Mais la chambrière lui crie d’en haut: «Holà! monsieur! je m’en vais

tout soudain vous ouvrir la porte!» Il ne répond pas, car il suppose

que ce n’est pas à lui que l’on s’adresse, et il va s’éloigner

discrètement, quand la porte s’entr’ouvre et que la chambrière lui

dit à voix basse: «Entrez, monsieur, sans feu ni sans chandelle?»

Il ne peut plus douter qu’on ne le prenne pour un autre; il hésite à

poursuivre l’aventure; mais, au moment où il se retire, on le pousse

dans l’allée, et la porte se referme sur lui. Alors, il se résigne et

se laisse conduire par la main près du lit de _madame_, qui l’attendait

ou qui du moins en attendait un autre entre deux draps. On lui adresse

la parole, comme si l’on parlait à une vieille connaissance: il est

allé trop loin pour reculer, et il se couche sans mot dire.

Le sieur d’Esternod commence à se repentir de n’avoir pas demandé

de la lumière, car il conçoit de terribles soupçons sur l’âge de sa

mystérieuse compagne. Enfin, quand il est bien convaincu qu’il a eu

affaire à une vieille édentée, il se décide à quitter la partie; il se

lève brusquement et ne s’excuse pas de son impolitesse. La vieille,

surprise et outrée de ce procédé, crie, appelle Jacqueline et fait

allumer la chandelle. Elle se cache sous sa couverture en voyant

d’Esternod, qui ne s’était jamais rencontré avec elle sur pareil pied,

et qui retrouve, en riant, sa dévote du sermon. «Bonjour, mademoiselle!

lui dit-il d’un ton goguenard.—Quel grand diable, mon Dieu! vous amena!

s’écrie tristement la vieille désespérée.

—Ma fortune maudite,

Qui vouloit que je sceus qu’estiez une hypocrite!»

On se désole; on le supplie d’être discret, de ne pas perdre une

honnête femme qu’il peut déshonorer; il la rassure et la raille en même

temps:

. . . . . Madame, n’ayez peur,

Qu’en ma discretion vostre secret repose,

Car mon honneur y est plus que vous engagé.

M’estimeroit-on pas quelque diable enragé?

Malgré ces belles promesses, il fait payer son silence et ne sort pas

de la maison avant d’avoir touché dix écus pour prix de ses services.

Il n’a pas même la pudeur de faire entendre qu’il distribuera cet

argent aux pauvres! L’ignoble dénoûment de cette aventure ne nous donne

pas une flatteuse opinion de la moralité du sieur d’Esternod, qui n’eut

rien de plus pressé que de publier sa triste bonne fortune. On a lieu

de supposer qu’il ne cacha pas même le nom de la dame, car il mit en

vers le _paranymphe_ de cette vieille, pour la récompenser du _bon

office_ qu’il lui devait:

Bref, je te suis tant redevable,

Vieille, plus fine que le diable,

Pour avoir fait l’amour pour moy,

Que tu seras mon connestable,

Et mise à la première table

Si quelque jour on me fait roy.

Qu’à la teigne, qu’à la podagre,

A la migraine, à la chiragre,

De t’offenser soit interdit!

Et, après la mort filandière,

Deux asnes, dans une litière,

Te portent droit en paradis!

