Savoie_, qui était une hôtellerie mal famée où l’on était toujours
sûr de rencontrer des femmes de bonne volonté. Ce détail de la pièce
de vers nous prouve que les hôtelleries, les tavernes et les étuves,
étaient alors les lieux privilégiés de la Prostitution, et que les
malheureuses qui exerçaient en cachette le honteux métier que les lois
avaient proscrit, se tenaient constamment dans ces endroits-là, où
les attirait la compagnie des hommes dépravés; mais il ne s’y passait
rien qui fût de nature à éveiller les défiances de la police, sous
la main de laquelle étaient placés tous les lieux publics. Seulement,
dans les rues voisines, on ne manquait pas de courtières de débauche,
qui prêtaient leur maison au commerce secret des amours mercenaires.
C’était chez ces vieilles, sous leurs yeux et par leurs soins, que
les pauvres filles et souvent les femmes mariées se prostituaient, au
risque d’être arrêtées et emprisonnées comme coupables d’avoir vendu
leur corps. On doit croire pourtant que ces arrestations étaient
rares, et que les sergents avaient ordre de fermer les yeux. Le
logis des _pourvoyeuses de bordeau_, comme on les avait qualifiées,
n’était pas, à proprement parler, un mauvais lieu public ouvert à
tout venant, et l’application de la loi rencontrait des difficultés
presque insurmontables à l’égard de ces espèces de _maisons de passe_,
qui ne recevaient pas à demeure les filles de joie, non plus que les
gens sans aveu, et qui servaient, pour ainsi dire, de terrain neutre
à la Prostitution. Pour revenir à Regnier, que nous avons vu entrer
dans un de ces infâmes repaires, comme la chambrière ne pouvait être
revenue avant un bon quart d’heure, l’hôtesse le pria de s’asseoir et
se mit à lui débiter un flux de paroles pour l’empêcher de trouver le
temps long. Après avoir essayé d’entamer une conversation à laquelle
se refusait absolument le poëte, impatienté d’attendre et confus
de se voir à pareille fête, elle entreprit de raconter, de point en
point, son histoire, vraie ou fausse, qui n’était, après tout, qu’une
réminiscence du poëme de la _Courtisane pervertie_, par Joachim
Dubellay. Par ce récit, que Regnier n’écoutait que d’une oreille,
elle cherchait à lui faire prendre patience. Elle passa en revue ses
nombreuses amours, depuis l’époque où sa mère avait vendu trois ou
quatre fois la virginité qu’un amant lui avait prise le premier; elle
ne cacha pas qu’elle avait appris son métier malhonnête, en trafiquant
d’elle-même, comme maintenant elle trafiquait des autres, faute de
pouvoir encore, vieille et sèche devenue, continuer son genre de
vie; mais elle se vantait d’être plus habile que nulle autre de ses
pareilles et d’avoir la meilleure clientèle de Paris:
Je suis vendeuse de chandelles:
Il ne s’en voit point de fidèles
Dans leur estat, comme je suis.
Je cognois bien ce que je puis:
Je ne puis aimer la jeunesse
Qui veut avoir trop de finesse,
Car les plus fines de la cour
Ne me cachent point leur amour.
Telle va souvent à l’eglise
De qui je cognois la feintise;
Telle qui veut son faict nier
Dit que c’est pour communier;
Mais la chose m’est indiquée:
C’est pour estre communiquée
A ses amys, par mon moyen,
Comme Hélène fit au Troyen.
La vieille en était là de ses confidences, quand un
commissaire-enquêteur passa devant la maison, dont la porte restait
entre-bâillée; le sergent qui accompagnait le commissaire poussa la
porte et entra. Regnier n’eut que le temps de sortir par une autre
issue qu’il connaissait, et il se retira chez le voisin,
Moitié figue, moitié raisin,
N’ayant ny tristesse ny joye
De n’avoir point trouvé la proye.
Regnier, qui promenait ses appétits vagabonds dans tous les mauvais
lieux de la ville, n’a point tenté, dans ses vers, de relever de leur
abjection les malheureuses qu’il fréquentait pour ses plaisirs et
qu’il méprisait sans doute plus que personne. On ne trouve pourtant
l’expression de ce mépris que dans ce seul vers:
Si moins qu’une putain on estimoit ma muse!
(_Satire_ IV.)
