Il s’est assis en face de moi, auprès de la fenêtre ouverte par où nous
arrive à petites bouffées la délicieuse fraîcheur de la nuit.
--Oui, pourquoi ce pardon s’appelle-t-il le _pardon des chanteurs_? Vous
me le direz peut-être, vous Yann, qui savez toutes choses. Il doit y
avoir une autre raison que celle que m’a donnée le conscrit.
--Assurément, il y en a une autre, la vraie. Je vais vous l’apprendre,
puisque vous l’ignorez. C’est de l’histoire, ceci.
Lorsque le roi Gralon, après avoir terminé son purgatoire sur la terre,
franchit enfin le seuil du paradis, la première personne qu’il rencontra
fut la Vierge, laquelle se mit à le remercier fort honnêtement de la
belle église qu’il avait commandé de lui bâtir. «S’il manquait encore
quelque chose à votre bonheur, ajouta-t-elle, sachez que je suis toute
disposée à vous l’accorder.--Hélas! répondit le vieux roi, tant que ma
fille Ahès continuera de faire dans la mer de Bretagne son triste métier
de tueuse d’hommes, cette idée me poursuivra et je ne serai pas
heureux.» La Vierge baissa la tête. «A cela je ne peux rien,
dit-elle.--Tu pourrais du moins l’empêcher de nuire, écarter d’elle la
malédiction des peuples en lui ôtant sa voix séduisante, instrument de
tous ses crimes!--Non plus, ô Gralon. Ce qui est doit être. Mais écoute.
Je ferai naître une race de chanteurs qui chanteront à voix aussi douce
que la sirène et, par les mêmes armes, combattront ses maléfices.
J’unirai en eux le don des beaux rythmes au culte des pieuses pensées.
Où Ahès aura passé, semant le deuil et l’épouvante, ils passeront,
semant l’espérance et le réconfort. Ils berceront les douleurs qu’elle
aura causées, rendront la paix aux âmes qu’elle aura remplies de
consternation. Et, de même que je suis la Vierge de Tout-Remède, ils
seront les guérisseurs de tout souci. Le mois de mai, qui est mon mois,
les verra chaque année accourir à mon pardon de Rumengol. Là coulera
pour eux, d’une onde intarissable, la source des sônes et des gwerz; et
de là ils se répandront, pour célébrer à travers le monde la force des
hommes d’Armorique, la grâce de leurs filles, les exploits de leurs
ancêtres, et ta propre destinée, ô Gralon! Guérets et landes, aires des
fermes et places des villages retentiront de leurs accents infatigables.
Et l’on dira d’eux, du plus loin qu’on les apercevra:--Voici venir les
rossignols de la Vierge!»
Ainsi parla Notre-Dame, et le vieux roi sentit une grande joie dans son
cœur. Vous savez maintenant ce que vous désiriez savoir.
Je prononce devant Yann le nom du poète breton Le Scour, qui s’intitula
_Barde de Rumengol_.
--Certes--fait-il--il a plus qu’aucun autre mérité ce titre. Il a écrit
tout un _livret_[48] en l’honneur de ce sanctuaire. J’ai connu Ar Scour.
Il menait de front l’art des vers et le négoce des vins. C’était un
barde riche; l’espèce en est rare. Au moins ne dédaignait-il pas ses
confrères pauvres, ceux qui, comme moi, n’ayant pas de vin à vendre,
sont obligés de vivre de leurs vers. Il se montrait serviable envers
eux, leur ouvrait volontiers sa porte et sa bourse. La maison qu’il
habitait à Morlaix était hospitalière à quiconque faisait profession de
rimer. Parmi les chants qu’il a composés, il en est qui dureront aussi
longtemps qu’on parlera breton en Bretagne. Qui ne sait par cœur la
_Gwennili tréméniad_ (l’Hirondelle de passage)? De méchantes langues, il
est vrai, ont prétendu que ses meilleures pièces n’étaient pas de lui,
que d’autres y avaient mis leur talent et qu’il n’avait eu la peine que
d’y mettre son nom. Il y a beaucoup d’exagération dans ces racontars. Je
dois dire toutefois que _Plac’hik Eussa_[49]--le morceau le plus achevé
incontestablement de sa _Télen Rumengol_--est une très ancienne gwerz
qu’il s’est appropriée et dont il s’est contenté d’épurer la forme.
