grand audiencier à la chancellerie de France, prouve que, nonobstant
les ordonnances des rois et les règlements de police, les bordeaux de
Paris, tolérés, sinon autorisés, avaient une notoriété scandaleuse,
qui amenait parfois leur fermeture et l’expulsion des femmes perdues
et des hommes avilis qu’on y trouvait à demeure. Pierre de l’Estoile
caractérise encore mieux le désordre étrange qui régnait à cette époque
dans la police des mœurs: «Le mercredy 13 avril 1611, fut tenue la
mercuriale, en laquelle M. le premier président (de Harlay) triompha
de discourir sur la nécessité de la réformation en tous estats et
principalement sur les graves abus et corruptions de la justice et
police de Paris, ausquels il estoit nécessaire de donner ordre et y
mettre la main, comme il délibéroit de le faire (mais j’ay peur que
ce _faire_ demeure en la proposition).» Il parla fort contre «les
brelans et bordeaux tolérés publiquement et impunément, et qu’il les
falloit oster. Touchant les brelans, c’estoit chose commune et aisée à
vérifier, ainsi qu’on disoit qu’il y en avoit une milliasse à Paris;
mais, entre iceux, quarante-sept se trouvoient autorisés, célèbres,
et tant publicqs, d’un chascun desquels le lieutenant civil recevoit
et touchoit une pistole tous les jours: qui estoit un grand gain
berlandier, peu honneste à la vérité, mais bien aisé et asseuré et
hors du hasard du jeu.» Si les brelans étaient autorisés moyennant une
redevance quotidienne au lieutenant civil de la prévôté, il est clair
que les bordeaux payaient aussi pour avoir pareille autorisation; mais
l’Estoile ne le dit pas, et nous en sommes réduits à supposer que le
lieutenant civil tirait au moins une pistole par jour de chaque grand
bordeau, qui devenait au besoin un brelan, de même que les brelans ne
différaient guère des bordeaux.
«Pour le regard des bordeaux de Paris, ajoute l’Estoile, je pense
que justement nous pourrions accomoder à ceste ville le dire de
Stratonicus, lequel, sortant d’Héraclée, regardoit de tous costés si
personne ne le voïoit, et comme quelqu’un de ses amys luy eust demandé
la raison pourquoy il faisoit cela: «D’autant, dit-il, que j’aurais
honte qu’on me vid sortir d’un bordeau;», notant par sa réponse la
corruption et paillardise qui estoit universelle par toute la ville.
Et, de fait, il n’estoit pas jusques aux crocheteurs et savetiers des
coings des rues qui ne le chantassent et criassent tout haut, et les
médisans de la Cour et du Palais (qui la plupart estoient du mestier)
disoient que M. le premier président en devoit commencer la réformation
par sa maison.» (_Mémoire et journal_ de P. de l’Estoile, sur le règne
de Henri IV, édit. de MM. Champollion, p. 661.)
CHAPITRE XLII.
SOMMAIRE. —Le grand poëte de la Prostitution, Mathurin Regnier. —Sa
philosophie épicurienne. —Son caractère et ses mœurs. —La _bonne
Loi naturelle_. —L’_Impuissance_. —Une de ses aventures nocturnes.
—Le _Mauvais gîte_. —Le _Discours d’une vieille maquerelle_.
—Madelon et Antoinette. —_Macette._ —Épître au sieur de Forquevaus.
—Maladie et mort de Regnier.
