Dulaure remarque avec raison, dans son _Histoire de Paris_ (édit.

in-12, t. IV, p. 492), que les scènes de luxure décrites complaisamment

par Brantôme pour représenter l’état des mœurs de la cour «ressemblent

à celles que pourraient offrir les annales d’un lieu de débauche;» mais

Brantôme, qui vécut jusqu’en 1614, avait quitté la cour en 1582, par

suite d’un dépit de courtisan, pour se retirer dans ses terres, où il

écrivit ses mémoires, qui ne nous sont pas tous parvenus. Sa nièce,

madame de Duretal, prit soin de brûler les plus scandaleux, et l’on

peut juger ce qu’ils étaient par ceux qui nous restent. Brantôme n’a

donc pu voir par ses propres yeux la fin du règne de Henri III ni tout

le règne de Henri IV; il ne savait ce qui se passait au Louvre, que par

les correspondances des amis qu’il y avait laissés, et il s’est abstenu

de recueillir, d’après leur témoignage plus ou moins partial, tous les

faits dont il ne fut pas témoin et garant. Ainsi, ne pouvons-nous pas

lui demander des renseignements sur l’histoire de la Prostitution à la

cour de Henri III et de Henri IV. Brantôme, si on le juge par quelques

pages où il se montre l’implacable ennemi des débauches italiennes,

gémissait sans doute de l’aberration honteuse, dans laquelle était

tombé le dernier des Valois, entouré de vils mignons; il croyait que,

sous l’influence de ces horreurs étrangères, le _joli train_ de la cour

de France avait cessé, et que l’amour des dames, tant recommandé par

les traditions françaises, n’existait plus que chez de vieux courtisans

et d’incorruptibles gentilshommes. Il ne faut pas supposer, néanmoins,

que l’abominable secte des mignons et des hermaphrodites eût détruit

toute honnête galanterie, et que les dames fussent devenues à la

cour de Henri III neutres ou indifférentes dans une question où elles

avaient toujours été les premières intéressées. Il faut même dire, pour

l’honneur des mignons, qu’ils n’étaient pas si négligents du beau sexe,

qu’on pourrait le penser à cause de leur vilaine réputation. Henri III

avait eu des maîtresses, ses favoris en avaient également, et plusieurs

d’entre eux qui périrent de mort tragique ne purent en accuser que les

femmes.

Henri III, lorsqu’il n’était encore que duc d’Anjou, aimait Renée de

Rieux, connue sous le nom de la _belle Châteauneuf_; c’était une de

ces filles d’honneur de Catherine de Médicis, que le fameux libelle

huguenot, intitulé _le Tocsin des Massacreurs_, n’a probablement

pas calomniées, quand il les marque du sceau de la Prostitution:

