La fréquence de ces procès affreux et de ces exécutions non moins

horribles prouve assez, nous aimons à le répéter, que la magistrature

française, effrayée de la corruption des mœurs, travaillait sans

relâche à y remédier, en inspirant une terreur salutaire aux débauchés

et à tous les ennemis de la morale publique. Ainsi, la sodomie et les

crimes hideux qui s’y rattachent, avaient beau se targuer de leur

impunité à la cour, ils étaient poursuivis judiciairement avec une

extrême rigueur, lorsqu’ils tombaient sous la coupe de la justice

civile ou ecclésiastique. Il semble, toutefois, que, pendant le

règne de Henri III et de ses mignons, la peine de mort n’était point

appliquée en expiation d’un crime qui s’abritait, pour ainsi dire, à

l’ombre du trône. Ainsi, Pierre de l’Estoile raconte, sous la date du

30 janvier 1586, qu’un médecin piémontais, marié à Abbeville, nommé

de Sylva, était prisonnier depuis plus d’un an à la Conciergerie, «à

cause de sodomie dont il estoit chargé par sa femme mesme,» lorsqu’il

assassina un de ses compagnons de prison, à la table du geôlier; ce

furieux, renfermé dans un cachot, s’étrangla en avalant des _pelotes_

faites avec des lambeaux de sa chemise; son cadavre subit le supplice

que ses crimes avaient mérité: il fut traîné à la queue d’un cheval

dans les rues de Paris et conduit à la voirie, où on le pendit par

les pieds. Dans les _Remonstrances très-humbles au roy de France et

de Pologne_, publiées en 1588, l’auteur, qui était un bon royaliste

plutôt qu’un ligueur, s’écriait avec amertume: «Parleray-je de sodomies

qui se commettent vulgairement?» Ce fut Henri IV qui enjoignit au

parlement d’être sans pitié pour ces turpitudes, et qui fit remettre en

vigueur l’ancienne pénalité: «Le mardy 12 novembre 1596, dit l’Estoile,

furent bruslés à Saint-Germain-en-Laye deux sodomites qui avoient

vilené et gasté deux pages de M. le Prince.» Ce vice odieux, en dépit

de l’exemple des courtisans, avait fait bien peu de progrès dans le

peuple, qui tenait à honneur de s’être préservé de ce qu’il appelait

toujours la souillure italienne. Henri IV, nonobstant la réprobation

éclatante dont il flétrissait ces honteux désordres, n’était pas

parvenu à en purger sa cour: «La sodomie, qui est l’abomination des

abominations, écrivait l’Estoile en 1608, y règne tellement, qu’il

y a presse à mettre la main aux braiettes..... Dieu nous a donné un

prince tout dissemblable à Néron, c’est-à-dire bon, juste, vertueux et

craignant Dieu, et lequel naturellement abhorre cette abomination. Mais

il ne se trouve aucun en toute sa cour, ni cardinal, ni évesque, ni

aumônier, ni confesseur, ni prestre, ni jésuiste, qui seulement ouvre

la bouche (encores que ce soit proprement leur charge que celle-là)

pour en dire et remonstrer quelque chose à Sa Majesté, de peur qu’ils

ont d’encourir la mauvaise grace et malveillance de quelques grands,

qu’on appelle les _Dieux de la cour_.» Le mal s’aggrava encore sous

le règne suivant, et ne trouva pas de remèdes plus efficaces; mais

le corps de la nation, protégé par un noble sentiment de dignité

humaine, ne se dégrada point en se livrant à cette déplorable espèce de

Prostitution.

Les lois destinées à sauvegarder les mœurs et à punir tous les délits

de fornication étaient fort rigoureuses, mais on ne les appliquait

pas toujours avec une égale mesure. Quelques-unes allaient jusqu’à

l’atrocité, comme pour laisser le juge régler la peine en raison des

circonstances qui s’élevaient pour ou contre l’accusé. Ainsi, le rapt

et la séduction pouvaient être punis de mort, lors même que le coupable

offrait de réparer son crime par un mariage qui en eût détruit l’effet.

En 1583, le parlement de Paris condamna au gibet un clerc du Palais

qui avait engrossé la fille d’un président aux enquêtes, bien que cette

fille, âgée de vingt-cinq ans, déclarât vouloir épouser son séducteur.

(Voy. les _Arrests notables_ de la Rocheflavin, liv. III, p. 293.)