Nous avons recherché la physionomie de la Prostitution du quinzième
siècle chez les poëtes de cette époque, et surtout dans les poésies
de François Villon, qui ne craignait pas de flétrir sa muse, en la
promenant de taverne en taverne et en lui donnant un cortége d’_enfants
perdus_, de _mauvais garçons_ et de filles: nous allons faire un pareil
travail d’investigation spéciale dans les poésies du commencement
du dix-septième siècle, et surtout dans celles de Mathurin Regnier,
qui, de même que Villon, a tracé le tableau de la Prostitution de
son temps, en ne rougissant pas de consacrer quelques-uns de ses
ouvrages à la peinture de ses mœurs dépravées. Villon était un écolier
vagabond qui vivait dans les cabarets et les clapiers les plus honteux;
Regnier était presque un courtisan, presque un gentilhomme, presque un
ecclésiastique, qui, entraîné par la fougue de ses passions, oubliait
parfois son nom, sa naissance et son rang, pour fréquenter incognito
les plus méprisables asiles de la débauche publique. Chez Villon, il y
avait l’habitude de la dégradation morale. Chez Regnier, au contraire,
c’était, pour ainsi dire, le caprice et la fantaisie de l’inconduite;
c’était la poursuite aventureuse du plaisir érotique sous toutes ses
faces. Regnier nous conduira donc, en sortant de la cour de Henri IV,
où son génie de poëte lui avait procuré une position honorable, dans
les gîtes hideux où se réfugiait alors la Prostitution libre, telle
que l’avaient faite les lois prohibitives et les mesures variables de
tolérance municipale.
Mathurin Regnier, fils d’un échevin de la ville de Chartres, neveu, par
sa mère, du poëte Desportes, tonsuré dès l’âge de onze ans, et destiné
à la prêtrise, attaché de bonne heure, en qualité de secrétaire, à la
personne d’un cardinal, François de Joyeuse, qui l’emmena et le retint
à Rome pendant dix ans, n’avait pu se défendre de céder aux penchants
libertins qui le firent tomber dans les désordres les plus scandaleux.
On ne saurait dire si ce fut la poésie qui l’avait prédisposé à la
débauche, ou bien si la débauche éveilla en lui l’inspiration poétique.
Regnier, que les amours avaient «rendu grison avant le temps,»
reconnaissait volontiers, à l’âge de trente ans, que son tempérament
de poëte l’emportait au courant de la vie épicurienne: c’est ce
tempérament, c’est ce feu, disait-il,
. . . qui rend le poëte ardent et chaud,
Subject à ses plaisirs, de courage si haut,
Qu’il mesprise le peuple et les choses communes,
Et, bravant les faveurs, se mocque des fortunes;
Qui le fait desbauché, frenetique, resvant,
Porter la teste basse et l’esprit dans le vent,
Esgayer sa fureur parmy des precipices,
Et plus qu’à la raison subject à ses caprices.
Il s’excusait donc de _ranger sa jeunesse à d’autres façons_, et de ne
changer jamais de conduite, malgré les reproches qu’on lui adressait
sur un seul point, et ce point là, il ne s’en cache pas:
C’est que mon humeur libre à l’amour est sujete!
(_Satyre_ V.)
On n’avait pas d’autres griefs à alléguer contre le jeune Mathurin, qui
était d’ailleurs orné de toutes les qualités du cœur et de l’esprit,
perfectionnées et mises en valeur par l’étude, la philosophie et le
monde. Ses déplorables habitudes de libertinage nuisaient pourtant à
son avancement, en dépit des grandes amitiés qu’il s’était acquises
par le charme et la douceur de son intimité. Le cardinal de Joyeuse
n’osa pas même lui faire obtenir un canonicat ou une abbaye; et quand
il quitta le service de ce prélat pour devenir secrétaire de légation
à la suite de Philippe de Béthune, ambassadeur de France à Rome, il
était aussi pauvre et aussi amoureux qu’à son arrivée de Chartres,
sous les auspices de son oncle, l’abbé Desportes. Tout l’argent qu’il
avait gagné depuis s’était égaré dans les cloaques de la Prostitution.
Regnier s’est peint lui-même avec une naïveté et une franchise, qui ont
fait de son portrait le type du _coureur de bordeaux_. (Voy. la satire
VIII, adressée au marquis de Cœuvres.) Il déclare que l’amour des
femmes est si violent chez lui, que la force et la raison lui manquent
absolument pour résister à cette passion exclusive et dominante: «Je
n’ai pas _le jugement_, dit-il,
De conduire ma barque en ce ravissement;
Au gouffre du plaisir la courante m’emporte;
Tout ainsi qu’un cheval qui a la bouche forte,
J’obéis au caprice. . . . . . . .»
