—Influence pernicieuse de la Ligue sur les mœurs. —Les gravures
obscènes. —Prostitution du langage. —Les processions des _nus_. —Le
curé Pigenat. —La Sainte-Beuve. —Portrait d’un bon ligueur. —Viols
commis par les gens de guerre. —Viols d’enfants, à Paris. —Crime
de bestialité. —Supplice de Gillet-Goulart. —Autres supplices
d’hommes et d’animaux. —Crime de sodomie. —Le médecin de Sylva.
—Progrès du vice. —Crimes de rapt et de séduction. —Pénalité.
—Dénis de justice. —Punition de l’inceste. —Le président de
Jambeville. —Indifférence des tribunaux pour certaines excitations
à la débauche. —Les Amours des Dieux, de Tempeste. —Le traité de
Sanchez, _De Matrimonio_, saisi et défendu. —_La Somme des péchés_,
du P. Benedicti, autorisée. —_Le Moyen de parvenir_, de Beroalde de
Verville. —Les Filles-repenties. —Désordres des couvents de femmes
pendant la Ligue. —Les religieuses vagabondes.
Jamais, à aucune époque, la France ne s’était déshonorée par plus de
souillures; jamais le peuple n’était descendu si bas dans le bourbier
des dissolutions. L’exemple fatal de la corruption des cours avait
perverti le sens moral de la nation, et la Ligue acheva de détruire
tout ce qui restait de pudeur dans les classes bourgeoises et
plébéiennes, que les excès, vrais ou faux, de Henri de Valois et de
ses mignons, avaient poussées naguère à la révolte contre la royauté
avilie. C’est dans les _Registres-journaux_ de Pierre de l’Estoile,
ces fidèles mémoriaux de la chronique scandaleuse de Paris pendant
plus de trente-cinq ans, qu’il faut chercher l’expression franche et
naïve, bien qu’un peu malicieuse, des égarements de la société à la
fin du seizième siècle. Pierre de l’Estoile, qui avait vécu du temps
de Charles IX, ne craint pas de constater la décadence des mœurs
sous Henri IV, qu’il aimait et qu’il honorait pourtant comme un grand
roi. Dans vingt endroits de son recueil, ce bonhomme se récrie, avec
douleur, au sujet des _puteries_, des _paillardises_, des débauches et
_autres vices_ qui dépassaient toutes les bornes et qui _estoient en ce
temps plus en règne que jamais_. (Voy. le _Journal de Henri IV_, à la
date de février 1607.) «En un siècle fort dépravé comme est le nostre,
dit-il ailleurs (août 1610), on est estimé homme de bien à bon marché;
mais, que vous ne soyez qu’un peu bougre, parricide et athée, vous ne
laissez de passer pour un homme d’honneur!»
On ne saurait imaginer combien l’influence de la Ligue fut pernicieuse
aux mœurs. Le peuple, qui avait reproché à Henri III et à sa cour tant
d’abominations, inventées ou exagérées par l’esprit de parti ligueur
ou huguenot, ne se fit pas scrupule de tomber dans les mêmes désordres
et de les produire effrontément au grand jour. Pendant tout le temps
que la capitale fut au pouvoir des Seize, les yeux et les oreilles des
habitants de cette ville furent salis par des chansons, des libelles et
des gravures obscènes, qui avaient toujours pour prétexte la politique
de la Sainte-Union. «Les Galeries du Palais, dit d’Aubigné dans son
_Histoire universelle_ (t. III, liv. II, ch. 20), résonnoient des
portraits du roy, parsemez de diables, revestus en pantalons, avec
les postures de l’_Arétin_ ou choses pires que cela;» car, depuis
le meurtre des Guise, Henri III «passoit envers ce peuple, dit le
commentateur de la _Satyre Menippée_ (édit. de Ratisbonne, 1726, t.
II, p. 346), non-seulement pour un monstre en toutes sortes de vices et
de débauches, mais encore pour un abominable sorcier.» Les recueils de
l’Estoile sont pleins de ces turpitudes ligueuses, qui ne le cèdent pas
aux plus atroces calomnies des huguenots. La langue s’était dégradée
et traînée dans la fange des carrefours; les prédicateurs, en chaire,
ne respectaient pas même le lieu saint, où ils osaient entremêler
leurs blasphèmes, de paroles impures et d’images dégoûtantes. Il ne
se prononçait pas un sermon, où le Béarnais ne fût traité de _fils
de putain_ et de _maquereau_. Dans une réception d’apparat où les
personnages les plus considérables de la Ligue vinrent en corps
saluer et haranguer le cardinal de Pellevé, un de ces ligueurs, M.
de Sermoise, maître des requêtes, ayant dit que le roi de Navarre
abjurerait peut-être l’hérésie pour se faire catholique, le cardinal
l’interrompit avec colère en disant: «Je ne sais si vous êtes veuf ou
marié; mais si vous l’avez été ou si vous l’êtes, et que vous eussiez
une femme qui se fût prostituée en plein bordel, la voudriez-vous
reprendre quand elle voudrait revenir? Or, l’hérésie, monsieur mon ami,
est une putain!»
