Prostitution légale, pour échapper à la Prostitution libre et secrète.
Les législateurs reculèrent devant le scandale de cette nécessité, et
ils n’osèrent pas toucher à l’ordonnance de Charles IX; mais, en même
temps, comme nous l’avons déjà dit, tout en maintenant le principe
de la loi, ils ne se refusèrent pas à la faire fléchir jusqu’à la
_tolérance_ des bordeaux. Nous ne savons pas à quelle époque cette
tolérance fut admise par les règlements de police locale; il faut
supposer, néanmoins, qu’elle était en pratique à Paris sous le règne de
Henri III. On trouve, dans les écrits de la fin du seizième siècle, la
mention formelle de certains bordeaux qui avaient assez de notoriété,
pour que leur établissement ne pût subsister qu’avec l’autorisation
tacite de la prévôté et du Châtelet de Paris. Pierre de l’Estoile, dans
un passage de ses Journaux que nous avons cité plus haut, fait allusion
au _plus célèbre bordeau_ de la capitale, mais il ne le nomme pas.
Nous ignorons donc en quels endroits la Prostitution _tolérée_ avait
élu domicile, et nous sommes disposés à croire que les rues et les
places qui lui furent affectées autrefois par privilége retombèrent peu
à peu sous sa servitude. Cependant ces mauvais lieux, dont le nombre
avait été bien restreint et qui étaient soumis à certaines conditions
de surveillance intérieure, ne suffisaient plus à l’accroissement
des passions honteuses et aux débordements de la lubricité: la
Prostitution, au lieu de se renfermer dans l’étroit espace qu’on
lui accordait, au lieu d’accepter le patronage occulte de l’édilité
parisienne, ne connut plus de limites et envahit tous les quartiers,
toutes les rues, toutes les maisons de la ville. Elle avait surtout
des centres contagieux dans les Cours des Miracles, où elle se faisait
un asile inaccessible à la loi: c’était là que le vice pouvait braver
impunément la pudeur publique; c’était là que le crime pouvait laver
ses mains sanglantes dans la fange de la débauche.
L’abolition des bordeaux n’était pas tout à fait étrangère à ce
déplorable état de choses; beaucoup d’hommes éclairés et pieux le
pensaient et se gardaient bien de le dire. Michel de Montaigne, qui
disait tout, n’a pas osé toutefois nous faire connaître son opinion
sur cette question sérieuse de morale et de police; mais on doit
présumer que son avis était conforme à celui qu’il attribue à _aucuns_,
dans ce passage de ses _Essais_, publiés pour la première fois en
1580 (_Bordeaux_, _Millanges_, 2 vol. in-8): «Ce que nous appellons
_honnesteté_, dit-il (liv. II, ch. 12), de n’oser faire à descouvert
ce qui nous est honneste de faire à couvert, ils (les stoïciens)
l’appeloient _sottise_; et de faire le fin à taire et desavouer ce
que nature, coustume et nostre desir, publient et proclament de nos
actions, ils l’estimoient vice: et leur sembloit que c’estoit affoler
les mystères de Venus, que de les exposer à la veue du peuple, et
que tirer ses jeux hors du rideau, c’estoit les avilir: c’est chose
de poids que la honte, la recelation, reservation, circonscription,
parties de l’estimation: que la volupté très-ingénieusement faisoit
instance, sous le masque de la vertu, de n’estre prostituée au milieu
des quarrefours, foulée des pieds et des yeulx de la commune, trouvant
à dire là dignité et commodité de ses cabinets accoustumés. De là
disent aulcuns que d’oster les bordels publicques, c’est non-seulement
espandre partout la paillardise qui estoit assignée à ce lieu-là, mais
encore aiguillonner les hommes vagabonds et oisifs, à ce vice, par la
malaysance.» Montaigne, en sa qualité d’ancien membre du parlement
de Bordeaux, ne pouvait se prononcer ouvertement contre une loi qui
passait pour une des plus excellentes de la jurisprudence française
et qui recevait tous les jours son application sur quelque point
du royaume; mais il avait des vues trop hautes en philosophie et en
politique, pour ne pas déplorer tout bas un remède qui était pire que
le mal.
