Cet arrêt mémorable peut être considéré comme le premier acte de

répression et de châtiment contre les délits de la presse à l’égard

des mœurs. Il fut exécuté le jour même où il avait été prononcé: «On

fit un fantosme, dit Malingre, à peu près vestu comme ledit Théophile,

que l’on mit dans un tombereau; on le mena devant l’église Nostre-Dame

faire amende honorable, puis fut bruslé en Grève.» Dès que Théophile,

qui était caché dans le château du baron de Panat, apprit son exécution

en effigie, il résolut de quitter la France, et il arriva, déguisé,

jusqu’à la frontière; mais son signalement avait été envoyé, avec ordre

de l’arrêter, à tous les prévôts des maréchaux. Il fut reconnu sur

la route du Catelet, et le prévôt Leblanc se saisit de sa personne.

On le garrotta sur un cheval pour le ramener à Saint-Quentin, et de

cette ville, où il resta au secret pendant plusieurs jours, on le

transféra, les fers aux pieds et aux mains, à la Conciergerie de Paris.

Il se vit enfermé dans le cachot de Ravaillac, où il passa dix-huit

mois, avant que le parlement daignât commencer la révision du procès.

Si puissants que fussent ses amis, ils ne pouvaient rien contre

l’implacable ressentiment des jésuites. Théophile niait obstinément

qu’il fût l’auteur ou l’éditeur du _Parnasse satyrique_, qui faisait

tout le procès; car, sur les autres points de l’accusation, le prévenu

n’avait pas eu de peine à prouver son innocence. Le parlement voulait

absolument découvrir et punir avec une terrible sévérité les impies

et les libertins, qui avaient publié cet affreux recueil de poésies

érotiques et sotadiques. Les libraires avaient eu le bonheur de se

justifier ou du moins de se faire mettre hors de cause. Berthelot et

Colletet, condamnés par contumace, n’avaient pas été pris, et Frenicle

venait d’être relâché. Théophile protestant toujours de son innocence,

le procureur général obtint de la Cour la permission de faire lire

dans toutes les paroisses, aux prônes des grand’messes, un monitoire

ecclésiastique, en date du 4 octobre 1623, par lequel l’official de

Paris admonestait, sous peine d’excommunication, «tous ceux et celles

qui scavent que, cy devant et depuis quelque temps en ça, certains

quidans malfaiteurs auroient faict, composé et escrit ou fait escrire,

imprimer et publier plusieurs mauvais sonnets, satyres, stances,

élégies et autres pièces de poésie, insérées et contenues en certain

livre, cy devant et depuis quelque temps en ça, imprimé et publié sous

le nom et titre du _Parnasse satyrique_ ou autre titre, contenant ledit

livre et autres œuvres poétiques desdits quidans, plusieurs blasphesmes

contre Dieu et ses saincts, et plusieurs sacriléges, impiétez et autres

abominations contre l’honneur de Dieu, son Église, bonnes mœurs et

honnesteté publique; ceux et celles qui scavent quand et en quel temps

et en quels lieux ledit livre du _Parnasse satyrique_ et autres livres

impies de ceste suite ont esté imprimés; qui les a composez; qui a

escrit ou fourny les copies pour en faire les impressions; qui les

ont reveues sur la presse; qui scavent que lesdits quidan ou quidans

malfaicteurs, estant advertiz de la poursuite criminelle que l’on

faisoit contre eux, se seroiont enfuis de ceste ville pour eschapper

et eviter l’exécution de certain arrest de la Cour, du mois d’aoust

dernier, et que, ce néantmoins, iceux quidans ou aucuns d’eux auroient

dit, recité et publié en divers lieux et endroits à diverses personnes

et en diverses compagnies aucuns desdits sonnets, satyres ou autres

poésies ou partie, comme estans de leur œuvre et façon, et dit et

proféré en divers lieux les mesmes blasphesmes et impietez contenues,

comme aussi sollicité, suborné et corrompu plusieurs esprits de la

jeunesse pour les induire à croire les mesmes impietez et blasphesmes,

etc.» Mais ce monitoire ne provoqua que des dénonciations vagues et

ridicules, qui ne fournirent aucune charge nouvelle contre Théophile.

