Et, tout bas, il murmurait: «Ahès! Ahès!...»

Ils marchèrent tant, que le meuglement des eaux n’arrivait plus jusqu’à

eux. Mais leur souffle salé les enveloppait toujours, et il s’y mêlait

un parfum d’herbes rares, une odeur que le vieux roi reconnaissait pour

l’avoir respirée, la veille encore, dans les cheveux dorés de sa fille.

Il se rappela le baiser qu’il avait coutume de déposer, le matin, sur

son front frais et poli comme un jeune ivoire. Il se rappela aussi de

quel air elle lui souriait,--et combien elle était caressante, la

lumière qui brûlait au fond de ses yeux!... C’était maintenant une nuit

épaisse. Les pieds des chevaux foulaient une mousse humide, en forêt,

sous de hautes frondaisons noires, à peine ondulantes, comme figées dans

l’horreur des mystères antiques que des druides y célébrèrent. Soudain,

sur les confins de ce pays boisé, à la lucarne d’une hutte, une clarté

brilla. Primel l’anachorète demeurait là, Primel qu’on disait

contemporain du Christ.

--Reposons jusqu’à l’aube à l’ombre de ce saint homme,--prononça

Gwennolé.--J’ai l’espérance, ô roi, qu’un calme réparateur te viendra de

lui.

Celui dont le moine parlait en ce langage presque biblique était debout

dans la cabane, et, à l’approche des deux voyageurs, il ne bougea pas

plus que s’il n’eût point été vivant. Sa lourde robe de bure était comme

incrustée dans sa chair. Le plissement rugueux de l’étoffe, les

moisissures vertes dont elle était marbrée par endroits lui donnaient

l’aspect d’une vieille écorce, et tout le corps de l’ermite se dressait,

immobile et noueux ainsi qu’un tronc d’arbre. Sa tête semblait sculptée

au-dessus, à coups de hache, par un artisan malhabile, un fabricant

d’idoles barbares. Mais quelle vierge aux doigts divins avait filé ses

cheveux si ténus que les araignées se trompaient jusqu’à les insérer

dans leurs trames? De son cou partaient deux maîtresses branches, qui

étaient ses bras, étendus dans un geste de bénédiction, et sur qui le

faîtage de la hutte s’étayait--eût-on dit--depuis des siècles. La plante

de ses pieds nus s’aplatissait, collée au sol, et leurs ongles s’y

enfonçaient, démesurés, tordus, pareils à des racines plusieurs fois

centenaires. On racontait de lui qu’il vivait à la façon des arbres, des

sucs de la terre et de l’air du ciel. On expliquait par là sa longévité.

Jamais on ne lui avait vu prendre une autre nourriture. Les paysans

d’alentour s’étaient même lassés de lui apporter en offrande des vases

de lait et des quartiers d’agneau, parce qu’il laissait boire le lait

aux oiseaux et dévorer les quartiers d’agneau par les loups. Il aimait

d’un seul et immense amour toute la création, les hommes à l’égal des

bêtes, et, parmi celles-ci, il ne distinguait pas les malfaisantes

d’avec les bonnes. Chaque être, chaque chose représentait, selon lui, un

élément d’ordre et de beauté dans l’univers de Dieu. Si vieux qu’il fût,

son âme était demeurée limpide; nulle expérience mauvaise n’y avait

déposé son amertume. Il continuait à promener sur le monde le regard

émerveillé d’un enfant. L’optimisme entêté de sa race s’épanouissait

dans ses claires prunelles, aux orbites rondes et lisses comme ces trous

que les piverts creusent dans l’épaisseur des chênes.

Gwennolé, en entrant, se prosterna devant le solitaire, Gralon

s’accroupit sur un amas de feuilles mortes que les premiers vents

d’automne avaient balayées dans un coin de la hutte. A peine s’y

était-il laissé tomber, qu’une torpeur étrange se répandit à travers ses

veines, comme un calmant mystérieux. Jamais il n’avait éprouvé cette

douceur de repos, pas même au temps où, après ses grandes chevauchées de

guerre, il s’allongeait si voluptueusement sous les courtines de son lit

de Ker-Is tapissé de fourrures de fauves. La douloureuse voix qui,

depuis la catastrophe, gémissait en lui s’apaisa peu à peu, devint une

sorte de chant vague, d’une lente mélancolie de berceuse, où son âme se

fondait, attendrie et tranquillisée. C’était comme si, les yeux ouverts,

il se fût regardé dormir.