Ce ne fut donc pas lui qui essaya d’élever la voix pour plaider la
cause de la Prostitution légale dans l’intérêt des mœurs publiques
et pour demander le rétablissement des anciens priviléges de la
débauche; ce fut, dit-on, un savant ministre de la religion réformée,
Pierre-Victor-Palma Cayet, qui jugea utile de rendre au vice un
domaine circonscrit et borné, où il pourrait épuiser ses poisons,
sans infecter la partie saine de la population. Cayet, né de parents
pauvres à Montrichard en Touraine, avait acquis des connaissances
très-étendues dans toutes les sciences et même dans celles qu’on
appelait occultes et diaboliques; il s’était occupé de magie et il
se vantait de communiquer avec le démon qui lui avait donné le don
des langues. Son savoir immense, plutôt que sa démonomanie, le fit
attacher comme prédicateur à la maison de la princesse Catherine de
Navarre. Il avait déjà composé plusieurs écrits de magie, de polémique
religieuse et d’histoire, lorsqu’il s’avisa de vouloir se poser en
réformateur des mœurs et de rédiger un _Discours contenant le remède
contre les dissolutions publiques, présenté à messieurs du parlement_.
Ce Discours n’était, selon lui, que la traduction ou la paraphrase
d’un opuscule italien, imprimé quinze ou vingt ans auparavant, sous ce
titre: _Discorso del remedio delle publiche dissolutioni_, et sous le
nom du célèbre Nicolo Perotto, archevêque de Siponto. Il est probable
que Cayet ne s’était pas contenté de traduire son auteur et qu’il avait
mis beaucoup du sien dans cette apologie de la Prostitution légale. On
a prétendu que Cayet menait alors une vie débauchée et «qu’il s’estoit
porté peu honnestement à l’endroit d’une damoiselle.» Cette accusation,
formulée par Colomiés dans sa _Gallia orientalis_ (p. 144), n’a pas
un rapport très-direct avec le projet que le prédicateur de madame
Catherine nourrissait alors de se faire le restaurateur des bordeaux.
Seulement, le mémoire, qu’il avait rédigé dans ce but, renfermait des
considérations morales, économiques et pornographiques, qui n’étaient
pas trop en harmonie avec le caractère et la robe de l’auteur. Il
logeait, dit-on, dans un cabaret de la rue de la Huchette, lequel
est qualifié de _bordeau signalé_, dans les _Mémoires de la Ligue_
(ancienne édit., t. VI, p. 347), et il y resta plus de trois mois
avec un magicien fameux qu’on nommait le _juge de Coudon_. C’était
dans le courant de l’année 1595, et, dès cette époque, les réformés
soupçonnaient Cayet de vouloir, par calcul d’ambition, se convertir
au catholicisme. Cayet, ayant achevé son livre sur les mauvais lieux
et sur la nécessité de les établir dans tout État bien policé, le fit
copier par son scribe et y ajouta de sa propre main quantité de notes
grecques et latines; ce manuscrit, ainsi préparé pour l’impression,
fut confié à un imprimeur protestant, Robert Estienne, qui paraît
avoir hésité à le mettre sous presse et qui consulta un ami commun.
On a supposé que cet ami devait être Pierre de l’Estoile, avec qui
Cayet avait lié une _société plus étroite_ qu’avec personne. Il arriva,
cependant, que le manuscrit fut dérobé entre les mains de l’imprimeur
et que Cayet se vit accusé de libertinage devant un consistoire
de ministres réformés qui entendirent des témoins, interrogèrent
le prévenu et le condamnèrent comme auteur d’un livre exécrable,
quoique Cayet soutînt avec énergie que ce livre, qu’il avait le droit
de posséder dans son étude, était «rempli» de bons remèdes contre
l’incontinence. Il reprocha vivement à Robert Estienne de l’avoir
trahi: «Monsieur, je ne vous ai point trahi, répondit l’imprimeur;
j’ai été surpris par un autre que j’estimais un autre moi-même. Je n’ai
jamais dit que vous en fussiez l’auteur, et vous confesse que je vous
avais promis de ne le montrer à personne.» (_Chronologie novennaire_,
par Palma Cayet, sous l’année 1595.)