Ce sieur d’Esternod, qui avait fait ses premières armes poétiques

avec le harnais de soudard sur le dos, conservait, dans ses mœurs et

dans son langage, toute la grossièreté de son ancien métier; il ne

comptait pas avec sa bourse, quand il voulait acheter du fruit nouveau

sur le marché de la Prostitution. Il se venge, par des vers âcres et

venimeux, d’une femme, qu’il nomme la _belle Madeleine_, et qui avait

refusé de se vendre pour cinquante pistoles. On peut croire, d’après

certains passages de la pièce, que cette femme était gardée, comme

on disait, pour la bouche d’un grand seigneur, et que les _vieilles

prêtresses_, ou proxénètes, qui l’avaient découverte dans un village

bressan, se promettaient de faire de bonnes affaires avec elle. En

tout cas, on la veillait de près, et le sieur d’Esternod frappait en

vain à la porte. Furieux de cette résistance, il répand sa colère dans

une poésie frappée au coin des mauvais lieux; il accable d’invectives

ramassées dans les ruisseaux la malheureuse qui ne veut plus le

recevoir; il se la représente vieille et décrépite, abandonnée de ses

amants, «malandreuse, poussive, hargneuse,» regrettant sa folle vie, se

rappelant avec dépit les bonnes aubaines qu’elle a refusées et qu’elle

ne retrouvera plus:

Tu tiendras ces mesmes paroles:

«Où sont les cinquante pistoles

Que jadis on me présentoit?

Las! où sont les roses vermeilles?

Que n’ai-je pris par les oreilles

Le loup, alors qu’il s’arrestoit!»

La vieillesse des femmes dissolues était sans doute peu respectable;

d’Esternod se montrait toujours inflexible à son égard. Il ne

pardonnait pas surtout aux anciennes pécheresses, qui, au lieu de

faire pénitence de leurs erreurs de jeunesse, cherchaient encore, grâce

aux mensonges de la toilette, à tromper les amours; il se plaisait à

fustiger, du fouet de la satire,

Ces lasches demoiselles

Qui replastrent leurs fronts, durcissent leurs mamelles,

Reverdissent leur sein, leur peau vont corroyant,

Alignent leurs sourcils, leurs cheveux vont poudrant,

Vermillonnent leur joue, encroustent leurs visages....

D’Esternod prenait Regnier pour modèle, ainsi que les poëtes de la

taverne et du bordeau, ses amis et ses émules; le même genre de vie

fainéante et débordée devait produire le même genre de poésie; mais

il v avait, de Regnier à d’Esternod, toute la distance qui séparait

Paris du château d’Ornans. L’auteur de l’_Espadon satyrique_ ne manqua

pas de rencontrer dans les lieux suspects ces maladies honteuses

qui furent toujours les satellites de la débauche. A l’exemple de

Regnier, il n’eut pas honte de célébrer en vers sa mésaventure; mais,

dans cette ode ordurière où brille une verve dont le poëte aurait dû

faire un meilleur usage, Regnier est bien dépassé. Le sieur d’Esternod

avait la brutale franchise d’un soldat; il en use, pour dénoncer au

public la brebis galeuse qu’il voulait faire chasser du bercail de la

Prostitution. Il ne se repent pas d’avoir vécu dans le désordre, mais

il s’accuse de s’être fié à une misérable, qui avait «mille fois porté

la mitre» dans les carrefours. Il s’écrie, le libertin incorrigible:

N’estois-je pas un vrai Jocrisse,

De contenter là mes amours!

La mode du temps était aux satires, et les satiriques, sans se soucier

de faire rougir leurs lecteurs, n’oubliaient jamais de poursuivre,

entre tous les vices, celui de la débauche, et de mettre au pilori la

Prostitution.

Un de ces satiriques, Thomas de Courval-Sonnet, était un petit hobereau

normand, qui, venu de Vire à Paris, sous le règne de Marie de Médicis,

pour étudier la médecine, se mit à faire des vers contre les mœurs de

la capitale. La lecture de ses poésies, dans lesquelles il se montre

animé de la haine du mal autant que de l’amour du bien, nous donne une

idée très-honorable de son caractère et de ses sentiments, en dépit

des expressions triviales et des images cyniques qui remplissent ses

œuvres dédiées à la reine. C’était le goût du siècle, et le langage

des courtisans eux-mêmes semblait emprunté aux Cours des Miracles. On

doit penser pourtant que Courval-Sonnet ne vivait pas dans la crapule,

comme la plupart de ses confrères en satire; on pourrait avancer qu’il

menait une vie très-régulière, et qu’il ne s’était jamais souillé dans

la fange des mauvais lieux. Son premier recueil, qui parut en 1621

(_Paris_, Rolet-Boutonné, in-8º), témoigne d’une espèce d’aversion et

de défiance, que l’auteur éprouvait pour les femmes, en général. Dans

la satire VIe, intitulée _Censure des femmes_, il fait un portrait

assez peu attrayant du beau sexe, qu’il accable d’une grêle de

métaphores injurieuses:

