Au sommet de la montée, comme je vais pour m’engager dans le chemin
creux qui, à travers le vallon, pique droit sur la bourgade sacrée, je
fais rencontre du conscrit de tantôt, du joli pâtre soldat. Assis sur le
rebord de la douve, il se déchausse, noue ensemble les cordonnets de ses
souliers et retrousse son pantalon rouge sur ses fins mollets de
grimpeur de landes. Nous échangeons un regard, quelques mots. Je le
complimente sur sa voix de rossignol.
--Oui,--me répond-il,--c’est un bien beau cantique que celui-là! Au
catéchisme, on nous le faisait chanter. J’aime à le fredonner à la
caserne, et il n’est pas besoin de me prier longtemps pour que je le
redise, en quelque lieu que je sois. Les gens qui vont de chez nous au
pardon de Rumengol l’entonnent tout le long de la route... Je suis de
Saint-Riwal, dans le Ménez: un quartier pauvre, trop de pierres, des
bruyères, un peu de seigle et de blé noir. Mais il n’y a de terre chaude
au cœur et douce aux yeux que celle où l’on est né...
Tandis que nous voyageons de compagnie (ses camarades se sont attardés à
boire dans les auberges), il m’explique qu’il est le cinquième enfant de
sa famille; il me parle de son père, de sa mère, de sa sœur aînée,
mariée à un «tourbier» du Yeûn[35], de sa marraine qui a quelque bien et
qui lui a promis, quand il aura fini son temps, de lui faire cadeau
d’une paire de bœufs pour entrer en ménage. Car, sitôt de retour chez
lui, il compte prendre femme. Il s’est féru d’une fille de Braspartz.
Depuis trois ans il ne rêve que d’elle, quoiqu’il ne lui ait jamais dit
une parole d’«amitié». Il l’a connue un jour au pardon d’une chapelle
détruite, à Saint-Kaduan. C’était un soir comme celui-ci. Il était allé
là par désœuvrement, par piété aussi. Même quand les saints n’ont plus
d’oratoire, il convient d’être assidu à leur fête. Il y avait sur la
pelouse beaucoup de jouvencelles. Il n’en vit qu’une, qui lui riait du
regard. Incontinent, son destin fut fixé. Il avait, selon son
expression, «trouvé sa planète». La fille, depuis lors, est dans son
souvenir comme une constellation au fond d’un ciel pur. C’est l’éternel
poème de l’amour breton, si sobre et si chaste, tel que le célèbrent les
_Soniou_, tel qu’il persiste à fleurir au cœur de la race. Rien de
passionné, ni de troublant: un attendrissement qui pénètre toute l’âme,
mêlé d’un je ne sais quoi de religieux. Ils aiment comme on prie, ces
Armoricains, avec recueillement et en silence.
[35] Tourbière immense qui s’étend au pied du Mont Saint-Michel dans
les montagnes d’Aré.
Le chemin creux où nous marchons s’enfonce entre de hauts talus
semi-éboulés: des branchages, au-dessus de nous, se rejoignent, formant
treillis; dans les fossés, des cressonnières bruissent d’un chuchotement
clair, de la menue et grêle chanson des sources invisibles. Nul vent:
les feuillages dorment, ou plutôt ils ont cet air d’attente que prennent
les choses en s’immobilisant. Quelques vaches paissent à l’aventure.
Nous croisons des chars-à-bancs bondés de paysans qui ont déjà terminé
leurs dévotions et s’en retournent. Une femme portant la coiffe de
Pleyben nous dépasse: elle est en corps de chemise et elle court, les
pieds en sang, l’haleine oppressée.
--Celle-ci doit avoir fait un grand vœu, prononce le conscrit.
Il vient de couper à une touffe de coudrier une baguette de pèlerin, et
il en sculpte l’écorce avec la pointe de son couteau, en fait une sorte
de thyrse, enguirlandé d’un mince ruban vert où des lettres
s’entrelacent.
... L’horizon s’est ouvert, tout d’un coup; les talus se sont écartés
comme les battants d’un porche. Nous prenons par un sentier de traverse,
entre des fougeraies odorantes et des ajoncs en fleur. L’ombre du soir
s’épaissit derrière nous, mais sur le versant d’en face une lumière
mystérieuse, d’une infinie délicatesse de teintes, demeure épandue,
renvoyée peut-être par les miroirs lointains de la mer. Et, dans cette
auréole qu’on dirait surnaturelle, Rumengol se détache, avec
l’extraordinaire netteté d’un village d’Orient, aux couleurs féeriques
et invraisemblables. La flèche de l’église est d’un rose vif, comme si
on l’avait taillée dans la Pierre Rouge d’autrefois. Elle apparaît comme
le centre de tout le paysage qui se groupe autour d’elle, figé dans une
adoration muette et, en quelque sorte, prosterné. Les choses ont des
attitudes de prière, de longs agenouillements, et un murmure s’exhale
des champs, des landes, des prés, qui vous remue le cœur, en fait se
dégager le parfum subtil des vieilles oraisons désapprises. Voici que je
me mets à fredonner avec le conscrit les strophes du cantique local:
_Lili, arc’hantet ho dêlliou..._
D’une friche voisine, un autre refrain nous répond, mais hurlé à
tue-tête, et d’un caractère singulièrement profane. C’est une bande de
matelots ivres, de «cols-bleus» venus au pardon en bordée, et qui, se
tenant par le bras, dansent devant une espèce de _gourbi_ en toile une
ronde tumultueuse:
Entre Brest et Lorient,
Leste, leste.
Entre Brest et Lorient,
Lestement.
Les gabiers de la misaine
Sont des filles de quinze ans...
Entre Brest et Lorient
Leste, leste...