Celui-ci se défendait avec beaucoup de force et d’adresse, ce qui donna

aux gens de lettres le courage de le défendre aussi dans une foule de

brochures en vers et en prose; ses ennemis, et surtout les jésuites,

se distinguèrent, de leur côté, dans cette guerre de plume qui ne

fit qu’envenimer la question et rendre plus critique la position de

l’accusé. Il était encore en prison, attendant son jugement, quand

l’amour du gain poussa des imprimeurs de province à réimprimer les

ouvrages satiriques qui avaient fait naître ce redoutable procès. Ce

fut sans doute à Lyon et à Rouen, que l’on trouva des presses pour

reproduire subrepticement l’_Espadon satyrique_, le _Cabinet satyrique_

et le _Parnasse satyrique_. Ces contrefaçons, mal imprimées sur un

horrible papier, étaient pleines de fautes grossières et ne portaient

aucun nom de libraire, avec le millésime de 1625; celle du _Parnasse_

avait pour titre: _le Parnasse satyrique du sieur de Théophile_,

comme pour fournir une arme de plus contre le malheureux poëte qui

était dénoncé ainsi publiquement sur le frontispice du livre qu’on lui

attribuait. Était-ce une atroce perfidie de la part d’un ennemi caché,

ou bien le honteux résultat d’une spéculation de libraire?

Quoi qu’il en soit, l’affaire de Théophile était presque oubliée,

quand le procès fut révisé à l’avantage du poëte. «C’est une affaire

qui, selon la coutume, fit un grand bruit à sa nouveauté, écrivait

Malherbe à Racan dans une lettre du 4 novembre 1625; depuis, il ne

s’en est presque point parlé. Ce qui m’en donne plus mauvaise opinion,

c’est la condition des personnes à qui il a à faire (les jésuites).

Pour moy, je pense vous avoir escrit que je ne le tiens coupable

de rien, que de n’avoir rien fait qui vaille au mestier dont il se

mesloit. S’il meurt pour cela, vous ne devés pas avoir de peur; on ne

vous prendra pas pour un de ses complices.» Cette cruelle persécution

eut un terme. Théophile, dans les débats de son procès, confondit les

témoins qui déposaient contre lui et fit tomber la plupart des charges,

sous le poids desquelles on l’avait d’abord accablé. Le parlement

révoqua la sentence et se contenta de le bannir de la capitale. Ainsi

fut inaugurée la législation criminelle contre les mauvais livres,

nuisibles aux bonnes mœurs et attentatoires à l’honnêteté publique. Le

pauvre Théophile mourut, peu de mois après, des suites de sa longue

et douloureuse captivité (le 25 septembre 1626). Il venait d’être

gracié par le roi, et il avait pu revenir à Paris, au milieu de ses

joyeux amis, lesquels furent bien étonnés de lui voir faire une mort

édifiante, ce qui n’a pas empêché le jésuite Raynaud de soutenir

que l’auteur du _Parnasse satyrique_ était mort dans l’impénitence

finale (_nullis expiatus sacramentis_) et s’en était allé droit en

enfer (_abiit in locum suum_). Malgré la jurisprudence établie par

le procès de Théophile Viaud, le parlement laissa passer impunément

bien des livres du même genre que le _Parnasse satyrique_, avant

de renouveler des poursuites contre les auteurs et les publicateurs

de ces poésies obscènes; il n’eut pas même l’air de savoir que les

réimpressions des ouvrages satiriques qu’il avait poursuivis et

condamnés, se multipliaient de tous côtés. _La Muse folâtre_, qui

ne le cédait en rien au _Parnasse satyrique_, était réimprimée, par

exemple, tous les ans, dans le format le plus commode; _les Muses

gaillardes_, _la Quintessence satyrique_, _le Dessert des muses_ et

d’autres recueils analogues, répandus à profusion, portaient gravement

atteinte à la morale et réchauffaient sans cesse les germes impurs de

la Prostitution; mais nous ne voyons pas dans les annales judiciaires,

que les poëtes et les libraires aient été compromis à cause de leurs

publications licencieuses, jusqu’à la majorité de Louis XIV, où

commence, dans l’intérêt des bonnes mœurs, un déploiement inusité de

mesures de rigueur contre tous les genres de corruption. Théophile

n’avait pas été brûlé, Berthelot n’avait pas été pendu sous Louis XIII;

mais un satirique, Louis Petit, coupable d’avoir composé des vers moins

abominables que ceux du _Parnasse satyrique_, périt sur le bûcher en

plein siècle de Louis XIV.