Un maître des comptes, que Pierre de l’Estoile me nomme pas en disant

qu’il était de la ville de Rennes en Bretagne, se vit condamner, par

arrêt du parlement, à épouser une veuve, à laquelle il avait fait un

enfant sous promesse de mariage: «Il fut dit, par son arret (ce qui

est remarquable), qu’il espouseroit tout à l’heure, ou, à faute de ce

faire, que dans deux heures après midy il auroit la teste tranchée:

ce qu’il fut contraint d’effectuer, et furent mariés ce matin (18

septembre 1604), dans l’église de Saint-Barthélemy, à onze heures.

Le president Molé luy en prononça l’arrest en ces mots: Ou mourez ou

espousez, telle est la volonté et resolution de la Cour.»

C’était principalement dans ces sortes de procès que la justice se

montrait parfois trop accessible à des influences de diverse nature. Il

ne fallait que le crédit d’un grand seigneur pour peser sur la balance

de Thémis et pour la faire monter ou descendre au gré d’une vengeance,

d’une paillardise ou de tout autre intérêt. Dans les causes concernant

la police des mœurs, la Prostitution servait trop souvent de mobile

à la sentence du juge, qui se faisait ainsi le complaisant de quelque

personnage puissant ou qui obéissait en secret à ses propres passions

impudiques. Pierre de l’Estoile cite un exemple attristant de ces

dénis de justice. Il vit à la Conciergerie, en 1609, une pauvre femme

qui, depuis plus de douze ans, poursuivait inutilement devant toutes

les juridictions le corrupteur et l’assassin de sa fille. Cette fille

n’était âgée que de cinq ans, lorsqu’elle avait été violée par un homme

à la garde de qui la pauvre mère l’avait confiée, et la malheureuse

créature, qui fut trouvée «gâtée de la grosse vérole,» en était morte

entre les mains des barbiers et des chirurgiens. Non seulement cette

mère désolée ne put obtenir la punition de l’infâme auteur du viol,

mais encore on la condamna elle-même à être fouettée comme coupable de

négligence à l’égard de l’innocente victime, et on lui refusa toute

indemnité pécuniaire en compensation du tort que lui avait causé

la perte de cette enfant. Bien plus, le conseiller Baron, qui était

rapporteur dans cette affaire, ne craignit pas de dire que c’était

la mère elle-même, «qui, avec son doigt ou avec quelque cheville,

avoit gasté et corrompu sa fille, encores qu’avec tels instruments,

on ne puisse donner la vérole et les poulains, desquels il appert

par le rapport des chirurgiens et matrones, daté du 24 juillet 1599.»

L’Estoile, qui avait eu communication de ce rapport, le conservait,

disait-il, «comme mémoire de la bonne justice de nostre siècle!»

Pierre de l’Estoile a consigné dans ses registres-journaux un exemple

encore plus remarquable des prévarications de la justice de son temps.

C’est un précieux document à joindre au chapitre où nous avons traité

de la Prostitution dans la clémence (t. IV, p. 299). «Le mercredy 8

juillet 1609, fut pendu et estranglé, en la place de Grève à Paris,

un vray vaunéant, nommé Lanoue, maquereau de profession et qui avoit

épousé une garse, atteint et convaincu d’inceste avec la sœur de sa

femme, avec laquelle il couchoit ordinairement, et qui estoit une autre

garse, laquelle, encore qu’elle méritast de tenir l’autre bout de la

potence près son beau-frère, si en fust-elle quitte pour assister au

supplice, condamnée au bannissement et au fouet, qu’elle eut au pied

de la potence. On disoit que M. le président de Jambeville, esmeu de

sa beauté et grande jeunesse qui n’estoit que de quinze ou seize ans,

avoit esté cause de luy sauver la vie, les juges concluant presque tous

à la mort. Et est à noter qu’aussi tost qu’elle eust esté expédiée,

on la fit mettre dans un carrosse qui l’attendoit et qu’on lui avoit

envoyé exprès, ne manquant jamais les femmes de sa qualité (mesmement

au temps présent) de faveur et de bonnes connoissances.» Le carrosse

qui venait prendre cette femme, au sortir des mains de l’exécuteur,

était envoyé sans doute par le président de Jambeville, à qui la belle

fustigée devait la vie. Ce magistrat, dont Mézeray vante la grande

rigueur et la fermeté (_Abr. chronol. de l’histoire de France_, en

avril 1602), s’était distingué par de terribles exécutions contre les

femmes de mauvaise vie. C’est lui qui disait au président Séguier,

en parlant des écrits mystiques de sainte Thérèse, qu’on commençait

à traduire et à répandre en France: «Nous avons, vous et moi, fait

fouetter cinquante maquerelles à Paris qui ne l’avoient pas si bien

gagné que ceste mère Thérèse dont on parle tant!» (Voy. le _Journal de

Henri IV_, au 30 juill. 1608.)