Très leste, en effet, cette chanson de gaillard d’arrière, un peu
inattendue aussi, en ces parages dévotieux qui invitent à la discrétion
et au silence. J’en fais la remarque à mon compagnon, pensant que des
gauloiseries qui me semblent, à moi, inopportunes lui causent une
impression plus pénible encore et où sa foi même est intéressée. Mais il
n’en paraît nullement scandalisé, bien au contraire; et c’est lui, le
croyant, qui me donne une leçon de tolérance:
--Eh! ces gens-là chantent ce qu’ils savent. Qu’importe ce qu’ils
chantent, pourvu qu’ils chantent! La Vierge de Rumengol n’y regarde pas
de si près. Elle entend le bruit que font leurs voix: ça lui suffit.
C’est une preuve qu’ils se sont dérangés pour elle, qu’ils sont accourus
de Landévennec ou de Recouvrance pour lui rendre visite sur sa terre et
dans son oratoire; elle se dit qu’ils ont été exacts une fois de plus,
les francs gars de la flotte; et elle est toute joyeuse de les revoir,
croyez-le bien, de les revoir en bonne santé et en belle humeur. Le
reste, elle n’en a cure. C’est une vraie Mère, pas du tout
pleurnicharde. Vous la contemplerez tout à l’heure et vous verrez quelle
mine accueillante elle a, dans sa robe d’or. Elle est là pour consoler,
non pour gronder et se mettre en colère. Elle a le sourire sur les
lèvres et elle veut qu’on ait la gaieté dans le cœur. Ses meilleurs amis
sont ceux qui viennent à elle, un couplet quelconque entre les dents. Ce
n’est pas sans raison que sa fête s’appelle _le pardon des
chanteurs_!...
Or çà, hardi, les matelots! Allez-y gaiement, et que Notre-Dame de
Rumengol vous tienne en joie!
Comme nous approchons du _gourbi_, ils nous aperçoivent, et hèlent le
soldat.
--Ohé! _Bragou-rû_[36], trinque avec nous!
[36] Pantalon rouge.
Une fillette en bonnet de velours verse du cidre à plein pichet. Et le
_bragou-rû_ de me planter là, pour s’attabler sous le ciel nocturne avec
la troupe en goguette des cols bleus. Je continue à descendre le
sentier; l’interminable chanson de bord, un moment interrompue, reprend
de plus belle. Seulement, aux voix avinées des marins, une autre voix
maintenant se mêle, les dominant toutes,--une voix d’enfant de chœur,
d’une merveilleuse sûreté de timbre, et qui, à chaque retour du refrain,
part en fusées aiguës, éparpillant les notes dans l’espace, avec une
alacrité d’alouette:
Entre Brest et Lorient,
Leste, leste;
Entre Brest et Lorient,
Lestement!...
L’éloignement ne me permet plus de percevoir distinctement les paroles;
à cause de cela peut-être, je trouve à ce chant, de plus en plus atténué
et confus, un charme qui va croissant à mesure que, par l’effet de la
distance, il se transfigure et, si je puis dire, s’idéalise. Il rythme à
présent mon pas, il me berce l’âme, il m’incline à de pieuses songeries.
S’il venait à se taire, la poésie de ce beau soir m’en paraîtrait
diminuée.
Les abris de grosse toile se font de plus en plus nombreux aux deux
bords de la route: quelques-uns s’éclairent d’une petite chandelle de
suif plantée dans un verre. Passé le ruisseau qui gazouille au fond du
vallon, ils forment rue, sur la pente opposée. La brume des prairies les
enveloppe, puis s’élève dans l’air en une procession d’êtres aériens
traînant de longues mousselines. Sous les tentes, des gens causent
bruyamment, s’embrassent par-dessus les tables, échangent mille
démonstrations d’amitié. D’aucuns se penchent, à deux et à trois, sur un
réchaud de charbon pour y allumer leurs pipes minuscules et, quand un
jet de flamme lèche leur visage, leur cuir rasé de frais, ils éclatent
tous ensemble d’un large rire qui fait tressaillir au loin les échos
vibrants de la nuit. La foule, sur la chaussée, est déjà compacte. Çà et
là, un trou se creuse dans l’ondoyante mêlée: c’est quelque mendiant,
assis à terre à la façon d’un tailleur ou d’un bouddha, et qui brame sa
plainte en agitant des amulettes, toute une ferraille bénite suspendue à
son cou. On s’écarte de lui avec un respect superstitieux, non sans
jeter une pièce de monnaie dans son escarcelle. Les pauvres de Rumengol
composent, dit-on, une catégorie à part, une espèce de congrégation
douée de facultés singulières. L’esprit des âges habite en eux: ils se
meuvent sans peine dans les arcanes du passé et pénètrent très avant
dans les mystères de l’avenir. Il en est parmi eux qui ont vécu
plusieurs vies et dont la mémoire est restée dépositaire des grands
secrets d’autrefois. La race morte des magiciens et des enchanteurs leur
a légué ses prestiges, son art, ses formules. Ils savent guérir avec une
parole, tuer avec un regard. Malheur à qui ne leur rend point les
hommages qui leur sont dus! On vous racontera l’histoire de ce paysan du
Laz qui, ayant bousculé l’un d’eux, fut sept ans sans revoir sa
chaumière dans la montagne. Quelque chemin qu’il prît, il était toujours
ramené à Rumengol; à force de marcher il n’avait plus de chair sous la
plante des pieds, et, lorsque enfin, le charme ayant cessé, il se
retrouva devant sa porte, sa femme qui s’était crue veuve était enceinte
d’un second mari.
On vous racontera encore ceci, qui est non moins surprenant.
A l’un des derniers pardons, une jeune fille s’en retournait chez elle,
à la brune, du côté de Logonna. Par exception, il pleuvait, et elle
avait ouvert son parapluie. Soudain, un homme se leva du fossé, un très
vieil homme dont le dos pliait sous une moisson d’années. Il était vêtu
de haillons sordides, mais à l’un des doigts de sa main gauche une
émeraude brillait.