Les deux saints--l’anachorète et le moine--échangeaient des propos qui

semblaient les versets alternés d’une oraison. On eût dit un bruissement

d’eaux courantes auquel eussent répondu des frissons de ramures. Dehors,

les chevaux paissaient, sous les étoiles, sans piquet ni longe, à

l’aventure. Par le cadre de la porte, on voyait sur les luzernes

blanchies de givre leurs vastes ombres se mouvoir.

La nuit s’écoula, l’aube vint. Primel bénit ses hôtes et, s’adressant à

Gralon, il dit:

--Dorénavant, fils, lorsque tu te sentiras le cœur troublé par des

tristesses intérieures, réfugie-toi dans la solitude éternelle des

choses. Les bois surtout sont tendres à l’homme. Dieu en a fait des

asiles sacrés où la paix habite, et l’harmonie du monde s’y révèle.

... Au soir de cette journée, les voyageurs mettaient pied à terre

devant l’abbaye de Landévennec bâtie au bord d’une grève verdoyante, à

l’endroit où la rivière d’Aulne débouche dans la rade de Brest. Gwennolé

y avait établi ses disciples, trouvant le lieu propice à la prière et à

la méditation. La petite communauté formait une espèce de bourg, de

colonie, semi-monacale, semi-agricole, chaque religieux ayant sa cellule

à part avec un courtil, des fleurs et quelques ruches. Derrière le

village, s’étageaient des collines blondes que le soleil du matin

caressait de ses premiers feux et où ses derniers rayons s’attardaient

longtemps. Les troupeaux paissaient là, épars sur les pentes, gardés par

des novices qui les surveillaient d’un œil et, de l’autre, s’exerçaient

à des lectures de piété dans des rouleaux de parchemins surchargés de

lourdes écritures gothiques. Là aussi étaient les champs, les cultures,

dont les moines robustes avaient le soin. Les défrichements gagnaient

peu à peu les sommets, ouvraient dans la profondeur des fourrés de

larges éclaircies.

Un bras de mer enserrait les terres de l’abbaye, contournant le pied des

collines, pénétrant vers l’est dans les contreforts schisteux de la

Montagne-Noire, évoquant la vision d’un glaive d’archange, d’une grande

lame tordue et flamboyante. Du côté de l’occident, il s’évasait en une

méditerranée pacifique aux vaguelettes crêpelées, tels que des frisons

d’or.

Ce qui donnait plus de prix encore à cette oasis de verdure et d’eau

calme, c’étaient les vignes austères qui, dans la direction du nord,

fermaient l’horizon. On devinait un pays nu, tourmenté, battu d’un flot

sauvage contre lequel il servait en quelque sorte de rempart, et dont il

brisait les colères, de sa longue étrave de granit. Les assauts de

l’Atlantique s’y venaient heurter, comme à un colossal parapet. Souvent

on voyait s’écheveler au-dessus de grandes crinières blanches, avec des

hennissements de bêtes qui s’ébrouent, tandis qu’au ras des crêtes des

lueurs couraient, de rapides fulgurations d’éclairs. Et l’on n’en

goûtait que mieux le charme de ce coin abrité, peuplé seulement de

cénobites vivant une vie de songe.