On doit remarquer aussi que, dans ses poésies, où il n’a pas eu honte
de peindre à larges traits le relâchement des mœurs, les noms des
scandaleuses compagnes de sa vie débauchée ne sont point étalés avec
cette ostentation effrontée, que les poëtes de son temps affichaient
dans leurs ouvrages, en parlant de leurs amours, quels qu’ils fussent.
Regnier se respecte assez pour ne pas élever d’autel poétique aux êtres
déshonorés qu’il regardait comme les matériels instruments du vice
et non pas comme les tristes victimes des passions. Il n’a nommé que
Madelon et Antoinette, dans deux épigrammes, dont l’une est seulement
obscène et dont l’autre caractérise bien la femme de folle vie, le type
franc et audacieux de la Prostitution; la voici:
Magdelon n’est point difficile,
Comme un tas de mignardes sont:
Bourgeois et gens sans domicile,
Sans beaucoup marchander, luy font:
Un chascun qui veut la recoustre.
Pour raison, elle dit ce poinct:
Qu’il faut estre putain tout outre,
Ou bien du tout ne l’estre point.
Le poëte semble jeter un voile de pitié et d’oubli sur des infortunées
qui n’étaient que trop souvent innocentes de leurs égarements,
ordonnés par une marâtre indigne ou conseillés par une abominable
proxénète. Mais il ne pardonne pas, en revanche, aux intermédiaires
de la débauche, à ces vieilles dégradées, à ces dévotes hypocrites,
qui, ne pouvant plus vivre aux dépens de leur beauté flétrie, tiraient
encore un revenu infâme de la Prostitution, corrompaient les jeunes
filles, détournaient les femmes de leur devoir et se montraient les
implacables ennemies de la pudeur de leur sexe. C’est Regnier qui a
fait l’admirable portrait de Macette, ce Tartufe femelle dont Molière a
voulu sans doute créer la contre-partie dans sa comédie du _Tartufe_.
La satire de _Macette_ (et, sous ce nom proverbial, il faudrait
découvrir une des courtisanes fameuses de la fin du seizième siècle)
n’était peut-être qu’une vengeance personnelle, mais on la considéra
comme l’œuvre d’une vertueuse indignation contre les courtières
d’amours, en général, et l’on sut gré à Regnier, tout débauché qu’il
fût, de s’être fait l’énergique interprète de l’opinion des honnêtes
gens, à l’égard de ces détestables corruptrices, qui s’étaient
multipliées à l’infini et qui répandaient partout le poison de leur
perversité.
La fameuse Macette, à la cour si connue,
Qui s’est aux lieux d’honneur en crédit maintenue,
Et qui, depuis dix ans jusqu’en ses derniers jours,
A soustenu le prix en l’escrime d’amours;
Lasse enfin de servir au peuple de quintaine,
N’estant passe-volant, soldat ny capitaine,
Depuis les plus chetifs jusques aux plus fendans,
Qu’elle n’ait desconfit et mis dessus les dents,
Lasse, dis-je, et non saoule, enfin s’est retirée.
Cette courtisane, qui ne connaissait pas d’autre ciel «que le ciel de
son lit,» s’est jetée dans la dévotion et affiche un éclatant repentir
de ses erreurs; elle s’habille sans art, elle jeûne, elle prie, elle
visite les églises et les couvents, elle porte des chapelets et des
grains bénits, elle ne s’occupe plus que d’œuvres pies: on la trouve
sans cesse devant les autels, agenouillée, prosternée, pleurant comme
la Madeleine et se frappant la poitrine; c’est une béate, c’est une
sainte, que tout le monde admire et dont le vilain passé se cache sous
les beaux semblants d’une austère pénitence. Regnier, qui se souvient
des hauts faits de cette grande pécheresse, doute fort de sa conversion
et ne se laisse pas prendre aux apparences. Un jour, comme il venait
d’arriver chez une fille où il avait sa _fantaisie_, il n’est pas peu
surpris de voir paraître cette vieille chouette, qui «entre à pas lents
et posés, la parole modeste et les yeux composés,» et qui salue la
belle d’un _Ave Maria_. Regnier a eu le temps de se blottir derrière
une porte, sans être aperçu: de sa retraite, il peut tout entendre,
et il prête une oreille attentive aux discours de la sainte nitouche,
qui, après les lieux communs de morale édifiante, aborde effrontément
l’objet de sa visite, en disant à cette fille, qu’elle devrait, «estant
belle, avoir de beaux habits.» Macette connaît un homme riche, qui
aime la pauvre innocente et qui ne demande qu’à se mettre en frais
pour elle: on lui donnera donc, quand elle le voudra, de beaux habits
de soie, des perles, des rubis, et tout ce qui sert à faire ressortir
la beauté d’une femme. La maîtresse de Regnier écoute avec étonnement
les étranges conseils qu’elle était bien loin d’attendre de cette
exécrable corruptrice qui lui expose impudemment toute la doctrine de
la Prostitution. Qu’est-ce que l’honneur «d’un vieux saint que l’on ne
chomme plus?»