«Nul n’ignore, lit-on dans ce libelle (p. 49 de l’édit. de 1570),

l’impudicité des filles de la suitte de la Roine mère, tesmoins la

Rouet, Montigny, Chasteauneuf, Atri et autres, desquelles la chasteté

est si peu connue, qu’elle ne trouveroit pas un seul tesmoing chez

tous les courtisans.» Lorsque le duc d’Anjou dut partir pour la

Pologne, où l’appelait le vœu des nobles polonais qui lui avaient

offert la couronne, il voulait trouver un mari pour mademoiselle

de Châteauneuf, à laquelle il avait fait, dit-on, une promesse de

mariage par écrit. Il chercha parmi les seigneurs de la cour celui

qui pourrait prendre son lieu et place. Mademoiselle de Châteauneuf,

qui était d’un caractère orgueilleux et inflexible, ne se prêtait

guère, il est vrai, à ce trafic matrimonial. Le duc d’Anjou jeta les

yeux sur Nantouillet, prévôt de Paris, un de ses compagnons de table

et de plaisir; Nantouillet déclina très-fièrement le déshonneur qu’on

prétendait lui faire, et répondit au nouveau roi de Pologne, que,

«pour épouser une fille de joie, il attendrait que Sa Majesté eût

établi des bordeaux dans le Louvre.» Cette réponse fut rapportée à

Charles IX, qui en garda rancune à Nantouillet. Peu de jours après

(septembre 1573), on intercepta une lettre écrite de Paris par un

courtisan, dans laquelle il était parlé, en ces termes, d’un grand

scandale qui venait d’avoir lieu et qui faisait l’entretien de la

ville et de la cour: «J’ay veu, disait l’auteur de cette lettre, les

trois rois, qu’on appelle le Tyran, le roy de Polongne, et le tiers,

le roy de Navarre, qui, pour rendre grâces à Dieu pour la paix et

leur délivrance, ne cessoyent de le despiter et provoquer à vie, par

leurs lascives puanteurs et autres tels sardanapalismes. Je sceu comme

ces trois beaux sires s’estoient fait servir, en un banquet solemnel

qu’ils firent, par des putains toutes nues...» MM. Champollion, dans

leur édition du _Journal de Henri III_, se sont abstenus de reproduire

certains passages obscènes, que Pierre de l’Estoile avait insérés tout

au long dans son manuscrit. Le banquet n’avait été que le prélude de

scènes plus inouïes encore. Les trois rois, «estant en peine à quoy ils

employeroient le reste de la nuit,» avaient fait avertir Nantouillet,

qu’ils iraient collationner chez lui à l’hôtel d’Hercule, situé au

coin de la rue des Augustins. Nantouillet s’excusa en vain de recevoir

de tels hôtes; mais il fut forcé d’obéir à l’ordre du roi et de faire

apprêter la collation. Les convives, à moitié ivres, avaient formé le

complot de piller l’hôtel d’Hercule: ils s’emparèrent, en effet, de la

vaisselle d’argent, forcèrent les coffres et les armoires, y prirent

tout ce qu’ils trouvèrent de précieux, et ne se retirèrent que chargés

de butin, malgré les plaintes et les prières de Nantouillet. Le bruit

courut, le lendemain, qu’une somme de cinquante mille francs, volée

dans les coffres de Nantouillet, avait été donnée, avec beaucoup de

joyaux provenant de la même source, à la belle de Châteauneuf, pour

la dédommager et la venger du refus que Nantouillet avait fait de sa

main. Celui-ci alla se plaindre au premier président du parlement, qui,

avant de faire informer sur cette affaire, adressa des remontrances

au roi Charles IX: «Ne vous en mettez pas en peine, lui répondit le

roi; faites entendre à Nantouillet qu’il aura trop forte partie, s’il

veut en demander raison.» Nantouillet se le tint pour dit et retira sa

plainte.

Le duc d’Anjou avait déjà rompu avec mademoiselle de Châteauneuf, ou du

moins il lui donnait publiquement pour rivale la princesse de Condé,

dont il portait le portrait pendu à son cou. Son amour pour cette

charmante princesse résista même à l’absence. En revenant de Pologne

pour succéder à Charles IX, il retrouva sa maîtresse; mais il eut le

chagrin de la perdre presque aussitôt. Mademoiselle de Châteauneuf

essaya de reprendre alors ses anciens droits sur le cœur du prince,

qui n’avait pas cessé de lui montrer beaucoup d’affection. Elle fut

encore un moment la maîtresse du roi, quoique les mœurs de Henri

eussent subi une triste métamorphose: elle était si peu tolérante

pour les mignons, que Henri III en revint à l’idée de la marier,

afin de se débarrasser d’elle. Il s’était marié lui-même avec Louise

de Vaudemont; il savait que cette princesse avait été recherchée

par le comte de Brienne, qui en estait toujours épris: «Comte, lui

dit-il d’un ton de maître, je viens de vous ôter votre maîtresse;

mais, en échange, je veux vous donner la mienne et que vous épousiez

Châteauneuf.» Ce n’était pas une plaisanterie; et le comte de Brienne

ne put échapper à ce mariage, qu’en quittant précipitamment la cour.