Ces influences reposantes agirent promptement sur Gralon, dont la

vieille âme était de cire. Déjà les choses du passé achevaient de

s’effacer en lui, quand soudain, une nuit d’hiver qu’il était resté à

veiller dans sa chambre, il lui sembla entendre une voix douce qui

chantait. Cette voix ne pouvait venir des cellules du monastère, depuis

longtemps closes et endormies. Aucun chant, d’ailleurs, pas même celui

des novices, n’eût eu cette grâce féminine, si attirante, qui, comme une

lanière subtile, enlaçait à la fois tous les replis du cœur. Le vieux

roi poussa les volets de bois plein: appuyé au montant de la fenêtre,

ses yeux plongèrent au loin vers la mer. L’eau luisait, sous la lune,

d’une clarté d’argent. Dans le pâle scintillement des ondes un buste de

jeune femme surnageait. La tête, renversée en arrière, traînait une

longue chevelure flottante, semée de pierres précieuses qui étaient

peut-être des reflets d’étoiles. Les traits du visage, éclairés d’en

haut, brillaient étrangement d’une splendeur molle et fluide où les yeux

s’avivaient comme deux émeraudes, où les lèvres s’épanouissaient comme

une rose mystique du jardin de la mer. Gralon tendit les bras, cria dans

l’espace: «Ahès!... Ahès!...» En cette apparition il avait reconnu sa

fille. Il l’appelait encore qu’elle avait fui, avec la mobilité d’un

poisson. Mais les deux derniers vers de son incantation demeuraient

suspendus dans l’air. Et les rayons de la lune les propageaient au loin

en de pâles et lentes vibrations: telles les cordes lumineuses d’une

lyre immense.

_Ahès, brêman Mary Morgân,

E skeud an oabr, d’an noz, a gân._

Maintenant Marie Morgane,

A la lueur du firmament, dans la nuit, chante.

C’était une croyance des Celtes qu’une fée, idéalement belle et

cruellement perverse, habitait la mer. Elle avait, disait-on, la figure,

les seins et les hanches d’une vierge. Le reste de son corps était d’un

monstre, couvert d’écailles et terminé par une queue fourchue. On voyait

son torse incomparable surgir au-dessus des eaux, par les soirs alourdis

qui précèdent les grands orages. Sa chevelure dénouée ondulait

harmonieusement sur les vagues et, de ses lèvres, un hymne montait,

d’une langueur triste et si passionnée que les barques s’arrêtaient pour

l’entendre. Les matelots, éperdus, fascinés, ne pouvaient détourner

leurs yeux de l’ensorceleuse dont les bras blancs leur faisaient signe.

Une folie s’emparait d’eux. Et, dépouillant leurs vêtements, ils se

jetaient à la nage, tout nus, pour la joindre. Elle les regardait venir,

de ses prunelles ardentes où des flammes vertes brûlaient, et elle les

étreignait sur son cœur, à tour de rôle, avec la force déchaînée d’un

élément. Tout aussitôt le ciel se fermait; les nuages tombaient à longs

plis noirs, ainsi qu’une draperie funèbre, la houle se creusait en un

lit souple aux profondeurs mouvantes, et l’orchestre de la tempête

éclatait, formidable. A ses farouches amours la fée voulait un cadre

terrifiant. Ses baisers distillaient une volupté si âcre qu’on en

mourait sur l’heure, comme d’un poison. La bouche où la sienne s’était

collée s’en détachait soudain, flétrie, béante, muette à jamais. Il

n’était pas de famille sur tout le littoral breton qui n’eût à lui

reprocher le meurtre de quelqu’un de ses membres. On la nommait _Mary

Morgane_, ce qui veut dire: née de la mer. Elle était une, et pourtant

multiple. Nombreuses étaient ses incarnations; mais, c’était toujours la

même âme de péché qui vivait en chacune d’elles[28].

[28] Il va sans dire que cette tradition, comme tant d’autres d’une

origine non moins primitive, s’épanouit encore toute fraîche dans

l’_Armor_ breton.

_Ahès, brêman Mary Morgân..._

Et voilà à quel métier de séduction et de mort Gralon avait voué sa

fille pour l’éternité!... Le refrain lugubre ne cessa jusqu’au matin de

retentir à ses oreilles, réveillant dans sa mémoire l’amertume des

souvenirs, ajoutant à ses anciennes douleurs cette honte nouvelle d’Ahès

devenue un objet d’opprobre,--Ahès qui fut si longtemps la joie de ses

yeux et qui aurait dû être la fleur de sa race!

Le soir d’après, même apparition, même chant; et, pendant plusieurs

nuits consécutives, il en fut ainsi. Le vieillard n’osait plus

s’allonger sur sa couche; l’obsédante image ne lui laissait pas un

instant de repos. Brisé de lassitude et d’angoisse, il s’affaissait à

genoux près de la croisée ouverte, et c’était son tour, maintenant,

d’implorer sa fille:

--Pitié! murmurait-il.--Ma dernière heure est proche. Ne m’empêche pas

d’oublier! Accorde-moi de mourir en paix!...