--_Pennhérès_[37], dit-il, en interpellant la jeune fille, si vous me
donniez place sous votre parapluie, je pourrais regagner mon gîte sans
me faire tremper. Je ne vais qu’à une _pipée_[38] d’ici et ne vous
embarrasserai pas longtemps.
[37] Héritière, fille de bonne maison.
[38] Le temps de fumer une pipe.
Il parlait d’un ton si humble que la pennhérès en fut touchée.
--A votre service! répondit-elle.
Ils se mirent à cheminer côte à côte, sous l’averse qui redoublait de
violence, la jeune fille garantissant de son mieux le vieillard.
Celui-ci, malgré son antiquité, marchait d’un pas dispos, d’une allure
aisée et légère, comme si les pans de sa veste, fouettés de la pluie et
du vent, lui eussent tenu lieu d’ailes.
--Vous êtes une belle enfant, disait-il, et, ce qui a plus de prix, vous
avez l’air d’une enfant sage. J’ai eu jadis une fille qui vous
ressemblait: elle avait votre âge, votre taille, et, comme vous, de
blonds cheveux couleur de paille claire. Je l’aimais de toute mon âme.
Mais elle n’avait point votre sagesse; la soif des choses défendues
brûlait son cœur, ses yeux et ses lèvres. Elle a été la tristesse de ma
vie, elle est ma honte dans l’éternité.
Il se tut: sur sa figure misérable les larmes ruisselaient. La pennhérès
se sentait troublée, comme au contact d’une personne surnaturelle. Au
bout d’un instant il reprit:
--Je vous donnerais bien, en guise de remercîment, cette émeraude qui me
vient d’elle, mais elle ne vous porterait pas bonheur. D’ailleurs la
bénédiction de Notre-Dame de Tout-Remède est sur vous: cela vaut mieux
que tous les diamants.
Puis, s’arrêtant auprès d’une brèche:
--Ma route maintenant est par ici. Que l’ange des voyages paisibles vous
accompagne!
Elle le vit disparaître dans les guérets, en sanglotant, et au même
moment, par delà les coteaux embrumés, il se fit une grande déchirure
blanche dans la direction de la mer. Elle serra vivement les paupières
et se signa par trois fois, pour écarter d’elle et des siens l’influence
de Mary Morgane. Quand, de retour au logis, elle eut narré à ses parents
cet épisode de son pèlerinage, les anciens de la famille gardèrent
quelque temps un silence embarrassé; puis, l’un d’eux murmura:
--Nous allons réciter, avant de commencer les _grâces_, un _De
profundis_ pour le repos du Roi Gralon...
On conçoit sans peine que de pareilles légendes--et il y en a tout un
cycle--ne contribuent pas peu à faire des mendiants de Rumengol des
êtres en quelque sorte mystiques et sacrés. Ajoutez que la plupart de
ces quêteurs d’aumônes ne se montrent en ce lieu qu’une fois l’an,
qu’ils y viennent on ne sait d’où, de régions très diverses et souvent
fort éloignées, qu’un mystère, par conséquent, plane sur leurs origines,
laissant le champ libre à toutes les conjectures. J’ai rencontré là, à
trente, à quarante lieues de chez elles, des femmes du Trégor dont la
figure m’était familière depuis mon enfance; je les retrouvais, après ce
long espace de temps, telles que je les connus, sans un pli de plus à
leurs traits sans âge, la peau noirâtre et fumée comme celle des momies,
leurs maigres mollets de coureuses de pardons toujours allègres et vifs,
leurs yeux striés de fibrilles sanguinolentes couvant le même fanatisme
obstiné et silencieux.--Enfin, il faut en convenir, il n’en est pas un
de ces mendiants qui n’ait son genre de beauté. C’est à croire que la
race des vagabonds et des loqueteux n’envoie ici que ses spécimens les
plus remarquables, ses types les plus intéressants et les plus parfaits.
J’en ai vu qui se drapaient dans leurs guenilles avec une inconsciente
majesté de chefs barbares. Je me rappelle être resté en contemplation
devant l’un d’eux. On eût dit un pasteur de peuples. Il était assis sur
la margelle de la fontaine, à l’entrée du bourg. Il avait les jambes
croisées, le corps penché en avant, les mains appuyées à une trique de
châtaignier grosse comme le tronc d’un jeune plant. Le sommet dégarni de
son crâne luisait à la clarté des étoiles ainsi qu’un miroir de bronze.
De ses tempes à ses épaules tombaient des mèches de cheveux fins, d’une
blancheur blonde, semi-lune et semi-soleil; elles encadraient un profil
sculptural, une tête de mage antique au nez busqué, aux pommettes
saillantes, des broussailles grises ombrageant les yeux aigus, les
lèvres noyées dans les flots harmonieux d’une barbe d’argent. Sa sébile
posée à terre, à ses pieds, semblait attendre, non des aumônes, mais des
offrandes. Il y avait dans toute sa personne une noblesse qui imposait.
J’observai que les pèlerins, en allant faire leurs libations à la
source, lui témoignaient une vénération mêlée de crainte, comme s’il eût
été, sinon le dieu, du moins le prêtre gardien de la fontaine.
--Qui est ce vieux pauvre? demandai-je à un passant.
--Ni moi, ni d’autres ne saurions vous le dire. On l’appelle _Pôtr he
groc’hen gawr_, l’homme à la peau de chèvre, à cause de cette fourrure à
demi pelée que vous lui voyez sur le dos et qui lui donne un faux air de
Jean le Baptiseur. On ne sait rien de plus sur son compte, et il est
probable qu’on n’en saura jamais davantage, parce qu’il est--ou feint
d’être--d’une surdité à déconcerter toutes les questions. Il y en a qui
prétendent que c’est un saint, il y en a qui prétendent que c’est un
sorcier: ceux-ci se fondent sur ce qu’il excelle à débiter la messe en
latin, aussi couramment qu’un évêque; ceux-là, sur ce qu’on ne lui
connaît aucun défaut, pas même de s’enivrer, comme font ses pareils,
avec les sous qu’il ramasse. Il arrive régulièrement la veille du
pardon, s’assied toujours en cet endroit, y passe la nuit dans cette
posture, quelque temps qu’il fasse, et le lendemain matin, après avoir
salué la Vierge, reprend à travers pays son voyage de Juif-Errant.
