardon de Rumengol. Là coulera

pour eux, d’une onde intarissable, la source des sônes et des gwerz; et

de là ils se répandront, pour célébrer à travers le monde la force des

hommes d’Armorique, la grâce de leurs filles, les exploits de leurs

ancêtres, et ta propre destinée, ô Gralon! Guérets et landes, aires des

fermes et places des villages retentiront de leurs accents infatigables.

Et l’on dira d’eux, du plus loin qu’on les apercevra:--Voici venir les

rossignols de la Vierge!»

Ainsi parla Notre-Dame, et le vieux roi sentit une grande joie dans son

cœur. Vous savez maintenant ce que vous désiriez savoir.

Je prononce devant Yann le nom du poète breton Le Scour, qui s’intitula

_Barde de Rumengol_.

--Certes--fait-il--il a plus qu’aucun autre mérité ce titre. Il a écrit

tout un _livret_[48] en l’honneur de ce sanctuaire. J’ai connu Ar Scour.

Il menait de front l’art des vers et le négoce des vins. C’était un

barde riche; l’espèce en est rare. Au moins ne dédaignait-il pas ses

confrères pauvres, ceux qui, comme moi, n’ayant pas de vin à vendre,

sont obligés de vivre de leurs vers. Il se montrait serviable envers

eux, leur ouvrait volontiers sa porte et sa bourse. La maison qu’il

habitait à Morlaix était hospitalière à quiconque faisait profession de

rimer. Parmi les chants qu’il a composés, il en est qui dureront aussi

longtemps qu’on parlera breton en Bretagne. Qui ne sait par cœur la

_Gwennili tréméniad_ (l’Hirondelle de passage)? De méchantes langues, il

est vrai, ont prétendu que ses meilleures pièces n’étaient pas de lui,

que d’autres y avaient mis leur talent et qu’il n’avait eu la peine que

d’y mettre son nom. Il y a beaucoup d’exagération dans ces racontars. Je

dois dire toutefois que _Plac’hik Eussa_[49]--le morceau le plus achevé

incontestablement de sa _Télen Rumengol_--est une très ancienne gwerz

qu’il s’est appropriée et dont il s’est contenté d’épurer la forme.

Enfant, je l’ai entendu chanter à mon père. Il la fredonnait, en

poussant la navette,--et cela, sur un air si lent et si triste qu’il

nous faisait pleurer tous. J’ai retenu sa méthode. Si vous êtes encore

là, ce tantôt, quand arriveront les processions d’Ouessant, passez au

cimetière; vous verrez comme je lui sais tirer les larmes des yeux, à

cette impassible race de forbans!

[48] L’opuscule _Télen Rumengol_ (la Harpe de Rumengol).

[49] «La fillette d’Ouessant».

Nous sortons ensemble, mais sur le seuil de l’auberge nous nous

séparons. Puisque cependant je l’ai réveillé de son somme, Yann en veut

profiter pour commencer sa tournée dans les _débits_ et sous les tentes.

Il compte bien y écouler les exemplaires qui lui restent de sa fameuse

_Dispute entre l’Eau-de-Vie et le Café_. Moi, j’ai pris à gauche. Voici

le porche du cimetière dessinant son grand arc sombre et, à côté, un if

immense, un arbre aussi vieux que les temps, l’arbre des morts, sorte de

baobab funèbre engraissé de la pourriture humaine de plusieurs siècles.

Un tronc bizarre, tourmenté, tordu en spirale, les racines crevant le

mur, les branches poussées dans une seule direction et très bas, presque

au ras des tombes. Il couvre de son ombre le pauvre enclos, y verse sa

tristesse lourde, si dense, étalée en une flaque noire et sans rides.

Une allée plantée de croix conduit au porche de l’église: il règne dans

ce caveau une obscurité compacte; des bruits de respirations endormies

rythment le silence. A la mince lueur qui filtre par instants, lorsque

viennent à s’entre-bâiller les battants de la nef, on distingue des

formes d’hommes, de femmes, vautrés pêle-mêle sur les bancs de pierre,

au long des parois. Un mendiant étendu la tête sur son bissac, avec son

bâton de route entre les jambes et un barbet à ses pieds, a l’air

sculptural d’un évêque de granit couché dans un enfeu, les mains jointes

sur sa crosse, les sandales appuyées à quelque animal héraldique.