Nous avons signalé le scandale que causèrent parmi le peuple les
processions des _battus_, que le roi conduisait lui-même à la tête de
toute la cour; mais le peuple avait pris goût à ces belles processions,
et dès que le roi se fut retiré devant les Barricades on ne conserva
plus aucune retenue dans un genre de dévotion qui touchait de bien
près à la plus honteuse sensualité. «Le 30 janvier 1589, lit-on dans
le _Journal des choses advenues à Paris depuis le 23 décembre 1588
jusqu’au dernier avril 1589_ (cité par Dulaure, _Hist. de Paris_,
édit. in-12, t. V, p. 345), il se fit en la ville plusieurs processions
auxquelles il y a quantité d’enfants, tant fils que filles, hommes que
femmes, qui sont tous nuds en chemise, tellement qu’on ne vit jamais
si belle chose, Dieu merci! Il y a telles paroisses où il se voit
jusqu’à cinq à six cents personnes toutes nues.» Le 3 février suivant,
nouvelles et _fort belles_ processions «où il y eut grande quantité
de tous nuds et portant de très-belles croix.» Le 14 février, autres
processions, notamment dans la paroisse de Saint-Nicolas-des-Champs,
où il y avait plus de mille personnes dans un état complet de nudité,
notamment les prêtres de Saint-Nicolas et leur curé, François Pigenat,
«qui estoit tout nud et n’avoit qu’une guilbe (guimpe) de toile
blanche sur luy.» Pierre de l’Estoile, qui fut témoin oculaire de ces
_belles_ processions du 14 février 1589, avait recueilli à ce sujet
des particularités si abominables, que le feuillet de son manuscrit
original, coté 452, a été arraché par les jésuites de Saint-Acheul,
dans les mains desquels les papiers de l’Estoile restèrent longtemps
déposés. Néanmoins, on a laissé subsister un passage très-important
qui nous édifiera sur les processions de la Ligue. «Le peuple, dit
l’Estoile, estoit tellement eschauffé et enragé, s’il faut parler
ainsy, après ces belles dévotions processionnaires, qu’ils se levoyent
bien souvent, de nuit, de leurs lits, pour aller querir les curés
et prestres de leurs paroisses, pour les mener en procession, comme
ils firent en ces jours au curé de Saint-Eustache, que quelques-uns
de ses paroissiens furent querir la nuit et le contraingnirent se
relever, pour les y mener proumener, ausquels pensant en faire quelque
remonstrance, ils l’appelèrent _politique_ et _hérétique_, et fust
contraint enfin de leur en faire passer l’envie. Et, à la vérité,
ce bon curé avec deux ou trois autres de la ville de Paris (et non
plus) condamnoient ces processions nocturnes, parce que, pour en
parler franchement, tout y estoit de caresme-prenant, et que hommes et
femmes, filles et garçons marchoient pesle-mesle ensemble tous nuds,
et engendroient des fruits autres que ceux pour la fin desquels elles
avoient esté instituées. Comme de fait, près la porte Montmartre, la
fille d’une bonnetière en rapporta des fruits au bout de neuf mois;
et un curé de Paris, qu’on avoit ouy prescher peu auparavant, qu’en
ces processions les pieds blancs et douillets des femmes estoient fort
agréables à Dieu, en planta un autre qui vinst à maturité au bout du
terme.» (Voy. l’édit. de MM. Champollion.)