L’enfer de nos esprits, le paradis des yeux,

L’aube de tous ennuis, tombeau des langoureux,

Purgatoire asseuré des bourses trop pesantes,

Repurgées et netyes (_sic_) aux flames plus ardentes

Et aux cuisants fourneaux de ce sexe amoureux

Qui droit à l’hospital rend l’homme comme un gueux.

Le sieur de Courval-Sonnet, en sa qualité de médecin, veut corriger les

débauchés, par le tableau des ravages matériels que la femme d’amour

exerce trop souvent sur la personne de son complice:

Elle gaste la fleur de la verte jeunesse,

Déflore la beauté, advance la vieillesse;

Elle ride la peau, rend le front farineux,

Jaunit nostre beau teint, le plombe et rend squameux:

J’entends, quand par excès le mestier on prattique,

Dans un bordeau lascif, avec femme publique.

Le poëte a toujours une restriction à mettre en avant, pour déclarer

qu’il est plein de respect pour les dames vertueuses, mais qu’il

s’adresse seulement aux femmes de mauvaises mœurs. A l’en croire,

pourtant, la Prostitution était partout, et les plus grandes dames ne

dédaignaient pas de _se mettre au métier_. Il compare la femme d’amour

à une barque, sur laquelle on descend le fleuve de la jeunesse:

Encore si l’esquif, barquerot ou nacelle,

Ne servoit qu’à un seul! Mais ce sexe infidele,

Inconstant et leger, s’abandonne souvent

Au premier qui demande à passer le torrent

Des amoureux plaisirs. . . . . .

De mesme, nous voyons tant de bonnes commeres,

En servant de bateau, se rendre mercenaires,

Et mettre leur honneur, comme on dit, à l’encan,

Pour gaigner une cotte ou un riche carcan,

Une bourse au mestier, des gands en broderie,

Une bague, un collet ou autre braverie.

Rien que meschanceté ne sort de leur boutique,

Et rare est le bienfaict qu’une putain pratique!

Mais aussitôt Courval-Sonnet se ravise; il craint d’avoir outragé

toutes les femmes en dévoilant les désordres de quelques-unes, et il se

hâte de leur faire réparation d’honneur. Voici comment il particularise

ses épigrammes, qui avaient une tendance trop générale et qui

semblaient porter sur le sexe entier:

Ce discours seulement s’adresse aux vicieuses!

Le poëte entend par _vicieuses_ les femmes de mauvaises mœurs, qui ne

se soucient pas de quelle façon elles gagnent le teston ou l’écu,

Afin de piaffer et se faire paroistre

Aux lieux plus frequentez où l’on se fait connoistre,

Comme à l’église, au bal et banquets sumptueux,

Tournois, courses de bague et theatriques jeux,

Aux marches, assemblées et festes de village,

Où libres on les voit jouer leur personnage,

Le front couvert de fard, pour gaigner des mignons

Et prendre dans leurs rets tousjours nouveaux poissons;

Ou bien à ces putains, tant hors qu’en mariage,

Qui, riches de moyens, entretiennent à gages

Quelque bel Adonis, quelque muguet de cour,

Pour leur donner plaisir et les saouler d’amour,

Qui quelquefois sera caché dans la ruelle

D’un lict, toujours au guet, en crainte et en cervelle,

Sans tousser ni cracher, peur d’estre descouvert

Soit du mary jaloux ou de l’amant couvert.