CHAPITRE XLIV ET DERNIER.

SOMMAIRE. —La Prostitution au théâtre. —Histoire du théâtre

français, au point de vue des mœurs. —Les histrions, infâmes

sous Charlemagne. —Fondation de la Confrérie de la Passion. —Mise

en scène des _mystères_. —Leur indécence. —Un Miracle de sainte

Geneviève. —La Vie de madame sainte Barbe. —Obscénité du costume et

de la pantomime. —Les diables et les anges. —Éclairage de la salle.

—Les _Enfants-sans-souci_ et les Clercs de la Bazoche. —Le _Jeu

des pois pilés_. —Censure théâtrale. —Désordres des comédiens. —A

quelle époque les femmes ont commencé à paraître sur la scène. —Les

_Gelosi_ et les acteurs espagnols. —Les plus anciennes actrices

françaises. —Le parlement défend de jouer les mystères. —Les farces

du seizième siècle. —Leur saleté. —La plupart ont été détruites.

—Ce qui nous en reste. —Le Recueil de Londres et celui du duc de

la Vallière. —Le _Recueil de plusieurs farces, tant antiques que

nouvelles_. —Extraits. —La Farce de frère Guillebert et son Sermon

joyeux. —Les chausses de saint François. —Grand nombre des farces.

—Tolérance de l’autorité civile à l’égard du théâtre. —Titres de

plusieurs farces graveleuses. —Les premiers comédiens de l’hôtel

de Bourgogne. —Turlupin, Gros-Guillaume, Gaultier Garguille. —Les

chansons. —Les _Plaisantes imaginations_ de Bruscambille. —Les

théâtres de campagne et des jeux de paume. —Théâtres du Pont-Neuf.

—Tabarin et le baron de Gratelard. —CONCLUSION.

Ce n’est pas un chapitre, c’est un livre entier qu’il faudrait

consacrer à l’histoire du théâtre dans ses rapports avec la

Prostitution. Dès son origine, le théâtre a exercé sur les mœurs une

fâcheuse influence, qui prit même, à certaines époques de dépravation

sociale, le caractère d’une véritable excitation à la débauche.

Dans les premiers siècles de l’Église chrétienne, les jeux de la

scène avaient atteint les dernières limites de l’indécence, et nous

trouvons à chaque page, dans les écrits des Pères, une protestation

de la pudeur indignée contre les abominables excès de cette école de

scandale. Nous sommes forcé de reconnaître que l’horreur inspirée

par le théâtre profane aux philosophes chrétiens n’était que trop

justifiée par le détestable abus qu’on faisait autrefois de l’art

scénique. Quand le christianisme eut remplacé le culte des faux

dieux, le théâtre ne survécut pas longtemps à leurs temples et à

leurs idoles, et pendant plusieurs siècles il n’y eut pas en France

d’autres vestiges de la comédie antique, que les mascarades du mardi

gras, le festin du Roi-boit et de la Fève, les saturnales de la fête

des Fous et de celle des Diacres, les _mystères_ et les _montres_ des

processions religieuses et des _entrées_ de rois, reines, princes,

princesses, évêques, abbés, etc., les danses et les chansons des

bateleurs, les _récitations_ des troubadours et des trouvères. Si

quelques représentations dramatiques, imitées de Térence et de Plaute,

avaient lieu de loin en loin dans les couvents et dans les colléges,

elles n’échappaient aux anathèmes ecclésiastiques, qu’en se couvrant

d’un prétexte littéraire et en s’entourant d’une extrême réserve; mais

ces rares réminiscences de la comédie latine ne constituaient pas des

habitudes théâtrales dans la nation même qui ne savait peut-être pas

que le théâtre eût existé avant les grossières et naïves ébauches des

confrères de la Passion à la fin du quatorzième siècle.