V
L’unique rue de Rumengol, bordée à gauche par une dizaine de maisons, à
droite par le murtin du cimetière, est encombrée de «boutiques»,
d’étalages en plein vent où scintille aux lueurs des lampes ou des
torches le clinquant des chapelets, des médailles, des bagues, des
épinglettes, tandis que les dessins pieux des scapulaires d’étoffe se
balancent doucement au souffle du soir. Des paysannes sont là,
attroupées, s’extasiant devant ces merveilles. Les hommes font cercle de
préférence autour du jeu de _mil ha kaz_[39] si populaire parmi les
Bretons, ou rivalisent d’émulation au rude exercice de la tête-de-Turc.
Il se faut ouvrir une trouée au milieu de tous ces gens qui stationnent,
et ce n’est point chose aisée, car un Breton ne se dérange jamais de son
propre mouvement; il ne bouge que si on le houspille, surtout aux heures
de flânerie, où il est de pierre; on pourrait alors lui marcher dessus
sans qu’il bronchât. A force de jouer des coudes, je finis par atteindre
l’auberge qui m’a été recommandée. Elle est à l’extrémité du bourg, à
deux pas de l’église; ses étroites fenêtres de granit flamboient dans sa
façade tassée et toute noire. Une pourpre d’incendie embrase le
rez-de-chaussée et des étincelles courent, rapides, sur les solives du
plafond, accrochant çà et là d’éphémères constellations. Dans l’âtre, la
flamme s’épanouit en une immense gerbe rouge; le ventre des marmites
fait entendre des bruits sourds et précipités comme un galop de mer qui
monte. Et, dans cette atmosphère de fournaise, une cinquantaine d’êtres
humains empilés les uns sur les autres soupent d’un cœur content, sans
même avoir l’idée d’emporter leur repas pour l’aller manger sur le talus
du champ voisin, à la fraîcheur de la nuit. Quelques-uns ont dû
s’accroupir à terre, leur assiette entre les genoux. Ils ne s’en
indignent ni ne s’en plaignent. Un pèlerin n’est pas un commis-voyageur.
Il s’installe où il trouve place, s’accommode de ce qu’on lui sert et
paie ce qu’il doit en y joignant un brave merci. Je suis venu à Rumengol
en pèlerin de lettres et n’ai nulle envie de faire le difficile.
J’aimerais toutefois un bout de banc où m’asseoir, auprès d’un trou
quelconque par où respirer.
[39] Sorte de _roulette_ très primitive.
--Montez à l’étage,--me dit l’hôtesse.
Une pièce basse, sans autre meuble qu’une table faite de quelques
planches disposées sur des barriques vides en guise de tréteaux. Les
convives, pour atteindre aux plats, sont à peu près forcés de se tenir
debout. Ceux qui ont fini ou qui n’ont pas encore eu leur pitance
occupent leur attente ou leur loisir à de monotones parties de cartes. A
chaque fois qu’un poing s’abat sur les ais mal ajustés, les assiettes
brimbalent, et les verres dansent. Les conversations sont bruyantes; une
aigre odeur de cidre répandu vous prend aux narines: il y a déjà de
l’ivresse dans l’air... La petite servante qui me guide pousse une porte
au fond de la salle et m’introduit dans un retrait où il y a une vraie
table et--Dieu me pardonne--des chaises. Ici, tout est paix et silence:
la croisée s’ouvre sur un verger et, plus bas, sur la vallée toujours
parée du grand voile nuptial que déroulent autour des peupliers et des
saules les mystérieuses fées des eaux. C’est un coin de solitude, tel
que je n’en eusse pas osé rêver. Je m’apprête à faire honneur à la
«portion» de ragoût qui fume devant moi, quand un ronflement, parti d’un
des angles obscurs de la chambre, vient soudain m’avertir que j’ai un
compagnon et que je vais même, grâce à lui, dîner en musique.
--Ce n’est rien,--murmure la servante,--c’est _l’homme aux chansons_: il
s’est mis là pour faire un somme; il ne vous gênera point.
Et, après cette explication sommaire, elle s’esquive. Voyons cependant
quel peut bien être cet homme aux chansons! Je m’approche du dormeur: il
est couché de son long sur le plancher, la face tournée vers la
muraille, la tête appuyée à un havresac bourré de paperasses. Ce vieux
havresac en peau de veau, le poil en dehors et tout élimé, ou je me
trompe fort, ou je l’ai rencontré plus d’une fois avant aujourd’hui. A
son seul aspect je sens au plus profond de moi comme un jaillissement de
souvenirs. C’est ma _contrée_ natale, c’est la Bretagne du Trégor qu’il
évoque tout entière à mes yeux. Pourvu que ce soit lui!... J’abaisse la
chandelle que je tiens vers le visage de l’homme. Il fait un mouvement,
je le reconnais, je m’écrie:
--Yann Ar Minouz!...
Il ne vous dit rien sans doute, ce nom à mine exotique et qui sonne si
étrangement. Retenez-le néanmoins; c’est celui de notre dernier barde.
Je devrais, hélas! écrire: c’était... Car Yann Ar Minouz n’est plus. Les
journaux des Côtes-du-Nord ont annoncé, voici près d’un an, qu’il était
décédé à Pleumeur-Gautier, dans la cinquante-septième année de son âge.
On ne trouvera pas mauvais assurément que je lui consacre ici une longue
parenthèse. Les habitués du pardon de Rumengol le pleurent encore. Il
est resté pour eux le «rimeur» sans égal. Selon l’expression d’une
pèlerine qui ne passe jamais ma porte sans y heurter, «il brillait au
milieu des autres chanteurs comme un louis d’or parmi les gros sous».
