Henri IV ne pouvait vivre sans une maîtresse en titre, ce qui ne

l’empêchait pas de prendre autant de maîtresses _volantes_ qu’on

lui en présentait. Madame de Beaufort était à peine inhumée, que les

courtisans se disputaient à qui lui donnerait une héritière dans les

bonnes grâces du roi: on trouva mademoiselle Henriette d’Entragues.

Elle était fille de cette belle et douce Marie Touchet qui avait été

aimée de Charles IX et qui fut mariée avec François de Balzac, seigneur

d’Entragues. Cette demoiselle, âgée de dix-neuf à vingt ans, ne se

distinguait pas moins par son esprit que par sa beauté; elle avait

surtout, dit Sully, «ce bec affilé, qui, par ses bonnes rencontres,

rendoit sa compagnie des plus agréables.» Mademoiselle d’Entragues fut

si bien recommandée au roi par les personnes qui voulaient en faire

une favorite, que le roi éprouva aussitôt le désir «de la voir, puis

de la revoir, puis de l’aimer.» Il l’aima, dès qu’il l’eut vue; et

mademoiselle d’Entragues, docile aux leçons de sa mère, et surtout de

son frère, se laissa volontiers aimer. Elle n’en était pas, dit-on,

à son apprentissage; cependant elle marchanda longtemps les dernières

faveurs, que Henri IV réclamait avec toute l’ardeur d’un amant et toute

l’autorité d’un roi. Il y eut, à ce sujet, un des plus monstrueux

trafics de prostitution, que nous fournisse l’histoire des amours

des rois. La famille d’Entragues, le père, la mère, leurs amis et

leurs conseillers auraient été plus ou moins mêlés à ces honteuses

négociations, dont le but était un marché impudique. On demandait

cent mille écus de la vertu de mademoiselle d’Entragues. Quelques

mémoires rapportent que la somme fut réduite à cinquante mille. Dans

tous les cas, on tomba d’accord sur le prix; mais on ne s’en tint pas

à l’argent: mademoiselle d’Entragues, par le conseil de ses père et

mère, demandait une promesse de mariage, sous cette étrange condition

qu’elle fournirait au roi un enfant mâle dans le délai d’une année!

«Je suis observée de si près, disait Henriette d’Entragues à son amant,

qu’il m’est absolument impossible de vous accorder toutes les preuves

de reconnaissance et d’amour, que je ne puis refuser au plus grand

roi du monde. Il faut une occasion; et je vois bien que nous n’aurons

jamais de liberté, si nous ne l’obtenons de M. et madame d’Entragues.»

Ceux-ci consentaient à fermer les yeux, dès qu’ils auraient en mains

la promesse de mariage signée et scellée en bonne forme. «Cette

pimbêche et rusée femelle sut si bien cajoler le roy,» dit Sully, que

la promesse fut souscrite et donnée «pour la conqueste d’un trésor

que peut-estre il ne trouveroit pas.» Sully eut le courage de faire

tous ses efforts pour détourner son maître de cette folie amoureuse,

qui menaçait de lui coûter plus de cent mille écus; il déchira même

la promesse de mariage, que lui montrait le roi: «Si vous vouliez

bien vous rappeler, lui dit-il avec fermeté, ce que vous m’avez dit

autrefois de cette fille et de son frère le comte d’Auvergne, du vivant

de madame la duchesse (de Beaufort); des propos que vous me teniez tout

haut, et des ordres dont vous me chargeastes de faire sortir de Paris

tout ce bagage (car c’estoit ainsy que vous vous exprimiez en parlant

alors de la maison de M. et madame d’Entragues), vous pousseriez plus

loin ce doute où vous estes, et compteriez encore moins de trouver la

pie au nid, et, en tout cas, vous penseriez que ce n’est pas une pièce

qui mérite d’estre achetée cent mille escus, et Dieu veuille qu’il ne

vous en couste pas davantage un jour à venir!»