Cayet, qui venait d’être déposé solennellement par le consistoire,
déclara sur-le-champ qu’il se réunissait à la religion catholique
et romaine, et quitta le service de la sœur du roi. Le traité _sur
l’établissement des bordeaux_ ne fut pas imprimé, et les ministres
évangéliques, qui avaient le manuscrit original, en firent une menace
permanente contre l’honneur de l’écrivain, lequel devint docteur de la
Faculté de théologie et ne s’en livra pas moins aux sciences occultes.
On assurait qu’il s’était donné au diable et qu’il avait signé de
son sang un contrat avec le prince des ténèbres. Les protestants le
poursuivirent, il est vrai, de calomnies et de satires, dans lesquelles
reparaissait toujours le détestable livre, que personne n’avait vu,
excepté l’imprimeur Robert Estienne, Pierre de l’Estoile, et les
membres du consistoire. Voici comme l’Estoile, qui fut soupçonné d’être
le véritable auteur de ce livre, en parle dans ses Registres-journaux:
«En ce temps mesme et sur la fin de l’année (1595), un ministre de
Madame, nommé Pierre-Victor Cayet, abjura la religion et quitta le
ministère pour se faire prebstre catholique rommain; brouilla force
cayers de papier contre les ministres, ses compagnons, qui l’accusoient
d’avoir commencé sa conversion par le bordeau, car ils produisoient
un livre qu’il avoit fait pour la permission et tolérance desdits
bordeaux, dont fust fait le quatrain suivant:
Cayet, se voulant faire prebstre,
A monstré qu’il a bon cerveau;
Car il veult, avant que de l’estre,
Faire restablir le bordeau.»
Ce passage donne à entendre que Pierre de l’Estoile connaissait le
livre et qu’on en avait tiré des copies; mais Cayet n’avoua jamais que
ce livre fût véritablement son œuvre, ce qui permet de penser qu’il
rougissait de l’avoir fait. Agrippa d’Aubigné, qui ne pardonnait pas
à Cayet son apostasie, en raconte ainsi les motifs dans son _Histoire
universelle_ (t. III, liv. IV, ch. 41): «Avint aussi que Cayet,
travaillant à la magie, quelque temps après fut déposé, estant aussi
accusé d’avoir composé deux livres, l’un pour prouver que, par le
sixiesme commandement, la fornication ni l’adultère n’estoient point
défendus, mais seulement le péché d’Onan (_sola masturbatio inhibita_);
l’autre estoit pour prouver la nécessité de restablir partout les
bordeaux.» D’Aubigné ne cessa pas de vilipender Cayet au sujet de ces
deux ouvrages, qui n’en faisaient qu’un seul, au dire de l’auteur
des notes sur la _Confession de Sancy_ (p. 58 de l’édit. publ. par
Leduchat, en 1744, à la suite du _Journal de Henri III_). Mais, dans
la _Confession de Sancy_, d’Aubigné revient sur les deux livres avec
une persistance qui témoigne d’une conviction bien arrêtée: «Nous
n’eussions point tenu entre les pechez, fait-il dire à son héros, le
sieur de Sancy, la simple fornication ni l’adultère par amour, suivant
le cahier de Cayet en son docte livre du restablissement des bordeaux
et sa docte dispute sur le septiesme commandement... Ce septiesme
commandement, qui est _Non mœchaberis_, défend seulement le péché des
enfants d’Onan, car μοιχεύειν dérive, selon cette théologie moderne,
ἀπὸ τοῦ μοίχου et χέειν, _quod est humidum fundere_.» Dans le _Baron
de Fœneste_, d’Aubigné tient toujours pour deux livres, quoique cette
facétieuse satire ait été composée depuis la mort de Palma-Cayet:
«Le chassastes-vous pour la magie? demande le baron.—Il ne fut, au
commencement, répond Enay, qui n’est autre que d’Aubigné lui-même,
accusé que de deux livres, l’un par lequel il soustenoit que la
fornication ni l’adultère n’estoient point le péché deffendu par le
septiesme Commandement, mais qu’il deffend seulement τὸ μοιχὸν χεύειν,
voulant toucher le péché d’Onan, et là-dessus eut la sacrée Société (la
Compagnie de Jésus) pour ennemie; l’autre livre estoit de restablir les
bourdeaux.» Le chapitre (liv. II, ch. 22) se termine par un abominable
sonnet, qu’on retrouve aussi, à la fin de la _Confession de Sancy_,
sous ce titre: _Syllogisme expositoire sur la controverse si l’Église
est des éleus seulement_. Ce sonnet, dont le trait final est imité d’un
passage du _Passavant_ de Théodore de Bèze, applique à l’Église romaine
les paroles du prophète Ézéchiel, au sujet de la femme _quæ divaricavit
tibias suas sub omni arbore_; ce sonnet, inspiré par l’abjuration de
Palma-Cayet, rappelle que cet apostat «voulut loger les putains en
franchise,» lorsqu’il était encore huguenot:
Catholique, il poursuit encor son entreprise.