Ainsi, dans cette _Censure des femmes_, qui ne vaut pas la fameuse

satire de Boileau sur le même sujet, le sieur de Courval caractérise

surtout deux espèces de Prostitutions, très-communes à cette époque: la

Prostitution des femmes et celle des hommes, l’une et l’autre n’ayant

pas d’autre objet que de fournir à l’entretien de la toilette de

ces vils artisans de débauche. Les femmes, dont l’ambition ne va pas

au delà du teston ou de l’écu sur chaque conquête, se prostituent à

quiconque peut les payer; les hommes méprisables, qui font à peu près

un métier aussi abject, ne se prostituent cependant qu’à une seule qui

les paye ou les _entretient_. Le rôle des galants de cette espèce ne se

borne pas à satisfaire secrètement les passions brutales de quelques

vieilles libertines: le complaisant mercenaire, attaché au service

d’une femme vicieuse, devait encore la conduire aux ballets, la faire

danser et la ramener chez elle, pour obtenir:

... Le bas de soie ou l’habit de satin,

Les jartiers dentelez, l’escharpe en broderie.

C’est donc aux dépens de sa _chérie_, que le galant

... Brave et s’entretient

En habits fort pompeux, sans desbourser argent.

Conçoit-on qu’un recueil écrit de ce style-là fut dédié à la reine

mère du roi, à cette Marie de Médicis qui, tout Italienne qu’elle

était, ne se fit jamais reprocher le moindre relâchement dans ses

mœurs? Conçoit-on que le sieur de Courval, qui se piquait d’être un

gentilhomme de bonne maison, ait introduit dans ses poésies morales le

jargon immonde des bordeaux? Il faut constater, pour son excuse, que

la langue des honnêtes gens n’était pas encore formée, et que le mot le

plus obscène avait droit de tenir sa place, même dans un sermon, à plus

forte raison dans la poésie, qui usait de ses vieux priviléges en osant

tout dire.

Le sieur de Courval-Sonnet exagère souvent les choses, force les traits

et surcharge les couleurs, lorsqu’il nous montre, par exemple, les

époux tirant chacun de leur côté, et

Se mettant en hasard, aux bordeaux, aux estaples,

De gaigner, par argent, le royaume de Naples;

mais il ne sort pas des bornes de la vérité la plus scrupuleuse, quand

il fait de main de maître le portrait d’une courtisane, qui avait été

fameuse et qui allait revenir, en vieillissant, à son point de départ

obscur et misérable. C’est à cette courtisane qu’il adresse sa satire

XXV:

Les chalands degoutez tournent ailleurs leurs pas.

Tu vois diminuer tous les jours ta prattique:

Comme ce procureur, ferme donc ta boutique.

C’est bien force, à present que tu n’es plus des belles,

Que tu sois à present vendeuse de chandelles.

La femme est laide, après qu’elle a trente ans vecu:

Les roses à la fin deviennent gratte-cu.

Ce dernier vers est encore dans la mémoire de tout le monde, sans

qu’on sache à quel sens il se rattache ni à quel auteur on puisse

l’attribuer. Courval-Sonnet conseille à cette ancienne fille d’amour,

de profiter de son reste; de tirer, d’escroquer, d’attraper de

l’argent, par tous les moyens possibles; de chercher à émouvoir ses

dupes, en leur disant qu’elle craint le sergent, qu’elle a mis en gage

sa jupe et sa _hongreline_; de ramasser enfin un petit pécule qui lui

permette de vivre du travail de ses mains dans sa vieillesse. Mais

elle n’entend point de cette oreille et elle ne prévoit pas qu’un jour

viendra où les ressources de la Prostitution lui manqueront tout à

fait; elle ne se doute pas qu’elle ait vieilli; elle se fâche contre

l’importun donneur d’avis: «Enné! s’écrie-t-elle,

Qu’on ne s’attende pas que je couse ou tapisse:

Le plus aisé travail pour moy n’est qu’un supplice;

Puisque j’ay de quoy vivre et de quoy m’habiller,

Qu’on me parle de rire, et non de travailler.