Mais, comme lui naguère, la fée des eaux, elle aussi, se montrait sans

miséricorde. A la fin, pour échapper à cette hantise, il résolut de

fuir, de s’enfoncer si avant dans les terres que l’haleine même du flot

marin ne pût parvenir jusqu’à lui. Il déroba un des bissacs dans

lesquels les paysans du voisinage avaient coutume d’apporter à l’abbaye

leurs offrandes, et, l’ayant endossé, il se mit en route au point du

jour, alors que les moines de Landévennec étaient tous à matines. Il

côtoya la rivière d’Aulne jusqu’au bac de Térénès; la fillette du

passeur le déposa sur l’autre rive moyennant une bénédiction et une

oraison qu’il psalmodia d’un ton navré. Elle prenait pour un mendiant en

tournée le chef vénéré du clan de Cornouailles, l’homme qui fut le

constructeur d’Is et réunit sur son front toutes les couronnes de

l’Armorique! Après avoir gravi la montée de Roznoën, il entra dans une

chaumière, sise au bord du chemin. La ménagère lui dit:

--Nous ne donnons l’aumône que le samedi, veille du saint jour du

dimanche. Voici néanmoins une crêpe et un morceau de lard, parce que

vous paraissez bien rendu.

Il accepta, en remerciant; et, comme ses vieilles jambes fléchissaient

sous lui, il demanda la permission de se reposer un instant sur la

pierre du seuil... Au crépuscule, il traversa la ville du Faou. Withur,

son cousin et son lieutenant, avait là son château; il donnait une fête;

les fenêtres de sa demeure flambaient; un brouhaha joyeux se répercutait

de salle en salle. Gralon voulut s’asseoir sur une borne, près de la

porte où les invités s’engouffraient. Des gardes vinrent et le

chassèrent. Il subit cette humiliation sans se nommer. Tout cela faisait

diversion à son mal, l’arrachait à sa pensée fixe, si torturante! Une

vallée s’ouvrait sur la droite: il s’y engagea. Le sentier se déroulait,

ombragé de grêles ramures entre lesquelles glissaient des reflets de

lune brodant le sol de dessins clairs. Puis, ce furent de hautes

futaies, des piliers élancés et moussus soutenant des dômes d’ombre, le

mystère d’une église vide, la nuit. Tous bruits au loin s’étaient tus,

même la mélopée envahissante, obstinée, de la mer. Gralon se rappela les

paroles de Primel, l’anachorète:

--Les bois sont tendres à l’homme qui souffre. Dieu en a fait des asiles

sacrés.

Ses sourcils froncés se disjoignirent. Il se sentit plein de sécurité,

comme si un mur inexpugnable l’eût isolé du reste du monde. Il continua

d’avancer toutefois, heureux de se baigner et, en quelque sorte, de se

fondre dans cette atmosphère lénifiante, de goûter plus profondément, à

chaque pas, cette protection des choses qui allait s’épaississant autour

de lui. L’avenue où il marchait avait l’ampleur, la majesté d’une nef

colossale. Et, tout en cheminant sous les arceaux vertigineux, il

songeait:

--S’il est dans les décrets de Dieu que je vive quelques années encore,

je veux bâtir, à la place de cette forêt et sur son modèle, une

cathédrale où se dresseront, en pierre indestructible, autant de

colonnes que voici d’arbres. Et il n’y aura infortune en Bretagne qui

n’y puisse trouver, comme moi-même à cette heure, soit remède, soit

consolation.

... Gwennolé cependant, inquiet de la disparition du vieux roi, s’était

mis à sa recherche. Il le découvrit enfin, dans la retraite qu’il

s’était choisie, à l’orée de la forêt du Kranou. Il était là, étendu sur

un lit de mousse que les feuilles tombées brochaient de larmes d’or.

Près de lui une forme humaine était accroupie, qui n’avait plus d’un

être vivant que l’apparence. En voyant venir le moine dont la robe de

bure blanche tranchait vivement sur le fond assombri des bois, Gralon se

souleva avec effort.

--Vous arrivez à temps pour recueillir mon dernier souffle, dit-il. Ne

prenez point ombrage du vieillard que voici: il a vécu trois âges

d’homme et connu l’extrémité de la souffrance. Les maux que j’ai endurés

ne sont rien au prix des angoisses qui l’ont éprouvé. J’ai eu à pleurer

ma ville engloutie et l’épouvantable destin de mon unique enfant; mais,

lui, il a perdu ses dieux! A cette misère-là nulle autre n’est

comparable. Jadis il fut druide: il porte le deuil d’une religion morte.

