A petits coups pressés, la cloche tinte. Et c’est le signal d’un
remuement universel. Des granges, des étables, de la soupente des
auberges se lève une multitude en désordre, visages encore bouffis de
sommeil, avec du foin dans les cheveux et des plaques de poussière dans
le dos. On se débarbouille en un tour de main d’un peu d’eau puisée à
l’auge de la cour. Les femmes redressent leur coiffe, tapotent leurs
jupes et leur tablier. Des files interminables s’acheminent vers le
sanctuaire. Il sort du monde de partout; il en surgit des prés, il en
descend des arbres même, des gros chênes nains sculptés par le temps en
forme de sièges. La terre de Rumengol tout entière présente l’aspect
d’un lit défait, d’une couche immense où des milliers d’êtres ont dormi;
et, des herbes écrasées, des grands foins foulés gardant l’empreinte des
corps, un parfum monte qui embaume l’espace.
Çà et là des tas de cendres fument encore, pareils à des feux de
bivouacs abandonnés.
En juin, saison des nuits tièdes, les paysans bretons ne font point
rentrer les troupeaux, les laissent paître ou ruminer en liberté sous
les étoiles, pour les reposer de l’étable. Et Rumengol, avec ses eaux
vives dans son vallon accidenté, est un centre renommé d’élevage. Aussi,
en ce clair matin, tous les alentours de la bourgade sont-ils comme
mouchetés de taches blanches, ou rousses, ou noires. C’est par centaines
qu’il faudrait nombrer les têtes de bétail éparses sur les pentes. Elles
se meuvent avec la belle indolence des animaux repus; un peu étonnées
d’une telle affluence de monde dans la monotonie habituelle de leur
solitude, elles appuient aux claies des barrières ou tendent par-dessus
les haies d’ajonc leurs mufles emperlés de rosée, et meuglent doucement
en roulant leurs gros yeux graves. Plus d’un pèlerin allonge le bras
pour caresser leur poil au passage; elles font partie du décor
traditionnel de la fête. N’est-il pas écrit dans la Vie de la Vierge
qu’elle enfanta le _Mabik_ au milieu des bœufs? Et Notre-Dame de
Tout-Remède n’a-t-elle pas souci des bêtes à l’égal des hommes?
Une année, des saltimbanques--des mécréants--dérobèrent nuitamment une
vache. Ils l’avaient emmenée dans la forêt du Kranou et s’apprêtaient à
l’abattre pour se régaler de sa chair, quand éclata un orage subit que
rien dans l’état de l’atmosphère ne faisait prévoir. Trois coups de
tonnerre retentirent, foudroyant à la fois les voleurs et l’arbre auquel
la vache était attachée, mais sans causer à celle-ci le moindre dommage,
bien au contraire: car, son lien ayant été rompu dans la secousse, elle
put rejoindre le troupeau avant même qu’on eût eu le temps de
s’apercevoir qu’elle y manquât. Par la suite il résulta pour elle de
cette aventure quantité d’avantages. Nul ne douta, en effet, qu’elle
n’eût été sauvée par un miracle; on la considéra comme une «protégée» de
la Vierge et on la traita avec les égards dus à sa qualité; elle eut
désormais la meilleure litière et le râtelier le mieux garni, et, après
avoir vécu dans l’abondance, elle mourut paisiblement de vieillesse,
sans avoir connu l’exil des foires lointaines...
Pour se faire une idée de la surprenante variété de notre race, de la
diversité de ses types et de la richesse de ses costumes, il n’est que
d’assister à la sortie de la messe d’aube, dans le cimetière de
Rumengol, le jour du pardon. Toute la Bretagne est rassemblée là comme
en un raccourci puissant. Que de reliefs et de contrastes! Ici, les
Léonards aux grand corps, spéculateurs hardis et fanatiques sombres, nés
pour être marchands ou prêtres, et dont les lèvres dédaigneuses ne se
desserrent volontiers, dit-on, que pour réciter la prière ou parler
argent. Près d’eux, les Trégorrois, aux yeux vifs et nuancés, à la
physionomie ouverte, discoureurs aimables, avec une pointe d’ironie dans
leur sourire. Là, les _Tran’Doué_[51], équipés à la façon des Mexicains
d’une veste brodée de jaunes arabesques et d’un pantalon très ample
s’évasant au-dessus des chevilles: beaux hommes pour la plupart, la
figure encadrée d’un large collier de barbe rousse, ils laissent à leurs
femmes les besognes qui déforment, n’ont, quant à eux, d’autre souci que
de promener leur fière prestance de mâles à travers les foires et les
pardons. Et voici le bleu clair, le bleu azuré des _glazik_[52] de
Cornouailles, où courent en festons les tons d’or de la fleur du genêt.