La belle Châteauneuf en fut bien aise. Elle ne souhaitait pas trouver

un mari, et elle aspirait toujours à conserver son titre de maîtresse

du roi; mais elle eut l’imprudence d’entrer en lutte ouverte contre

la jeune reine, et Catherine de Médicis lui défendit de reparaître

à la cour. Le roi se garda bien de la soutenir, et, comme elle se

vit abandonnée de ce prince, que les mignons avaient irrité contre

elle, le dépit lui fit faire un coup de tête dont elle se repentit

bientôt. Cette fille, «si entière et si dédaigneuse, dit Brantôme,

que, quand quelque habile et galant homme la venoit accoster et la

taster d’amour, elle lui respondoit si orgueilleusement, en si grand

mespris d’amour, par paroles si arrogantes, car elle disoit des mieux,

que plus n’y retournoit, se laissa si bien aller à un qui obtint tout

d’elle quelques jours avant qu’elle se mariast.» C’était un Italien,

nommé Altoviti, «qui n’estoit nullement comparable à force autres

honnestes gentilshommes qui l’avoient voulu servir.» Deux ans après,

l’ayant _trouvé paillardant_, dit l’Estoile (septembre 1577), elle le

tua _virilement_ de sa propre main. Henri III n’avait que faire d’une

maîtresse en titre, et il se réjouit d’être ainsi délivré des éternels

reproches de mademoiselle de Châteauneuf, qui lui faisait honte de ses

infâmes habitudes. Il ne retomba plus depuis sous la domination d’une

femme; mais, en dépit de ses _mignons fraisés_, il revenait, de temps

à autre, aux premiers penchants de sa jeunesse. On l’accusa d’avoir

poussé son favori, René de Villequier, à tuer sa femme (août 1577),

qui était grosse, «combien que son mari, plus de dix mois auparavant,

n’eust couché avec elle.» Cette dame avait pour amant le seigneur de

Barbizi, beau jeune homme parisien qu’elle refusait de sacrifier à la

jalousie du roi. «Ce meurtre fust trouvé cruel, dit l’Estoile (_Journal

de Henri III_, ancienne édit.), comme commis en une femme grosse de

deux enfants, et estrange, comme fait au logis du roy (à Poitiers),

Sa Majesté y estant, et encores en la cour, où la paillardise est

publiquement et notoirement prattiquée entre les dames, qui la tiennent

pour vertu. Mais l’yssue et la facilité de la grâce et remission qu’en

obstinst Villequier, sans aucune difficulté, firent croire qu’il y

avoit, en ce fait, un secret commandement du roy, qui payoit ceste dame

pour un refus en cas pareil.» Cette dernière phrase appartient à Pierre

Dupuy, qui, mieux informé que Pierre de l’Estoile, l’avait mise dans

sa copie à la place de la phrase qui existe dans l’original, où l’on

trouve seulement: «Pour un rapport qu’on lui avoit fait, qu’elle avoit

mesdit de Sa Majesté en pleine compagnie.» Dans un _tombeau_ satirique,

qui fut composé alors sur ce tragique événement, on n’épargna pas plus

l’_impudique_ femme que son _exécrable_ mari:

Non l’ire, non l’honneur, non quelque humeur jalouse

L’ont fait ensanglanter au sang de son espouse.

D’honneur, en eust-il donc? eut-il esté jalous

D’une qu’il scavoit bien estre commune à tous,

Et que mesme il avoit nourrie en tous delices,

Adheré, consenty, mille fois, à ses vices?....

Va, passant, elle a eu justement le salaire

Que merite à bon droit une femme adultere,

Et luy, soit pour jamais dit l’infame bourreau

De celle dont il fut autrefois macquereau!