N’était-ce pas la pire des Prostitutions que celle qui se couvrait
ainsi du manteau des choses saintes, et qui se mêlait effrontément
aux pratiques de la dévotion? Sauval, qui avait mal lu un extrait du
_Journal de Henri III_, publié en 1621 par Pierre Dupuy, le défigure
entièrement dans ses _Mémoires historiques et secrets concernant les
amours des rois de France_ (p. 103, édit. de 1739), où il met sur
le compte de Henri III les processions de la Ligue et les scandales
dont elles étaient le prétexte. Pierre de l’Estoile avait raconté,
en effet, que le chevalier d’Aumale, qui _faisoit ses jours gras_
de ces processions, «s’y trouvoit ordinairement, et mesme, aux
grans rues et aux églises, jettoit, au travers d’une sarbacane, des
dragées musquées aux damoiselles, qui estoient par luy recognues,
et, après, reschauffées et refectionnées par les collations qu’il
leur apprestoit, tantost sur le pont au Change, autre fois sur le
pont Notre-Dame, en la rue Saint-Jacques, la Verrerie, et partout
ailleurs, où la sainte veufve n’estoit oubliée, laquelle couverte
seulement d’une fine toile, avec un point coupé à la gorge, se laissa
une fois mener par-dessous les bras au travers de l’église Saint-Jean,
mugueter et attoucher, au grand scandale de plusieurs bonnes personnes
dévotes, qui alloient de bonne foy à ces processions.» La demoiselle
de Sainte-Beuve, que l’Estoile appelle _la sainte veufve_, était
fille d’André de Hacqueville, premier président au grand conseil, et
cousine du chevalier d’Aumale, qui en avait fait sa maîtresse. Cette
demoiselle, aussi remarquable par sa beauté que par la légèreté de sa
conduite, joua un rôle assez peu décent dans ces processions nocturnes
qui servaient de prélude à des collations plus scandaleuses encore.
C’était elle qui disait, en parlant des femmes de bien royalistes,
«qu’elle prenoit un singulier plaisir à voir ces damoiselles crottées,
qui s’en alloient à la Bastille raccoustrer les hauts-de-chausses de
leurs maris.» Pierre de l’Estoile paraît avoir copié presque mot à
mot tout ce qu’il rapporte de la Sainte-Beuve dans son _Journal de
Henri III_, d’après une pièce du temps, intitulée: _Conseil salutaire
d’un bon François aux Parisiens_. (Voy. les _Mém. de la Ligue_,
édit. ancienne, t. III, p. 399 et suiv.) On pourrait aussi inférer de
l’analogie textuelle des deux passages, que le _Conseil salutaire_,
qui fut imprimé au mois de juin 1589, est sorti de la plume de Pierre
de l’Estoile. Quoi qu’il en soit, l’aventure de la Sainte-Beuve, dans
l’église Saint-Jean, où «n’y eust respect du lieu ni de la compagnie
qui empeschast certains attouchemens,» avait eu tant d’éclat et causé
tant de scandale, que les processions ne s’en relevèrent pas. On ne
les vit reparaître que le 24 janvier; mais le nombre des personnes
nues avait diminué, et l’on remarquait seulement les enfants du collége
des jésuites, «lesquels estoient tous nuds,» au nombre de trois cents.
(Voy. le _Journal des choses advenues à Paris_ cité par Dulaure, car
les journaux de Pierre de l’Estoile ne mentionnent pas même cette
dernière procession.)
Les ligueurs, qui avaient fait si grand bruit des mœurs dissolues de
la cour, donnaient eux-mêmes l’exemple de la débauche la plus éhontée.
«Aujourdhuy, écrivait l’honnête Pierre de l’Estoile en avril 1589,
brigander son prochain, massacrer ses plus proches, voler les autels,
profaner les églises, violer femmes et filles, ransonner tout le monde,
c’est l’exercice ordinaire d’un ligueur et la marque infaillible d’un
catholique zélé.» L’auteur du _Conseil salutaire d’un bon François
aux Parisiens_ ne fait que répéter, presque dans les mêmes termes,
cette imprécation de Pierre de l’Estoile contre les héros de la Ligue:
«Les violemens des femmes et filles de tous aages, dit-il, mesmes ès
temples saincts, les sacriléges des autels, cela n’est que jeu parmy
eux; c’est vaillantise et galanterie; c’est une forme essentielle
d’un bon ligueur.» La plupart des détails relatifs aux excès de tout
genre commis par les ligueurs se retrouvent à la fois dans le _Conseil
salutaire_ et dans le _Journal de Henri III_, comme si ces deux
ouvrages avaient été rédigés par la même main. Quand le duc de Mayenne,
à la tête de l’armée de l’Union, envahit les faubourgs de Tours
et menaça cette ville (lundi 8 mai 1589), «furent trouvées quelque
quarante ou cinquante, tant femmes que filles, qui s’estoient cachées
dans une cave, lesquelles furent toutes violées, comme par tout le
reste du faubourg; et mesmes dans l’église, quelques femmes et filles,
qui s’estoient refugiées pour se mettre en sûreté, furent forcées en la
présence de leurs maris et de leurs pères et mères, que ces bourreaux
contraignoient d’assister à ce spectacle pour les outrager davantage.