Un peu lourds et pansus, ces Bretons du sud, et joyeux d’une bonne joie
matérielle qui éclate dans leurs faces rondes, rases, roses et poupines,
dans leur goût des couleurs, des choses voyantes, dans l’allégresse
grivoise de leurs chansons. Ils ne font que mieux ressortir l’élégance
montagnarde des fils de l’Aré, souples et droits ainsi que des pins, et
pareils, dans leur accoutrement de laine brune, à des pasteurs des temps
primitifs,--ou la gravité hautaine des forbans de l’Aber, souvent
comparés aux palikares des côtes grecques et qui portent comme eux le
bonnet et la fustanelle, grands gars superbes, avec des bras d’une
envergure immense et le profil aigu d’un oiseau de mer fendant l’espace.
[51] On appelle ainsi, du juron qui leur est familier, les hommes du
canton de Pont-Labbé, les maris des _Bigoudenn_.
[52] _Glazik_, les hommes vêtus de bleu.
Debout sur une éminence, sur une sorte de dune herbeuse qui prolonge à
gauche le cimetière et au sommet de laquelle se dresse un oratoire, Yann
Ar Minouz attaque de sa voix rauque, la complainte de _Plac’hik Eûssa_.
A l’île Eûssa fut une fille,
Jolie et sage comme un ange,
Jolie et sage comme un ange,
Et son nom était Corentine.
Hélas! elle n’avait pas quinze ans,
Déjà lourde croix elle portait.
Sur un rocher, jouxte la mer,
La fille pleurait pleurs amers.
Et de plein cœur elle priait
Et vers les cieux ainsi criait...
Un oblique rayon de soleil se joue sur les tempes dégarnies du barde.
Iliens et Iliennes ont fait cercle autour de lui: ils boivent ses
paroles et suivent le mouvement de la chanson jusque dans l’expression
de son visage. Car il ne se contente pas de chanter, il mime; si bien
que la complainte se transforme en un drame monologué. Et quel
prestigieux acteur que ce Yann! Il a joint les mains, il lève au ciel un
regard mouillé de larmes; sa voix, traînante au début, éclate en accents
déchirants:
--En se battant contre l’Anglais,
Mon père s’est noyé dans la mer profonde.
Le cœur de ma mère se fendit,
Quand ce malheur elle entendit.
Et je n’ai plus personne, hélas!
Que faire désormais ici-bas?
Je n’ai plus hélas! sur la terre
Proche ni parent, père ni mère.
Père ni mère, proche ni parent;
Vivre m’est deuil et navrement!
Une des Ouessantines s’est caché la figure dans son mouchoir: on sent
qu’elle fait effort pour étouffer des sanglots. Le marin avec qui j’ai
causé tantôt me chuchote à l’oreille:
--Elle a une _cœursée_, la pauvre! On jurerait que c’est sa propre
_gwerz_, en vérité, que l’homme aux chansons lui débite là.
Sur un rythme plus doux, avec un balancement léger de tout le corps,
Yann poursuit:
Mais non!... Il est au ciel un Père,
Et à Rumengol bonne Mère!
Ma mère bien souvent m’a dit
De prier la Vierge bénie,
La Vierge tendre de Rumengol,
Et jamais ne serais abandonnée.
Étendez votre main sacrée,
Vierge, sur votre enfant navrée.
Moi, la mineure[53] à l’abandon,
J’irai pieds nus à votre pardon;
[53] Orpheline.
J’irai pieds nus demander aide
A votre maison de Tout-Remède.