Enfant, je l’ai entendu chanter à mon père. Il la fredonnait, en
poussant la navette,--et cela, sur un air si lent et si triste qu’il
nous faisait pleurer tous. J’ai retenu sa méthode. Si vous êtes encore
là, ce tantôt, quand arriveront les processions d’Ouessant, passez au
cimetière; vous verrez comme je lui sais tirer les larmes des yeux, à
cette impassible race de forbans!
[48] L’opuscule _Télen Rumengol_ (la Harpe de Rumengol).
[49] «La fillette d’Ouessant».
Nous sortons ensemble, mais sur le seuil de l’auberge nous nous
séparons. Puisque cependant je l’ai réveillé de son somme, Yann en veut
profiter pour commencer sa tournée dans les _débits_ et sous les tentes.
Il compte bien y écouler les exemplaires qui lui restent de sa fameuse
_Dispute entre l’Eau-de-Vie et le Café_. Moi, j’ai pris à gauche. Voici
le porche du cimetière dessinant son grand arc sombre et, à côté, un if
immense, un arbre aussi vieux que les temps, l’arbre des morts, sorte de
baobab funèbre engraissé de la pourriture humaine de plusieurs siècles.
Un tronc bizarre, tourmenté, tordu en spirale, les racines crevant le
mur, les branches poussées dans une seule direction et très bas, presque
au ras des tombes. Il couvre de son ombre le pauvre enclos, y verse sa
tristesse lourde, si dense, étalée en une flaque noire et sans rides.
Une allée plantée de croix conduit au porche de l’église: il règne dans
ce caveau une obscurité compacte; des bruits de respirations endormies
rythment le silence. A la mince lueur qui filtre par instants, lorsque
viennent à s’entre-bâiller les battants de la nef, on distingue des
formes d’hommes, de femmes, vautrés pêle-mêle sur les bancs de pierre,
au long des parois. Un mendiant étendu la tête sur son bissac, avec son
bâton de route entre les jambes et un barbet à ses pieds, a l’air
sculptural d’un évêque de granit couché dans un enfeu, les mains jointes
sur sa crosse, les sandales appuyées à quelque animal héraldique.
Dans l’église, à dix heures. Un peu trop doré, cet intérieur d’église,
trop surchargé d’ornements criards. Il est éclairé vaguement par des
cierges qui brûlent derrière un pilier où s’adosse la madone du lieu. Et
cette lumière, émanée comme d’une source invisible, cette lumière
diffuse est d’une mystique douceur. Elle effleure d’une caresse les
coiffes blanches des «prieuses»: coiffes de Douarnenez aux mailles
fines, coiffes de Carhaix aux fonds aplatis, coiffes de Concarneau
pareilles à des raies fraîchement pêchées, coiffes de Châteaulin aux
ailes palpitantes, coiffes léonardes bombées comme des vases aux anses
grêles et délicates. Dans l’abside, prosterné en cercle devant les
marches de l’autel, un groupe de femmes murmure les _ave_ du rosaire et,
de toute l’église, leur répond un plaintif chuchotement. Et cela est
d’une poésie troublante, cette interminable oraison qui tout à coup
semble s’éteindre et soudain reprend, imprécise toujours et ondulante,
ainsi qu’un frisselis de feuilles aux souffles irréguliers du vent.
Prière exhalée comme en rêve par un millier de lèvres assoupies.