Il s’abandonne, il est vrai, avec délices, à cette fougue des sens;
sa faute est volontaire; il est content de son mal; il se tient trop
heureux, dit-il,
D’estre, comme je suis, en tous lieux amoureux,
Et, comme à bien aymer mille causes m’invitent,
Aussi mille beautez mes amours ne limitent;
Et courant çà et là, je trouve tous les jours,
En des subjects nouveaux, de nouvelles amours.
Regnier aime sans choix; toutes les femmes lui sont bonnes: les
vieilles comme les jeunes, les laides aussi bien que les belles. Il
soutient cette thèse singulière, que la créature la plus disgracieuse,
la plus repoussante, peut encore jouer son rôle de femme dans
l’éternelle comédie de l’amour. Voilà bien le raffinement d’une
sensualité monstrueuse et dépravée! Il n’y a peut-être que Regnier qui
ait émis un pareil paradoxe, entre tous les poëtes érotiques anciens et
modernes:
Tant l’aveugle appetit ensorcelle les hommes,
Qu’encores qu’une femme aux amours fasse peur,
Que le ciel et Venus la voient à contre-cœur,
Toutesfois, estant femme, elle aura ses delices,
Relevera sa grace avecq des artifices,
Qui dans l’estat d’amour la sauront maintenir,
Et par quelques attraits les amants retenir.
Il développe ensuite, en homme expert et convaincu, son système des
compensations en amour, et il fait ressortir les mérites secrets qu’on
peut rencontrer chez une femme, pour se dédommager de ses défauts
extérieurs et de son infériorité apparente; il est d’accord avec Ovide,
quand il prend parti même pour la niaise et l’ignorante:
Je croy qu’au fait d’amour elle sera scavante,
Et que Nature, habile à couvrir son deffault,
Luy aura mis au lict tout l’esprit qu’il luy faut.
Il pense que cette Nature prévoyante a si bien arrangé les choses,
De peur que nulle femme, ou fust laide ou fust belle,
Ne vescust sans le faire et ne mourust pucelle.
Après avoir justifié de la sorte toutes les imperfections qui
peuvent être le partage du sexe féminin, il revient à son aveugle et
irrésistible besoin d’essayer partout les forces de son incontinence;
il exprime la violence et l’ardeur de son tempérament avec une verve
libidineuse, que nous retrouvons seulement chez Rétif de la Bretonne
un siècle et demi plus tard: ce n’est pas de l’amour; c’est de la
sensualité, sans délicatesse, sans frein et sans loi:
Or, moy qui suis tout flamme, et de nuict et de jour,
Qui n’haleine que feu, ne respire qu’amour,
Je me laisse emporter à mes ardeurs communes,
Et cours sous divers vents de diverses fortunes.
Ravy de mes objets, j’ayme si vivement,
Que je n’ay pour l’amour ny choix ny jugement.
De toute eslection mon ame est despourveue,
Et nul object certain ne limite ma veue.
Toute femme m’agrée. . . . . . . .
Il est impossible de se montrer plus complaisant pour le vice. On
comprend que, dans cette continuelle impatience des plaisirs illicites,
Regnier dut faire plus d’une rencontre fâcheuse pour sa santé en
même temps que pour sa bourse: de là, tous les fléaux de Vénus qui
s’acharnèrent sur lui et qui l’accablèrent d’infirmités précoces. Son
Mécène, Philippe de Béthune, vint à son aide, en lui faisant avoir un
canonicat dans l’église de Notre-Dame de Chartres, et une pension de
deux mille livres sur l’abbaye de Vaux-Cernay, dont son oncle Desportes
avait été abbé titulaire. Regnier, âgé de trente ans à peine, était
déjà infirme, perclus de goutte et de rhumatisme, tout chargé des
souvenirs dégoûtants de ses débauches, et retombant sans cesse dans
les mains des médecins, qui désespéraient de le guérir. Dans plusieurs
pièces de ses poésies, il représente le triste état où l’avait réduit
ce qu’il nommait la _bonne loi naturelle_, à laquelle il s’était laissé
aller si doucement:
La douleur aux traits veneneux,
Comme d’un habit épineux,
Me ceint d’une horrible torture;
Mes beaux jours sont changés en nuits,
Et mon cœur, tout fletry d’ennuis,
N’attend plus que la sepulture.