Le recueil de Sauval, publié en 1739 sous le titre de _Mémoires

historiques concernant les amours des rois de France_, renferme

plusieurs anecdotes qui prouvent que les mignons étaient plus portés

que le roi à l’égard des femmes. Un jour, Henri III «se mit en tête

de gagner la femme d’un conseiller du parlement, non moins belle que

vertueuse, et enfin en étant venu à bout au Louvre, dans son cabinet,

il l’abandonna ensuite à ses mignons; mais cette pauvre dame, alors

désespérée et saisie d’un tel outrage, tombant pasmée, rendit l’esprit

dans leurs bras.» Une autre fois, la Guiche, un des mignons, étant

éperdument amoureux de madame de la Mirande, «femme d’une vertu à

l’espreuve,» le roi ne dédaigna pas de servir les intérêts de son

favori, et attira cette dame au Louvre sous prétexte de lui octroyer

«un don sur les coches.» La belle solliciteuse arrive à l’heure où

le roi était à table; on l’introduit dans un cabinet mystérieux, et

là Henri III vint lui-même plaider la cause malhonnête de la Guiche:

«La voyant inflexible et que, pour échapper du danger où son avidité

l’avoit précipitée, elle alléguoit qu’une incommodité ordinaire aux

personnes de son sexe l’empeschoit de lui accorder ce qu’il desiroit,

là-dessus il la fait prendre devant lui par deux valets: le reste ne

se devine que trop. Ces Tarquins, après cela, laissèrent aller leur

Lucrèce, sans se soucier, ni de l’entendre pleurer alors avec des

larmes de sang sa pudicité violée, ni de la pitié et de l’horreur

qu’elle faisoit à tout le monde par ses cris et ses heurlements

épouvantables.» Un autre jour, ce sont _les plus grandes coureuses

de Paris_ que le roi fait amener, dans ses _coches_, à Saint-Cloud.

Dès qu’elles sont arrivées, il ordonne qu’on les dépouille de leurs

vêtements; il fait mettre nus également les Suisses de sa garde, et

il leur livre ces malheureuses, qui se dispersent dans les jardins

en poussant d’indécentes clameurs. Accompagné de ses mignons et _de

ses plus confidents_, «il prit plaisir à considérer attentivement ce

qui se couvre d’un voile de ténèbres, même en toutes rencontres.» De

pareils spectacles, qui font horreur, n’étaient pas rares à la cour,

mais sur une échelle infiniment plus restreinte, et il n’y avait pas

que des coureuses et des Suisses qui en fissent les frais. Brantôme

parle, avec une réserve qui ne lui est pas ordinaire (voy. _les Dames

galantes_, 4e discours, art. 2, de l’Amour des filles) d’une _belle_

comédie, intitulée _le Paradis d’amour_, qui fut inventée par une fille

de la cour, et qui fut jouée par elle-même «dans la salle de Bourbon, à

huys clos, où il n’y avoit que les comédiens qui servoient de joueurs

et de spectateurs tout ensemble;» il n’y avoit que six personnages,

trois hommes et trois femmes, savoir: un prince et sa maîtresse, un

seigneur et une grande dame _de riche matière_, un gentilhomme et

la fille, auteur de la pièce: «Certes, toute fille qu’elle estoit,

joua son personnage aussy bien ou mieux possible que les mariées:

aussy avoit-elle veu son monde ailleurs qu’en son pays, et, comme dit

l’Espagnol: _Rafinada en Segovia_, c’est-à-dire _raffinée en Ségovie_,

qui est un proverbe en Espagne: d’autant que les bons draps se

raffinent en Ségovie.»

Les dames de la cour n’avaient que trop profité, le règne de François

Ier à cette école de Prostitution qui ne suspendait jamais ses leçons

scandaleuses; mais leurs désordres, longtemps cachés à l’ombre

du trône, s’étaient tout à coup révélés à l’indignation publique,

lorsque la Réforme et la Ligue avaient fait tomber successivement tous

les voiles qui enveloppaient la vie privée des rois et des grands.

L’œil indiscret du peuple plongea dans des abîmes de dépravation

jusqu’alors inconnus; et quand la hideuse vérité se fit jour de

toute parts, chacun s’efforça d’arracher les derniers lambeaux qui

la couvraient. Ainsi, dans un pamphlet satirique qui commençait à

circuler à Paris en 1587, sous le titre de _Bibliothèque de madame

de Montpensier_, et qui fut recueilli alors par Pierre de l’Estoile

dans ses Registres-journaux, plusieurs des ouvrages imaginaires, qui

étaient censés faire partie de cette Bibliothèque, font allusion à

la conduite débordée des dames et des filles de la cour. Voici les

intitulés de ces ouvrages, que nous nous abstiendrons de faire suivre

d’aucune explication, car ils en disent assez par eux-mêmes: _La

manière d’arpenter briefvement les grands prez_, par madame de Nevers.