Le parlement de Paris, qui ne pardonnait pas aux vils pourvoyeurs de

la Prostitution et qui punissait très-gravement les excitations à la

débauche, paraissait pourtant fermer les yeux sur les mauvais livres

et les gravures obscènes qui se vendaient publiquement et jusque dans

les galeries du Palais. Jamais, à aucune époque, la plume et le crayon

n’avaient été plus licencieux, et il n’en résultait pas la moindre

poursuite contre les auteurs, les artistes, les imprimeurs et les

colporteurs. Chacun avait le droit de publier, sans être inquiété,

toutes les ordures, écrites ou figurées, qui outrageaient la pudeur

et salissaient l’imagination, pourvu que, dans ces _salauderies_

et ces _fadèses_, comme on les appelait, il n’y eût pas la plus

légère velléité d’hérésie ou d’athéisme. On eût dit que la morale et

l’honnêteté des gens de bien ne s’effarouchaient pas des indécences

de la littérature et de l’art. Ainsi, on voyait exposées, chez les

marchands d’estampes, les figures de l’Arétin, et, chez les libraires,

les poésies obscènes de Sigognes, de Morin, de Théophile, etc., qui

furent plus tard réunies en volumes, sous les titres de _la Muse

folâtre_, des _Muses gaillardes_, du _Cabinet satyrique_, etc. Le

bonhomme Pierre de l’Estoile ne rougissait pas de déposer cette note

dans ses Registres-journaux: «Le mardy 19 aoust 1608, j’ay troqué,

pour 60 sols, de petites pourtraictures que j’avois, à de nouvelles

figures de l’Aretin, faites par Tempeste à Romme, vilaines, sales et

impudiques tout outre, qu’on fait passer icy sous le nom des Amours des

dieux. Il y en a quatorze que chacun trouve bien faictes, encores que

le bien ne puisse estre où est le mal, et les ay changées à D. L. N.,

à regret toutefois, mais que j’ay prises pour la monstre de la bonté

de ce pudique siècle.» L’Estoile rassemblait aussi, avec une fougueuse

curiosité, toutes les facéties ordurières, en prose et en vers, qu’on

imprimait librement et qui se débitaient dans les rues, sur les places

publiques et notamment sur la place Dauphine, qui était construite

depuis peu. La police ne prenait pas garde à ces innombrables pièces

volantes, remplies de gravelures et de joyeuses équivoques, qui

faisaient les délices du petit peuple comme des plus grands seigneurs.

On laissait vaguer par toute la ville deux ou trois fous libertins,

tels que le comte de Permission et maître Guillaume, qui offraient

aux passants, moyennant quelques sous, certains livrets de leur

composition, renfermant des gravures infâmes et des polissonneries

intolérables. Le débit de ces livrets était considérable, et personne

n’y trouvait à redire: on jetait au feu le volume, dès qu’on l’avait

feuilleté en riant.