Je vis le lendemain, ajoute l’auteur du _Conseil salutaire_, les licts
qui estoient encore sur le carreau où le vicaire me dit avoir veu
jetter et traisner les filles et les femmes par les cheveux.» Quand le
chevalier d’Aumale, cousin du duc de Mayenne, faisait des courses et
butinait autour de Paris, où il avait son quartier général, «il entra
en des maisons, où il ne trouva que quelques dames et damoiselles,
femmes d’honneur et de vertu, lesquelles, en l’absence de leurs maris,
gens de cœur et de qualité, il prit à force; et, après les avoir
violées, les abandonna à ses soldats.» Au reste, dans ces malheureux
temps, les gens de guerre, à quelque parti qu’ils appartinssent,
huguenots ou catholiques, ligueurs ou royalistes, regardaient comme
la meilleure portion de leur butin les femmes et les filles qui se
trouvaient dans une ville prise, et il était à peu près impossible
de les empêcher d’exercer d’horribles violences sur les malheureuses
qu’ils pouvaient saisir. Souvent, dans l’espace de quelques jours,
une ville, un village, passait alternativement dans les mains des
deux parties belligérantes, et chaque occupation de la place amenait
de nouveaux _violemens_; en sorte que les habitants ne faisaient
que changer de bourreaux. L’armée royale, qui occupait, en 1589, les
villages voisins de Paris, pour faire le blocus de la capitale, avait
peut-être égalé les atroces _forceneries_ qu’on imputait à l’armée
ligueuse. Dans le _Discours véritable de l’estrange et subite mort
de Henry de Valois_ (Troyes, Jean Moreau, 1589, in-8º), l’auteur,
qui s’intitule religieux de l’ordre des Jacobins, accuse le roi de
répandre _le vomissement de sa rage_ dans toutes les villes, telles
que Pontoise, Poissy, Étampes, Saint-Cloud, etc., qu’il avait fait
envahir par ses soldats: «Les filles encore en bas âge, dit-il, et les
religieuses ont esté violées, et les femmes forcées!» Cinq ans plus
tard, lorsque le duc de Mayenne voulut avoir son armée sous les murs
de Paris, pour être prêt à soutenir un siége et même à livrer bataille
(décembre 1593), «les fauxbourgs de Paris, dit l’Estoile, furent
remplis de soldats qui y firent mille vilanies et insolences, forçans
jusques aux vieilles femmes et filles au-dessus de l’aage de dix ans:
de quoy sont faites force informations, mais point de punition.»
Les tribunaux étaient sans action et sans force contre les gens de
guerre, qui devaient leur impunité à la complicité de leurs chefs, et
qui, d’ailleurs, auraient traité les juges et leurs agents avec aussi
peu d’égards que les bonnes gens qu’ils molestaient à qui mieux mieux.