Mais, c’est surtout dans les régions de Tréguier, de Lannion, de
Paimpol, qu’il laisse un vide attristant. Avec lui s’en est allée dans
la tombe la muse de la poésie nomade, une bonne fille un peu bohème, pas
très soignée dans sa mise ni assez difficile peut-être quant au choix de
ses inspirations, mais vaillante, infatigable, le pied leste, la lèvre
prompte, et qui, de sa voix nasillarde, menait à travers la presqu’île
le branle joyeux des pardons. Dieu me garde de vous présenter Yann Ar
Minouz comme un émule des Liwarc’h-hen ou des Taliésinn[40]! Il m’en
voudrait d’en faire accroire à son sujet, lui qui se gaussait si
volontiers des prétentions d’autrui! Ce n’était point un esprit de haut
vol: ce n’était pas non plus le premier venu. S’il n’a point fait
revivre parmi nous la tradition des grandes écoles bardiques, il en a du
moins prolongé l’agonie. Barde il s’intitulait--un peu naïvement, sans
doute, ayant adopté le mot à tout hasard, sans s’inquiéter autrement de
ce qu’il pouvait signifier; barde il était, à vrai dire, et par goût et
par tempérament.
[40] Bardes célèbres de l’ancienne Bretagne. Cf. le Myvyrian.
--Je n’ai jamais été qu’un chanteur de chansons--m’a-t-il conté bien
souvent;--et tel que je suis né je mourrai. On a voulu m’apprendre
toutes sortes de métiers: j’étais impropre à tout, hormis à faire des
vers; cela seul me plaisait, de cela seul j’étais capable. Dans mon
enfance, je fus employé à garder les vaches, mais, un matin qu’il
soufflait grand vent, je laissai là mes bêtes, et je partis du côté où
le vent soufflait. C’était l’année qui suivit ma première communion.
Depuis lors, je cours les chemins. Je mange où l’on me donne, je couche
où l’on m’accueille. Mais, aux maisons bâties je préfère la maison sans
toit, l’auberge de la Belle-Étoile, comme je préfère aussi le gazouillis
des oiseaux à la conversation des hommes.
Aux vacances dernières, étant de passage à Pleumeur, j’allai voir sa
veuve, Marie-Françoise Le Moullec, et nous nous entretînmes du mort,
couché à quelques pas de nous, à l’ombre de l’église, dans le pacifique
enclos des tombes.
Yann vint au monde à Lézardrieux. Son père passait pour très instruit,
parce qu’il savait lire, et joignait à ses occupations de tisserand les
fonctions de maître d’école. Sa tâche du jour terminée, il réunissait
chez lui une douzaine de galopins du voisinage et leur faisait la
classe, c’est-à-dire leur enseignait le catéchisme, leur apprenait à
reconnaître la place de chaque office dans le paroissien, et leur
bourrait la mémoire de vieilles complaintes flétrissant les forfaits des
seigneurs d’autrefois ou célébrant les vertus des saints locaux. Cette
forme élémentaire de culture convenait à merveille à l’esprit de Yann;
il fit de si rapides progrès que son père, rêvant pour lui les hautes
destinées du sacerdoce, l’envoya étudier à Pleumeur où il y avait un
instituteur en titre, muni de plusieurs diplômes. Yann fut ainsi initié
au français et même quelque peu au latin[41]. Mais il en eut tout de
suite assez. On ne chantait pas de chansons bretonnes à l’école de
Pleumeur: il la déserta. Son père le trouva un beau matin endormi dans
l’étable.
[41] Il garda toujours un goût très vif pour la lecture. Il se
fournissait de livres chez Jeanne-Marie Lucas, à Paimpol, qui n’eut
pas d’abonné plus fidèle, et il les dévorait avec avidité, en
cheminant d’un bourg à l’autre. Il s’inspirait volontiers de cette
littérature d’emprunt, composée surtout de romans médiocres. De là
tant d’inepties dans son œuvre.
--Qu’est-ce que tu fais là?--demanda-t-il courroucé.
--La porte de la maison était close, quand je suis rentré, hier: je n’ai
pas voulu vous réveiller.
--Tu as donc congé aujourd’hui?
--Non. Mais, je ne resterai plus là-bas, et, si vous m’y ramenez de
force, vous ne me reverrez plus.
On usa de tout pour fléchir l’enfant. Menaces, coups, supplications,
rien n’y fit.
--Tu iras donc gagner ton pain!--lui dit-on.
Et on le loua à un fermier de Saint-Drien. Depuis l’aube jusqu’au
crépuscule du soir, il fut censé surveiller les vaches, les taureaux et
les génisses, dans les pacages illimités. En réalité, il passait le
temps, assis entre deux touffes d’ajonc, à écouter un oiseau mystérieux
qui s’était mis à siffler dans sa tête, ou bien à contempler de magiques
horizons, visibles pour lui seul, vers lesquels l’attirait un aimant si
fort qu’il en avait des fourmillements dans les jambes. C’est là, dans
la paix des landes mélancoliques, que pour la première fois l’Esprit de
la poésie primitive le vint visiter[42]. Il n’avait, en effet, que douze
ans lorsqu’il composa sa pièce de début, celle-là même qui, refondue et
remaniée, s’est appelée plus tard «Confession de Jean Gamin» (_Covizion
Yann Grennard_). Il y disait:
[42] Le _recteur_ de Pleumeur, M. Barra, lui avait donné les premières
leçons de métrique bretonne. «Sois barde!» disait à Yann cet homme
vénérable; «après celle de prêtre, je ne sais pas de plus belle
vocation».
Je suis un garçonnet, hardi et insouciant;
Rien ne m’agrée tant que de jouer à la toupie;
Faire l’école du renard[43] me plaît aussi
Dénicher des nids, lutter et me battre.
[43] L’école buissonnière.