Dans l’église, à dix heures. Un peu trop doré, cet intérieur d’église,

trop surchargé d’ornements criards. Il est éclairé vaguement par des

cierges qui brûlent derrière un pilier où s’adosse la madone du lieu. Et

cette lumière, émanée comme d’une source invisible, cette lumière

diffuse est d’une mystique douceur. Elle effleure d’une caresse les

coiffes blanches des «prieuses»: coiffes de Douarnenez aux mailles

fines, coiffes de Carhaix aux fonds aplatis, coiffes de Concarneau

pareilles à des raies fraîchement pêchées, coiffes de Châteaulin aux

ailes palpitantes, coiffes léonardes bombées comme des vases aux anses

grêles et délicates. Dans l’abside, prosterné en cercle devant les

marches de l’autel, un groupe de femmes murmure les _ave_ du rosaire et,

de toute l’église, leur répond un plaintif chuchotement. Et cela est

d’une poésie troublante, cette interminable oraison qui tout à coup

semble s’éteindre et soudain reprend, imprécise toujours et ondulante,

ainsi qu’un frisselis de feuilles aux souffles irréguliers du vent.

Prière exhalée comme en rêve par un millier de lèvres assoupies.

Jusqu’au matin se continuera la veillée. Tous ces gens harassés ont fait

vœu de passer la nuit dans le sanctuaire: pour rien au monde ils ne

quitteraient leur poste, pas même pour le meilleur des lits. La fatigue

des traits, l’abandon des membres ajoutent encore à l’étrangeté du

spectacle, font songer aux chœurs de suppliants des tragédies antiques.

La comparaison n’est point aussi paradoxale qu’on le pourrait supposer.

J’ai vu là des figures d’une admirable morbidesse, des types

irréprochables de beauté austère et douloureuse. Telle, cette jeune

fille qui a laissé rouler sa tête sur l’épaule de son frère ou de son

fiancé; elle dort d’un sommeil qui ressemble à une extase et, jusque

dans l’affaissement de tout son être, elle garde un je ne sais quoi de

souple, de svelte et d’harmonieux. Telle aussi, cette paysanne assise

sur ses talons, face triste, vieillie avant l’âge, plissée par les

soucis, polie, usée par les larmes; elle égrène d’une main son chapelet,

de l’autre elle soutient le corps de son fils--grand adolescent pâle,

rongé par quelque maladie incurable--qui repose, allongé en travers sur

ses genoux; elle le couve ardemment des yeux, semble le bercer, comme

d’une chanson sans fin, de ses récitations obstinées de patenôtres. Et

c’est en vérité une Mère aux Sept Douleurs que cette femme, une

pathétique et vivante image de la _Pietà_...

Au dehors, un chant s’élève,--une mélopée lente, en mineur, une de ces

pénétrantes psalmodies bretonnes où sans cesse la même phrase revient,

tantôt sourde comme un sanglot, tantôt aiguë et stridente comme le

hurlement d’un chien blessé. C’est une autre veillée qui commence, la

veillée des cantiques, dans le cimetière. Pèlerins et pèlerines ont pris

place parmi l’herbe des morts ou sur les tertres des tombes. Juchée sur

une tombe plus haute, le dos à la croix, une fille chante,--une fille de

Spézet, longue et mince, le buste serré dans un corsage noir à galons de

velours, la tête menue, les yeux trop grands. Une voisine accroupie à

ses pieds lui souffle les premières paroles de chaque couplet qu’elle

déchiffre à mesure dans un vieux recueil d’hymnes, au vacillement fumeux

d’une chandelle. La voix de la chanteuse a des vibrations singulières;

ce sont d’abord des notes basses, voilées, qu’on dirait venues de très

loin et qui restent comme suspendues dans l’air; puis, brusquement, ou

du moins sans transition appréciable, le chant se précipite, s’exaspère,

éclate en un grand cri rauque, de sorte que la fille est à bout de voix

quand elle arrive à la fin de chaque strophe. L’assistance alors entonne

le refrain, le _diskân_, sur un rythme large et traînant, d’une infinie

tristesse. Et la chanteuse de reprendre aussitôt, sans une pause, sans

une relâche. Les artères de son cou rejeté en arrière sont tendues comme

des cordes: sur ses joues enflammées la sueur ruisselle; le corsage

s’est dégrafé à demi sous l’effort de la poitrine; le lacet de la coiffe

s’est rompu: il n’importe. Époumonnée, hors d’haleine, elle s’entête à

chanter. Vainement lui offre-t-on de la suppléer un instant. Elle ne

veut pas. Elle redouble d’acharnement, au contraire, elle se grise, elle

s’exalte. C’est presque du délire, de la fureur sacrée. On rêve d’une

prêtresse des cultes primitifs, d’une possédée des anciens dieux. Des

parcelles subtiles de leur âme ont dû survivre dans cette atmosphère de

Rumengol.