Mais dès que la loi martiale ne régnait plus seule, et quand l’autorité
civile reprenait ses droits, les actes de violence et de débauche, qui
se commettaient dans le peuple et qui arrivaient à la connaissance des
magistrats, étaient promptement et sévèrement punis. On ne peut nier
que l’exemple des abominables excès de la soldatesque n’ait exercé
souvent l’influence la plus corruptrice sur des natures perverses,
qui se croyaient autorisées, en pleine paix comme en temps de guerre,
à se livrer à leurs brutales passions. Ainsi, le viol était un des
crimes les plus fréquents à cette époque, et il empruntait parfois
aux circonstances un caractère particulier de férocité. Ce crime, il
faut le reconnaître, ne se montra jamais moins rare que depuis la
fermeture des lieux de débauche et l’abolition de la Prostitution
légale. Il fallut que le parlement de Paris redoublât de vigilance
et de rigueur, pour diminuer le nombre des attentats contre la pudeur
des femmes et surtout des enfants. «Le mardy 23 décembre 1603, lit-on
dans les Journaux de Pierre l’Estoile, fut pendue en Grève la servante
d’un nommé Depras, huissier de la cinquiesme chambre des enquestes,
pour avoir vendu et livré entre les mains d’un certain jeune homme
une fort belle petite fille de son logis, âgée seulement de neuf à dix
ans, que ce misérable, ayant en possession, avoit vilainement forcée
et gastée, au grand regret et desplaisir dudit Depras, son père, et
de tous ses parens.» Mais on ne voit pas que l’auteur du viol ait
été découvert et puni. La justice, en pareil cas, n’avait pourtant
aucune indulgence en raison de la qualité du prévenu, car, en 1607,
un notaire de Paris, nommé de Nesmes, «ayant malheureusement forcé
une petite fillette, de l’aage de cinq à six ans, fille de Dufresnoy
l’apotiquaire,» s’était réfugié en Flandre, où il se croyait à l’abri
des poursuites criminelles: son extradition fut obtenue par le roi,
que l’_énormité_ du fait avait engagé à en réclamer le châtiment. Ce
notaire, à qui l’on fit subir la question ordinaire et extraordinaire,
ne voulut jamais s’avouer coupable, et comme il n’était accusé que par
un seul témoin, on ne put le condamner qu’au bannissement. Pendant
les horribles souffrances de la torture, il ne cessait de protester
de son innocence: «Ah! plût à Dieu, lui dit le conseiller Faideau, qui
l’interrogeait, plût à Dieu d’être aussi innocent de tout péché, comme
je suis assuré que tu es coupable de cet acte, et qu’autre que toi ne
l’a fait! Mais tu as bon bec, dont bien te prend!» Les viols de cette
espèce se renouvelaient sans cesse à Paris, mais on ne les connaissait
pas tous, car les parents de la victime consentaient souvent à ne
pas se plaindre en justice, moyennant une somme d’argent, et ils
devenaient ainsi complices de l’attentat accompli sur la personne de
l’enfant. Pierre de l’Estoile nous apprend qu’au mois d’août 1607,
«fut constitué prisonnier à Paris, et mis aux prisons de l’Abbaye, le
prieur des _Fratti ignoranti_, pour avoir forcé une petite fillette
âgée seulement de cinq ans et demy, fille d’un courroyeur du fauxbourg
Saint-Germain-des-Prés;» mais il ne nous dit pas que ce misérable ait
reçu la peine de son crime. Quand la partie plaignante, apaisée à prix
d’argent, abandonnait la cause et se déclarait satisfaite, le parlement
assoupissait quelquefois l’affaire, pour éviter le scandale.
Cependant il était un crime abominable qui n’obtenait ni grâce ni
merci, lorsque la rumeur publique la dénonçait aux tribunaux: le
crime de bestialité, dont l’absolution n’est fixée qu’à 90 tournois 12
ducats 6 carlins dans le livre des Taxes de la cour de Rome, entraînait
toujours la peine de mort en France, et ce crime étrange, qui aurait dû
disparaître avec la barbarie, semblait, au contraire, se multiplier à
la fin du seizième siècle. La jurisprudence était la même à l’égard de
cette monstrueuse folie, dans tous les parlements de France: on brûlait
l’homme ou la femme, avec la bête. Claude Lebrun de la Rochette, savant
jurisconsulte beaujolois, dans son ouvrage intitulé: _Les Procez civil
et criminel_ (Rouen, Jacq. Hollant, 1647, in-4º), exprime ainsi les
motifs de la condamnation et du supplice de la bête: «Ces animaux,
dit-il, ne sont pas punis pour leur faute, mais pour avoir esté
instrumens d’un si exécrable malheur, pour raison de quoy la vie est
ostée à la personne raisonnable: estant chose indigne du conspect des
hommes, après une si signalée meschanceté, et parce que l’animal iroit
tousjours rafraischissant la mémoire de l’acte, qu’il faut supprimer
et abolir le plus qu’il est possible; c’est pourquoy le plus souvent
les Cours souveraines ordonnent que les procès de tels délinquans
soient bruslez avec eux, afin d’en estaindre du tout la mémoire.»