La doctrine de l’Église contre les spectacles était invariablement

établie par les Pères et par les conciles; on peut dire qu’elle

avait été bien autorisée par les odieuses orgies qui signalèrent la

décadence du théâtre païen. Les capitulaires et les ordonnances des

rois étaient conformes au sentiment des docteurs catholiques, à l’égard

du théâtre et des histrions. Ceux-ci se trouvaient notés d’infamie,

par le fait seul de leur vil métier (_omnes infamiæ maculis aspersi,

id est histriones ut viles personæ, non habeant potestatem accusandi_,

capitul. de 789); les honnêtes gens étaient invités à se tenir éloignés

de ces infâmes, et les ecclésiastiques ne devaient jamais souiller

leurs yeux et leurs oreilles en écoutant des paroles obscènes et en

voyant des gestes impudiques (_histrionum quoque turpium et obscœnorum

insolentias jocorum et ipsi animo effuqere cæterisque effugienda

prædicare debent_. Voy. les _Capitul. des rois de France_, t. I,

p. 1170). Il y avait toujours néanmoins des histrions qui bravaient

les excommunications du clergé et qui acceptaient la note d’infamie

attachée à leur profession; car il y avait aussi des voluptueux et des

débauchés, pour payer à tout prix un plaisir défendu. L’_histrionat_,

ou l’état de comédien, était donc considéré comme une espèce de

Prostitution, et saint Thomas n’hésite pas à mettre sur la même ligne

la courtisane qui trafique de son corps à tout venant et le comédien

qui se prostitue en public, pour ainsi dire, en vendant ses grimaces

et ses postures licencieuses. Les biens acquis de la sorte semblaient

au docte casuiste des biens mal acquis et déshonnêtes qu’il fallait

restituer aux pauvres (_quædam verò dicuntur male acquisita, quia

acquiruntur ex turpi causa, sicut de meretricio et histrionatu_. Voy.

le _Traité des jeux de théâtre_, par le P. Lebrun. Paris, Ve Delaulne,

1731, in-12, p. 193). Voilà pourquoi Philippe-Auguste, pénétré de cette

idée «que donner aux histrions c’était donner au diable,» les chassa de

sa cour et leur fit défense d’y reparaître, en appliquant à des œuvres

de dévotion et de charité l’argent qu’il aurait dépensé à entretenir

les scandaleuses dissolutions du théâtre.

Le théâtre ne reçut une existence légale en France, qu’à la faveur

du pieux déguisement sous lequel il se présenta devant Charles VI.