Jusqu’au matin se continuera la veillée. Tous ces gens harassés ont fait
vœu de passer la nuit dans le sanctuaire: pour rien au monde ils ne
quitteraient leur poste, pas même pour le meilleur des lits. La fatigue
des traits, l’abandon des membres ajoutent encore à l’étrangeté du
spectacle, font songer aux chœurs de suppliants des tragédies antiques.
La comparaison n’est point aussi paradoxale qu’on le pourrait supposer.
J’ai vu là des figures d’une admirable morbidesse, des types
irréprochables de beauté austère et douloureuse. Telle, cette jeune
fille qui a laissé rouler sa tête sur l’épaule de son frère ou de son
fiancé; elle dort d’un sommeil qui ressemble à une extase et, jusque
dans l’affaissement de tout son être, elle garde un je ne sais quoi de
souple, de svelte et d’harmonieux. Telle aussi, cette paysanne assise
sur ses talons, face triste, vieillie avant l’âge, plissée par les
soucis, polie, usée par les larmes; elle égrène d’une main son chapelet,
de l’autre elle soutient le corps de son fils--grand adolescent pâle,
rongé par quelque maladie incurable--qui repose, allongé en travers sur
ses genoux; elle le couve ardemment des yeux, semble le bercer, comme
d’une chanson sans fin, de ses récitations obstinées de patenôtres. Et
c’est en vérité une Mère aux Sept Douleurs que cette femme, une
pathétique et vivante image de la _Pietà_...
Au dehors, un chant s’élève,--une mélopée lente, en mineur, une de ces
pénétrantes psalmodies bretonnes où sans cesse la même phrase revient,
tantôt sourde comme un sanglot, tantôt aiguë et stridente comme le
hurlement d’un chien blessé. C’est une autre veillée qui commence, la
veillée des cantiques, dans le cimetière. Pèlerins et pèlerines ont pris
place parmi l’herbe des morts ou sur les tertres des tombes. Juchée sur
une tombe plus haute, le dos à la croix, une fille chante,--une fille de
Spézet, longue et mince, le buste serré dans un corsage noir à galons de
velours, la tête menue, les yeux trop grands. Une voisine accroupie à
ses pieds lui souffle les premières paroles de chaque couplet qu’elle
déchiffre à mesure dans un vieux recueil d’hymnes, au vacillement fumeux
d’une chandelle. La voix de la chanteuse a des vibrations singulières;
ce sont d’abord des notes basses, voilées, qu’on dirait venues de très
loin et qui restent comme suspendues dans l’air; puis, brusquement, ou
du moins sans transition appréciable, le chant se précipite, s’exaspère,
éclate en un grand cri rauque, de sorte que la fille est à bout de voix
quand elle arrive à la fin de chaque strophe. L’assistance alors entonne
le refrain, le _diskân_, sur un rythme large et traînant, d’une infinie
tristesse. Et la chanteuse de reprendre aussitôt, sans une pause, sans
une relâche. Les artères de son cou rejeté en arrière sont tendues comme
des cordes: sur ses joues enflammées la sueur ruisselle; le corsage
s’est dégrafé à demi sous l’effort de la poitrine; le lacet de la coiffe
s’est rompu: il n’importe. Époumonnée, hors d’haleine, elle s’entête à
chanter. Vainement lui offre-t-on de la suppléer un instant. Elle ne
veut pas. Elle redouble d’acharnement, au contraire, elle se grise, elle
s’exalte. C’est presque du délire, de la fureur sacrée. On rêve d’une
prêtresse des cultes primitifs, d’une possédée des anciens dieux. Des
parcelles subtiles de leur âme ont dû survivre dans cette atmosphère de
Rumengol.