Ces conseils, émanés d’un bon et loyal serviteur, étaient soutenus

par toutes les distractions galantes que pouvait imaginer le parti

contraire à mademoiselle d’Entragues. Tous les jours on _produisait_

de nouvelles filles, qui, choisies parmi les plus jolies et les plus

séduisantes, ne servaient, en quelque sorte, qu’à exciter encore plus

la passion du roi pour mademoiselle d’Entragues. «Il ne possédoit pas

encore mademoiselle d’Entragues, dit Bassompierre dans ses _Mémoires_,

et couchoit parfois avec une belle garce nommée la Glandée.» Il allait

passer la nuit à l’hôtel de Zamet, où on la lui amenait. La Glandée fut

bien vite détrônée par la Fanuche.

Tallemant des Réaux, qui nous a révélé de si neuves et si curieuses

particularités sur Henri IV, rapporte un bon mot, un peu libre, de ce

prince, au sujet de la Fanuche, qu’on lui avait présentée comme une

vierge et qui n’en était pas à son apprentissage. (Voy. l’édit. des

_Historiettes_, publiée avec commentaires par MM. Monmerqué et Paulin

Paris, membres de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, t.

Ier.)

Cette Fanuche fut longtemps une courtisane à la mode dans le grand

style de la belle Impéria et des courtisanes italiennes; elle était

renommée surtout à cause de son beau corps et de ses perfections

secrètes. Un quatrain, imprimé en 1637 dans la seconde partie des

_Poésies et rencontres_ du sieur de Neuf-Germain, poëte _hétéroclite_

de Gaston d’Orléans, nous prouve que Fanuche, à cette époque (elle

avait alors plus de quarante ans), était encore digne des hommages de

ses admirateurs et des éloges de la poésie galante.

Mais Henri IV ne se contentait pas de ces amours de passage: il voulait

une maîtresse à poste fixe, il avait le cœur pris, il eût donné la

moitié de son royaume pour posséder mademoiselle d’Entragues. Il la

posséda, moyennant la promesse de mariage et un don de cent mille

écus. On lui fit crédit pour la somme. Quand il fallut payer, il

s’exécuta en rechignant; et il ordonna d’apporter dans son cabinet

ces belles espèces sonnantes, qu’on étala devant lui sur le plancher:

«Ventre-saint-gris! s’écria-t-il en voyant ces monceaux d’or à ses

pieds, voilà une nuit bien payée!» Il s’attacha dès lors à cette

conquête, qui lui avait coûté si cher, et il éleva mademoiselle

d’Entragues au rang de favorite, sans se faire faute de s’éparpiller

çà et là en infidélités, qui ne le rendaient ni moins tendre ni moins

empressé pour elle.

Son divorce avait été prononcé en cour de Rome, mais, quelque puissant

que fût son amour, il s’était laissé engager dans une alliance

politique, et il épousa Marie de Médicis, en 1600. Mademoiselle

d’Entragues, qui s’était inutilement opposée à cette union, mit tout en

jeu pour conserver son titre et ses fonctions de favorite, en renonçant

à devenir reine de France. Henri IV l’avait créée marquise de Verneuil,

et il ne paraissait nullement résolu, malgré son mariage, à cesser des

relations qu’il préférait à toutes les autres.

Cependant Henriette de Balzac, dont le caractère violent, souple

et despote à la fois, avait exercé un grand empire sur le roi, ne

lui épargnait pas les gronderies et les mauvais compliments; elle

lui dit, un jour, «que bien lui prenoit d’être roi, que sans cela

on ne le pourroit souffrir, et qu’il puoit comme charogne.» (Voy.

l’historiette de Henri IV, dans Tallemant des Réaux.) Elle l’appelait

le _capitaine Bon vouloir_, parce qu’il était toujours prêt à payer

de sa personne en galanterie, et qu’il se sentait porté pour toutes

les femmes, en général. La marquise de Verneuil, qui logeait à l’hôtel

de la Force près du Louvre, partageait, pour ainsi dire, avec la

reine, les attentions du roi et les assiduités des courtisans; elle

ne désespérait pas de l’emporter tout à fait, un jour ou l’autre, sur

Marie de Médicis, qu’elle ne nommait pas autrement que l’_Italienne_ ou

la _grosse banquière_. Cette installation publique d’une maîtresse en

titre, vis-à-vis du Louvre, était un scandale qui faisait murmurer le

peuple et gémir les vrais serviteurs de Henri IV.