Enivré de cent maux divers,
Je chancelle et vay de travers,
Tant mon ame en regorge pleine:
J’en ay l’esprit tout hebesté,
Et si peu qui m’en est resté,
Encor me fait-il de la peine.
Mais les souffrances inextinguibles qu’il éprouvait dans tout son
corps, les traitements pénibles qu’il avait à suivre, les opérations
douloureuses auxquelles il était condamné, ce n’était pas encore là
le plus grand châtiment de ses désordres: ce fut quelquefois la honte
de se sentir incapable de rentrer dans la carrière du vice qu’il avait
tant de fois parcourue. Dans une de ses élégies, il raconte, en beaux
vers dignes des érotiques grecs et latins, l’affront qu’une de ses
maîtresses eut un jour à subir pour prix de la complaisance qu’elle
avait voulu lui montrer; il rougit de trouver ses facultés si hostiles
à ses désirs; il s’indigne contre lui-même:
Mais quoy! que deviendray-je en l’extresme vieillesse,
Puisque je suis retif au fort de ma jeunesse,
Et si las! je ne puis, et jeune et vigoureux,
Savourer la douceur du plaisir amoureux?
Ah! j’en rougis de honte et despite mon age,
Age de peu de force et de peu de courage!...
Pour flatter mon deffaut, mais que me sert la gloire,
De mon amour passé inutile mémoire,
Quand, aymant ardemment et ardemment aimé,
Tant plus je combattais, plus j’estois animé;
Guerrier infatigable en ce doux exercice,
Par dix ou douze fois je rentrois dans la lice.
Cette insuffisance n’était sans doute que passagère et tenait à
des circonstances transitoires; mais Regnier, qui se flattait de
pouvoir aimer «encore après sa mort,» avait peine à se remettre d’une
humiliation qu’il ne devait reprocher qu’à l’abus des plaisirs et aux
ravages des maladies honteuses. Il recommençait pourtant à chercher
fortune dans les rues mal famées et à retremper son énergie dans
l’élément de la Prostitution. Suivons-le, de loin, en ses excursions
pornographiques.
Un soir, après un dîner ridicule auquel il avait assisté à contre-cœur
comme convive, et qui s’était terminé par une bataille générale, il
sort de la maison, sans demander qu’on l’éclaire, et il veut regagner
son logis; mais il demeurait loin de là, et il connaissait mal le
chemin; de plus, la nuit était des plus noires, et la pluie tombait à
torrents. Il marchait, doublant le pas, le long des maisons, abrité par
les auvents des boutiques et enveloppé dans son manteau, lorsqu’il vint
à broncher lourdement «en un mauvais passage.» Il cherche à se retenir
au mur, mais ce n’est pas le mur qu’il rencontre sous sa main, c’est
une porte, qui n’était pas fermée, et qui s’ouvre tout à coup. Il s’en
va choir, sur le ventre, avec fracas, à l’entrée d’une allée ténébreuse
et puante:
On demande que c’est: je me releve, j’entre,
Et, voyant que le chien n’aboyoit point la nuit,
Que les verrous graissez ne faisoient aucun bruit,
Qu’on me rioit au nez et qu’une chambrière
Vouloit cacher ensemble et monstrer la lumiere,
Je suis, je le voy bien... Je parle; l’on respond:
Où, sans fleurs de bien dire ou d’autre art plus profond,
Nous tombasmes d’accord. Le monde je contemple,
Et me trouve en un lieu de fort mauvais exemple.