Déchirée est ma veste, en lambeaux mon gilet;
Mes braies ne tiennent plus, mon chapeau n’a plus de rebords,
A force d’échanger des horions avec les camarades;
Et, quand je rentre à la maison, là encore les coups de bâton
m’attendent.
De souper, hélas! souvent je me dois passer
Et coucher dehors la nuit, ô la triste pénitence!
Loin de me soumettre pourtant, je me révolte;
«Vieil étourdi!» est le nom dont je gratifie mon père.
Ma petite mère est tendre et cherche à m’excuser:
Au lieu de lui en savoir gré et de lui éviter l’angoisse,
Je l’appelle «face rousse!» et c’est tout ce que je trouve pour la
remercier.
Il n’y a pas à dire; décidément, je suis un être incorrigible...
De ces turbulences, de ces effronteries de gamin, il se corrigea avec
l’âge, mais, le fond d’indiscipline qui était en lui, il ne s’en défit
jamais. Sa veuve, qui n’eut pas précisément à se louer de ses façons, a
retenu de lui l’image d’un homme très doux, d’une inépuisable bonté de
cœur dans les circonstances ordinaires de la vie, mais incapable de se
gouverner lui-même et impatient de toute contrainte. Il n’avait de
mesure en rien. Souvent il se mettait à pleurer à chaudes larmes, sans
qu’on sût pourquoi. Il aimait à s’envelopper de mystère, n’ouvrait à
personne sa pensée, détestait les questions. Ce qui frappait surtout
chez lui, c’était son humeur vagabonde. Il conserva jusqu’à sa mort le
tempérament inquiet et aventureux d’un poulain sauvage. Pour peu qu’on
lui fît sentir l’entrave, il se cabrait. Le maître chez lequel il
servait lui ayant reproché de «muser», au lieu d’avoir l’œil sur le
troupeau confié à ses soins, on sait comment il prit la chose. Le soir
de ce jour-là, le troupeau rentra sans le pâtre. Yann ne reparut à
Saint-Drien que dix ans après. Le village avait changé d’aspect dans
l’intervalle; la plupart des masures s’étaient donné des airs de
maisons, avaient remplacé leurs cloisonnements d’argile par des murs en
pierres, leurs toits de chaume par des ardoises. Une seule était
demeurée la même, et c’est à la vitre de sa lucarne qu’il vint heurter.
Il ne doutait point que Marie-Françoise, sa petite amie d’autrefois, ne
l’y attendît. Il la retrouva, non pas telle qu’il l’avait quittée, mais
telle qu’il souhaitait de la revoir. Ils s’épousèrent «devant Dieu et le
Gouvernement». Le lendemain des noces, la femme dit à son mari:
--Yann, mon amour, il faut songer à ceux qui naîtront de nous. Il y a
dans notre ciel un nuage: tu n’as point de métier. Moi, je suis bonne
fileuse. Si tu te faisais broyeur de lin!...
Il se fit broyeur de lin. Et pendant une année il travailla en
conscience. Parfois des tristesses subites rembrunissaient son front,
mais elles se dissipaient aussitôt. Tout en travaillant, il composait,
et, le dimanche venu, au sortir de la messe, il s’attablait avec
quelques camarades dans une salle d’auberge, pour leur débiter ses
couplets nouveaux. Très sobre, du reste, ne buvant jamais que du café.
Très religieux aussi: il assistait régulièrement à tous les offices. Au
bout de l’an, Marie-Françoise Le Moullec lui donna une fille. Il la fit
baptiser du nom de la Vierge et se prit pour elle d’une véritable
adoration, à un tel point qu’il en eut l’esprit comme troublé. Dès lors
il ne fut plus aussi attentif à l’ouvrage. Il restait de longues heures
en extase auprès du berceau de l’enfant. Sa femme tenta de le morigéner;
il la laissait dire, la pensée ailleurs.
--Yann, prononça-t-elle un jour, tu aimes trop la petite. Les enfants
qu’on aime trop vivent peu; ils se fanent comme l’herbe à l’ardent
soleil.
En rappelant à son mari ce vieil adage, elle espérait le ramener à des
sentiments plus mesurés et plus calmes. Ce fut le contraire qui eut
lieu. A partir de ce moment, Yann ne quitta plus la fillette. Ses nuits
même, il les passa à l’écouter dormir. Le jour, quand le temps était
clément, il l’emportait dans ses bras, la serrant contre sa poitrine
d’une étreinte éperdue, et, jusqu’aux premières fraîcheurs du soir, il
la promenait à travers labours et landes en lui chantant de très jolies
choses qu’il n’écrivit jamais. Il croyait dépister ainsi le malheur dont
l’avait menacé sa femme. Il n’y réussit point: à l’âge de six ans,
l’enfant mourut. Le désespoir du père fut infini comme son amour. Il
fallut lui arracher des mains le cadavre et, la cérémonie funèbre
terminée, la mère dut s’en retourner seule au logis.
--Je ne remettrai les pieds chez nous, avait dit Yann, que lorsque ma
fille morte y sera rentrée!
Il était fermement convaincu qu’elle ne tarderait pas à ressusciter. La
Vierge, sa marraine, ferait pour elle ce miracle. Il se mit à
pérégriner, en attendant,--heureux au fond de reprendre sa vie errante,
de ne plus traîner le boulet des besognes sédentaires et de rouvrir dans
l’espace ses ailes de moineau franc. A courir les routes, sa douleur
s’usa. La poésie acheva de le consoler. Sa réputation de _rimeur_
s’était déjà étendue au loin. Les gens le venaient trouver pour lui
commander des vers; il en faisait avec une égale habileté sur n’importe
quel sujet: de mélancoliques, pour les amoureux dédaignés,--de
satiriques, contre les patrons avaricieux ou les filles coquettes. Plus
volontiers il chantait les grands saints de Bretagne, célébrait les
dévotions locales et disait les vertus régénératrices des sources. Il
n’y eut plus de pardon sans lui. Yann Ar Guenn[44], le barde aveugle de
Kersuliet, alors retiré sous la tente, apprit avec joie qu’un successeur
lui était né et manifesta le désir de l’entendre. Yann Ar Minouz
s’empressa de se rendre à l’appel de celui qu’il nommait son «parrain».