On essaya, pour le séparer de cette femme astucieuse qui en voulait

toujours à la couronne de France, une foule de combinaisons et

d’intrigues amoureuses, destinées à diminuer le pouvoir de la marquise

de Verneuil, en diminuant son prestige; mais Henri IV, en courant

les aventures qu’on lui préparait, ne laissait pas de revenir _plus

échauffé_ à la marquise. En 1600, selon Bassompierre (anciens et

_nouveaux_ Mémoires), il devint _un peu_ amoureux d’une des filles

de la reine, nommée la Bourdaisière; puis, de madame de Boinville,

femme d’un maître des requêtes; puis, de mademoiselle Clein; puis,

de la femme d’un conseiller nommé Quelin; puis, de la comtesse de

Lemoux; puis, d’une dame d’honneur de la reine, appelée Foulebon, etc.

La marquise de Verneuil n’en était pas moins fêtée; mais l’exemple

du roi lui apprit sans doute à se donner du bon temps, et l’on peut

supposer que les consolateurs ne lui manquèrent pas. Un mot de Henri

IV, rapporté par Tallemant des Réaux, ferait penser qu’il n’était pas

jaloux de la marquise, comme il l’avait été de Gabrielle d’Estrées.

«On lui dit que feu M. de Guise étoit amoureux de madame de Verneuil;

il ne s’en tourmenta pas autrement, et dit: Encore faut-il leur

laisser le pain et les putains! on leur a ôté tant d’autres choses!»

La marquise de Verneuil se sentait assez sûre de l’attachement du

roi, pour n’avoir rien à craindre des rivales de rencontre qu’il lui

donnait; néanmoins, son crédit fut balancé un moment par celui de

Jacqueline du Bueil, fille d’un brave gentilhomme breton, Claude du

Bueil, seigneur de Courcillon. Le roi, pendant une de ses brouilles

avec sa maîtresse en titre, avait fait son passe-temps de cette jeune

et charmante personne, qui n’osa rien lui refuser et qui se trouva

grosse. Il s’agissait de mettre l’accident sous la responsabilité

d’un mari: «Le mardy 5 du mois d’octobre (1604), raconte ingénument P.

de l’Estoile dans son _Registre-journal_ du règne de Henri IV, à six

heures du matin, mademoiselle du Bueil, nouvelle maistresse du roy,

espousa à Saint-Maur-des-Fossez le jeune Chauvalon, jeune gentilhomme,

bon musicien et joueur de luth, piètre (ainsi qu’on disoit) de tout

le reste, mesme des biens de ce monde. Il eut l’honneur de coucher

le premier avec la mariée, mais esclairé, ainsi qu’on disoit, tant

qu’il y demeura, des flambeaux et veillé des gentilshommes, par le

commandement du roy, qui le lendemain coucha avec elle à Paris au

logis de Montauban, où il fut au lit jusqu’à deux heures après midy.

On disoit que son mary estoit couché en un petit galetas au-dessus de

la chambre du roy, et ainsi estoit dessus sa femme, mais il y avoit un

plancher entre deux.» Cette nouvelle maîtresse menaçait d’évincer la

marquise de Verneuil, mais celle-ci n’était pas en peine des moyens de

ramener le roi; elle fit attaquer vigoureusement le cœur de Jacqueline

du Bueil, par le jeune prince de Joinville, frère du duc de Guise,

qui la courtisait elle-même et qui lui était tout dévoué. Quand les

deux amants se furent convenus et entendus, on avertit le roi, qui

se plaignit amèrement à la vieille duchesse de Guise: «Qu’on épouse

ma maîtresse, à la bonne heure, dit-il, j’y consens; mais qu’on me la

dispute et qu’on s’en tienne à en être le galant, c’est ce que je ne

souffrirai point!» Il aurait fait arrêter le prince de Joinville, si

ce rival trop favorisé n’eût renoncé tacitement à la possession de

Jacqueline, en s’éloignant d’elle et de la cour. Henri IV pardonna:

mademoiselle du Bueil fut faite comtesse de Moret, et le fils qu’elle

mit au monde, après le départ du prince de Joinville, fut légitimé

comme l’avaient été ceux de Gabrielle d’Estrées.