Agrippa d’Aubigné, qui était l’ennemi personnel du pauvre Cayet et qui
ne cessa jamais de vomir contre lui les plus atroces injures, croit
pouvoir le qualifier ainsi:
L’avocat des putains, syndic des maquereaux.
Enfin, dans un autre endroit de la _Confession de Sancy_, d’Aubigné
remet encore sur le tapis un des deux livres de Cayet, en parlant du
grand pape Sixte V, «qui osta les bordeaux des femmes et des garçons,
faute d’avoir lû le livre de M. Cahier.» On peut, d’après cette phrase,
inférer avec quelque probabilité, que Cayet, dans le Discours qu’il se
proposait de présenter au Parlement et qu’il avait farci de citations
grecques et latines, s’était occupé de toutes les espèces de débauche
chez tous les peuples et à toutes les époques, et qu’il n’avait pas
oublié de mentionner, à l’appui de son opinion, l’autorité du pape
Sixte IV (et non Sixte V), auquel on attribuait l’établissement des
lieux de prostitution consacrés à l’une et l’autre Vénus. _Lupanaria
utrique Veneri erexit_, avait dit le savant Corneille Agrippa de
Nettesheim, dans une des premières éditions de son célèbre traité _De
vanitate et incertitudine scientiarum_ (ch. 64, _De lenocinio_); mais
il modifia depuis cette assertion un peu hasardée et se contenta de
rappeler que ce pape débauché avait construit à Rome un noble bordeau:
_Romæ nobile admodum lupanar extruxit_. (Voy., dans le _Dict. hist. et
crit._ de Bayle, l’art. de SIXTE IV.)
Les plans pornographiques de Palma Cayet ne furent donc pas soumis
à l’examen du parlement et à l’appréciation des juges compétents;
il n’y eut aucune réforme, aucune innovation, dans la police des
mœurs, et quelques mauvais lieux restèrent ouverts avec l’agrément
tacite des lieutenants civil et criminel. Cependant il est permis de
soupçonner que de graves abus avaient eu lieu dans cette tolérance
arbitraire de certains asiles de la Prostitution; nous sommes porté
à croire que les commissaires enquêteurs ou leurs agents recevaient
parfois des redevances pécuniaires ou des présents, de la part des
méprisables ordonnateurs de la débauche, car une ordonnance de Henri
III, datée du 15 octobre 1588, nous laisse entendre que, dans plusieurs
circonstances, les magistrats avaient négligé d’appliquer l’édit
de 1560 concernant les bordeaux et s’étaient montrés favorables aux
intérêts impurs des gens dépravés qui vivaient de la Prostitution.
