A Charles Le Goffic.
I
Quand, sur l’injonction de Gwennolé, Gralon eut jeté à la mer le corps
de sa fille suppliante, les flots qui venaient de noyer Is s’arrêtèrent,
subitement calmés; et le vieux roi se retrouva seul, avec le moine, sur
le terre-plein où s’élève aujourd’hui l’église de Pouldahut[27]. Son
cheval, vieux comme lui, tremblait de tous ses membres et haletait, la
tête basse, les naseaux encore dilatés par l’épouvante. Gralon caressa
doucement son cou, lissa les poils de sa crinière souillés d’écume et
enchevêtrés de goémons. De tous les êtres qu’il avait aimés, c’était
désormais le seul qui lui restât. La vie lui apparut vide et
désenchantée; il regretta de n’être point mort avec les autres. Le
dernier cri de sa fille surtout le hantait, et ce long reproche
désespéré qu’en la repoussant dans l’abîme il avait lu dans ses yeux.
C’était donc vrai qu’il avait eu le courage de cette chose atroce? Quoi!
de ses propres mains il avait noyé son enfant? Il n’avait eu pitié ni de
ses pleurs, ni de son effroi? Elle se cramponnait à lui, si confiante,
pourtant! Elle l’implorait d’une voix si douce «Sauve-moi, père,
sauve-moi, père, sauve-moi!» Et il n’avait écouté que ce moine, cet
homme de malheur!...
[27] En français Pouldavid, près de Douarnenez.
Gwennolé suivait sur le visage du roi les mouvements tumultueux de sa
pensée.
--Gralon,--dit-il sévèrement,--rends grâces au Dieu qui, par mon
entremise, t’a conservé les jours de ta vieillesse pour travailler à ton
salut éternel.
Subjugué par le ton impérieux du moine, le chef du clan de Cornouailles
leva vers le ciel sa face vénérable toute baignée de larmes--et pria. Le
vent apaisé du soir se jouait dans sa barbe blanche. Mais d’une détresse
infinie son cœur était plein, et les paroles qui s’exhalaient de ses
lèvres étaient navrantes comme des sanglots... Dans les lointains gris
de la mer le jour achevait de s’éteindre.
--Viens!--commanda Gwennolé.
Ils s’acheminèrent au pas de leurs montures du côté du septentrion. Ils
gravirent d’âpres côtes hérissées de brousses, plongèrent dans des
ravins peuplés de roches monstrueuses qu’on eût prises pour des
troupeaux de bêtes d’autrefois, pétrifiées. Très vite ils avaient perdu
de vue la mer, mais, à travers les grands embruns flottant derrière eux
dans l’espace, ils perçurent longtemps sa chanson sinistre. Parfois, au
milieu de ce bruit sauvage, un appel strident éclatait dans la direction
du large. Gwennolé disait:
--Ce sont les goélands qui regagnent leurs nids.
Gralon songeait:
--Ainsi elle cria, quand je dénouai violemment ses bras nus, enlacés à
mon corps!