Nous avons néanmoins rencontré dans les Journaux de l’Estoile

une saisie de livre, celle du traité de Sanchez, _De matrimonio_,

qu’une ordonnance du parlement mit à l’index en 1611, «pour estre

le livre abominable, disait-elle, et la lecture d’iceluy mauvaise et

pernicieuse.» L’Estoile était, par hasard, dans la boutique du libraire

Adrien Perrier, quand le commissaire de police Langlois y vint «luy

faire défendre de débiter ni vendre à l’avenir, à quelque personne

que ce fust,» ce gros in-folio, qui avait été imprimé et réimprimé

ouvertement, et s’était vendu partout jusqu’à ce qu’on eut découvert à

la fin de l’ouvrage toute une doctrine sur la sodomie. L’Estoile, qui

s’empressa d’acheter le livre défendu, avoue que le jésuite Sanchez

y «traicte exquisement de ce bel art de sodomie, mais si vilainement

et si abominablement, que ce papier, dit-il, sur lequel je l’escris

en rougist; au surplus, en homme qu’il y a apparence qui en ait fort

prattiqué le mestier.» Ce livre de Sanchez n’eût point été interdit,

malgré tout ce qu’il contenait, si l’auteur avait été un cordelier ou

un capucin plutôt qu’un jésuite, mais, dans tous les livres publiés

par des jésuites, on croyait voir quelque maxime dangereuse pour la

vie et l’autorité des rois. Il y avait un préjugé général contre la

compagnie de Jésus, ses doctrines et ses écrits. Aussi, l’Estoile, qui

vient d’acheter 8 fr. le gros volume de Sanchez, relié en parchemin,

«pour ce que j’aime les jésuites,» dit-il sardoniquement, justifie

son achat, en disant qu’il a voulu avoir ce livre, «non que le sujet

m’en plaise, mais pour testifier de plus en plus la bonne vie et saine

doctrine de ces nouveaux prophètes agrafés par leurs propres escrits,

que j’ay accreus de cestuy-ci, et l’ay entassé avec les autres qu’on

trouvera ramassés en bon nombre.» Au moment même où le parlement et la

Sorbonne faisaient saisir à Paris l’ouvrage de Sanchez, on réimprimait,

pour la troisième ou quatrième fois, la _Somme des péchez et le remède

d’iceux_, du cordelier breton Jean Benedicti, qui avait paru à Lyon

en 1584, et qui n’avait pas ému le moins du monde les scrupules de

l’Église et de la magistrature. Ce traité mystique, que l’auteur avait

eu l’impertinence de dédier à la sainte Vierge, renfermait pourtant

plus de saletés et d’infamies que le traité _De matrimonio_. Il est

vrai que le Père Benedicti, dans son impure élucubration, s’était

montré moins indulgent que Sanchez à l’égard de la sodomie, car il

range parmi les péchés mortels le cas d’un mari qui se conduirait,

vis-à-vis de sa femme, comme les rabbins juifs prétendaient l’autoriser

en ces termes, que nous empruntons à la traduction latine, car le

français du cordelier, selon Brantôme, qui s’en était scandalisé

lui-même, «sonne très-mal à des oreilles bien honnestes et chastes»:

_Duabus mulieribus apud synagogam conquestis se fuisse a viris suis

cognitu sodomico cognitis, responsum est ab illis rabbinis: Virum

esse uxoris dominum, proinde posse uti ejus utcunque libuerit, non

aliter quam is qui piscem emit: ille enim tam anterioribus quam

posteriobus partibus, ad arbitrium vesci potest_. La plupart des guides

de la confession et des traités canoniques sur les cas de conscience

n’étaient pas plus timorés que la _Somme des péchés_ du Père Benedicti,

et les bons catholiques ne songeaient guère à s’en formaliser.