Dans cette ordonnance «contre les blasphémateurs, berlandiers,
taverniers, cabaretiers, basteleurs et personnes faisans exercice
de jeux dissolus,» on doit remarquer les deux paragraphes suivants:
«Défend à tous, tenir bordeaux, brelans et jeux de dez, que veut estre
punis extraordinairement sans dissimulation ni connivence des juges et
à peine de privation de leurs offices.—Défend à tous propriétaires,
de louer maisons, sinon à gens bien famez et nommez, et ne souffrir
en icelles aucun mauvais train ou bordeau secret ne public, sur
peine de soixante livres parisis d’amende pour la première fois, et
de six vingts livres parisis pour la seconde, et, pour la troisième
fois, de privation de la propriété des maisons.» (Voy. _les Edicts
et ordonnances des rois de France_, recueillis par Ant. Fontanon et
augm. par Gabr. Michel, édit. de 1610, t. IV, p. 243.) Il y avait donc
eu _connivence_ entre les juges et les parties intéressées, pour que
le roi enjoignît aux premiers de se garder de toute _dissimulation_
dans la recherche et la poursuite des bordeaux secrets et publics.
Cette ordonnance royale ne fut pas observée plus scrupuleusement que
les autres, et la Prostitution, cet exutoire nécessaire des passions
honteuses qui fermentent toujours dans une grande ville, avait continué
à trouver un gîte chez les étuvistes, les barbiers, les hôteliers, les
cabaretiers et les logeurs, quoique les maisons assez mal famées de
ces gens-là fussent exposées à des visites domiciliaires de jour et
de nuit, que les commissaires examinateurs du Châtelet étaient tenus
de faire, mais qu’ils ne faisaient pas souvent. «Il y eut toujours,
dit Delamare (_Traité de la Police_, t. I, p. 525), beaucoup de
particuliers assez corrompus ou interessez pour louer leurs maisons
en tout ou en partie pour cet infâme commerce. Le magistrat de police
y pourvut, en renouvellant de temps en temps la publication des
règlements et les remettant en vigueur, pour l’exécution, par des
nouvelles ordonnances.»
Delamare cite d’abord une de ces ordonnances, datée du 19 juillet 1619
et rendue par messire Henry de Mesmes, seigneur d’Irval, conseiller
du roi, lieutenant civil de la ville, prévôté et vicomté de Paris.
Le procureur du roi s’étant plaint que «plusieurs personnes de
mauvaise vie logent et se retirent en cette ville, font des bordels
publics, qui causent plusieurs voleries, meurtres et assassinats,» le
lieutenant civil faisait défenses expresses «à toutes personnes, de
quelque qualité et condition qu’elles soient, de loger et retirer en
leurs maisons aucunes personnes de mauvaise vie, sur peine de perte
des loyers qui seront aumosnez aux pauvres enfermez, mesme leurs
maisons estre louées à la diligence du procureur du roy, pendant le
temps de trois années, et les deniers en provenans estre baillez et
delivrez ausdits pauvres enfermez.» En même temps, le lieutenant civil
ordonnait «à tous vagabonds, filles desbauchées, de vuider la ville et
faulxbourgs de Paris, dans vingt-quatre heures après la publication
de la présente ordonnance, sur peine d’estre emprisonnez et leur
procès estre fait et parfait.» Les bourgeois et habitants de Paris
étaient requis de prêter main-forte au premier huissier ou sergent
du Châtelet et autres officiers de justice chargés de l’exécution de
l’ordonnance; de se saisir des contrevenants et de les mener au logis
du commissaire de leur quartier, sous peine de cent livres parisis
d’amende. Cette ordonnance paraît avoir été souvent renouvelée à peu
près dans les mêmes termes; celle du 30 mars 1635, rendue par Michel
Moreau, lieutenant civil de la prévôté, renfermait des prescriptions
plus rigoureuses, à en juger par ces trois articles que Delamare en
a extraits: «I. Avons enjoint, suivant les ordonnances et arrests de
la Cour cy devant donnez, à tous vagabonds sans conditions et sans
aveu, mesme à tous garçons barbiers, tailleurs et de toutes autres
conditions, et aux filles et femmes desbauchées, de prendre service
et condition dans vingt-quatre heures, sinon vuider cette ville
et fauxbourgs de Paris, à peine contre les hommes, d’être mis à la
chaisne et envoyez aux galères, et contre les femmes et filles, du
fouet, d’estre rasées et bannies à perpétuité, sans aucune forme de
procès.—II. Sont faites défenses à tous propriétaires et principaux
locataires des maisons de cette ville et fauxbourgs, de les louer ni
sous-louer qu’à personnes de bonne vie et bien famez, ni souffrir en
icelles aucun mauvais train, jeux ni brelan, à peine de 60 livres
d’amende pour la première fois, la perte des loyers pendant trois
ans pour la seconde, et de la confiscation de la propriété pour
la troisième fois, au profit de l’Hôtel-Dieu de cette ville.—III.