... Je m’en suis allé par des sentiers de traverse, le long de la petite
rivière, vers Le Faou. Il est trois heures environ. Déjà des blancheurs
rosées illuminent doucement les confins du ciel. C’est à croire qu’il
dit vrai, le dicton local, qui prétend qu’ici, tant que dure le pardon,
la nuit même est encore du jour. La brise de mer s’est levée. Entre les
verdures une chose claire apparaît, une pointe d’Océan enfoncée au cœur
des terres. Et voici Le Faou, vieux murs, vieilles ardoises, toute une
bourgade citadine d’un aspect d’autrefois, dominée par la _maison de
ville_, débris monstrueux de l’époque féodale. Un quai, une mâture de
sloop finement découpée sur le fond gris-perle des eaux lointaines, la
solitaire silhouette d’un _gabelou_ perchée à l’extrémité du môle dans
l’attitude d’un cormoran au repos. Les brumes d’ouest en s’effrangeant
découvrent des promontoires hantés de grands noms ou de miraculeux
souvenirs, Kerohan, le Priolly, Landévennec. Une forme de nuage,
flottante d’abord, peu à peu se précise, se condense, se tasse, et c’est
le Ménez-Hom,--le _chef de troupeau_ des Monts-Noirs, leur vedette sur
l’Atlantique,--avec sa croupe renflée, son mufle à ras de sol, tendu
vers la large, comme flairant un perpétuel danger.
Cependant, sous les reflets encore indécis de la lumière orientale, la
mer frissonne, la mer _s’éveille_. Des pourpres légères se répandent à
sa surface: telles les rougeurs dont se colore le sein pâli d’une
vierge, quand son cœur se met à battre à l’approche du bien-aimé. Je ne
sais rien de comparable à ce réveil de la mer, dans le crépuscule
matinal d’une belle journée d’été breton. Il semble qu’on assiste à
l’aurore primitive, à la première apparition du jour sur le monde,
lorsque les eaux furent séparées des continents et la lumière d’avec les
ténèbres. Dans ces grands paysages tranquilles d’extrême occident--où
l’homme, resté frère des choses, n’a pas encore imposé à celles-ci sa
personnalité envahissante et déformatrice--les levers d’aube ont gardé
toute la poésie, tout le charme de leur grâce adolescente et de leur
mystérieuse majesté.
... Au tournant de l’île de Tibidi, du «rocher de la prière»--ainsi
appelé des fréquentes retraites qu’y firent Gwennolé et ses
disciples--une voile se montre, et, derrière elle, on en voit poindre
d’autres, piquant çà et là de notes brunes la grise uniformité des
lointains. C’est la procession des barques d’Ouessant qui fait son
entrée dans la «rivière». Lourdes et robustes gabarres de pêche,
taillées pour la lutte quotidienne avec l’autan, mais qu’on a parées
pour la circonstance à l’instar des nefs sacrées. Serait-ce que
l’eurythmie de ces flots calmes, dans cette méditerranée abritée et
silencieuse, les déconcerte et les intimide, elles, les habituées de la
tempête, les affronteuses des houles déchaînées? Ou bien faut-il croire
qu’elles ont quelque sentiment de la solennité de leur rôle? Toujours
est-il qu’elles s’avancent avec une sorte de lenteur grave, de cette
allure noble et cadencée que devaient avoir les trirèmes helléniques
voguant vers la blanche Délos, à travers le _sourire innombrable_ de la
mer. Elles s’engagent dans le chenal, à la file, «amènent» leur toile,
rangent le quai, accostent, débarquent leurs passagers: et toutes ces
manœuvres s’accomplissent sans bruit, presque sans gestes. Les femmes
prennent terre les premières; d’aucunes, fidèles à la coutume antique,
se prosternent pour baiser le sol, à l’endroit où commence, au dire de
la tradition, la zone bénie, le domaine de Notre-Dame. Et maintenant
elles s’acheminent par groupes vers la «maison de la sainte». Toutes
vont pieds nus, toutes ont un cierge dans les mains. Grandes pour la
plupart, un peu hommasses, les traits réguliers, mais durs et d’une