La marquise de Verneuil tenait sous le charme son _capitaine Bon

vouloir_; elle lui avait laissé des souvenirs qui le ramenaient

toujours auprès d’elle, en dépit de toutes les amourettes. Lorsqu’elle

fut accusée d’avoir trempé dans un complot contre le roi, avec son

père, son frère et d’autres seigneurs, elle ne fit que rire et railler;

quand elle fut condamnée, elle n’eut qu’à voir le roi pour obtenir la

grâce de tous les conjurés, et bien que son rôle de favorite ait cessé

vers cette époque, Henri IV allait la voir souvent et ne lui faisait

pas moins bon visage. La marquise le divertissait plus que personne

au monde, et la reine était toujours jalouse d’elle. Au mois de mars

1607 il se rendit avec la cour à Chantilly, où séjournait madame de

Verneuil. Il avait emmené avec lui une fille, nommée Lahaye, «qu’il

entretenoit, dit l’Estoile, et qu’il menoit partout où il alloit.»

La marquise lui dit, en bouffonnant comme de coutume: «Vous avez de

mauvais fourriers avec vous, qui vous logent à Lahaye, au vent et à la

pluie!» Cette Lahaye fut disgraciée l’année suivante, et prit le voile

dans l’abbaye de Fontevrault: «retraite finale et assez ordinaire des

dames du mestier, dit P. de l’Estoile (à la date du 30 mars 1608), où

quelques fois elles ne laissoient pas de le continuer.» Une anecdote,

racontée dans les notes de Lenglet-Dufresnoy sur le _Journal de Henri

IV_ (à la date du 12 Mars 1604), nous apprend que le roi traînait

partout à sa suite, dans ses voyages comme dans ses dévotions, un

troupeau de femmes et de filles de la cour; ainsi, quand il allait

entendre les sermons du père Gonthier, jésuite, aux différentes

églises de Paris, ces dames y venaient à l’envi, en grande toilette,

pour y briguer un regard et un sourire de Henri IV. Une fois, que le

jésuite prêchait à Saint-Gervais, la marquise de Verneuil et beaucoup

de dames vinrent se placer près de l’œuvre, où le roi était assis.

Elles chuchotaient entre elles; et la marquise échangeait des signes

d’intelligence avec Henri IV, qui avait de la peine à s’empêcher de

rire. Le père Gonthier s’arrêta court au milieu de sa prédication,

et se tournant vers le roi: «Sire, lui dit-il avec amertume, ne vous

lasserez-vous jamais de venir avec un sérail entendre la parole de

Dieu, et de donner un si grand scandale dans ce lieu saint?» Le roi

ne lui sut pas mauvais gré de la réprimande; mais il n’en fut pas plus

réservé dans sa manière d’être, et il n’évita pas davantage de causer

du scandale à ses sujets.

Son dernier amour, celui qui mit peut-être le poignard dans la main

de Ravaillac, a montré jusqu’où pouvait aller la dépravation de ses

mœurs. C’est un des épisodes les plus étranges de l’histoire de la

Prostitution à la cour de France. «Le roy, en ce temps, écrivait Pierre

de l’Estoile dans ses Journaux, sous la date du mois de juin 1609,

esperduement amoureux de madame la princesse de Condé, estimée la plus

belle dame, non de la cour seulement, mais de la France, donne subject,

par ses desportemens, de nouveaux discours, aux curieux et mesdisans,

qui sans cela ne parloient que trop licencieusement de Sa Majesté et

des vilanies et corruption de la cour.» La jeune Charlotte-Marguerite,

fille de Henri, duc de Montmorency, maréchal et connétable de France,

avait paru pour la première fois à la cour, cette année-là: «Elle

étoit si jeune, dit l’auteur des _Amours du grand Alcandre_, qu’elle

ne faisoit que sortir de l’enfance; sa beauté estoit miraculeuse et

toutes ses actions si agréables, qu’il y avoit de la merveille partout.

