J’ai tenu à rapporter tout au long la légende. Le vœu de Gralon fut
accompli, l’église fut édifiée sur l’emplacement qu’il avait désigné;
trois valises d’or, sauvées du naufrage de Ker-Is, suffirent à peine à
couvrir les frais du monument, qui eut, en effet, s’il faut en croire la
tradition, autant de piliers de pierre que le pays de Rumengol avait
d’arbres. C’est dire que le sanctuaire actuel n’en est qu’une réduction
mesquine. Mais, comme s’exprime le proverbe, il ne faut pas mesurer aux
proportions de l’église la grandeur des miracles. L’humble chapelle
d’aujourd’hui a gardé, aux yeux des Bretons, le même prestige que la
somptueuse basilique d’autrefois. Ils y accourent de toutes parts, toute
l’année durant, et de l’Argoat et de l’Armor[30].
[30] L’Argoat (pays des bois) désigne surtout l’intérieur de la
Bretagne; l’Armor, le littoral.
Un soir d’août, je débarquais au Cloître-Plourin, petite halte de la
ligne de Carhaix, perdue dans une steppe marécageuse, au milieu d’une
région de tourbières éventrées, étalant çà et là des lèpres noires et
des miroirs d’une eau stagnante et sinistre. Pas d’autre maison que la
gare. J’avais dessein de visiter les Kragou, sorte de vagues en pierre,
rebroussées dans la direction de l’ouest, qui hérissent de leurs crêtes
étranges cette partie de la montagne d’Aré. Je pris la seule route qui
s’offrait à moi, un de ces chemins primitifs, faits de deux ornières
enserrant une sente herbeuse, et qui, selon l’adage breton, ne sont
guère fréquentés que du chariot des âmes en peine. Une vieille cependant
y marchait à quelque distance devant moi, une pauvre vieille à l’allure
hésitante, les pieds chaussés de lourds souliers d’homme, la taille si
courbée, que ses longs bras avaient l’air de prendre naissance dans ses
reins. En passant à côté d’elle, je la «bonjourai». Elle me répondit
d’une voix jeunette au timbre argentin. J’ai souvent observé que chez
nous, les femmes du peuple gardent jusqu’aux extrêmes limites de l’âge
je ne sais quel charme d’enfance. Il était évident aussi qu’elle
éprouvait un sentiment de joie à rencontrer un être humain dans cette
immense solitude. La tristesse des choses autour d’elle lui causait une
impression pénible qu’augmentait encore la mélancolie du soir, et cette
espèce d’effroi qu’il traîne à sa suite en nos climats occidentaux. Elle
engagea la conversation, exprima l’espoir que nous avions peut-être à
suivre longtemps ensemble la même route.
--Moi, dit-elle, je voudrais atteindre le bourg de Berrien avant
l’extinction des lumières. Malheureusement, je ne suis plus ingambe. Je
vais comme une loche.
D’une des poches de son tablier le col d’une burette sortait.
--Vous êtes sans doute pèlerine? demandai-je.
--Je le fus, oui. Naguère on ne voyait que moi sur les routes. Mais les
forces s’usent, j’ai près de quatre-vingts ans; je devrais être déjà
couchée dans ma maison du cimetière. Je pratique encore pourtant, parce
qu’il faut vivre jusqu’au bout, n’est-ce pas?
Elle m’apprit qu’elle se rendait à Rumengol, par Berrien, Commana, à
travers tout le pays montueux. Et il y avait deux jours qu’elle
voyageait, depuis Plounévez-Moédec, dans les Côtes-du-Nord, jouxte la
forêt de Coat-an-Noz. Elle allait prier la Vierge de Tout-Remède[31]
pour le prompt trépassement d’un moribond qui souffrait des affres
infinies sans pouvoir exhaler son dernier souffle.
[31] De _Rumengol_, nom de lieu, dont la signification s’est perdue,
le clergé a fait _Remed-oll_, ce qui veut dire Tout-Remède.
Pour me retenir plus longtemps à son côté, elle se mit à me donner des
détails sur les rites qu’elle aurait à accomplir, une fois parvenue au
lieu de son pèlerinage. Elle s’agenouillerait d’abord en face du porche
où Gralon est représenté implorant pour les Bretons la tendresse de
Notre-Dame, Mère de la chrétienté. Elle ferait ensuite à trois reprises
le tour de la chapelle, pieds nus, ses souliers dans les mains, en
marchant à l’encontre du soleil et en récitant la très ancienne ballade,
en langue armoricaine, connue sous le nom de _Rêve de la Vierge_[32].
[32] Cf. _Soniou Breiz-Izel_, t. II, p. 344.
Dame Marie la douce en son lit reposait
Quand il lui vint un rêve;
Son fils passait et repassait
Devant elle, et la contemplait...
Je dus entendre toute l’oraison, qui est d’ailleurs exquise et empreinte
d’une fraîcheur, en quelque sorte, galiléenne... Viendrait alors la
prière dans l’église. La bonne femme allumerait un cierge aux pieds de
l’image sacrée, le laisserait brûler un instant, puis, brusquement,
l’éteindrait, pour signifier à la Glorieuse Marie quel genre de service
on attendait d’elle. Il était fort à présumer qu’au même moment, là-bas,
à Plounévez-Moédec, l’agonisant rendrait l’âme. Sinon, elle avait encore
une ressource: elle irait à la fontaine de la sainte et y emplirait sa
burette. Au retour, elle répandrait quelques gouttes de cette eau sur
les paupières du patient, et ses yeux aussitôt se renverseraient dans
leurs orbites, et la douleur le quitterait avec la vie.
--C’est, je crois bien, la cinquante-sixième fois que je fais ce
parcours, et pour cinquante-six vœux différents. Il n’est pas de grâces
que Rumengol ne dispense: il guérit des tourments d’esprit comme des
infirmités du corps. Gralon en fut le premier miraculé. Le démon de sa
fille Ahès le possédait et troublait ses nuits. Notre-Dame l’en
délivra...
Lancée sur ce chapitre, la vieille ne tarit plus. Mais, nous étions sur
la pente des Kragou.
--Ah! vous allez aux Roches, fit-elle, avec un léger frisson. Dieu vous
garde!... Moi, mon chemin est par cette trouée.
Elle disparut peu à peu dans un repli de la montagne. Arrivé au faîte,
je me hissai sur une des grandes pierres, et je la revis, la pauvre
vieille, qui se hâtait de son pas clopinant, sous la tombée grise du
crépuscule; à deux lieues vers le sud, par-delà le désert des
tourbières, un clocher pointait au-dessus d’un bouquet d’arbres,
égrenant dans l’air calme des tintements mélancoliques. L’angélus
sonnait à Berrien.