«Grandprez, son escuyer,» ajoute l’Estoile.—_Secrets pour depuceler les

pages_, par M. de Sourdis.—_Les diverses assiettes d’amour_, traduites

d’espagnol en françois par madame la mareschale de Retz, au seigneur

de Dunes, son escuyer.—_Le moyen de besoigner à cloche-pied à tout

venant_, par madame de Montpensier (la boiteuse).—_Les ribauderies

de la cour_, recueillies par le sieur de Liancour, à l’instance

de Caboche.—_Le tresbuchet des filles de la cour_, par la dame de

Saint-Martin.—_Traicté des bouffonneries et maquerellages de la cour_,

par le comte de Maulevrier.—_L’histoire de Jehanne la Pucelle_, par

mademoiselle de Bourdeille.—_La rhetorique des maquerelles_, par

madame de la Chastre.—_Almanach des assignations d’amour_, par madame

de Pragny.—_Le J’en veux_ des filles de la reine, en musique, par

madame de Saint-Martin.—_Le Foutiquet des demoiselles_, de l’invention

du petit la Roche, chevaucheur ordinaire de la paix, etc. Nous avons

emprunté ces citations, tantôt à l’édition de Lenglet-Dufresnoy,

tantôt à celle de MM. Champollion, sans nous préoccuper des variantes

qu’elles offrent l’une et l’autre. Une pièce du même genre et de

la même époque, le _Manifeste des dames de la cour_, peut servir de

commentaire à quelques-uns de ces titres de livres imaginaires. C’est

une confession des plus grandes pécheresses, à commencer par la reine

mère, qui s’accuse d’avoir élevé ses enfants _en tous vices, blasphèmes

et perfidies_, et ses filles _en liberté impudique, souffrant et

autorisant un bordeau en sa cour_. Le Manifeste, «donné à Charcheau, au

voyage de Nerac,» et signé _Pericart_, «avec permission de monseigneur

l’archevesque de Lyon,» se termine ainsi: «Les damoiselles Victri,

Bourdeille, Sourdis, Birague, Surgère, et tout le reste du chou (_sic_)

des filles de la roine mère, disent toutes d’une voix: Ah! ha! ha!

mon Dieu! que ferons-nous, si tu n’estens ta grande miséricorde sur

nous? Nous crions donc à haute voix, que tu nous veuilles pardonner

tant de pecchez de la chair, commis avec rois, princes, cardinaux,

gentilshommes, évesques, abbés, prieurs, poëtes, et toute autre sorte

de gens de tous estats, mestiers, qualités et conditions, jusques aux

muletiers, valets, pages et laquais de messieurs, ladres, pouacres,

essorillés, punois, poivrés, greslés, pelés et vérolés. Et disons,

avec M. de Villequier: «Mon Dieu! miséricorde, donne-nous la grande

miséricorde; et si nous ne pouvons trouver maris, nous nous rendrons

aux Filles-Repenties!»