fermeté trop virile, la peau du visage non point hâlée, rosée
plutôt--chez les vieilles comme chez les jeunes--de ce rose vif des
chairs conservées dans la saumure. Seuls, les yeux sont beaux: leur
nuance d’un roux verdâtre fait penser à des transparences d’eau marine
dormant au creux des roches sur un lit de goémons. Ce sont, d’ailleurs,
des yeux tristes et qui mirent, en leur limpidité dolente, l’ombre des
deuils passés ou le pressentiment des catastrophes à venir. Il n’en est
pas une, de ces Ouessantines, qui de la naissance à la mort ne soit
vouée à un pleur éternel. Elles vivent toujours en proie aux
épouvantements de la mer qui leur prend leurs pères, leurs fiancés,
leurs époux, leurs fils. De là ce costume de veuve dont elles se
revêtent, pour ainsi dire, au sortir du berceau et qu’elles ne quittent
plus jusqu’à la tombe. Noir le corsage, noire la jupe, noir le tablier,
noire enfin la gaine d’étoffe où s’enfonce et se dissimule le béguin
blanc aux rigides cassures. Elle a quelque chose d’hiératique, cette
grande coiffure carrée, et elle rappelle d’assez près, avec ses pans
tombants, le _pschent_ de l’ancienne Égypte.--Aucun atour, nulle
coquetterie. La chevelure même, orgueil de la femme, couronne de sa
royauté, s’effiloque sur la nuque ou pend le long des joues en mèches
écourtées et vagabondes. Tout cela, cet accoutrement sombre, ces crins
épars autour de ces faces mornes, plus encore l’espèce de lamentation
qui s’exhale des lèvres en guise de prière, tout cela vous serre le
cœur, éveille dans l’esprit des images funèbres: on croit voir passer un
troupeau de victimes que chasserait devant elle l’antique Fatalité.
Elles suivent la route, absorbées dans leurs dévotions, sans se laisser
distraire par la tiédeur intime du paysage, par cette flore odorante,
par cette jeune verdure dont leurs regards pourtant sont si peu
coutumiers et dont beaucoup d’entre elles respirent aujourd’hui pour la
première fois le pénétrant arome. Ce sont choses qui ne les touchent
point, si sevrées qu’elles en puissent être dans leur île sauvage,
presque à nu sous son maigre manteau d’herbe brûlée. Elles passent
indifférentes à toutes ces séductions de la «Grande Terre»; elles n’ont
d’yeux que pour la fine aiguille de granit qui se profile là-haut, sur
la crête, derrière le rideau des bois. Droit au-dessus de la pointe, une
étoile attardée brille encore, d’un faible scintillement, dans le ciel à
moitié envahi par le flot montant de la lumière. Et cette petite clarté
pâle apparaît vraisemblablement aux Ouessantines comme un _signe_
céleste, car elles ne l’ont pas plus tôt aperçue qu’elles entonnent d’un
commun élan l’hymne de la Vierge, transcription bretonne de l’_Ave maris
stella_.
_Ni ho salud, stéréden vor!..._
Les voix rebondissent au loin dans le large écho des montagnes. Les
hommes restés un peu en arrière pressent le pas. Je me suis mêlé à leur
groupe: une cinquantaine de grands gars en _tricot_ de laine grise ou
bleue, avec des muscles énormes, des poings de géant et de bonnes
figures placides, d’une enfantine douceur. Des touffes de sourcils
enchevêtrés ombragent leurs prunelles trop claires, aux teintes
indécises, comme délavées par les embruns. Ils sont accueillants et
expansifs. Ils m’apprennent qu’ils sont partis d’Ouessant la veille,
qu’ils ont mis près de dix heures à franchir l’Iroise et qu’ils ont
emporté des provisions pour trois jours, «parce que, chez nous,
voyez-vous, on sait bien quand on sort, mais on ne sait jamais quand on
rentre». D’espace en espace un aubergiste les hèle, assis sur un
tonneau, dans la douve, auprès de son comptoir couvert de bouteilles:
--Eh bien! les _gens de l’Enès_[50], on ne prend pas un _boujaron_?