Pareilles défenses sont faites aux taverniers, cabaretiers, loueurs de
chambres garnies et autres, de loger ni recevoir de jour ni de nuit
aucunes personnes des conditions susdites, leur administrer aucuns
vivres ni aliments, à peine de punition exemplaire.»
Plusieurs événements tragiques, consignés dans les Journaux de Pierre
de l’Estoile, nous apprennent combien ces débauchés, _rufiens_ et
gens sans aveu, qu’on faisait sortir de Paris, étaient dangereux pour
la sécurité des citoyens. On les trouvait tout prêts à commettre un
crime, pourvu qu’on les payât. Ainsi que les _bravi_ italiens, ils
avaient sans cesse le couteau à la main, et quand ils ne portaient pas
d’armes, ils se servaient d’un jeton «qui coupoit comme un rasoir,»
pour trancher le nez de leur ennemi ou lui déchiqueter les joues à
l’aide de cet instrument, qu’ils maniaient avec beaucoup de dextérité.
(Voy. le _Journal de Henri III_, édit. de MM. Champollion, p. 131.)
En 1581, Jean Levoix, conseiller au parlement de Paris, voulut se
venger de sa maîtresse, qui était la femme d’un procureur au Châtelet,
nommée Boulanger. Cette adultère, qu’il entretenait publiquement, avait
résolu tout à coup de s’amender et de changer de conduite: elle pria
donc son corrupteur de ne plus l’importuner davantage, et elle résista
aux efforts qu’il fit pour l’entraîner encore dans le vice. «Estant
contraint de s’en aller, il lui dit mille injures, et au sortir,
l’appelant _putain_ et _rusée_, la menaça de l’accoustrer en femme
de son mestier.» Peu de temps après, la veille de la Pentecôte, la
pauvre femme étant aux champs avec son mari, Jean Levoix, accompagné
de quelques _ruffisques de tanchau_ (rufiens de bordeau), la surprit
dans un lieu écarté, et l’ayant jetée à bas de cheval, il ordonna aux
misérables qu’il avait amenés de lui couper le nez avec un jeton. La
victime de cet affreux traitement attaqua en justice le conseiller
Jean Levoix, qui fut obligé de composer avec la partie plaignante,
moyennant deux mille écus. Après l’arrêt du parlement de Rouen qui le
mettait hors de cause, la mère du coupable alla remercier le roi: «Ne
me remerciez pas, lui dit Henri III, mais bien la mauvaise justice qui
est en mon royaume, car, si elle eût été bonne, votre fils ne vous
eût jamais fait peine.» Les rufiens, qui avaient mutilé la femme de
Boulanger, furent sans doute moins heureux que Jean Levoix. C’étaient
des rufiens de cette espèce qui tuèrent en 1576, dans la rue des
Lavandières, le capitaine Richelieu, dit le Moine, «homme mal famé et
renommé pour ses larcins, voleries et blasphesmes, estant, au reste,
grand rufien et gruyer de tous les bordeaux.» Ce capitaine, irrité du
vacarme que faisaient dans une maison voisine de la sienne des hommes
et des femmes de mauvaise vie, les interpella par la fenêtre, vers dix
heures du soir, les menaça de les expulser de leur _cagnard_, «comme
luy desplaisant de ce qu’ils entreprenoient ruffianer et bordeler si
près de son logis, à sa veue et à sa barbe.» On le défia de descendre
dans la rue, et quand il y fut, avant qu’il eût le temps de tirer son
épée, il tomba percé de cent coups de dague. (_Journ. de Henri III_,
p. 65.) En 1607, un autre gentilhomme, que l’Estoile ne nomme pas, fut
tué, dans un _bordeau_ de Paris, par le fils du baillif Rochefort, qui
s’était pris de querelle avec lui.