Alcandre la voyant danser, un dard à la main, comme, pour la figure

du ballet, elles (les dames de la reine) représentoient les nymphes

de Diane, se sentit percer le cœur si violemment, que cette blessure

dura aussi longtemps que sa vie.» Le connétable avait jeté les yeux

sur Bassompierre pour en faire son gendre; mais le roi, qui avait vu

ce miracle de beauté et de grâce, n’hésita pas à chercher un autre

mariage qui laisserait le champ libre à ses honteux desseins: «Je suis

devenu non-seulement amoureux, mais furieux et outré de mademoiselle de

Montmorency, dit-il à Bassompierre, qui était un de ses compagnons de

table et de débauche. Si tu l’épouses et qu’elle t’aime, je te haïrai;

si elle m’aime, tu me haïrois. Il vaut mieux que cela ne soit point

cause de rompre notre bonne intelligence, car je t’aime d’affection

et d’inclination. Je suis résolu de la marier à mon neveu le prince

de Condé, et de la tenir près de ma famille. Ce sera la consolation et

l’entretien de la vieillesse où je vais désormais entrer. Je donnerai

à mon neveu, qui aime mieux mille fois la chasse que les dames, cent

mille livres par an, pour passer son temps, et je ne veux autre grâce

d’elle, que son affection, sans rien prétendre davantage.» Bassompierre

se retira devant un ordre aussi formel, et mademoiselle de Montmorency

épousa le prince de Condé. Dès lors, le roi s’abandonna sans pudeur

à toutes les extravagances de sa passion, qui «estoit si grande, dit

l’Estoile, qu’on l’en vit changer, en moins de rien, d’habits, de

barbe et de contenance.» Le poëte Malherbe prêtait complaisamment

sa muse à l’expression de cette passion adultère, qui, si l’on en

croit des stances composées sous le nom d’_Alcandre_, n’aurait pas

trouvé _Oranthe_ insensible. Quoi qu’il en fût, le roi «se montrant

si eschauffé à la chasse de ceste belle proie, pour laquelle avoir

il mettoit tout le monde en besongne, jusques à la mère du mary,

le prince de Condé lui adressa de vifs reproches et s’emporta même,

dit-on, jusqu’à l’appeler b....» (Voy. les _Mém.-journaux_ de P. de

l’Estoile, édit. de MM. Champollion, p. 537, règne de Henri IV.) Le

prince de Condé «estant bien averty que le roy se servoit de sa mère,

comme d’un instrument propre pour corrompre la pudicité de sa femme,

en entra en grosses paroles avec elle, lui dit pouilles, l’appela

_maquerelle_ ou d’autres noms qui ne valoient pas mieux, lui reprochant

de luy avoir peint la honte sur le front.» Ce passage incroyable, qui

nous représente une mère travaillant au déshonneur de son fils, est un

des plus tristes témoignages de la dégradation morale des courtisans à

cette époque. Pierre de l’Estoile ajoute un dernier trait à ce tableau

hideux, en attribuant à la reine elle-même une part de complicité dans

cette ligue générale contre la vertu de la princesse de Condé: «Je

scay, dit Marie de Médicis, que, pour ce beau marché, il y a trente

maquerelles en besongne; et, si je m’en mesle une fois, je feray la

trente-uniesme.» Le prince de Condé échappa pourtant aux ruses et aux

violences qui menaçaient son honneur conjugal; il enleva sa femme et

l’emmena hors de France, pour la mettre en sûreté à Bruxelles. Henri

IV serait allé l’y chercher, les armes à la main, si le poignard d’un

régicide n’eût rompu la trame de ses coupables projets avec celle de sa

vie.