Leur entrevue eut lieu dans l’humble chaumine «du bord de l’eau», au
pied de la Roche-Jaune, en aval de Tréguier. L’aveugle y vivait reclus
depuis quelques années, cloué par les maux de la vieillesse à son
escabelle de chêne, n’ayant d’autre distraction que de prêter l’oreille
au _plic-ploc_ des rames, quand montaient avec la marée les lourds
chalands chargés de goémon ou de sable, et de guetter, selon sa propre
expression, le passage silencieux du bateau des âmes où il se devait
embarquer avant peu pour l’autre monde. Elle fut touchante, cette
entrevue, et quasi solennelle. Yann Ar Minouz, longtemps après, ne se la
remémorait qu’avec émotion:
[44] Cf. sur ce poète populaire, Introduction des _Soniou Breiz-Izel_,
p. XXIV.
--Voilà: quand j’eus poussé la porte, je me trouvai dans une pièce
étroite où il faisait noir comme chez le diable. Dans le fond pourtant,
sur l’âtre, il y avait un feu de mottes qui brûlait sans éclat. Une voix
cassée de vieille femme durement me demanda: «Que vous faut-il?» Je
répondis que j’étais Yann Ar Minouz et que j’étais venu pour saluer le
_père aux chansons_, le très illustre Dall[45] Ar Guenn. La vieille
aussitôt de changer de ton et de m’adresser des paroles de miel: «Dieu
vous bénisse, ami Yann! Il tardait à mon mari de vous connaître... Je
suis Marie Petitbon. Vous allez goûter de mes crêpes. Je les fais aussi
bien que Dall Ar Guenn les vers... Approchez-vous du foyer. Que mon
pauvre homme du moins vous embrasse, puisqu’il ne peut vous voir!» Ah!
c’était une belle discoureuse, je vous promets, et qui n’avait pas sa
langue dans la poche de son tablier. Mais, tandis qu’elle me fêtait de
la sorte, moi je ne songeais qu’à me repaître les yeux du bonhomme dont
je commençais à distinguer la grande forme osseuse, assise et comme
repliée dans un coin de la cheminée. Mon cœur battait à se rompre.
Lorsqu’il tourna vers moi son visage majestueux, encadré de cheveux
blancs comme givre, et à qui l’immobilité des paupières communiquait
quelque chose de plus qu’humain, je crus voir le Père Éternel en
personne et je fus sur le point de tomber à genoux. Il me tendit sa main
ridée. «Chante!» me dit-il. Deux heures durant je chantai. Si je faisais
mine de m’arrêter, il me disait: «Dalc’h-ta, mab, dalc’h-ta[46]!» Je
lisais sur sa figure un vrai contentement. Quand j’eus fini, il murmura:
«Allons! allons! désormais je peux mourir tranquille». Et m’attirant à
lui, il me donna l’accolade. J’avais en moi l’allégresse d’un
missionnaire que son évêque vient de consacrer.
[45] En Basse-Bretagne, on désigne le plus souvent les infirmes par
leur infirmité. _Dall Ar Guenn_, l’aveugle Le Guenn; _Tort Ar
Bonniec_, le bossu Le Bonniec. Cela ne passe nullement pour une
irrévérence.
[46] «Va donc, fils! Va donc!»
Cette consécration fut pour beaucoup dans les nobles illusions dont Yann
se berça, tant qu’il vécut, sur la qualité de son talent. Il avait de
son art une très haute idée et ne pensait pas moins de bien de la façon
dont il l’exerçait. Les ouvriers de l’ancienne imprimerie Le Goffic, à
Lannion, n’ont pas oublié de quel air de condescendance et de
supériorité ce barde équipé en mendiant déposait sur le marbre ses
extraordinaires manuscrits. De ceux-ci, j’ai quelques spécimens en ma
possession. Le papier en a été ramassé Dieu sait où, comme par un
crochet de chiffonnier. Ce sont marges de journaux, versos de
prospectus, feuilles arrachées à des livres de comptes, copies
d’écoliers barbouillées d’encre et maculées de la poussière des chemins.
Un bout de fil les relie. La grosse écriture de Yann y a tracé ses longs
sillons, d’une allure à la fois obstinée et fantaisiste; telles les
épaisses et sinueuses tranchées que la charrue creuse au sein des
friches d’automne. Lourdes sont les strophes, en général; pénible ou
négligée est la langue. Mais de-ci de-là un vers s’envole, un joli vers
sonore qui sur ses ailes emporte toute la pièce. Pour égayer la
monotonie des landes, souvent c’est assez du chant d’un oiseau.