Une fois entré «dans ce logis d’honneur,» pour se faire bien venir
de son hôtesse, il délie sa bourse et met pièce sur table. En voyant
briller un écu, la servante et la gouvernante des filles se tiennent
prêtes à le servir, en murmurant tout bas: «L’honnête homme que
c’est!» et s’empressent de lui plaire à qui mieux mieux. Mais voici
trois vieilles rechignées qui s’approchent à pas comptés et qui
s’accroupissent devant l’âtre où flambe un petit feu de chènevottes. On
dirait trois fantômes échappés de l’enfer: l’une a l’air menaçant et la
mine hardie d’une Euménide de théâtre; l’autre est plus décrépite et
plus ridée qu’une sorcière du sabbat; la troisième est si maigre, si
jaune, si transparente, qu’on aurait pu compter ses os. Ces affreuses
vieilles, couvertes d’emplâtres et de plaies, gémissent sur leurs
infirmités, gagnées «au champ d’honneur et de vertu;» celle-ci a mal
aux reins, celle-là, aux dents; la dernière se plaint de son cautère:
En tout elles n’avoient seulement que deux yeux,
Encore bien fletris, rouges et chassieux;
Que la moitié du nez, que quatre dents en bouche,
Qui durant qu’il fait vent branlent sans qu’on les touche.
Pour le reste, il estoit comme il plaisoit à Dieu.
En elles, la santé n’avoit ni feu ni lieu,
Et chascune, à part soy, representoit l’idole
Des fièvres, de la peste et de l’orde (_horrible_) verole.
[Illustration:
A. Racinet Fils, d’après Abraham Bosse.
Drouard Imp.
Rebel, Sc.
UN MAUVAIS LIEU SOUS LOUIS XIII
]
Telles étaient les abominables mégères qui exploitaient alors la
Prostitution illégale et qui ne se décourageaient pas de la faire
travailler à leur profit. Regnier, «à ce hideux spectacle,» eut horreur
de son vice, et il se préparait à la retraite, quand tout à coup:
. . . . . . D’un cabinet sortit un petit cœur,
Avec son chapperon, sa mine de poupée,
Disant: «J’ay si grand’peur de ces hommes d’espée,
Que si je n’eusse veu qu’estiez un financier,
Je me fusse plustost laissé crucifier
Que de mettre le nez où je n’ay rien à faire.
Jean, mon mary, monsieur, il est apoticaire?
Surtout, vive l’amour et bran pour les sergents!
Ardez! voire, c’est mon! je me cognois en gens:
Vous estes, je voy bien, grand abbateur de quilles,
Mais, au reste, honneste homme, et payez bien les filles!»
Ainsi, parmi les femmes de mauvaise vie, il y avait des femmes mariées,
ou, du moins, elles se vantaient de l’être pour se donner du relief ou
pour inspirer plus de confiance au chaland. «Mais, monsieur, lui dit le
_petit cœur_, avec mille gentillesses, n’avez-vous pas soupé?
Je vous pri’, notez l’heure? Eh bien! que vous en semble?
Estes-vous pas d’advis que nous couchions ensemble?
Regnier était crotté jusqu’à l’échine et mouillé jusqu’aux os; il
n’avait besoin que d’un lit, et il ne demandait qu’à dormir. La _dame
du logis_ offre alors de le conduire dans une chambre où il serait fort
bien couché; elle lui montre le chemin et passe devant, tout en lui
parlant des deux filles, Jeanne et Macette, qui faisaient la fortune de
sa maison:
Par le vray Dieu! que Jeanne estoit et claire et nette,
Claire comme un bassin, nette comme un denier;
Au reste, fors Monsieur, que j’estois le premier.
C’était Jeanne que Regnier avait entrevue tout à l’heure; mais tout
le bien qu’on lui en dit ne l’encourage pas à la revoir de plus près.
Il fallait, par un escalier tortueux, arriver à l’endroit où Regnier
trouverait un gîte pour la nuit:
La montée estoit torte et de fascheux accez:
Tout branloit dessous nous jusqu’au dernier estage.
D’eschelle en eschellon, comme un linot en cage,
Il falloit sauteler et des pieds s’accrocher,
Ainsi comme une chèvre en grimpant un rocher.
Après cent soubresautz, nous vinsmes en la chambre,
Qui n’avoit pas le goust de musc, civette ou d’ambre:
La porte en estoit basse et sembloit un guichet,
Qui n’avoit pour serrure autre engin qu’un crochet.