Et sept fois je ferai le tour
Du grand autel sur mes genoux;
Sept fois le tour de votre sanctuaire,
Vierge, patronne des Bas-Bretons!
Madame Marie, les pauvres gens
Ne vous sauraient faire de présents.
Ni ceinture de cire[54], ni cierge,
Rien!... sinon leur prière, ô Vierge.
[54] Les cordons de cire dont les pèlerins entourent l’église.
Pauvre comme eux, pour seul trésor
J’ai mes cheveux blonds couleur d’or.
Je tresserai pour vous une guirlande
Faite avec ma chevelure blonde,
Faite avec les fleurs des champs, les simples fleurs;
En gouttes de rosée y brilleront mes pleurs.
Elle brille aussi, la triste rosée des larmes, dans les yeux des femmes
qui sont là; elle trace de larges sillons humides sur leurs joues
hâlées, s’égoutte lentement dans les plis de leur petit châle noué en
croix. Les hommes eux-mêmes sont émus: sans cesse ils s’essuient les
paupières du revers de leurs grosses mains toutes tailladées et noires
de goudron. Et, de minute en minute, le groupe des auditeurs grossit: le
pardon afflue vers le chanteur dont le buste ensoleillé domine la foule,
la chemise ouverte, son poitrail nu hérissé de touffes de poils fauves.
Le récitatif reprend, d’une allure dolente et comme alanguie:
S’est mise Corentine en chemin,
Sa baguette blanche à la main;
Passe la mer, suit le chemin
Qui mène aux cieux, qui mène aux saints.
Et la voici déjà tout proche:
Du clocher on entend la cloche.
Elle s’agenouille, en le voyant,
Son cœur palpite, en l’entendant.
A Rumengol quand se trouva,
Les pieds de la Vierge baisa.
Et dit:--Ma Mère, Mère bénie,
J’aimerais bien mourir ici!
Je n’ai plus personne à aimer.
Daignez me prendre et m’emporter!
Ici mon corps reposera,
Mon âme avec vous s’en ira.
Yann s’interrompt, éponge avec sa manche son front où la sueur perle,
puis, d’un ton sacramentel, imposant les mains à l’assistance:
--Chrétiens, signez-vous! La Vierge va parler.
Alors, la Vierge avec douceur
A dit à la fillette en pleurs:
--Sur terre il n’est que gens méchants;
Que Dieu te sauve, mon enfant!
Ta douce âme et ton pauvre cœur
Sont maintenant purs comme l’or.
Viens, Corentine, au ciel profond,
Louer Jésus, le Maître bon.
Et Corentine se mourait,
Et à voix haute elle disait:
--A la Vierge je donne mon cœur,
Ma malédiction aux Anglais!
Ce vers final, cri de guerre de la race, le barde le lance à pleins
poumons, d’un timbre si âpre et si vibrant que la foule tressaille,
frémit, sentant passer en elle le frisson des grandes haines ataviques,
vieilles de douze cents ans!...
Le soleil est haut sur l’horizon. Déjà commencent à déboucher, devers Le
Faou, Landerneau, Châteaulin, les omnibus et les breaks aux essieux
criards, bondés de familles bourgeoises qui viennent à Rumengol comme à
une fête foraine, histoire de se gaudir de la paysantaille et de manger
du veau froid sur l’herbe où les pèlerins ont dormi. Le vrai pardon
désormais est clos. C’est l’heure de fuir, si je veux emporter intactes
les fortes impressions de la nuit et du matin naissant.
Je trinque une dernière fois avec le vieux poète trégorrois dans
l’auberge où la veille nous nous sommes rencontrés. Nous échangeons de
mélancoliques adieux.