La sage le scait vendre, ou la sotte le donne.
La perfide conseillère ne s’arrête plus dans ce honteux encouragement
à la débauche; elle dévoile sans pudeur les mystères horribles de
son impudicité; elle emploie toute son adresse et toute son éloquence
à pervertir cette jeune fille, qui, pour n’être pas novice, n’était
pas encore une prostituée émérite; elle se dépouille de son masque de
décence et d’hypocrisie, pour se montrer telle qu’elle est en réalité,
et pour éblouir, pour fasciner la victime qu’elle veut perdre, en lui
apprenant à s’enrichir par le déshonneur. Ma fille, lui dit-elle de la
voix la plus caressante:
Non, non, faites l’amour et vendez aux amans
Vos accueils, vos baisers et vos embrassemens.
C’est gloire et non pas honte, en ceste douce peine,
Des acquests de son lit accroistre son domaine.
Vendez ces doux regards, ces attraits, ces appas:
Vous-même vendez-vous, mais ne vous livrez pas.
Conservez-vous l’esprit, gardez vostre franchise;
Prenez tout, s’il se peut, ne soyez jamais prise...
Prenez à toutes mains, ma fille, et vous souvienne
Que le gain a bon goust, de quelque endroit qu’il vienne.
Estimez vos amans, selon le revenu:
Qui donnera le plus, qu’il soit le mieux venu.
Laissez la mine à part, prenez garde à la somme:
Riche vilain vaut mieux que pauvre gentilhomme.
Je ne juge, pour moy, les gens sur ce qu’ils sont,
Mais selon le profit et le bien qu’ils me font.
Quand l’argent est meslé, l’on ne peut reconnaistre
Celuy du serviteur d’avec celuy du maistre.
L’argent d’un cordon-bleu n’est pas d’autre façon,
Que celuy d’un fripier ou d’un aide à maçon...
Tous ces beaux suffisans dont la cour est semée
Ne sont que triacleurs et vendeurs de fumée;
Ils sont beaux, bien peignez, belle barbe au menton:
Mais quand il faut payer, au diantre le teston!
Et faisant des mourans et de l’ame saisie,
Ils croyent qu’on leur doit, pour rien, la courtoisie.
Mais c’est pour leur beau nez! Le puits n’est pas commun;
Si j’en avois un cent, ils n’en auroient pas un...
Qui le fait à credit n’a pas grande ressource:
On y fait des amis, mais peu d’argent en bourse.
Prenez-moi ces abbez, ces fils de financiers,
Dont depuis cinquante ans les pères usuriers,
Volans à toutes mains, ont mis en leur famille
Plus d’argent que le roy n’en a dans la Bastille.
C’est là que vostre main peut faire de beaux coups.
Je scay de ces gens-là qui soupirent pour vous;
Car, estant ainsi jeune, en vos beautez parfaites,
Vous ne pouvez sçavoir tous les coups que vous faites,
Et les traits de vos yeux, haut et bas eslancez,
Belle, ne voyent pas tous ceux que vous blessez.
Tel s’en vient plaindre à moy, qui n’ose le vous dire!...
Regnier, que cette exécrable Macette voulait éconduire, au profit
de quelqu’un qui eût chèrement payé la place, ne put retenir un
mouvement de colère, et la vieille, en se retournant au bruit qu’il
avait fait, s’aperçut de la présence d’un témoin qu’elle redoutait.