Les mœurs de cette époque-là étaient déjà bien relâchées, comme nous

l’avons dit, et l’amour du luxe avait prédisposé les esprits à se

passionner pour toutes les nouveautés sensuelles. Les _jeux_ des

confrères de la Passion furent donc accueillis avec une sorte de

fureur, quand ils se produisirent pour la première fois aux portes

de Paris, dans le village de Saint-Maur. Ce fut vers 1398, qu’une

troupe de comédiens ambulants, qui s’intitulaient confrères de la

Passion, parce qu’ils représentaient ce mystère en scènes dialoguées,

commencèrent à donner des représentations auxquelles on accourut

de toutes parts. Ces représentations, entremêlées de prières et de

cantiques, étaient sans doute fort édifiantes, à ne considérer que

leur objet, mais le prévôt de Paris eut peur qu’elles ne dégénérassent

en graves désordres, et, par une ordonnance du 3 juin 1398, il

défendit à tous les habitants de Paris, comme à ceux de Saint-Maur

et des autres lieux soumis à sa juridiction, «de représenter aucuns

jeux de personnages, soit de la vie de Jésus-Christ, soit des vies

des saints ou autrement, sans le congé du roi, à peine d’encourir

son indignation et de forfaire envers lui.» Ces défenses rigoureuses

prouvent que les représentations données à Saint-Maur ne s’étaient

point passées sans quelque scandale, ou, suivant une opinion qui ne

contredit pas la précédente, qu’une ancienne loi de Philippe-Auguste

ou de saint Louis avait aboli le théâtre et interdit l’exercice de la

profession de comédien. Quoi qu’il en soit, les représentations ne se

renouvelèrent pas jusqu’en 1402, où Charles VI voulut y assister et

en fut tellement édifié qu’il accorda aux confrères de la Passion des

lettres patentes qui les autorisaient à jouer leurs _mystères_ «toutes

et quantes fois qu’il leur plaira.» En vertu de ces lettres patentes,

les confrères établirent leur théâtre près de la porte Saint-Denis, au

rez-de-chaussée de l’hôpital de la Trinité, dans lequel les pèlerins

et les pauvres voyageurs trouvaient un asile pour la nuit, quand ils

arrivaient après la fermeture des portes de la ville. Les confrères

avaient déjà fondé dans l’église de cet hôpital leur Confrérie de la

Passion et de la Ressurrection de Notre-Seigneur. Nous croyons pouvoir

induire de la fondation de cette confrérie, que les premiers _joueurs_

ou acteurs qui avaient paru au bourg de Saint-Maur s’étaient faits les

_maîtres du jeu_ et recrutaient leurs confrères parmi les bourgeois et

les gens de métier de la capitale. Dès ce moment, le goût du théâtre se

répandit avec frénésie parmi la population, qui se portait en foule,

les dimanches et fêtes, aux représentations des _mystères_ et des

_miracles_, et qui fournissait abondamment aux frais de la confrérie

dramatique.

Cette curiosité, cet empressement, cet enthousiasme, n’étaient déjà

plus de la dévotion, quoique l’objet apparent de ces spectacles fût

d’élever les âmes à la contemplation des choses saintes et de les

disposer à la prière. Il est permis d’assurer que, malgré le caractère

édifiant des pièces qu’on représentait et nonobstant les encouragements

que le clergé accordait à ces pieux divertissements, le théâtre servait

dès lors d’auxiliaire à la Prostitution. Qu’on se figure, par exemple,

ce que devait être une de ces représentations, dans une salle étroite

et mal éclairée, où les spectateurs s’entassaient pêle-mêle, la plupart

debout, quelques-uns assis, mais serrés et agglomérés, sans distinction

d’âge ni de sexe ni de condition. La salle avait 21 toises et demie de

long sur 6 toises de large; sa hauteur ne dépassait pas certainement

15 ou 20 pieds; elle était soutenue par des arcades qui supportaient

l’étage supérieur. Sur la longueur totale, il faut prendre au moins

15 pieds pour le développement de la scène; car, outre le plancher

sur lequel se jouait le drame, il y avait au fond du théâtre plusieurs

_établis_ ou échafauds qui offraient l’image des différents lieux où se

passait la scène et qui communiquaient entre eux par des escaliers ou

des échelles. En haut, le Paradis, renfermé dans une sphère de nuages,

ouvrait son pavillon bleu céleste tout parsemé d’étoiles; en bas, une

gueule de dragon, se mouvant sans cesse, indiquait la bouche de l’enfer

d’où sortaient les diables à travers des jets de fumée et de flammes;

au centre, plusieurs plans de décorations peintes, dans lesquelles on

transportait le lieu de la scène, quand l’action se passait chez Hérode

ou chez Pilate. On avait ainsi sous les yeux en même temps toute la

physionomie locale de la pièce qui se déroulait alternativement dans le

ciel, sur la terre et dans l’enfer. Ce n’est pas tout: il fallait avoir

encore devant la vue, pendant la durée du spectacle, tous les acteurs

qui y jouaient des rôles; car ces acteurs, revêtus de leurs costumes,

étaient rangés sur des gradins, de chaque côté du théâtre, et là ils

attendaient le moment d’entrer en scène, en regardant jouer la pièce

comme de simples spectateurs; ils descendaient, chacun à son tour,

sur le théâtre, et ils remontaient ensuite à leur place après avoir

rempli leur rôle. Ils ne cessaient donc jamais d’être en évidence, à

moins que leur rôle ne leur ordonnât de disparaître dans une petite

loge fermée de rideaux, figurant une chambre secrète, qui servait à

cacher aux regards du spectateur certaines circonstances délicates de

la pièce, telles que l’accouchement de sainte Anne, celui de sainte

Élisabeth, celui de la Vierge, etc. Cette loge ou niche exerçait au

plus haut degré les facultés de l’imagination du public. Les rideaux

étaient-ils ouverts, on guettait l’instant où ils se fermeraient;