Tout mon contentement est d’estre bien ornée:

Une femme d’amour vit au jour la journée.»

Le sieur de Courval n’essaye plus de lui parler le langage de la

raison, car chez elle l’habitude du vice est devenue incurable; il

l’invite donc avec ironie à persévérer dans la voie où elle s’est

perdue; pas de remords, pas de regrets; chacun ici-bas a sa destinée:

celle d’une courtisane est de mourir courtisane.

Pratique habilement, en te moquant de moy,

Tous les tours du bordel que tu scais sur le doy...

Tu possedes un peigne, un charlit, un miroir,

Une table à trois pieds qu’il fait assez bon voir,

Un busc, un esventail, un vieux verre sans patte,

De l’eau d’ange, du blanc, de la poudre, une chatte,

Une paire de gands qui furent jadis neufs,

Une boîte d’onguent, une houppe, des nœuds,

Un poilon, un chaudron, une écuelle, une assiette;

Pour te servir de nappe, un engin de serviette.

Cette description du ménage d’une fille de joie, au commencement

du dix-septième siècle, serait encore exacte aujourd’hui, si on

l’appliquait à la plupart des femmes publiques de bas étage. Ces

créatures n’ont pas plus changé de physionomie et de manière d’être,

que de train de vie et de métier. Courval-Sonnet continue à les peindre

toutes d’après nature, sous les traits d’une seule, qui arrivait à

l’âge de la décadence:

Tu n’apaises ta faim d’aucun friand morceau:

Ta viande est du pain, ton breuvage est au seau;

En esté, tu remplis ton ventre de salades;

Extresmement habile à bailler des cascades,

A faire niche à l’un et l’autre caresser,

A tirer un present; cela fait, le chasser;

Insensible aux bienfaits, conteuse de sornettes,

Impudente menteuse et qui scait ses deffaites;

Ton mestier est infame et doux infiniment:

C’est pourquoy l’on n’en sort que difficilement.

Le sieur de Courval-Sonnet quitta Paris, quand il eut passé sa thèse

de docteur à la Faculté de médecine; il n’était déjà plus jeune, et

il avait échappé à tous les orages de la jeunesse: il vint se fixer à

Rouen, pour y pratiquer son art, mais, tout en soignant ses malades,

il composait encore des satires, et ces satires avaient toujours pour

objet de corriger les mœurs, qui ne paraissent pas avoir été meilleures

en province que dans la capitale. Ce fut à Rouen qu’il publia sous

le voile de l’anonyme les _Exercices de ce temps_, qui eurent les

honneurs de plusieurs éditions successives (chez de la Haye, 1627,

in-8º; chez Laurens Maurry, 1631, in-4º; chez Delamarre, 1645, in-8º),

sans que le poëte songeât à faire disparaître les incorrections et les

grossièretés de son style. Ces _Exercices_ sont des esquisses de mœurs,

très-curieuses, dans lesquelles une foule de traits appartiennent à

l’histoire de la Prostitution. «Courval n’a imité de Regnier, que ce

que celui-ci a de blâmable, dit M. Viollet-Leduc (_Catalogue des livres

composant sa Bibliothèque poétique_, avec des notes bibliographiques,

biographiques et littéraires, _Paris, Hachette_, 1843, in-8º); il n’a

pas même pris la peine de dissimuler ses larcins: son _Débauché_, son

_Ignorant_, sont évidemment calqués sur les satires X et XI de Regnier;

en sa qualité de médecin, il a abusé des termes et des descriptions

sales, jusqu’au dégoût.» Nous ne nous occuperons que de trois satires,

la première, la cinquième et la onzième, intitulées _le Bal_, _la

Promenade_, et _le Débauché_.