A l’instant, elle leva le siége et se hâta de sortir, en disant à
demi-voix: «Je vous verrai demain. Adieu, bonsoir, ma fille!» Le poëte
fut tenté de se venger de ses propres mains contre cette ennemie de
ses amours et de son bonheur; mais il ne voulut pas sans doute faire
rougir sa maîtresse, en lui prouvant qu’il avait entendu les beaux
conseils qu’elle n’eût pas dû écouter. Il poursuivit tout bas de ses
malédictions la vieille entremetteuse, qui l’avait accusé de hanter
de mauvais lieux et qui s’était tant acharnée à lui ôter le cœur de sa
maîtresse. C’en était fait de ce cœur, tout à l’heure simple et tendre,
noble et généreux, maintenant souillé des pensées du vice et déjà gagné
à la Prostitution. Macette l’avait emporté sur Regnier, qui, désolé,
furieux d’être supplanté par un rival dont l’argent faisait tout le
mérite, stigmatisa de son vers sanglant l’abominable vieille que le
démon de la luxure avait envoyée en ambassade auprès d’une pauvre et
honnête jeune fille. Voici quelques strophes de l’_Ode sur une vieille
maquerelle_:
Esprit errant, ame idolastre,
Corps verolé, couvert d’emplastre,
Aveuglé d’un lascif bandeau;
Grande nymphe à la harlequine,
Qui s’est brisé toute l’eschine
Dessus le pavé d’un bordeau!...
Je veux que partout on t’appelle
Louve, chienne et ourse cruelle,
Tant deçà que delà les monts;
Je veux que de plus on ajoute:
Voilà le grand diable qui joute
Contre l’enfer et les demons.
Je veux qu’on crie emmy la rue:
Peuple, gardez-vous de la grue,
Qui destruit tous les esguillons,
Demandant si c’est aventure
Ou bien un effet de nature,
Que d’accoucher des ardillons.
De cent clous elle fut formée,
Et puis, pour en estre animée,
On la frotta de vif-argent:
Le fer fut première matière,
Mais meilleure en fut la dernière,
Qui fist son cul si diligent.
Depuis, honorant son lignage,
Elle fit voir un beau menage
D’ordure et d’impudicitez;
Et puis, par l’excès de ses flammes,
Elle a produit filles et femmes
Au champ de ses lubricitez...
Vieille sans dent, grand’ hallebarde,
Vieux baril à mettre moutarde,
Grand morion, vieux pot cassé,
Plaque de lit, corne à lanterne,
Manche de lut, corps de guiterne,
Que n’es-tu déjà _in pace_?
Vous tous qui, malins de nature,
En desirez voir la peinture,
Allez-vous-en chez le bourreau;
Car, s’il n’est touché d’inconstance,
Il la fait voir à la potence
Ou dans la salle du bordeau!
La vengeance de Regnier immortalisa ainsi le nom de Macette, qui
fut dès lors le synonyme du mot _maquerelle_, que la langue écrite
et parlée n’avait pas encore rejeté dans le vocabulaire des halles.
Le poëte n’était pas encore sage, malgré la malencontreuse issue
de ses amours, malgré ses infirmités précoces, malgré sa vieillesse
prématurée. Cependant, s’il avait toujours la même passion pour les
femmes, il n’allait pas les chercher aux mêmes endroits; il évitait
les lieux de perdition, il ménageait mieux sa santé, il ne courait plus
aveuglément au plaisir, comme il y courait, dit-il,
Du temps que ma jeunesse, à l’amour trop ardente,
Rendoit d’affection mon âme violente,
Et que de tous costez, sans choix ou sans raison,
J’allois comme un limier après la venaison.
Dans son épître au sieur de Forquevaux, qui n’est pas, comme on l’a
supposé, le pseudonyme du sieur d’Esternod ou Desternod, il développe,
avec un cynisme qui ne manque pas de naïveté, sa nouvelle théorie en
amour; il a toujours une aversion marquée pour les grandes dames; il
ne se soucie pas «de servir, le chapeau dans le poing;» il ne veut plus
être toujours à la rame, comme un forçat; ce qu’il préfère, c’est
. . . . . . . . . . . . . Une jeune fillette
Experte dès longtemps à courir l’eguillette,
Qui soit vive et ardente au combat amoureux....,
La grandeur en amour est vice insupportable,
Et qui sert hautement est tousjours misérable:
Il n’est que d’estre libre, et en deniers comptans,
Dans le marché d’amour acheter du bon temps,
Et, pour le prix commun, choisir sa marchandise.....
M. Viollet-Leduc, dans son édition de Regnier (Paris, P. Jaunet,
1854, in-18), dit avec raison, au sujet de cette épître: «Il serait
aussi difficile d’excuser Regnier sur le choix de son sujet, que sur
la manière dont il l’a traité. Cet ouvrage ne peut donner qu’une fort
mauvaise opinion de sa délicatesse et de ses mœurs.»