étaient-ils fermés, on se demandait tout bas, quand viendrait l’instant

de les rouvrir. Le spectateur ne manquait pas de deviner tout ce qu’on

lui cachait par décence, et il suivait par la pensée les péripéties les

plus scabreuses de l’action; de là cette locution proverbiale qui, pour

exprimer qu’une chose scandaleuse ne doit pas être exposée aux regards

qu’elle blesserait, dit qu’elle reste «derrière le rideau.»

Des documents précis nous manquent pour constater les indécences et

les immoralités, qui, dès les premiers temps, avaient accompagné la

renaissance du théâtre; mais il est certain que ces représentations

pieuses étaient l’occasion et la cause de bien des dangers pour les

bonnes mœurs. Le _Mystère de la Passion_ et les autres compositions

dramatiques du même genre qu’on représentait, les dimanches et les

jours de fête, au théâtre de la Trinité, n’avaient pas, sans doute,

d’autre but que d’émouvoir des sentiments religieux, et l’on peut

présumer que l’auteur de cet immense drame qui embrasse la naissance,

la vie, la mort et la résurrection de Jésus-Christ, avait accompli

une œuvre de dévotion sous la forme d’une œuvre littéraire où l’on est

forcé de reconnaître de grandes beautés. Cette œuvre, en effet, mérita

d’être retouchée et refaite en partie par les soins de Jean-Michel,

évêque du Mans, qui vivait au quinzième siècle. Mais, toutefois,

selon le génie du théâtre de ce temps-là, un grand nombre de scènes

du _Mystère de la Passion_ et des mystères analogues se traînent dans

les lieux communs de l’obscénité, et le dialogue des personnages

subalternes emprunte au langage populaire une quantité d’images

licencieuses et de mots orduriers. Souvent aussi, les apôtres, les

saints et les saintes elles-mêmes semblent avoir vécu dans la société

des femmes perdues et des plus ignobles débauchés. Entre une multitude

d’exemples, nous choisirons une scène du _Mystère de sainte Geneviève_,

où l’on voyait une nonnain de Bourges, qui, sur le bruit des miracles

de la sainte, était venue lui rendre visite. Sainte Geneviève lui

demande quel est son état; la nonnain répond bravement qu’elle est

vierge. «Vous! s’écrie la sainte avec mépris:

Non pas vierge, non, mais ribaude,

Qui fûtes en avril si baude (_débauchée_),

Le tiers jours entre chien et loup,

Qu’au jardin Gaultier Chantelou,

Vous souffrites que son berchier

Vous deflorast sous un peschier!»

Mais la poétique des mystères dédaignait ordinairement les timides

restrictions du récit; elle n’écartait des yeux du public que certains

jeux de scène qui eussent été trop vifs et trop nus pour s’exécuter

hors de la niche fermée de rideaux. Elle poussait l’action jusqu’au

point extrême où l’intelligence du spectateur se chargeait d’achever

un épisode dont les préludes avaient de quoi offenser la pudeur la

moins craintive. Lors même que les rideaux étaient tirés, l’acteur, par

ses gestes et ses grimaces, avait soin d’interpréter ce que le poëte

avait laissé sous un voile transparent. Dans la _Vie et histoire de

madame sainte Barbe_, qui fut représentée et imprimée vers 1520 (voy.

le Catal. de la _Bibl. dram. de M. de Soleinne_, par P.-L. Jacob,

bibliophile, t. I, p. 107), quoique le mystère commence par un sermon

sur un texte de l’Évangile, la première scène s’ouvre dans un mauvais

lieu, où une femme _folle_ de son corps (_meretrix_, dit l’imprimé)

chante une chanson et fait des gestes obscènes (_signa amoris

illiciti_, dit l’éditeur, en manière de glose). L’Empereur (on ne le

nomme pas autrement) ordonne à cette femme d’engager la sainte à _faire

fornication_, et voici comment la conseillère de débauche s’efforce de

séduire madame Barbe, qui se recommande à Dieu:

«Je gaigne chascune journée:

Point je ne me suis sejournée (reposée),

Du jeu d’amour scay bien jouer...