On peut juger, à vue de pays, combien d’aventures scandaleuses

alimentaient la chronique de la cour, où les vieux n’étaient souvent

pas plus sages que les jeunes; mais quel que fût le relâchement des

mœurs, on ne pardonnait pas aux maladroits qui se laissaient surprendre

en flagrant délit. Henri III avait lui-même des accès de pruderie et

de sévérité, lorsqu’un éclat fâcheux venait à trahir le mystère des

amours illicites. Il voulut faire trancher la tête au seigneur de la

Loue, qui avait une intrigue avec la Malherbe, une des filles d’honneur

de la reine; mais il se contenta de la lui faire épouser, bon gré,

mal gré, et il l’envoya ensuite passer avec elle le temps de la lune

de miel dans la prison de Vincennes, en les menaçant tous deux, «à

cause, dit l’Estoile (22 mars 1578), de l’outrage et excès par lui

fait en la maison de la roine son espouse, ayant esté si presumptueux

que d’engrosser une de ses filles.» Henri IV, qui avait tant de motifs

d’être indulgent sur ce chapitre, faillit punir avec la dernière

rigueur le baron de Termes, frère du duc de Bellegarde, qui se trouvait

dans le même cas que le seigneur de la Loue, «ayant esté surpris, dit

l’Estoile (février 1604), la nuit, couché en la chambre des filles de

la roine, avec la Sagonne, une des filles de ladite dame, qu’il aimoit

et entretenoit dès longtemps, estant grosse de son fait, s’en estant

sauvé tout nud et en chemise.» Tallemant des Réaux rapporte cette

aventure avec des différences: «Il étoit de fort amoureuse manière,

dit-il dans l’_Historiette de M. de Termes_. Rien ne fit tant de bruit

que la galanterie d’une fille de la reine mère, nommée Sagonne. Il alla

familièrement coucher avec elle dans le Louvre. La gouvernante fit du

bruit; il sauta par la fenêtre, mais il laissa son pourpoint: c’étoit

au premier étage du Louvre, sur le perron. Les gardes de la porte le

laissèrent se sauver; il étoit assez aimé, puis on pardonne aisément

les crimes de l’amour.» Marie de Médicis, tout Italienne qu’elle était,

se sentit si fort offensée de cet horrible scandale, qu’elle pria le

roi de faire trancher la tête au baron de Termes. Henri IV l’exila

seulement pour quelques mois, et ne lui fit pas épouser la Sagonne,

qui fut ignominieusement chassée, avec madame de Drou, gouvernante des

filles, et la reine se montra inflexible, «comme elle fait toujours,

dit l’Estoile, là où il va de l’honneur et de la chasteté.»

Henri IV n’avait pas le droit d’être trop sévère en pareille affaire;

aussi, en ayant l’air de s’associer à l’indignation de la reine, il

n’usa pas de trop de rigueur à l’égard des deux amants qui s’étaient

laissé surprendre. On dit même que, cette aventure ayant attiré son

attention sur la Sagonne, il voulut la connaître, et profita, pour

cela, de l’absence de M. de Termes. Suivant le Duchat, la Sagonne ne

serait autre que cette demoiselle de la Bourdaisière qui figure parmi

les maîtresses de Henri IV. Ce prince trouvait bon que ses courtisans

l’imitassent; mais il exigeait que les choses se passassent sans

scandale, et, à l’instar de François Ier, il se montrait toujours, en

paroles du moins, très-galant chevalier de l’_honneur des dames_. «Le

roi Henri IV, dit Bassompierre (_Nouveaux Mémoires_, p. 171), avoit

celui (le faible) des femmes à redire en lui, qui, bien qu’il fût

tolérable en ce qu’il n’enlevoit point les filles ni les femmes à leurs

pères, à leurs maris, il y avoit néanmoins beaucoup de mauvais exemples

et de scandales, en ce qu’il ne s’en cachoit point et faisoit connoître

au public les vices que la bienséance ordonne de cacher.»

On a vu, dans le chapitre précédent de cette Histoire, que le roi

sacrifiait, au besoin, pères et maris à ses amours et même à ses

fantaisies. Les mœurs de la cour ne pouvaient pas être différentes des

siennes. On doit lui savoir gré, cependant, d’avoir considérablement

diminué, à sa cour, la dépravation italienne, que le règne de Henri

III avait attachée, comme une lèpre, à la jeune noblesse française.

Lors de la publication des _Hermaphrodites_, en 1605, il fit semblant

de croire que cet ouvrage était une satire de sa cour, et non de celle

de Henri III, et il approuva hautement le libelle d’Artus Thomas,

«qui descouvroit, dit l’Estoile, les mœurs et façons de faire impies

et vicieuses de la cour, faisant voir clairement que la France est

maintenant le repaire de tous vices, volupté et impudence, au lieu

que jadis elle estoit une academie honorable et seminaire de vertu.»