Regnier se sentait vieux et n’avait pas quarante ans; il était aussi
devenu craintif sur les risques à courir, et il laissait volontiers
en héritage à ses successeurs, «aux mignons, disait-il, aveugles en ce
jeu,»
Les boutons du printemps et les autres fleurettes,
Que l’on cueille au jardin des douces amourettes.
Il prenait en horreur les remèdes d’apothicaire, le mercure,
l’eau-forte, l’eau de gayac et les sudorifiques qui lui avaient retiré
_sa substance_; il était perclus d’un bras et d’une jambe; «comme un
marinier échappé de l’orage,» il avait juré de ne plus s’embarquer sur
la mer de la Prostitution, et il rêvait le bonheur d’un commerce sûr
et paisible avec _une simple maîtresse_. Mais il ne pouvait réaliser
ce rêve, qu’après être sorti des mains de ses _refondeurs_. «Regnier,
rapporte Tallemant des Réaux dans l’historiette de Desportes, mourut
à trente-neuf ans, à Rouen, où il estoit allé pour se faire traitter
de la verolle, par un nommé le Sonneur. Quand il fut guéri, il voulut
donner à manger à ses médecins. Il y avoit du vin d’Espagne nouveau:
ils luy en laissèrent boire par complaisance: il en eut une pleurésie
qui l’emporta en trois jours (22 octobre 1613).» Ce grand satirique,
tout débauché qu’il était, n’en fut pas moins aimé et loué par ses
contemporains, sans qu’on pensât à lui reprocher la licence de ses
poésies, qui n’étaient pas aussi libres que celles de Sigongne,
Desternod, Motin et Théophile. Quoique Regnier puisse être placé à
la tête des poëtes de la Prostitution, il faut se rappeler que de son
temps, comme M. Viollet-Leduc le fait observer dans son _Histoire de
la satire en France_, «le nom seul de _satire_ indiquait un ouvrage
obscène.» L’austère Boileau n’avait pas tenu compte des mœurs et
des usages de ce temps-là, lorsqu’il disait de Regnier, dans l’_Art
poétique_:
Heureux si dans ses vers, pleins de verve et de sel,
Il ne menait souvent les muses au bordel,
Et si du son hardi de ses rimes cyniques
Il n’alarmait souvent les oreilles pudiques!
Mais, pour ne pas encourir lui-même le reproche qu’il adressait au
chantre de _Macette_ et du _Mauvais gîte_, il épura ainsi l’expression
des deux premiers vers, en les affaiblissant, sans rien changer
toutefois au jugement qu’il avait porté sur son maître en satire:
Heureux si ses discours, craints du chaste lecteur,
Ne se sentaient des lieux que fréquentait l’auteur!
CHAPITRE XLIII.
SOMMAIRE. —Les imitateurs de Regnier. —Le sieur d’Esternod
et son _Espadon_. —Une bonne fortune de poëte satirique. —Le
paranymphe de la vieille dévote. —La _Belle Madeleine_. —Le sieur
de Courval-Sonnet. —La _Censure des femmes_. —Conseils à une
courtisane. —Les _Exercices de ce temps_. —Le Bal. —La Promenade.
—Le Débauché. —Le Procès de Théophile Viaud. —Les recueils de vers
satiriques. —Le _Parnasse satyrique_. —La vengeance du P. Garasse
et des jésuites. —Arrêts contre Théophile. —Nouvelle jurisprudence
contre les mauvais livres et les discours obscènes.
Mathurin Regnier n’est pas le seul poëte de cette époque, chez lequel
on trouve une vive et franche peinture de la Prostitution. La plupart
des poëtes ses contemporains et ses imitateurs ne craignaient point
de se déshonorer en fréquentant les cabarets et les mauvais lieux:
il était tout naturel que leurs mœurs honteuses se reflétassent dans
leurs ouvrages. En outre, le genre de poésie le plus goûté alors
par les lecteurs de la meilleure société, affectait de préférence la
forme et le ton de la satire, lors même qu’il n’en avait pas le nom.