... Je m’en suis allé par des sentiers de traverse, le long de la petite

rivière, vers Le Faou. Il est trois heures environ. Déjà des blancheurs

rosées illuminent doucement les confins du ciel. C’est à croire qu’il

dit vrai, le dicton local, qui prétend qu’ici, tant que dure le pardon,

la nuit même est encore du jour. La brise de mer s’est levée. Entre les

verdures une chose claire apparaît, une pointe d’Océan enfoncée au cœur

des terres. Et voici Le Faou, vieux murs, vieilles ardoises, toute une

bourgade citadine d’un aspect d’autrefois, dominée par la _maison de

ville_, débris monstrueux de l’époque féodale. Un quai, une mâture de

sloop finement découpée sur le fond gris-perle des eaux lointaines, la

solitaire silhouette d’un _gabelou_ perchée à l’extrémité du môle dans

l’attitude d’un cormoran au repos. Les brumes d’ouest en s’effrangeant

découvrent des promontoires hantés de grands noms ou de miraculeux

souvenirs, Kerohan, le Priolly, Landévennec. Une forme de nuage,

flottante d’abord, peu à peu se précise, se condense, se tasse, et c’est

le Ménez-Hom,--le _chef de troupeau_ des Monts-Noirs, leur vedette sur

l’Atlantique,--avec sa croupe renflée, son mufle à ras de sol, tendu

vers la large, comme flairant un perpétuel danger.

Cependant, sous les reflets encore indécis de la lumière orientale, la

mer frissonne, la mer _s’éveille_. Des pourpres légères se répandent à

sa surface: telles les rougeurs dont se colore le sein pâli d’une

vierge, quand son cœur se met à battre à l’approche du bien-aimé. Je ne

sais rien de comparable à ce réveil de la mer, dans le crépuscule

matinal d’une belle journée d’été breton. Il semble qu’on assiste à

l’aurore primitive, à la première apparition du jour sur le monde,

lorsque les eaux furent séparées des continents et la lumière d’avec les

ténèbres. Dans ces grands paysages tranquilles d’extrême occident--où

l’homme, resté frère des choses, n’a pas encore imposé à celles-ci sa

personnalité envahissante et déformatrice--les levers d’aube ont gardé

toute la poésie, tout le charme de leur grâce adolescente et de leur

mystérieuse majesté.