Ces sages précautions, l’effrayant appareil du supplice, l’horreur
qui s’attachait partout à la «damnable et brutale cohabitation de
l’homme ou de la femme avec la beste brute,» l’inflexible rigueur
des magistrats indignés, rien n’empêchait néanmoins le crime de se
reproduire, non-seulement dans les campagnes, mais dans l’intérieur des
villes. Dans les Comptes de la prévôté de Paris, recueillis à la suite
des _Antiquités_ de cette ville, par Sauval (t. III, p. 387), on trouve
des détails curieux sur l’exécution d’un nommé Gillet Soulart, qui fut
brûlé à Corbeil avec une truie, en 1465. Dulaure, dans son _Histoire
de Paris_ (t. IV, édit. in-12, p. 563), avance audacieusement que ce
Soulart était un prêtre; mais cette assertion n’est nullement justifiée
par l’extrait auquel renvoie Dulaure. Il y est dit seulement que
Gillet Soulart fut exécuté _pour ses démérites_, et que les dépenses de
l’exécution montèrent à 9 livres 16 sols 4 deniers parisis, savoir: 22
sols «pour avoir porté le procès dudit Gillet en la ville de Paris, et
icelui avoir fait voir et visiter par gens du Conseil;» 2 sols «pour
trois pintes de vin qui furent portées au gibet, pour ceux qui firent
les fosses pour mettre l’attache et la truye;» 2 sols «pour l’attache
de 14 pieds de long ou environ;» 6 livres 12 deniers à Henriet Cousin,
exécuteur des hautes justices, «pour deux voyages qu’il est venu faire
en la ville de Corbeil;» 2 sols 1 denier «pour trois pintes de vin
qui furent portées à la Justice, pour ledit Henriet et Soulart, avec
un pain;» 7 sols 4 deniers «pour la nourriture de ladite truye et
icelle avoir gardée par l’espace de onze jours, au prix chacun jour
de 8 deniers parisis;» 40 sols parisis à Robinet et Henriet, dits les
Fouquiers frères, «pour 500 de bourrées et coterests pris sur le port
de Morsant et iceux faire amener à la Justice de Corbeil.»
Dulaure, qui avait cherché des documents analogues dans les archives
manuscrites de la Tournelle criminelle, cite deux autres supplices pour
crime de bestialité, d’après les registres cotés 84 et 105: Guyot Vuide
fut pendu et brûlé, le 26 mai 1546, «pour cohabitation avec une vache
qui fut assommée avant l’exécution.» Jean de la Soille fut également
brûlé vif, le 5 janvier 1556, avec une ânesse, qui fut aussi assommée,
_par faveur_, avant d’être jetée dans le bûcher. Pierre de l’Estoile
ne cite pas une seule exécution de ce genre dans le _Journal de Henri
III_; mais il en rapporte plusieurs qui eurent lieu sous le règne de
Henri IV. On doit en conclure que la police des mœurs était faite alors
avec plus de soin, et que les tribunaux, qui comptaient tant d’hommes
éclairés et respectables, se proposaient de corriger la dépravation
du siècle. «Quelque temps auparavant, écrirait Pierre de l’Estoile au
mois d’août 1607, s’estoit commis un acte prodigieux, surpassant en
abomination tous les précédents: qui estoit d’un homme, lequel, ayant
eu compagnie d’une jument, en avoit eu deux enfans; pour laquelle
abomination ayant esté condamné à estre brûslé tout vif avec sa jument,
en ayant apelé à Paris, la sentence, confirmée par arrest du parlement,
fut renvoyée sur les lieus pour y estre exécutée, et pour le regard des
deux enfans, fust ordonné que la Sorbonne s’assembleroit pour resoudre
ce qu’on en auroit à faire.» L’Estoile a négligé malheureusement
d’enregistrer la sentence de la Sorbonne, et nous ignorons si ces
deux enfants furent brûlés avec leur infâme père. Nous sommes forcé
néanmoins de mettre en doute, non la bonne foi du chroniqueur, mais la
réalité du fait extraordinaire qu’il a consigné dans ses journaux. Plus
loin, au mois de novembre de la même année, il écrit sur son registre:
«Un jeune garçon condamné en ce mois, à la Tournelle, à estre pendu
et estranglé pour s’estre accouplé avec une jument, la jument assommée
au pied de la potence.» Différents arrêts, relatifs au même crime, ont
été cités par les criminalistes français, notamment par Papon, dans son
_Recueil d’arrests notables des Cours souveraines de France_. Lebrun de
la Rochette, qui rédigeait son traité du _Procès criminel_ du temps de
Henri IV, rapporte un arrêt du parlement de Paris, rendu le 15 décembre
1601 «contre Claudine de Culam, natifve de Rozay en Brie, accusée et
convaincue d’avoir commis cette brutalité avec un chien, fut pendue
estranglée et après brulée avec le chien. Cet arrest est rapporté par
M. Chenu, ajoute-t-il, et l’année passée, 1609, par arrest du parlement
de Dombes, fut exécuté, en la ville de Trevols, contre un villageois
convaincu de l’accointance d’une vache.»