«Les auteurs et probablement le public, dit M. Viollet-Leduc dans
son _Histoire de la satire en France_, étaient alors dans la fausse
persuasion, d’après des études mal faites ou mal dirigées, que le style
de la satire devait être conforme au langage supposé des _satyres_,
divinités lascives des Grecs.» De là l’obscénité ou du moins la licence
de la plupart des vers satiriques. Nous n’avons pas le dessein de
rechercher dans les poëtes de l’école de Regnier tout ce qu’on pourrait
y trouver de renseignements et de traits curieux relatifs à l’histoire
de la moralité publique au commencement du dix-septième siècle; nous
voulons seulement choisir dans quelques recueils de satires publiés
vers ce temps-là, divers tableaux de mœurs qui compléteront celui que
Regnier a peint d’après nature dans sa _Macette_ et son _Mauvais gîte_.
Ces nouveaux extraits, empruntés à des livres rares et fort peu connus,
reproduiront sous des faces nouvelles la physionomie essentiellement
mobile de la Prostitution, quoiqu’on reconnaisse toujours, dans les
satires que nous venons de parcourir à ce point de vue, l’intention
évidente de lutter avec avantage contre l’auteur de _Macette_, en
abordant le domaine scabreux de son génie libertin.
Le sieur d’Esternod se présente le premier avec une imitation
très-inférieure et pourtant remarquable de la _Macette_, qui avait
reçu tant d’applaudissements qu’elle empêchait tous les poëtes de
dormir. Claude d’Esternod ou Desternod n’était pas, comme on l’a cru,
le pseudonyme de François de Fourquevaux, ami de Régnier; c’était un
bon gentilhomme de Salins, qui ne courtisa les Muses qu’après avoir
passé sa jeunesse dans la carrière des armes: sa poésie se ressentait
donc de la rudesse et de la licence de son premier métier. Quoiqu’il
fût gouverneur du château d’Ornans en Bourgogne, ce poste militaire lui
laissait assez de loisir pour lui permettre de venir à Paris, où ses
liaisons avec les poëtes l’entraînèrent souvent dans la débauche; mais,
quoique ces poëtes fussent la plupart athées ou _épicuristes_, comme
Théophile et Berthelot, il continua d’allier à ses mœurs licencieuses
une grande piété et un zèle presque fanatique pour la religion. Dans
une des pièces de son _Espadon satirique_, imprimé pour la première
fois à Lyon, en 1619, d’Esternod a flétri, avec une énergie brutale et
soldatesque, «l’hypocrisie d’une femme qui feignoit d’estre devote et
fut trouvée putain.» Cette femme, qu’il ne nomme pas, était de celles
qui couvrent leurs turpitudes du masque de la vertu, et qui sont aussi
estimées du monde, qu’elles devraient en être méprisées, si l’on savait
quelle est leur conduite. Il y avait alors beaucoup plus d’hypocrites
de cette espèce qu’on n’en voit aujourd’hui, et d’Esternod n’était pas
dupe de leurs manéges et de leurs mensonges:
Et telle est au sermon tant que le jour nous luit,
Que j’ay veue au bordeau tout le long de la nuit.
Or une j’en cognois de semblable farine,
Qui est une Laïs et fait de la Pauline.
Il nous esquisse le portrait de cette débauchée, qui «fait la pieuse,
épluche les pouilleux,» distribue des aumônes, quand elle sait qu’on
la voit, ne parle que d’eau bénite, d’indulgences et de jubilé, compte
sans cesse les grains d’un rosaire et ne paraît pas songer aux vanités
du monde ni aux œuvres de Satan. Une nuit, le sieur d’Esternod sortit
de chez lui, «morne, triste, pensif,» et la bourse vide; c’était
là l’objet de sa tristesse, car le jeu ne lui avait pas laissé _un
six-écus_
Pour celles qui m’avoient jadis presté leur flus.
Il allait donc _pedetentim_, courbé comme un vieillard et réfléchissant
à sa pénurie qui l’empêchait de se présenter dans un lieu où tout se
paye. Il marchait au hasard, en grattant sa perruque, sans imaginer un
expédient honnête pour trouver de l’argent ou pour s’en passer. Tout à
coup, il entend des voleurs, et, pour les éviter, quoiqu’il n’ait rien
à perdre, que son manteau, il s’enfonce dans une ruelle ténébreuse, et
il se cache sous l’auvent d’une maison. Une fenêtre s’ouvre au-dessus
de sa tête: il fait un bond de côté, «craignant l’odeur de l’ambre,
Et d’estre parfumé de quelque pot de chambre.»