On voit, dans la première, qu’il existait, au dix-septième siècle,

des bals publics, assez analogues à ceux qui sont maintenant à la mode

à Paris et dans les grandes villes de France, et qui exercent une si

fâcheuse influence sur les mœurs du peuple. Du temps de Courval-Sonnet,

on allait à ces bals, pour y chercher des aventures. Voici comment il

nous les dépeint dans une satire où il se met en scène:

Les desirs depravez se descouvrent au bal,

Salle de la desbauche où jadis la jeunesse

Alloit comme au bordel chercher une maistresse.

On n’y voit que flambeaux, que brillants, que beautez,

Cupidons en campagne, amours de tous costez....

L’un y va pour danser, l’autre a d’autres desseins;

L’un y cherche une femme et l’autre des maistresses.....

On voit que le sieur de Courval-Sonnet n’était pas devenu plus honnête

dans son langage, en se retrouvant dans sa province natale; mais il ne

dédiait plus ses vers à la reine, qui probablement ne lui avait pas

su gré de la dédicace du premier recueil. Le poëte-médecin consacra

sans doute son second recueil à la satire des mœurs normandes. Le bal

licencieux, dans lequel il introduit son lecteur, ressemble beaucoup

aux musicos de la Hollande; nous supposons que ce bal était établi

à Rouen, que l’auteur habitait alors. Courval-Sonnet y rencontre une

femme, avec laquelle il entame un entretien qui tourne bientôt à la

galanterie; il pousse sa pointe, et il en vient à des propositions un

peu trop vives, que la dame rejette d’abord, en jouant l’indignation:

«Quoi! s’écrie-t-elle d’un air pudique, me parler d’amour! je suis

femme de bien!»

Et deux heures devant, auprès des chambrières,

Un jeune cavalier lui tailloit des croupières!

Cependant, après quelques semblants de pruderie et de résistance,

elle est bientôt en pleine familiarité avec le nouveau galant, qui lui

offre des rafraîchissements qu’elle n’a garde de refuser; elle mange

et boit donc, comme si elle avait le ventre vide depuis la veille; sa

gloutonnerie a tellement surchargé son estomac, qu’elle est bientôt

forcée de sortir du bal, pour se débarrasser d’une partie de ce fardeau

indigeste; mais, à peine est-elle un peu soulagée, qu’elle rentre dans

la salle, et qu’elle recommence à visiter le buffet; cette fois, les

bons morceaux qu’elle avale ne l’incommodent plus, et elle se trouve

suffisamment préparée à supporter les fatigues de la nuit. C’est dans

cet état que le sieur de Courval l’emmène hors du bal, en se disant

tout bas:

Si chaste on en revient, c’est grand coup d’aventure;

De la table à la danse, et de la danse au lict.

Tel était le bal et telle la promenade. Notre poëte y rencontre

une belle qu’il courtisait et qui ne lui avait pas même accordé

une espérance. Ce jour-là, on lui fait accueil, on lui sourit et on

l’invite à venir passer la journée dans une maison de plaisance où

doit se réunir une société joyeuse. Courval-Sonnet ne résiste pas à la

séduction, il accepte sa part dans le pique-nique qu’on lui annonce; il

monte dans un carrosse auprès de sa charmante compagne, et il se laisse

conduire, les yeux fermés, dans une petite retraite champêtre, où il

trouve déjà rassemblés vingt ou trente couples d’amoureux, qui ne font

pas autre chose, tant que le jour dure, que de se livrer au plaisir

parmi les gazons et les fleurs. C’est une saturnale de débauche, que le

poëte nous représente avec son cynisme ordinaire, après avoir décrit ce

lieu de plaisance

Où respire l’Amour, où Vénus prit naissance.