L’amour frénétique de Henri IV pour la princesse de Condé avait

produit un redoublement d’activité dans les démarches complaisantes des

courtiers d’amour, qui s’employaient alors pour les plaisirs du roi.

C’est un des caractères les plus remarquables de la Prostitution, à

cette époque, que le zèle des gens de cour à servir d’intermédiaires

officieux, dans les affaires de galanterie, non-seulement au roi,

mais encore aux princes et aux grands. On semblait avoir perdu le sens

moral, à ce point qu’un bon gentilhomme ne se faisait aucun scrupule

de se prêter aux infâmes manœuvres des agents de la débauche, dès qu’il

fallait contenter le caprice amoureux d’un puissant protecteur. Chacun,

pour se mettre dans les bonnes grâces de son patron, ne rougissait pas

de devenir, au besoin, un vil proxénète; chacun s’estimait heureux et

fier de produire une nouvelle merveille de beauté, destinée à la couche

royale. Aussi, faut-il accuser ces misérables pourvoyeurs, plutôt que

le roi lui-même, qui n’était pas, il est vrai, capable de résister à

leurs impures excitations. Le type le plus parfait du proxénétisme,

le principal complice des désordres de Henri IV, fut l’Italien

Sébastien Zamet, qui, de simple cordonnier qu’il était sous Henri III,

n’avait pas tardé à se faire «seigneur de dix-sept cent mille écus,»

conseiller du roi, gouverneur de Fontainebleau, surintendant de la

maison de la reine, baron de Billy et Murat, etc. Zamet, que Henri

IV nommait familièrement _Bastien_, et dont il appréciait l’humeur

joyeuse, l’esprit délié et le servile dévouement, avait, pour ainsi

dire, mis la main dans tous les amours de son maître; c’était lui qui

remplissait les mystérieuses fonctions de surintendant des plaisirs

du roi; c’était dans son hôtel magnifique, situé rue de la Cerisaie,

que le roi faisait des parties de débauche avec les jeunes seigneurs

de la cour; c’était dans cet hôtel, que le roi venait souvent passer

la nuit avec des femmes que Zamet se chargeait souvent de lui fournir;

c’était là, que toutes les maîtresses du roi avaient payé leur écot.

Zamet eut deux concurrents dans le vilain métier qu’il exerçait avec

beaucoup d’adresse et de cynisme pour le service de Henri IV: le duc

de Bellegarde et le marquis de la Varenne. Le premier, qui avait été un

de ceux qu’on appelait les _maquereaux ordinaires de Sa Majesté_ (voy.

le _Tocsin des Massacreurs_, édit. de 1579, p. 47), excellait dans

l’art de choisir de friands morceaux pour la bouche du roi; il savait

aussi endoctriner les filles et «les dresser au manége royal, comme des

juments de bonne volonté:» il avait _produit_ Gabrielle d’Estrées, il

produisit ensuite Jacqueline du Bueil. Le second, qui avait commencé

par être cuisinier de la maison de Madame, sœur du roi, s’avança si

bien dans la faveur de ce prince, qu’il devint contrôleur général des

postes et conseiller d’État: il était spécialement chargé de porter

les _poulets_ et les messages d’amour; on l’appelait le _maître_ ou le

_ministre des voluptés du roi_. (Voy. la Vie de M. du Plessis-Mornay,

liv. II.) «Les maquereaux s’en vont marquis! s’écrie d’Aubigné,

dans la _Confession de Sancy_, en parlant de la Varenne, qui avait

«transsubstantié les potages de cuisine en tripotages d’estats, et les

poulets de papier en poulets de chair humaine.»