--J’ai le pressentiment--me dit-il--que je ne chanterai plus aux
Iliennes la triste chanson de _Plac’hik Eûssa_. Ce n’est point là ce qui
me fait peine, mais de songer que les temps sont proches où c’en sera
fini en Bretagne des belles _gwerz_ aimées de nos pères et des _sônes_
délicieuses qui, jusque sur la lèvre défleurie des aïeules, sonnent
aussi gai qu’un oiseau de printemps. Toutes ces choses sont près de
mourir, et d’autres encore qui ont réjoui nos âmes. Les pardons, hélas!
les pardons eux-mêmes disparaîtront. J’en sais dont je suis probablement
le seul à me souvenir. Les chemins où je marche à présent sont jonchés
de chapelles en ruines. Le fantôme de la cloche continue à tinter
au-desssus du clocher détruit; j’ai souvent ouï, le soir, son glas
mystérieux et plaintif. Mais, à part moi, qui donc prête l’oreille pour
l’entendre? Nos prêtres sont les premiers à tuer nos saints, à laisser
tomber leur culte en oubli[55]. Eh oui! ce sont eux qui travaillent à
faire le vide autour de nos sanctuaires les plus vénérés, en entraînant
les paroisses par troupeaux vers les églises lointaines, vers les
Vierges étrangères, à Lourdes, à la Salette, à Paray-le-Monial! Quel
besoin ont-ils de dépayser la dévotion bretonne? Qu’ils prennent garde
qu’à tant voyager elle ne s’altère. Ma mère déjà déplorait ces modes
nouvelles. «Le paradis, disait-elle, ne se gagne qu’aux pieds des saints
de son pays.» J’augure mal des jours à venir. Grâces à Dieu, je ne les
verrai point: on aura depuis longtemps jeté sur ma face le drap sous
lequel on dort pour jamais...
[55] Disons néanmoins que dans le cours des deux dernières années il
s’est produit une réaction dans le clergé breton en faveur des vieux
saints nationaux.
Je m’en retourne vers Quimerc’h par le sentier des fougères. A mi-côte
je croise deux bons vieux Cornouaillais en goguette qui, s’arc-boutant
des épaules, se racontent simultanément des histoires sans fin, et ne
s’écoutent ni l’un ni l’autre. Leur double soliloque me suit quelque
temps, puis s’évanouit dans le profond silence. C’est maintenant une
paix vaste, le calme saisissant d’un désert. Dans la direction du nord,
les bois du Kranou moutonnent à perte de vue; vers l’ouest, la mer
flambe ainsi qu’un bain de métal en fusion. Rumengol, son pardon, ses
mendiants, ses chanteurs, tout cela semble avoir glissé dans l’ombre du
ravin; la croupe dorée du pays d’Hanvec s’affaisse à son tour, tandis
que se déroulent au loin, sur le fond du ciel, les cimes bleuâtres de
l’Aré. Pas un clocher à l’horizon, pas un toit, pas même une de ces
grêles fumées, révélatrices de la présence de l’homme. On a de nouveau
la sensation d’une terre vierge, d’un monde à peine éveillé du chaos. Le
paysage tout entier apparaît comme figé encore dans la raideur des
choses primitives, et l’on jurerait qu’on n’y a point changé de place
une pierre depuis le fabuleux soir d’automne où le soleil s’y coucha sur
la mort de Gralon.
Soudain, un cri part, un sourd et sinistre mugissement déchire la
solitude: du sein d’une colline éventrée un train se précipite, et la
civilisation passe, au branle des wagons, sans souci des fleurs d’âme
qu’elle écrase et des grands symboles qu’elle anéantit. La douloureuse
prédiction de Yann Ar Minouz me revient en mémoire. Aux futurs pardons
de Rumengol reverra-t-on les chanteurs?
Discret et charmant Esprit de l’antique chanson bretonne, tes fervents
se font rares. Dans la hiérarchie nouvelle, mieux vaut être cantonnier
que barde. De vieilles fileuses, des tailleurs de campagne, de pauvres
pâtres, de nomades sabotiers, voilà les seuls qui te vénèrent encore
d’un culte simple et profond. Ta voix mélodieuse est condamnée à
s’éteindre avec le bruit du dernier rouet. Aux générations qui te furent
hospitalières d’autres ont succédé, trop affairées pour t’entendre, trop
matérielles pour te goûter. Discret et charmant Esprit de l’antique
chanson bretonne, toi qui portas si longtemps sur tes ailes le rêve de
notre race, je songe avec tristesse à l’heure prochaine où tu ne seras
plus.