Soyez-lui clément et doux. Il vous dira mon vœu suprême, et combien ce

lieu m’est cher; j’y ai savouré par avance la joie de n’être plus. Je

dépose en vos mains à tous deux mon âme épurée des souvenirs qui

troublent...

Il n’en put prononcer davantage; sa tête retomba inerte sur le gazon. Le

roi de Cornouailles avait trépassé. Gwennolé se mit à murmurer des

psaumes latins; le druide entonna, d’une voix chevrotante, une mélopée

en langue barbare; et Gralon, conan[29] de la mer, reposa dans la

clairière jusqu’au lendemain, veillé par le prêtre du Christ et par le

dernier survivant des ministres de Teutatès. De singulières pensées

durent hanter l’âme de ces deux hommes. Peut-être le corps du vieux roi

suffit-il à combler l’abîme qui les séparait; peut-être, par-dessus son

cadavre, dans la mélancolie de cette nuit funèbre, les deux formes

religieuses de l’antique esprit breton se tendirent-elles la main et

communièrent-elles devant la mort, sous le couvert majestueux des bois.

[29] Chef.

Au point du jour, survint une troupe de cénobites que Gwennolé avait

mandés. Ils lavèrent à une source voisine la dépouille mortelle du chef

de clan, l’ensevelirent dans une pièce de lin parfumée de verveine, et

la chargèrent sur leurs épaules pour la transporter à Landévennec où,

dans une crypte maintenant effondrée, son sépulcre se voit encore.

Quand ils se furent éloignés, le druide parla:

--Frère (car nous avons eu dans le passé de communs ancêtres), celui que

nous avons conduit ensemble au seuil des demeures futures m’avait prié

d’être auprès de toi l’interprète de ses dernières volontés. Je lui fis

promesse de te les aller dire, s’il était nécessaire, jusqu’en ta

maison, quoiqu’il me soit défendu par mes dogmes de franchir le cercle

enchanté de cette forêt. Ce qu’il désire de toi, le voici: il entend

que, par tes soins, une église soit érigée en cette place à la mère

douloureuse de ton Dieu, afin que les malades y trouvent guérison et les

affligés miséricorde. Un temps fut--j’étais jeune alors--un bloc de

granit rouge se dressait ici. Son contact rendait la vue aux aveugles,

l’ouïe aux sourds, l’espérance aux cœurs en détresse. Puisse le

sanctuaire que tu édifieras avoir mêmes vertus! Ceci est mon souhait, le

souhait d’un vaincu résigné au cours changeant des choses, et qui parle

sans amertume ni animosité. J’ai dit.

Gwennolé resta un instant songeur, les yeux baissés à terre.

--Mais, en ce cas,--s’écria-t-il enfin, ému malgré lui de la belle

sérénité du druide,--c’est vous que nous atteignons, vous dont nous

envahissons le suprême refuge!

--Oh! moi... fit le vieillard.

Et, après un silence, avec un geste de lassitude et de découragement, il

ajouta:

--C’est affaire à mes dieux de me protéger, s’ils existent et s’ils y

peuvent quelque chose.

Puis, montrant le ciel, d’un bleu délavé, l’azur limpide et pâle des

matins d’octobre:

--Au fond du mystère que nous situons là-haut il n’y a peut-être qu’un

grand leurre.

Gwennolé, scandalisé, dit sévèrement:

--Croire, c’est savoir.

Mais, il se radoucit aussitôt; il se sentait plein de compassion pour

cette figure vénérable, dernière épave d’un grand culte sombré.

--Que ne m’accompagnes-tu à l’abbaye? Nous avons une cellule pour les

hôtes, et nous enseignons la voix du salut.

--J’aime mieux les sentiers de ma forêt, répondit le druide, ils me sont

familiers. Tous les chemins, d’ailleurs, aboutissent au même carrefour.

Je te ferai seulement une prière: quand tes ouvriers viendront pour

bâtir l’église, s’ils trouvaient mes restes pourrissant sur le sol, en

ces parages, recommande-leur de les enfouir. Adieu!

Il tourna le dos et, appuyé sur un bâton noueux, s’enfonça péniblement

sous les hautes avenues, tandis que Gwennolé, l’âme triste et amollie

sans qu’il sût pourquoi, descendait à pas lents vers la mer.

Au pays des pardons · 第 21 / 47 题