C’est par blocs de dix, de vingt mille exemplaires que le poète faisait
imprimer ses élucubrations. Pour plus de commodité, il les répartissait
entre les quatre ou cinq régions qu’il avait coutume de parcourir; il en
confiait le dépôt à des amis sûrs, lesquels se chargeaient de le fournir
de marchandise au fur et à mesure des besoins de la vente. Ainsi le
havresac en peau de veau ne se vidait que pour se remplir. Dès les
premiers jours de mars, Yann entrait en campagne. Alors s’ouvre en terre
bretonnante l’ère des foires et des pardons. Alors, sur les deux
versants des monts d’Aré, les routes se peuplent de piétons, de
bestiaux, de carrioles. Alors les écus d’argent se réveillent sous les
piles de linge, au fond des armoires; les gars sortent leurs vestes
neuves et les filles leurs coiffes brodées. La face encore mouillée de
la vieille péninsule s’éclaire d’un fin sourire. Rien n’est délicat et
attendrissant comme ces printemps occidentaux: ils ont un charme, une
douceur, un je ne sais quoi de virginal qui n’est qu’à eux. Une lumière
d’or pale ondule dans le ciel; l’air reste aiguisé d’une pointe de
fraîcheur saline. Les lointains sont bleus, d’un bleu atténué, presque
transparent. Au sommet des collines, les clochers s’élancent d’un jet
plus hardi se renvoyant d’une paroisse à l’autre le tintement de leurs
carillons. Ces grêles sonneries, il suffit d’avoir fréquenté d’un peu
près le peuple breton pour savoir quelle action puissante elles exercent
sur son âme, quel retentissement elles ont en lui. S’il se trouvait, dit
la légende, un plongeur assez audacieux pour aller mettre en branle le
bourdon--depuis si longtemps muet--de Ker-Is, la ville entière, la
_Belle aux eaux dormant_, renaîtrait dans toute sa splendeur à la
surface des flots qui l’ont engloutie. C’est en somme le miracle qui
s’accomplit tous les ans au sein de la race, dès que s’éparpillent sur
le pays les premières volées des cloches de pardons. Un monde inattendu
de sentiments, d’une grâce singulièrement jeune et poétique, émerge
soudain des profondeurs grises de la conscience bretonne, évoqué par ces
musiques aériennes. Ce peuple d’ordinaire si grave devient alors d’une
gaieté, d’une insouciance d’enfant. Il déserte ses toits de chaume où
l’hiver l’a tenu enfermé, sans même prendre la précaution de tirer
derrière lui la porte. Il se disperse au dehors, vers les villes
voisines, ou s’assemble autour de ses chapelles et de ses oratoires,
souvent sur les bords d’une simple fontaine à peine visible sous les
saules, au milieu d’un pré. Du prix du temps, du prix même de l’argent
il n’a plus qu’une notion confuse. Une fringale de plaisir s’est emparée
de lui. Plaisirs discrets d’ailleurs, innocents presque toujours,
rarement grossiers. Des luttes et des danses, voilà ses distractions
favorites. Mais au-dessus de tout il place les chants, et les chanteurs
de profession lui sont sacrés.
Yann n’avait qu’à paraître pour que la foule s’attroupât et, tant qu’il
lui plaisait de se faire entendre, elle demeurait suspendue à ses
lèvres. On s’arrachait les feuilles volantes où la chanson s’étalait _en
écriture moulée_. Les jeunes filles les glissaient, repliées
soigneusement, dans l’entre-deux de leur châle ou dans la _devantière_
de leur tablier; les gars en bourraient leurs poches ou les épinglaient
à leur chapeau. Il n’est pas une ferme en Trégor où l’on ne trouve,
jaunissant au soleil, à côté de la _Vie des Saints_, dans l’embrasure de
la fenêtre, les œuvres en tas de Yann Ar Minouz. Les pièces de deux sous
pleuvaient littéralement aux pieds du barde. Il n’eût tenu qu’à lui
d’amasser ainsi une modeste aisance, démentant le dicton qui veut que la
poésie soit un métier de meurt-de-faim. Mais il était trop de son pays
et de sa race pour avoir le sens de l’économie. Il se contentait de
vivre au jour le jour, dépensait sans compter, en vrai seigneur de
lettres, et, dans les semaines d’opulence, se payait le luxe d’une cour
de gueux qui se gobergeaient à ses frais en exaltant sa générosité.
Pas une fois il ne lui vint à l’esprit d’envoyer à sa femme quelque peu
de l’argent qu’il gagnait. Il semblait ne se souvenir plus qu’elle
existât. Elle, de son côté, avait trop d’amour-propre pour s’abaisser à
recourir à lui. Il lui avait laissé, en l’abandonnant, quatre
«créatures» sur les bras, quatre gaillards de fils nés dans les quatre
ans qui précédèrent la mort de la petite Marie. Pour les élever, elle se
mit en service. Pendant qu’elle peinait chez les autres, une voisine
obligeante surveillait sa maison et gardait sa marmaille.
--Un soir que je rentrais de l’ouvrage, j’aperçus un homme qui se
haussait pour regarder par la lucarne à l’intérieur de la chaumière. Je
reconnus Yann. Son coup d’œil jeté, il s’en alla. Il était sans doute
venu voir si la petite Marie n’était pas encore ressuscitée. A de longs
intervalles il fit ainsi quelques retours dans nos parages; une seule
fois nous nous rencontrâmes. Il me dit, d’un ton affectueux: «Bonjour,
Marie-Françoise»; je lui répondis: «Bonjour Yann»; et ce fut tout. Il ne
me demanda même point de nouvelles de nos fils, dont l’aîné était déjà
établi maçon, à Lézardrieux.
A l’occasion du mariage de ce fils aîné, les deux époux se
rapprochèrent. Yann vint en personne apporter son consentement. Il ne
témoigna ni repentir, ni embarras, fut gai, enjoué, chanta force
chansons et, la nuit de noces, s’alla coucher tranquillement aux côtés
de sa femme, dans le lit de leurs éphémères amours. Le lendemain, il
reprenait son essor. Mais, dans la semaine, on le revit. Et peu à peu il
se fixa. A dormir à la belle étoile il avait gagné des rhumatismes; la
voix aussi s’était enrouée et les poumons commençaient à manquer
d’haleine. La tiédeur paisible du foyer eut bientôt fait d’engourdir en
lui les dernières révoltes de l’instinct nomade. Il finit par accrocher
son bâton de voyage à l’angle de la cheminée, en murmurant le vers de
Proux:
_Hac ar c’henvid da steuïn ouz va fenn-baz déro[47]._
[47] Les araignées peuvent tisser leur trame autour de mon _penn-baz_
de chêne.
Désormais, il ne s’éloigna plus de Pleumeur, si ce n’est pour accomplir
annuellement deux pèlerinages auxquels il demeura fidèle jusqu’au bout,
quoi qu’on fît pour l’en détourner: le premier au Ménez-Bré, où s’élève
la chapelle de saint Hervé, patron des bardes;--le second à Rumengol,
rendez-vous traditionnel des chanteurs.