L’insouciance des magistrats, à l’égard des livres obscènes, avait

produit un déluge de ces sortes de livres, qui se répandaient à

profusion non-seulement à Paris, mais encore dans les provinces; les

presses de Rouen, de Lyon, de Poitiers et de plusieurs autres villes

ne cessaient de vomir une multitude de facéties sales et licencieuses,

que les porte-balles ou les _bisouards_ et les merciers colportaient

jusqu’au fond des hameaux les plus reculés. Ces monuments de la

vieille gaieté française avaient une influence fâcheuse sur les mœurs,

d’autant plus qu’ils couraient de main en main sans distinction de

sexe ni d’âge. La police n’y trouvait pas à redire, pourvu que la

religion et la royauté ne fussent point atteintes dans leurs principes

fondamentaux. Un de ces livres de joyeuseté, le plus fameux de tous,

le _Moyen de parvenir_, qui avait vu le jour vers 1609 ou 1610, eut

deux ou trois éditions presque simultanées, et malgré l’audace de

bien des propositions hérétiques, sentant le fagot, ce recueil de

contes gaillards et de gaudrioles effrontées ne fut pas supprimé par

la censure ecclésiastique, ni par ordonnance du roi, ni par arrêté du

parlement; l’auteur, Beroalde de Verville, qui, bien que chanoine de

Tours, avait toujours eu de la sympathie pour la Réformation et pour

les réformés, ne fut pas même inquiété; il ne s’était pas nommé sur

le titre de son _Moyen de parvenir_, mais on savait son nom, et le

chapitre, dont Beroalde était membre, n’eut pas besoin de dénoncer à

l’archevêque de Tours le libertin, qui s’était inspiré des écrits de

Rabelais, et qui avait même, disait-on, fait son profit d’un ouvrage

inédit de _maître François_. Certes, le _Moyen de parvenir_, ce

_fin recueil de mystères authentiques_, n’est pas moins hardi que le

_Gargantua_ et le _Pantagruel_; il est, aussi, bien plus ordurier, bien

plus cynique, et pourtant il n’eut rien à démêler avec la Sorbonne ni

avec le parlement. Ce furent les polissonneries et les gravelures qui

sauvèrent le livre et l’auteur, qu’on aurait brûlés l’un et l’autre,

si l’époque avait été moins portée aux turlupinades, aux satires et

aux contes gras. Ces contes-là, dans lesquelles moines et les nonnains

jouaient le rôle ordinaire que leur attribuait la malice du peuple

depuis l’origine des couvents, n’étaient pas, il faut le constater,

plus étranges ni plus scandaleux que les faits qui se passaient tous

les jours sous les yeux des lecteurs du _Moyen de parvenir_; ainsi,

Pierre de l’Estoile, qui se piquait d’écrire l’histoire contemporaine

et qui ne faisait qu’enregistrer curieusement les bruits de la ville

et de la cour, consignait dans ses Journaux, en février 1610, une

aventure que Beroalde aurait pu ajouter, sans y changer un mot, à

son joyeux _Moyen de parvenir_: «Une bonne dame de ceste ville, qu’on

avoit mise depuis peu aux Filles Repenties, dit et confessa, ces jours

passés, à un mien amy qui l’y alla voir, que, dès la deuxiesme nuict

qu’elle y estoit entrée, elle avoit eu la compagnie d’un prestre qui

avoit couché entre une autre repentie et elle, et qu’ils ne chômoient

point là dedans de ceste besongne, pourvu que ce feussent prestres

et gens d’église: qui estoit la raison pour quoy on les appeloit les

_consacrés_. Le mesme me conta qu’un homme de qualité de ceste ville

l’avoit voulu souvent desbaucher pour le mener en telle religion de

femmes d’icy autour qu’il voudroit, et qu’il le mettroit à mesme pour

jouir tout à son aise et coucher avec celle qui luy viendroit plus à

gré, mesme depuis huit jours à Longchamp et à Gif, où on besongnoit

plus librement qu’au plus célèbre bordeau de la ville de Paris.»

Quoique l’Estoile ait ajouté foi au témoignage de son ami qu’il

avait toujours connu pour «un homme craignant Dieu,» on peut taxer

d’exagération ce récit qui ne repose que sur un ouï-dire. Cependant,

il est certain que les _religions de femmes_ étaient si relâchées à

cette époque, qu’il fallut les réformer la plupart dans le courant du

dix-septième siècle. Ce relâchement et les désordres qui en étaient

la conséquence naturelle remontaient au temps des guerres civiles et

surtout de la Ligue, où les couvents logeaient sans cesse des gens

de guerre et subissaient parfois le triste sort d’une ville prise

d’assaut; mais ordinairement les ligueurs entraient en composition avec

les religieuses, et celles-ci offraient aux soldats de la Sainte-Union

une hospitalité toute fraternelle; l’abbesse ou la prieure donnait

l’exemple à ses nonnes, et pourvu qu’elle ne fût pas trop laide ni

trop vieille, elle se mettait bientôt d’accord avec le chef de la

troupe. C’étaient alors des banquets, des chansons et des orgies, qui

duraient tant que la maison des filles du Seigneur avait une garnison.