Il faut constater, néanmoins, que la _belle galanterie_ commence sous

le règne de Henri IV, et que, si le fond des mœurs de la cour était

ordinairement corrompu, la forme, si l’on peut s’exprimer ainsi, en

était souvent honnête et toujours élégante. Les plaisirs sensuels, à

cette époque, semblaient la principale affaire, mais ils prenaient une

allure plus raffinée et plus décente; ils s’entouraient de délicatesses

morales et d’une sorte de mysticisme. L’_Astrée_ d’Honoré d’Urfé

servait de code souverain aux amants.

Le luxe excessif qui avait envahi la cour de Henri IV, quoique ce

prince eût, au plus haut degré, le goût de la simplicité, ne pouvait

qu’être nuisible aux bonnes mœurs. C’étaient les maîtresses du roi,

qui, malgré lui, donnaient le ton à la mode, et la mode devenait

l’auxiliaire de la Prostitution. Quand on voit Gabrielle d’Estrées

payer 1,900 écus (12 novembre 1594) un mouchoir brodé, on comprend

tout ce que ses rivales pouvaient faire pour avoir des mouchoirs

aussi riches. De là, sans doute, une foule de compromis secrets qui

déshonoraient celles que la coquetterie et la vanité poussaient à

leur perte. Sauval raconte, dans les _Amours des rois de France_, une

singulière anecdote, qui nous apprend le honteux trafic que l’amour

du luxe autorisait chez les plus grandes dames. Un grand prévôt de

l’hôtel du roi, lequel n’est pas nommé, poursuivait depuis longtemps

une grande princesse, qu’on ne nomme pas davantage: il n’avait trouvé

que des dédains et des refus; mais enfin on entra en composition,

et il fut décidé qu’une tapisserie, que convoitait la dame, serait

le prix d’une nuit qu’elle accorderait au grand prévôt de l’hôtel.

Celui-ci eut la mauvaise foi de ne vouloir pas, le lendemain, livrer

la tapisserie promise, «parce que cette nuit-là se passa de sorte,

par sa faute, qu’il sortit du lit comme il y étoit entré.» Là-dessus,

contestation et débat entre les parties. On choisit pour arbitre la

femme d’un des secrétaires d’État, laquelle termina le différend, sous

condition «que tous deux ensemble chargeroient la tapisserie sur le

dos d’un crocheteur, et que la princesse passeroit encore une autre

nuit avec cet amoureux si journalier.» N’est-ce pas là une des faces

les plus hideuses de la Prostitution, dans un temps où les bordeaux

étaient abolis par ordonnance du roi? Henri III se mit fort en colère

contre Ruscelay, qui avait osé lui dire, au sujet de l’épidémie de

1584, «que la cour estoit une plus forte peste, sur laquelle l’autre ne

pouvoit mordre» (voy. _Journal de Henri III_, à la date du 19 octobre

1584); mais Henri IV n’eût fait que rire s’il avait lu, dans les

Registres-journaux de Pierre de l’Estoile (octobre 1609), à l’occasion

de l’esclandre causée par les amours du prince de Joinville et de la

comtesse de Moret: «Ceux qu’on tenoit à la cour pour les plus accorts

et avisés, et qui pénétroient plus avant dans les sacrés mystères des

dieux (encores que le plus souvent ils y vivent aussi humbles que les

autres), disoient qu’en ce beau fait il y avoit du dessein couvert du

roy, qui avoit fait faire à la comtesse ce qu’elle avoit fait, et qu’en

tels actes on estoit pour le jourdhuy si peu scrupuleux à la cour, que,

comme dit Lipse en ses epistres (et pense que c’est la 22e): _Mores jam

vocentur, nec in veniam modo veniant, sed in laudem_.»

[Illustration:

Imp. Delamain et Sarazin, 8, r. Git-le-Cœur Paris

FILLES REPENTIES

]

CHAPITRE XL.

Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tome 6/6 · 第 12 / 23 段