Au moment où, plié en deux, Regnier allait pénétrer dans ce bouge, il
se heurta le front et fit un faux pas qui l’envoya tomber en arrière au
bas de l’escalier, «de la teste et du cul comptant chaque degré.» Il
avait entraîné dans sa chute la pauvre dame, qui fut plus maltraitée
que lui, et qui resta étendue, le nez sur le carreau, «sans poulx et
sans haleine.» On accourt au bruit, on apporte de la lumière; on relève
la dame, qui se ranime pour crier et tempêter contre Jeanne et Macette,
qu’elle accuse de lui _porter guignon_. Regnier, pour la première fois
de sa vie peut-être, ne songe plus à l’amour et n’aspire qu’à être
seul, afin de se soustraire à d’impures tentations. Il s’arme d’une
chandelle, regrimpe l’escalier et prend possession du taudis infect
qu’on lui assigne pour chambre à coucher: il n’y voit pas de lit, et il
fait ainsi l’inventaire de tous les objets étranges qui se présentent à
sa vue.
Or, en premier _item_, sous mes pieds, je rencontre
Un chaudron esbreché, la bourse d’une montre,
Quatre boëtes d’unguents, une d’alun bruslé,
Deux gands despariez (_dépareillés_), un manchon tout pelé,
Trois fiolles d’eau bleue, autrement d’eau seconde,
La petite seringue, une esponge, une sonde,
Du blanc, un peu de rouge, un chiffon de rabat,
Un balay pour brusler en allant au sabbat,
Une vielle lanterne, un tabouret de paille,
Qui s’estoit sur trois pieds sauvé de la bataille;
Un baril defoncé, deux bouteilles sur cu,
Qui disoient, sans goulot: «Nous avons trop vescu!»
Un petit sac tout plein de poudre de mercure,
Un vieux chapperon gras de mauvaise teinture.....
Pendant que Regnier passait en revue ces misérables et sordides épaves
de la Prostitution, Jeanne arrive, portant sous le bras de quoi garnir
le lit, qui se composait d’une porte placée sur deux tréteaux boiteux
et chargée d’une paillasse; Jeanne, qui venait d’être grondée et battue
par sa _dame_, se dédommage, en vomissant mille injures contre _cette
vilaine_, et en se plaignant de sa condition:
«Qui vit céans, ma foy! n’a pas besogne faite!
Tousjours à nouveau mal nous vient nouveau soucy;
Je ne scay, quant à moy, quel logis c’est icy:
Il n’est, par le vray Dieu! jour ouvrier ny feste,
Que ces carongnes-là ne me rompent la teste.
Bien, bien, je m’en iray, sitost qu’il fera jour!
On trouve dans Paris d’autres maisons d’amour!...
Tousjours après souper ceste vilaine crie!
Monsieur, n’est-il pas temps? couchons-nous, je vous prie!»
En parlant ainsi, elle disposait le lit, «aussi noir qu’un souillon,»
et _tirassoit_ les draps trop courts, diaprés de taches équivoques:
Dieu scait quels lacs d’amour, quels chiffres, quelles fleurs,
De quels compartimens et combien de couleurs,
Relevoient leur maintien et leur blancheur naïfve,
Blanchie en un sivé (ou _privé?_), non dans une lessive!
Le lit est fait; Jeanne sollicite Regnier de se coucher; et quoiqu’il
tombe de sommeil, cet affreux lit ne le tente pas plus que l’objet
qu’il doit y rencontrer; mais la fille ne lui laisse pas de répit; elle
lui dégrafe ses chausses, elle lui arrache de force son pourpoint.
Regnier résiste toujours, «en tranchant de l’honnête,» jusqu’à ce
qu’il se décide enfin à boire le calice. Il détache un soulier, il
ôte une jarretière, il achève lentement de quitter ses vêtements, et
il s’aventure avec horreur dans ces horribles draps. Il n’y était pas
depuis longtemps, quand on heurte à la porte de la rue, et l’on appelle
_Catherine_! Jeanne éteint la lumière, qui avait probablement attiré
l’attention d’un passant attardé; elle ne répond pas, et personne
ne dit mot dans la maison. Alors les coups redoublent; on frappe des
pieds et des mains; on ébranle la porte; on crie, on menace, on jure.