Les femmes et les plus grandes dames se mêlaient aussi de ce trafic

malhonnête, qui leur gagnait la faveur du prince. Nous avons vu

plus haut, que la princesse douairière de Condé se liguait avec ce

_verd galant_ à barbe grise, contre la chasteté de sa belle-fille et

l’honneur de son fils. Nous avons vu que madame de Sourdis favorisait

le commerce adultère de sa nièce, Gabrielle d’Estrées. La princesse de

Conti (mademoiselle de Guise), qui avait été aussi une des maîtresses

de son _grand Alcandre_, ne cessait de lui chercher de nouveaux

amusements, et se faisait la corruptrice de ses rivales. Nous pourrions

mentionner un grand nombre d’autres femmes de grand nom, qui étaient

toujours prêtes à seconder les fantaisies libertines du plus débauché

des rois. Dans la _Bibliothèque_ (imaginaire) _de maître Guillaume_,

facétie satirique fréquemment citée dans les notes de la _Confession

de Sancy_, on remarque les deux ouvrages suivants: _Sept livres de

Chasteté_, _faits par la Varenne_, _dédiés à madame de Retz_, et les

_Préceptes de production_, _autrement de maquerellage_, _composés

par madame de Villers_, _commentés par madame de Vitry et dédiés à la

Varenne_. Une facétie du même genre, qui ne nous est connue, que par un

extrait inséré dans le Journal de P. de l’Estoile (à la date du mois de

juillet 1609), caractérise encore mieux le scandaleux _maquignonnage_,

qui se pratiquait surtout au profit de Henri IV: dans une plaisante

Requête au roi, le nommé Clavelle, qui s’intitule le _compagnon de

Duret_, remontre humblement à Sa Majesté, «qu’il avoit fait et exercé

aussy bien et mieux que luy (Duret) le mestier de maquerellage (qui

est un des principaux, et auquel l’esprit de l’homme se monstre le

plus), ayant conduit des prattiques très-difficiles de ce costé-là

avec plus d’honeur beaucoup et moins de hasard que Duret (et ne luy

en scachant rien monstrer, dont il le desfioit luy et tout homme).

Tesmoins les maquerellages (disoit-il) de telles et telles (qu’il

spécifie en sa requeste), un tel et tel marché (dont vous-mesme n’estes

ignorant, sire), venus à leur perfection et effect, par sa diligence

et principale entremise, et où un autre, bien que versé en l’art,

eust perdu ses pas et ses peines, et mille autres petits services de

pareille estoffe dont il avoit obligé grands et petits à la cour.»

Tallemant des Réaux raconte que le maréchal de Roquelaure, qui était

borgne, accompagnant le roi en carrosse, interpella une marchande

de maquereaux, et lui demanda comment elle distinguait les mâles des

femelles: «Jésus! répondit cette vendeuse de poisson, il n’y a rien de

plus aisé, les mâles sont borgnes.» Et Tallemant ajoute: «On l’accusoit

d’avoir fait quelquefois le _ruffian_ à son maître.»

Certes, les innombrables amours de la reine Marguerite et ceux

du _grand Alcandre_, racontés très-sommairement, comme nous avons

essayé de le faire, forment l’épisode le plus curieux et le plus

caractéristique de l’histoire de la Prostitution à la fin du seizième

siècle.

CHAPITRE XXXIX.

SOMMAIRE. —Les annales de la cour sous Henri III et Henri IV. —La

belle Châteauneuf. —Le souper des trois rois chez Nantouillet.

—Le mariage de la maîtresse du roi. —L’assassinat de madame de

Villequier par son mari. —Indignes violences de Henri III et de

ses mignons. —La comédie du _Paradis d’amour_. —_Bibliothèque de

madame de Montpensier._ —_Manifeste des dames de la cour._ —Les

filles d’honneur de la reine. —La Malherbe et le seigneur de la

Loue. —La Sagonne et le baron de Termes. —Indulgence de Henri IV.

—Commencements de la belle galanterie. —Conséquences du luxe. —Le

mouchoir de 19,000 écus. —La tapisserie. —Les _mystères des dieux_.

Histoire de la prostitution chez tous les peuples du monde depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tome 6/6 · 第 11 / 23 段