Il fallait enfin se séparer, après cette belle vie: les gentilshommes

remontaient à cheval pour aller à l’ennemi; les sœurs avaient alors

le loisir de vaquer à leurs devoirs et de revenir à la règle de

leur communauté. Puis, le lendemain peut-être, une autre troupe de

catholiques passait par là, et le couvent accueillait ses nouveaux

hôtes avec le même empressement et la même urbanité. Nous avons vu

comment Henri IV et ses officiers s’étaient établis, avec tous les

droits de la guerre, dans les abbayes de Maubuisson, de Longchamp et

de Montmartre. On comprend que l’habitude de vivre avec des soldats

avait terriblement compromis la chasteté monastique. Les religieuses

s’accoutumaient si bien à cette existence voluptueuse et mondaine

qu’elles ne craignaient pas d’enfreindre leurs vœux et de quitter le

régime claustral. Pendant que Paris était au pouvoir de la Ligue, en

1593, «on ne voyoit autre chose au Palais et partout, dit Pierre de

l’Estoile, que gentilshommes et religieuses accouplés, qui se faisoient

l’amour et se leschoient le morveau.» Ces religieuses éhontées,

qui se promenaient avec leurs amants dans les lieux publics, «aussi

vilaines et desbordées en paroles qu’en tout le reste,» portaient sous

leur voile, qu’elles avaient conservé comme le seul indice de leur

profession, «vrais habits des putains et courtizannes, estant fardées,

musquées et pouldrées.» Les prédicateurs tonnaient en vain contre ce

scandale, et le Père Commolet, qui se démenait, ainsi qu’un possédé,

dans sa chaire, traitant de _vilaines_ et de _putains_ ces malheureuses

pécheresses, appelant leurs complices _vilains ruffiens_ et _bouffons_,

criait à tue-tête que le peuple devrait leur jeter des pierres et de

la boue au visage, comme il ferait à des femmes de mauvaise vie et à

de vils débauchés, qui oseraient se montrer en plein jour hors de leurs

repaires de Prostitution.

CHAPITRE XLI.

SOMMAIRE. —La _tolérance_ des lieux de débauche. —Inconvénients de

ce système de police. —Opinion de Montaigne. —Le ministre Cayet se

fait l’avocat des bordeaux. —Son _Discours contre les dissolutions

publiques_. —Ce discours saisi dans les mains de l’imprimeur

Robert Estienne. —Cayet déposé par le consistoire. —Accusations

des protestants au sujet du livre qu’on lui attribuait. —D’Aubigné

prétend que Cayet avait fait deux livres infâmes, au lieu d’un.

—L’opinion de Cayet fondée sur l’autorité d’un pape. —Ordonnance

royale de 1588 contre les bordeaux. —Ordonnances prévôtales de 1619

et de 1635, pour l’exécution de l’édit de 1560. —Les _rufiens_ de

Paris, à la fin du seizième siècle. —Le conseiller Jean Levoix et

sa maîtresse. —Le capitaine Richelieu. —Désordre de la police des

mœurs, en 1611. —La maison du président de Harlay.

L’ordonnance de 1560, qui avait prononcé l’_abolition des bordeaux_,

continuait d’être en vigueur, quoiqu’elle ne fût pas très-exactement

exécutée; mais, de temps à autre, une série de mesures rigoureuses

exercées contre la Prostitution et ses méprisables agents prouvait

avec éclat que le principe de la loi prohibitive ne serait point

aisément abandonné par les magistrats, qui croyaient la morale

publique intéressée au maintien de cette loi. Cependant le système

de prohibition absolue à l’égard des lieux de débauche avait produit

des effets tout aussi déplorables que ceux de la protection légale

qui avait été si longtemps accordée à ces repaires. Le nombre des

femmes perdues n’avait pas diminué: on peut même affirmer qu’il

avait augmenté; les grands bordeaux d’ancienne fondation avaient été

supprimés; mais une foule d’autres, cachés dans l’ombre ou déguisés

sous les apparences les moins suspectes, s’étaient formés secrètement

aux dépens des vieux fiefs de la Prostitution, qui ne pouvaient avoir

qu’une existence reconnue et patente. On conçoit sans peine que ces

_cagnards_, comme on les appelait alors, n’étant plus sous l’œil et

la main de l’administration municipale, devenaient d’infâmes brelans

et d’horribles coupe-gorges, où les malheureux qui s’y laissaient

entraîner perdaient souvent leur bourse, leur manteau et même leur

vie. Quant à leur santé, il n’en était pas question, et la maladie

vénérienne, la plus horrible, la plus incurable, veillait nuit et jour

dans ces bouges affreux. Il y avait bien des filles de joie fouettées,

marquées, rasées et bannies à perpétuité; il y avait des maquerelles

promenées sur un âne, mises au pilori et condamnées à l’amende; il y

avait des ruffiens et des _berlandiers_ fustigés, emprisonnés, envoyés

aux galères: mais le châtiment de l’un ne rendait pas l’autre plus

sage, et, quoi qu’on fît pour conjurer le fléau de la Prostitution,

il étendait sans cesse ses ravages et ses souillures dans le sein des

villes, et il semblait, comme la peste, se plaire à braver tous les

efforts de la prévoyance et de la sagesse humaines.

Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tome 6/6 · 第 14 / 23 段