Jeanne, pendant ce temps-là, fait un _sermon_ au pauvre Regnier, qui
s’inquiète de ce vacarme; elle lui reproche de ne s’être pas couché
plus vite et d’avoir perdu un temps précieux qu’il ne retrouvera pas.
«Que diable, aussi, pourquoi? lui dit-elle avec humeur; que voulez-vous
qu’on fasse?» Les gens qui heurtent à la porte ne se lassent pas, mais
ils changent de gamme, et passent de la menace à la prière: on n’ouvre
pas davantage. Alors ils contrefont le guet royal, puis le guet assis
ou dormant; ils parlent tantôt en soldats, tantôt en citoyens: «Ouvrez
de par le roi!» Le véritable guet accourt au bruit, et les compagnons
de débauche s’enfuient dans les rues voisines. Il y eut un moment de
trêve, pendant lequel Regnier se jette à bas du lit et cherche à tâtons
ses hardes pour se rhabiller; mais plus il se hâte et moins il avance;
il ne retrouve plus les pièces éparses de son costume: au lieu de son
chapeau, il prend une savate; il rencontre ses bas, quand il cherche
son pourpoint. Jeanne n’a pas bougé du lit; elle l’encourage à se
mettre en état de paraître devant le guet, sans la compromettre:
«Si mon compère Pierre est de garde aujourdhuy,
Non, ne vous faschez point, vous n’aurez point d’ennuy!»
Voici le guet qui frappe en maître, cette fois; on crie de l’intérieur:
Patience! et on ouvre une fenêtre pour parlementer. Regnier s’est à
demi vêtu, il sort doucement du bouge où sa place sera prise tout à
l’heure par un autre; il descend l’escalier, un pied chaussé et l’autre
nu. Il s’est blotti dans l’angle d’un mur, au moment où la porte de
l’allée livre passage à une patrouille du guet, qui se précipite dans
la maison, «en humeur, dit-il, de nous faire un assez mauvais tour.» Il
n’a pas été vu, et il peut s’esquiver, sans dire à personne ni bonsoir
ni bonjour; il s’éloigne à grands pas de ce coupe-gorge, et il court
longtemps sans regarder derrière lui, jusqu’à ce qu’il vienne culbuter
dans un tas de mortier. Le jour allait bientôt poindre, lorsqu’il
rentra chez lui, «fangeux comme un pourceau,» en jurant bien de ne se
retrouver jamais dans la même passe; car, se disait-il en se mettant au
lit, celui
. . . qui, troublé d’ardeur, entre au bordel aveugle,
Quand il en sort, il a plus d’yeux et plus aigus
Que Lyncé l’Argonaute ou le jaloux Argus.
(_Satyre_ IX.)
En dépit de tous ses serments, Regnier était enclin à se parjurer et à
donner dans le vice qu’il aimait tant. Tous les chemins le ramenaient
au repaire de la Prostitution, où il avait laissé tant de fois sa
santé, sa bourse et son honneur. Un autre jour (voy. le _Discours d’une
vieille maquerelle_), après s’être querellé avec un de ses amis qu’il
nomme Philon, il imagine, pour oublier sa colère, d’aller tout de suite
Dans un lieu de mauvais renom,
Où jamais femme n’a dit non.
Il entre fort échauffé, et s’afflige de ne trouver que l’hôtesse.
Celle-ci, qui était une vieille très-complaisante, lui dit en souriant
et en branlant la tête:
. . . Excusez! c’est la feste
Qui fait que l’on ne trouve rien;
Car tout le monde est gens de bien:
Et si j’ay promis en mon ame
Qu’à ce jour, pour n’entrer en blasme,
Ce peché ne seroit commis.
Mais vous estes de nos amis,
Parmanenda! je vous le jure,
Il faut, pour ne vous faire injure,
Après mesme avoir eu le soin
De venir chez nous de si loin,
Que ma chambrière j’envoie
Jusques à l’Escu de Savoye.
Là, mon amy, tout d’un plein saut,
On trouvera ce qu’il vous faut.