Il ne nous dit pas s’il s’abandonna aux entraînements du mauvais

exemple; mais, en admettant qu’il soit resté assez maître de ses sens

pour échapper aux dangers de ce séjour voluptueux, il fut témoin des

actes incroyables de Prostitution qui se passaient autour de lui et

qui ne cherchaient pas même à se cacher sous le voile transparent de

la pudeur. Tous ces amants effrontés renouvelaient entre eux les scènes

honteuses des anciens mystères d’Isis.

Le sieur de Courval ne déguiserait rien de ce qu’il vit dans cette

maison, qui n’a rien à envier aux plus scandaleux repaires de la

Prostitution publique, si l’expression ne faisait pas défaut à ses

idées, et s’il savait exprimer d’une manière vive et pittoresque les

étranges souvenirs de sa promenade aux champs. Il conserve, d’ailleurs,

de cette journée de libertinage, un dégoût et une tristesse qui le

portent à s’indigner contre le sexe féminin tout entier; car il termine

ainsi sa satire, en se souvenant des vers fameux de Jean de Meung

contre les femmes:

Ainsi s’accroît le vice et pullule en tous lieux;

Si l’une fait du mal, l’autre ne fait pas mieux,

Car toutes vous serez, vous estes ou vous fustes,

De fait ou de puissance ou de volonté, pustes.

Dans la satire qui a pour titre _le Débauché_, le sieur de Courval

a retracé en assez bons vers un bizarre épisode de la Prostitution

vagabonde, lequel ne devait pas être fort rare à cette époque où

les provinces étaient traversées continuellement par des bandes de

bohémiens et de bohémiennes, vivant en dehors de la société, ne

connaissant ni frein ni lois, s’adonnant dès l’enfance à la plus

sale débauche. C’était parmi ces bandes errantes, que les hommes

vicieux allaient chercher trop souvent des complaisances mercenaires

et des dépravations précoces. Toutes les femmes qui faisaient partie

de cette population nomade, étaient, à dix ans, déjà exercées à cet

infâme trafic, et, pour les trouver vierges, il eût fallu les attendre

au sortir de la première enfance. Les mœurs et la santé publiques

souffraient donc également du contact journalier de ces misérables qui

ne semaient que des souillures sur leur passage. Le sieur de Courval

a peut-être mis en scène une aventure de sa jeunesse, dans laquelle il

s’est peint sous le nom du _Débauché_, pour nous apprendre comment il

avait été puni de sa première escapade, qui servit du moins à le rendre

sage et à lui inspirer l’horreur du vice:

Asservy sous la main d’une mère importune,

Fils de famille ensemble et batteur de pavé,

Sans argent, sans credit, aux debtes entravé.

Bouffy d’ambition, d’amour, de frenaisie,

D’orgueil y de vanité, de folle fantaisie,

Je prends la clé des champs et sors, d’un grand matin,

Du logis du patron, sous le bras mon butin,

Trois testons, deux ducats et dix sols dans ma bourse,

Des souliers neufs aux pieds pour aider à ma course.

C’était là toute la fortune du chevalier errant, qui s’éloignait

gaiement de Rouen ou de toute autre bonne ville de la Normandie,

pour aller chercher fortune ailleurs. Il arrive le soir au bourg de

Saint-Martin (de Boscherville sans doute), et il rencontre une troupe

de bohémiens, qui devaient y passer la nuit:

. . . . . . . Blesches et charlatans,

Bohemiens, mattois, bons joueurs de merelles,

Joueurs de gobelets, putains et maquerelles,

filles, femmes, pages, valets, singes, animaux savants, charrettes

remplies de drogues, de parfums, d’oripeaux et de merceries de toutes

sortes, qui composaient le commerce de ces _attrapeurs_ vagabonds. Le

nouveau venu s’approche de leurs voitures «pour voir leurs ustensiles»

et surtout pour parler à l’une de leurs filles

Qui lui ravit le cœur du charme de ses yeux.

Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tome 6/6 · 第 18 / 23 段