A tous gallans fais bonne chere,

Et ainsi vous le devez faire.

Onc ne vy si belles mains,

Belles cuisses et si beaux rains,

Comme vous avez, par mon ame!

Nous deux gagnerons de l’argent,

Car vous avez ung beau corps gent.»

Les auteurs de mystères traitaient d’une manière toute profane les

sujets les plus saints; mais, loin d’imiter l’ancien théâtre latin, ils

n’en venaient jamais à donner une large place à l’amour métaphysique;

ils n’entendaient rien à ce que nous appelons le drame passionné;

ils exprimaient souvent avec crudité les convoitises de la chair;

ils se plaisaient à toucher brutalement aux choses de la luxure, et

quelquefois seulement ils soupiraient une idylle pastorale, pleine de

vagues inspirations du cœur, comme dans ce charmant dialogue de deux

bergers du _Mystère de la Passion_:

MELCHY.

Les pastourelles chanteront.

ACHIN.

Pastoureaux guetteront œillades.

MELCHY.

Les nymphes les escouteront,

Et les driades danseront

Avec les gentes Oreades.

ACHIN.

Pan viendra faire ses gambades.

Revenant des Champs-Élysées,

Orpheus fera ses sonnades.

Lors Mercure dira ballades

Et chansons bien autorisées.

MELCHY.

Bergères seront oppressées

Soudainement, sous les pastis...

Ce n’étaient là, pourtant, que de rares excitations à l’amour, qui

pouvaient jeter du trouble dans un jeune cœur, tendre et naïf, mais

non le corrompre et l’enivrer des poisons du vice. Les acteurs,

par l’entraînement du _jeu_ plutôt que par un calcul de perversité

personnelle, se chargeaient trop souvent d’ajouter à leur rôle une

pantomime licencieuse, que le poëte n’avait pas prévue et que le public

encourageait de ses éclats de rire et de ses applaudissements. Ainsi,

la bande des diables, qu’on nommait la _diablerie_, ne se distinguait

pas moins par ses masques hideux et ses accoutrements étranges, que

par ses postures indécentes et ses gestes malhonnêtes. Ces diables,

dont les miniatures des manuscrits, les anciennes peintures murales

et les vieilles estampes gravées en bois, nous représentent les

portraits moins effrayants que ridicules, avaient parfois des têtes

de marmousets ou de satyres tirant la langue, à la place des parties

naturelles ou bien en guise de mamelles. Satan ou Lucifer offrait

même un corps tout composé de ces têtes grotesques, qui roulaient des

yeux provoquants et semblaient se servir de leur langue comme d’un

emblème d’impureté; en outre, la queue de certains démons affectait

des formes et des proportions obscènes. On tolérait sans doute, de

la part de la diablerie, ces excentricités libidineuses, par cette

raison que, suivant les croyances de l’Église catholique, l’esprit du

mal est surtout l’agent de l’impudicité. Chaque représentation avait

lieu sous la surveillance d’un sergent de la douzaine ou d’un sergent

à verge ayant mission expresse de surveiller, au nom du prévôt de

Paris, la police de la salle et la conduite des jeux, pour qu’il ne s’y

passât rien de déshonnête et qu’il ne se fît aucun désordre. (Voy. la

Requête adressée au lieutenant du prévôt de Paris par les maîtres de

la confrérie, en 1403, dans les _Variétés histor., phys. et littér._,

publ. par Boucher d’Argis, en 1752, t. I, p. 461.)

Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tome 6/6 · 第 20 / 23 段