... Au tournant de l’île de Tibidi, du «rocher de la prière»--ainsi

appelé des fréquentes retraites qu’y firent Gwennolé et ses

disciples--une voile se montre, et, derrière elle, on en voit poindre

d’autres, piquant çà et là de notes brunes la grise uniformité des

lointains. C’est la procession des barques d’Ouessant qui fait son

entrée dans la «rivière». Lourdes et robustes gabarres de pêche,

taillées pour la lutte quotidienne avec l’autan, mais qu’on a parées

pour la circonstance à l’instar des nefs sacrées. Serait-ce que

l’eurythmie de ces flots calmes, dans cette méditerranée abritée et

silencieuse, les déconcerte et les intimide, elles, les habituées de la

tempête, les affronteuses des houles déchaînées? Ou bien faut-il croire

qu’elles ont quelque sentiment de la solennité de leur rôle? Toujours

est-il qu’elles s’avancent avec une sorte de lenteur grave, de cette

allure noble et cadencée que devaient avoir les trirèmes helléniques

voguant vers la blanche Délos, à travers le _sourire innombrable_ de la

mer. Elles s’engagent dans le chenal, à la file, «amènent» leur toile,

rangent le quai, accostent, débarquent leurs passagers: et toutes ces

manœuvres s’accomplissent sans bruit, presque sans gestes. Les femmes

prennent terre les premières; d’aucunes, fidèles à la coutume antique,

se prosternent pour baiser le sol, à l’endroit où commence, au dire de

la tradition, la zone bénie, le domaine de Notre-Dame. Et maintenant

elles s’acheminent par groupes vers la «maison de la sainte». Toutes

vont pieds nus, toutes ont un cierge dans les mains. Grandes pour la

plupart, un peu hommasses, les traits réguliers, mais durs et d’une

fermeté trop virile, la peau du visage non point hâlée, rosée

plutôt--chez les vieilles comme chez les jeunes--de ce rose vif des

chairs conservées dans la saumure. Seuls, les yeux sont beaux: leur

nuance d’un roux verdâtre fait penser à des transparences d’eau marine

dormant au creux des roches sur un lit de goémons. Ce sont, d’ailleurs,

des yeux tristes et qui mirent, en leur limpidité dolente, l’ombre des

deuils passés ou le pressentiment des catastrophes à venir. Il n’en est

pas une, de ces Ouessantines, qui de la naissance à la mort ne soit

vouée à un pleur éternel. Elles vivent toujours en proie aux

épouvantements de la mer qui leur prend leurs pères, leurs fiancés,

leurs époux, leurs fils. De là ce costume de veuve dont elles se

revêtent, pour ainsi dire, au sortir du berceau et qu’elles ne quittent

plus jusqu’à la tombe. Noir le corsage, noire la jupe, noir le tablier,

noire enfin la gaine d’étoffe où s’enfonce et se dissimule le béguin

blanc aux rigides cassures. Elle a quelque chose d’hiératique, cette

grande coiffure carrée, et elle rappelle d’assez près, avec ses pans

tombants, le _pschent_ de l’ancienne Égypte.--Aucun atour, nulle

coquetterie. La chevelure même, orgueil de la femme, couronne de sa

royauté, s’effiloque sur la nuque ou pend le long des joues en mèches

écourtées et vagabondes. Tout cela, cet accoutrement sombre, ces crins

épars autour de ces faces mornes, plus encore l’espèce de lamentation

qui s’exhale des lèvres en guise de prière, tout cela vous serre le

cœur, éveille dans l’esprit des images funèbres: on croit voir passer un

troupeau de victimes que chasserait devant elle l’antique Fatalité.

Elles suivent la route, absorbées dans leurs dévotions, sans se laisser

distraire par la tiédeur intime du paysage, par cette flore odorante,

par cette jeune verdure dont leurs regards pourtant sont si peu

coutumiers et dont beaucoup d’entre elles respirent aujourd’hui pour la

première fois le pénétrant arome. Ce sont choses qui ne les touchent

point, si sevrées qu’elles en puissent être dans leur île sauvage,

presque à nu sous son maigre manteau d’herbe brûlée. Elles passent

indifférentes à toutes ces séductions de la «Grande Terre»; elles n’ont

d’yeux que pour la fine aiguille de granit qui se profile là-haut, sur

la crête, derrière le rideau des bois. Droit au-dessus de la pointe, une

étoile attardée brille encore, d’un faible scintillement, dans le ciel à

moitié envahi par le flot montant de la lumière. Et cette petite clarté

pâle apparaît vraisemblablement aux Ouessantines comme un _signe_

céleste, car elles ne l’ont pas plus tôt aperçue qu’elles entonnent d’un

commun élan l’hymne de la Vierge, transcription bretonne de l’_Ave maris

stella_.

_Ni ho salud, stéréden vor!..._

Les voix rebondissent au loin dans le large écho des montagnes. Les

hommes restés un peu en arrière pressent le pas. Je me suis mêlé à leur

groupe: une cinquantaine de grands gars en _tricot_ de laine grise ou

bleue, avec des muscles énormes, des poings de géant et de bonnes

figures placides, d’une enfantine douceur. Des touffes de sourcils

enchevêtrés ombragent leurs prunelles trop claires, aux teintes

indécises, comme délavées par les embruns. Ils sont accueillants et

expansifs. Ils m’apprennent qu’ils sont partis d’Ouessant la veille,

qu’ils ont mis près de dix heures à franchir l’Iroise et qu’ils ont

emporté des provisions pour trois jours, «parce que, chez nous,

voyez-vous, on sait bien quand on sort, mais on ne sait jamais quand on

rentre». D’espace en espace un aubergiste les hèle, assis sur un

tonneau, dans la douve, auprès de son comptoir couvert de bouteilles:

--Eh bien! les _gens de l’Enès_[50], on ne prend pas un _boujaron_?