[50] _Ile._ Les insulaires des côtes bretonnes appellent leur île
l’_Ile_ tout court, comme les continentaux ne les désignent
d’ordinaire que par le nom d’_Iliens_, sans autre qualification.
Gaiement ils répondent:
--Nous en prendrons deux au retour.
Ils sont à jeun depuis minuit, afin de pouvoir communier à la messe
d’aube. Chacun d’eux accomplit le pèlerinage pour son clan et doit
rapporter à tous les siens la bénédiction de Notre-Dame. Il n’y a pas de
famille dans l’île qui n’ait parmi eux son représentant, son délégué,
muni des recommandations les plus expresses. Souvent on le tire au sort,
à la courte paille. Son premier soin, dans la semaine qui précède le
départ, est de faire visite à toute la parenté, depuis le grand-oncle
jusqu’à l’arrière-petit-cousin. Tous ont à le charger de quelque
«commission» pour la sainte. C’est l’aïeul qui sent que sa vue baisse et
qui demande qu’elle lui soit conservée; c’est la tante Barba qui a les
«gouttes» et qui supplie qu’on l’en délivre; c’est _tonton_ Guillou,
tourmenté par un procès, et qui compte sur la Vierge pour intervenir
auprès des juges; c’est Gaïdik Tassel, une nièce souffrante, surnommée
la _Trop-blanche_, à cause de sa pâleur: elle se languit, à peine au
seuil de ses vingt ans, d’un mal dont ni elle, ni personne ne saurait
dire la cause; mais la Vierge de Tout-Remède s’y reconnaîtra... Que
d’autres vœux encore! Et que de prescriptions, dont quelques-unes fort
compliquées! «Ce sou que voici, tu le déposeras dans le tronc de
l’église; celui que voilà, tu le laisseras tomber dans la fontaine.
Garde-toi de confondre.» Ou bien: «Tu allumeras un cierge à la droite de
la madone et tu noteras combien de sauts aura fait la flamme avant de
brûler d’une clarté tranquille.» Bref, tout un système inextricable de
rites où notre mémoire de civilisés se perdrait. L’_îlien_, lui, s’y
retrouve aussi aisément que dans l’écheveau d’agrès de sa gabarre. Il
range, il ordonne tout cela dans sa tête, avec les habitudes de méthode
et de classement particulières aux matelots. Soyez assuré qu’il
n’omettra aucun détail et qu’il s’acquittera point par point de la
mission de confiance dont il est investi. Pour peu qu’il y manquât, il
croirait commettre un sacrilège. La destinée des êtres qui lui sont
chers n’est-elle pas intéressée à ces pratiques? Et lui-même n’est-il
pas le premier, du reste, à avoir foi en leur efficacité?
On ne cite qu’un seul exemple d’_îlien_ ayant failli. Le malheureux
aimait à boire; le démon de l’eau-de-vie le possédait. Il s’oublia dans
une des tavernes du Faou, ne mit pas les pieds à Rumengol. Quand les
personnes qu’il avait amenées revinrent du pardon, elles le trouvèrent
dégrisé et repentant; elles ne refusèrent pas moins de s’en retourner à
son bord, et bien elles firent, car on n’entendit plus parler de lui ni
de sa barque: la mer ne rendit même pas son cadavre.
Et l’Ouessantin qui me fournit ces renseignements ajoute d’un ton grave:
--Heureux encore qu’il n’ait pas attiré sur sa race de pires infortunes!
--Dans quel dessein ces femmes vous ont-elles donc accompagné, au lieu
de se faire représenter par un père, un mari, un fils ou quelque cousin?
--Hé! prononce-t-il,--c’est apparemment qu’elles n’ont plus ni l’un ni
l’autre. Ils sont nombreux à l’Ile, les foyers sans hommes; et il se
couche chaque année bien des Ouessantins dans le grand cimetière où l’on
est à soi-même son propre fossoyeur!
Du geste, il me montre là-bas l’Océan,--la douce mer rose,
voluptueusement étalée sur un peuple de morts...