[50] _Ile._ Les insulaires des côtes bretonnes appellent leur île

l’_Ile_ tout court, comme les continentaux ne les désignent

d’ordinaire que par le nom d’_Iliens_, sans autre qualification.

Gaiement ils répondent:

--Nous en prendrons deux au retour.

Ils sont à jeun depuis minuit, afin de pouvoir communier à la messe

d’aube. Chacun d’eux accomplit le pèlerinage pour son clan et doit

rapporter à tous les siens la bénédiction de Notre-Dame. Il n’y a pas de

famille dans l’île qui n’ait parmi eux son représentant, son délégué,

muni des recommandations les plus expresses. Souvent on le tire au sort,

à la courte paille. Son premier soin, dans la semaine qui précède le

départ, est de faire visite à toute la parenté, depuis le grand-oncle

jusqu’à l’arrière-petit-cousin. Tous ont à le charger de quelque

«commission» pour la sainte. C’est l’aïeul qui sent que sa vue baisse et

qui demande qu’elle lui soit conservée; c’est la tante Barba qui a les

«gouttes» et qui supplie qu’on l’en délivre; c’est _tonton_ Guillou,

tourmenté par un procès, et qui compte sur la Vierge pour intervenir

auprès des juges; c’est Gaïdik Tassel, une nièce souffrante, surnommée

la _Trop-blanche_, à cause de sa pâleur: elle se languit, à peine au

seuil de ses vingt ans, d’un mal dont ni elle, ni personne ne saurait

dire la cause; mais la Vierge de Tout-Remède s’y reconnaîtra... Que

d’autres vœux encore! Et que de prescriptions, dont quelques-unes fort

compliquées! «Ce sou que voici, tu le déposeras dans le tronc de

l’église; celui que voilà, tu le laisseras tomber dans la fontaine.

Garde-toi de confondre.» Ou bien: «Tu allumeras un cierge à la droite de

la madone et tu noteras combien de sauts aura fait la flamme avant de

brûler d’une clarté tranquille.» Bref, tout un système inextricable de

rites où notre mémoire de civilisés se perdrait. L’_îlien_, lui, s’y

retrouve aussi aisément que dans l’écheveau d’agrès de sa gabarre. Il

range, il ordonne tout cela dans sa tête, avec les habitudes de méthode

et de classement particulières aux matelots. Soyez assuré qu’il

n’omettra aucun détail et qu’il s’acquittera point par point de la

mission de confiance dont il est investi. Pour peu qu’il y manquât, il

croirait commettre un sacrilège. La destinée des êtres qui lui sont

chers n’est-elle pas intéressée à ces pratiques? Et lui-même n’est-il

pas le premier, du reste, à avoir foi en leur efficacité?

On ne cite qu’un seul exemple d’_îlien_ ayant failli. Le malheureux

aimait à boire; le démon de l’eau-de-vie le possédait. Il s’oublia dans

une des tavernes du Faou, ne mit pas les pieds à Rumengol. Quand les

personnes qu’il avait amenées revinrent du pardon, elles le trouvèrent

dégrisé et repentant; elles ne refusèrent pas moins de s’en retourner à

son bord, et bien elles firent, car on n’entendit plus parler de lui ni

de sa barque: la mer ne rendit même pas son cadavre.

Et l’Ouessantin qui me fournit ces renseignements ajoute d’un ton grave:

--Heureux encore qu’il n’ait pas attiré sur sa race de pires infortunes!

--Dans quel dessein ces femmes vous ont-elles donc accompagné, au lieu

de se faire représenter par un père, un mari, un fils ou quelque cousin?

--Hé! prononce-t-il,--c’est apparemment qu’elles n’ont plus ni l’un ni

l’autre. Ils sont nombreux à l’Ile, les foyers sans hommes; et il se

couche chaque année bien des Ouessantins dans le grand cimetière où l’on

est à soi-même son propre fossoyeur!

Du geste, il me montre là-bas l’Océan,--la douce mer rose,

voluptueusement étalée sur un peuple de morts...

Au pays des pardons · 第 25 / 47 题